Dramma per musica en trois actes, sur un livret
d'après Gerolamo Gigli (1660 - 1722), représenté
au château de Lietzenburg, le 12 juillet 1701, jour
anniversaire de naissancede l'électeur
Frédéric Ier.
Le château de Lietzenburg avait été
construit comme palais d'été pour Sophie-Charlotte de
Hanovre, épouse de l'électeur Frédéric
Ier, et prit le nom de Charlottenburg, à la mort de celle-ci,
en 1705. Il fait partie aujourd'hui de la ville de Berlin.
Ariosti avait été appelé
à Berlin en 1697 par l'électrice Sophie-Charlotte. Il y
resta jusqu'en 1703.
Personnages : Garziaa, roi de Navarre ; Anagilda, soeur
de Garzia ; Fernando, comte de Castille ; Elvira, soeur de
Fernando
Représentations
:
Sienne - Teatro dei Rozzi
- 12, 13 juillet 2011 - Montpellier - Salle Pasteur - Le Corum
- version de concert - 23 juillet 2011 - Europa Galante - dir.
Fabio Biondi - mise en scène, décors, costumes et
lumières Denis Krief - avec Marianne Beate Kielland
(Fernando), Roberta Invernizzi (Anagilda), Lucia Cirillo (Elvira),
Johannes Weisser (Garzia) - Première nationale - nouvelle
coproduction avec Fondazione Cantiere Internazionale d'Arte di
Montepulciano
"Lors du carnaval de 1689 fut
créée à Sienne, par des élèves
d'un collège jésuite, une Fede ne' tradimenti,
opéra en trois actes mis en musique par Fabbrini sur un
poème de Girolamo Gigli (1660-1722) – un écrivain
à succès, dirait-on de nos jours, exerçant ses
talents dans des domaines aussi variés que l'histoire, la
linguistique, le théâtre ou le livret d'opéra
(une quarantaine à son actif). Parmi ses œuvres, Don Quichotte
ou Le fou guéri par un autre : signe tangible du succès
dans l'Italie cultivée de l'influence espagnole, les
comédies les plus alambiquées – et les plus courues –
se rangeant d'ailleurs sous le vocable all'usanza spagnola. Quant
à elle, La fede ne' tradimenti narre (sur le mode satirique,
ceci est important) les vicissitudes quelquefois triviales
découlant de médiévaux fracas chevaleresques,
sur fond de Castille et de Navarre.
C'est ce canevas que Gigli vit
repris par une vingtaine de musiciens italiens (dont Caldara) dans
toute l'Europe, jusqu'au jour où, à Berlin, Attilio
Ariosti (1666-1729) s'empara du sujet, en point d'orgue des
célébrations offertes au roi de Prusse pour son
anniversaire. Personnage très européen, justement, que
ce moine de Bologne (surnommé Frate Ottavio) venu vendre
à la reine Sophie-Charlotte un profil d'organiste et de
violoniste – peut-être chanteur et violoncelliste –, en sus de
compositeur. Alors auteur d'un seul opéra vénitien,
Erifile (1697), Ariosti avait fait donner à Berlin même,
l'année précédente, une pastorale du nom...
d'Atys. Outre un affairisme pointu et une activité d'agent au
service de la Maison d'Autriche, la postérité retint de
lui une carrière musicale londonienne brillante, en concurrent
de Händel et Bononcini, et, surtout, à côté
de nombreux drames, une vocation de virtuose d'un
instrument-météore, la viole d'amour, pour laquelle il
écrivit pas moins de vingt-et-une sonates (record à ce
jour). Le 11 juillet 1701, le voici se colletant au succès
continental de Gigli.
Le livret n'est pas un cadeau
pour un créateur lyrique encore novice. Quatre protagonistes
seulement, deux soprani, un mezzo-soprano travesti et une basse s'y
chamaillent : c'est bien peu, pour s'assurer une palette
d'expressions large liée à une succession de
caractères, lesquels, de surcroît, sont univoques ; des
stéréotypes ballottés par les
péripéties. Par chance, ces dernières abondent,
et offrent de quoi travailler à l'envi sur les affects. On est
toutefois loin, très loin, de ceux de l'opera seria, le
librettiste ayant largement assaisonné de commedia dell'arte
son espagnolade assez irrévérencieuse, parfois
même cocasse. Trouvaille étonnante – qui ne restera pas
sans lendemain lyrique, comme on sait – que ce face-à-face
(Acte I) entre Fernando de Castille et la statue de celui qu'il a
tué, Sancio de Navarre ! Et que penser de ce personnage
féminin aussi amoureux que battant, Anagilda, qui se travestit
en homme pour pénétrer dans le cachot où est
séquestré son amant ?
Ariosti confie son inspiration
à un effectif instrumental raisonnable où se font
remarquer, outre une harpe, deux hautbois fort présents (qui
deviennent deux flûtes dans un air de l'Acte III) et un basson
assez souvent obligé, voire concertant. Les associations entre
vents et voix autorisent les combinaisons mélodiques les plus
fruitées, cependant que les cordes basses retenues par Fabio
Biondi – pas moins d'un violoncelle, une contrebasse et une viole de
gambe – sont en charge d'un propos plus dramatique. Impossible, en
revanche, d'échapper à la (longue) procession d’airs,
les ensembles se limitant à quelques ariosi a due et à
un imparable quatuor final, du genre lénifiant le plus
quintessencié. À l'occasion de cette création
française (en coproduction avec Fondazione Cantiere
Internazionale d'Arte di Montepulciano) en version de concert (la
pièce a été mise en scène à Sienne
; comme un retour aux sources livresques), on attend donc
variété, imagination et, si possible, distanciation.
Autant dire qu'on reste globalement en-deçà.
Pourtant, dans la peau du
perpétuel entravé Fernando, héros le plus
souvent dans l'inaction dont l'exégète Sabine
Radermacher note qu'il est « un Roland furieux tournant à
vide », voici une gemme : le mezzo norvégien Marianne
Beate-Kielland. Cette jeune femme, à la carte de visite
baroque mais encore peu connue dans nos contrées,
déploie dans sa partie fort profuse un matériau
enveloppant et velouté, aux richissimes inflexions, assorti
d'une technique sûre. Son air de la prison, Il morir m'è
assai più fiero, nu et noble lamento (étrangement
parent du No, che il morir non è de l'Amenaide rossinienne
(Tancredi) susurré dans le même contexte
carcéral), est de ces cantilènes qu'il serait vain de
vouloir analyser, et signe, en tout état de cause, sur les
pleurs des hautbois, le moment le plus poignant de la soirée.
Presque aussi heureux est son compatriote Johannes Weisser, le Don
Giovanni de René Jacobs. Le stylé baryton-basse fait
valoir autant de juvénile puissance que de souplesse
(surprenante doublette d'entrée au I, un
véhément Forse in sen presque enchâssé
dans le chantant Chi del cor). Seul un manque de
caractérisation le fait passer à côté du
sans-faute : son Garzia est un rien trop phrasé, trop joliment
méchant et trop monochrome, en dépit d'un ou deux
graves franchement outrés pour solde de toute vilenie (crainte
de la caricature, sans doute).
Tout le reste, pour être
parfaitement en place et musicalement honnête,
déçoit quant à l'enjeu. Roberta Invernizzi
trouve, dans l'abattage que lui vaut son grand métier, un
moyen de donner le change en Anagilda, cheville ouvrière de
l'action ; le métal est sérieusement oxydé, tout
son brillant semblant ce soir un souvenir. Plus fâcheux, du
côté de l'Elvira de Lucia Cirillo : une voix
acidulée et corsetée peine à habiter un
rôle pugnace, voire belliqueux. Au pupitre de son Europa
Galante, Fabio Biondi, à qui l'on doit tant de joies
opératiques, avait malgré tout les cartes en main pour
insuffler une pulsation picaresque à ce théâtre
décalé. Mais non ! Les airs défilent avec un
savoir-faire impeccable, aucun chanteur n'est poussé à
offrir plus qu'un plaisant premier degré, les (excellents)
instrumentistes peuvent exagérer sans risque certains
ronds-de-jambe. Rente de situation : quand de nouvelles
générations baroques savent imposer des Konzertmeister
ou des concertatori aussi rigoureux qu'orfèvres, en voici un,
à l'incomparable prestige mais peut-être blasé,
qui agrémente là où d'autres
cisèleraient. Frustrant."
Opéra Magazine - septembre 2011
"Belle découverte que
cette Fede n'tradimenti (La Foi à l'épreuve des
trahisons) d'Attilio Ariosti, donnée en version de concert au
Festival de Radio France et Montpellier. Multipliant
péripéties et invraisemblances, le livret passablement
alambiqué de Girolamo Gigli, écrit à l'origine
en 1689 pour un collège de Jésuites de Sienne, sur une
musique de Giuseppe Fabbrini, est une parodie des drames de
chevalerie espagnole. À mi-chemin entre Le Cid et Don
Quichotte, il semble préfigurer les Monty Python ! Compositeur
bien oublié aujourd'hui - alors qu'il a été,
avec Haendel, l'un des maîtres d'œuvre de la Royal Academy of
Music de Londres -, Ariosti s'y attaque en 1701, pour la cour du roi
Frédéric II de Prusse à Berlin, après
(entre autres) Pollarolo, Sarri et Caldara. Gommant une grande partie
de l'ironie grinçante du poème, il déploie une
remarquable palette expressive et musicale.
En ce tout début de
XVIIIe siècle, la mode n'est pas encore aux arie da capo
dépassant allègrement les dix minutes ! Nous sommes
encore très proches de l'opéra vénitien alla
Cavalli, ou, davantage encore, du style napolitain d'Alessandro
Scarlatti, avec des ariosi parfois à peine
développés, souvent accompagnés au seul
continuo, beaucoup de liberté dans les récitatifs et de
multiples ruptures de ton, du galant au martial en passant par le
rustique. On notera, tout particulièreement, un
deuxième acte d'une variété et d'une
densité admirables, en regrettant que le troisième,
passablement coupé à Montpellier, paraisse du coup
expédié et assez incompréhensible dans son
dénouement.
À la tête d'un
ensemble Europa Galante en petit comité - douze
instrumentistes - mais en grande forme, Fabio Biondi propose, depuis
son violon toujours aussi virtuose, une lecture très vivante
et raffinée. Tout au plus aurait-on aimé là plus
d'abandon et de tension, ici plus d'éclat et
d'âpreté.
Très investie - on
entend le fruit des représentaations données dix jours
auparavant à Sienne, dans une mise en scène de Denis
Krief -, la distribution italo-norvégienne est dominée
par l'excellente mezzo Marianne Beate Kielland : beau timbre,
technique habile, sensibilité artistique. Le baryton Johannes
Weisser, en revanche, manque de mordant et de grave. Roberta
Invernizzi ne parvient pas à faire oublier, par sa
musicalité, un soprano banal, vite limité en
étendue et en puissance. Avec son mezzo clair, Lucia Cirillo
se montre très inspirée au II, plus effacée
ailleurs.
Une œuvre passionnante, que
nous aurions été encore plus curieux de
découvrir à l'épreuve de la
scène."
Vienne - Konzerthaus,
Großer Saal - 23 janvier 2011 - Resonanzen Wien
2011 - Europa Galante - dir. Fabio Biondi - avec Ann Hallenberg
(Fernando), Roberta Invernizzi (Anagilda), Lucia Cirillo (Elvira),
Johannes Weisser (Garzia)
Berlin - Haus der Berliner
Festspiele - 4 au 12 août
2001 - Berlin Baroque - dir. Gerhard Oppelt - mise en scène
Axel Kresin - décors et costumes Uta Fink - avec Mona
Spägele, soprano, Ursula Fiedler, soprano, Meinderd Zwart,
contre-ténor, Bartolo Musil, basse