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CIRCÉ ou LE BALET COMIQUE DE LA
ROYNE
Ballet de cour
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COMPOSITEUR
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Girard de BEAULIEU
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LIBRETTISTE
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La Chesnaye
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DATE
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DIRECTION
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EDITEUR
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NOMBRE
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LANGUE
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FICHE
DETAILLEE
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1998
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Gabriel Garrido
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K 617
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1
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français
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Balet comique de la Royne,
faict aux noces de Monsieur le duc de Joyeuse et Madamoyselle
de Vaudemont sa soeur, par Baltasar de Beauioyeulx, valet de chambre
du Roy, et de la Royne, sa mère.
Commandé par le roi Henri
III à l'occasion du mariage d'un favori du roi Henri III , le
duc de Joyeuse (*), alors âgé de vingt-et-un ans, avec
Marguerite de Vaudémont (**), demi-soeur de
la reine Louise de Lorraine, âgée de dix-sept ans, il
fut organisé par Balthasar de Beaujoyeulx et
représenté dans la grande salle du Petit Bourbon
(***), le 15 octobre 1581 (****). C'est Catherine de Médicis, dont
Beaujoyeulx était le valet de chambre, qui avait chargé
ce dernier de l'organiser.
(*) Anne de Joyeuse (1560 - 1587),
fils de Guillaume de Joyeuse, vicomte de Joyeuse, lieutenant
général du Languedoc, maréchal de France en
1582, et de Marie de Batarnay. En 1580, au siège de La
Fère, dans l'Aisne, il avait reçu un coup de mousquet
qui lui avait emporté sept dents et une partie des
mâchoires. Il fut tué à la bataille de Coutras
contre Henri de Navarre, futur Henri IV, en ocxtobre
1587.
(**) Marguerite de Vaudemont (1564 -
1625), fille de Nicolas de Lorraine, duc de Mercoeur, comte de
Vaudémont, et de Jeanne de Savoie. En première noces,
avec Marguerite d'Egmont, Nicolas de Lorraine avait eu quatre
enfants, dont la cadette, Louise, avait épousé Henri
III en 1575.

(***) le palais avait
été confisqué en 1527, après la
condamnation du connétable Charles III de Bourbon, coupable de
trahison au profit de Charles-Quint
(****) au lieu du 1er octobre
initialement prévu
Le prélude des fêtes
avait commencé le 7 septembre, par l'érection du
vicomté de Joyeuse en duché-pairie. Le 18 septembre,
les fiançailles avaient été
célébrées dans la chambre de la reine, puis le
mariage, le 24 septembre, en l'église Saint-Germain
l'Auxerrois, Ronsard ayant écrit l'épithalame du duc de
Joyeuse à la demande du roi Henri III. Dix-sept (!) festins
furent organisés les jours suivants, jusqu'au 11 octobre. De
nombreux cadeaux furent échangés, et le roi donna
à la mariée une dot de 400 000 écus, et au duc
de Joyeuse la terre de Limours qu'il avait achetée à
madame de Bouillon. Le 10 octobre, la cardinal de Bourbon offrit une
fête dans son abbaye de Saint-Germain des Prés, qui fut
quelque peu gachée car on ne put faire manoeuvrer un immense
bateau-char sur la Seine, mais se termina par vun mémorable
festinaccompagné de luths, voix et cornets à
bouquin.
Ce ballet est un des plus
fastueux jamais représenté à Paris. La
représentation prit place le second jour des
réjouissances, et dura de dix heures du soir à quatre
heures du matin, et coûta, dit-on, cinq millions. Il
était le point culminant des fêtes qui avaient
commencé par des festins,
mascarades, courses et combats avec balets à pied et à
cheval, pratiqués à la mode des anciens
Grecs. Beaujoyeulx estima le nombre
de spectateurs à neuf ou dix mille.
On en trouve une courte mention
dans le Journal d'un Bourgeois de
Paris de Pierre de l'Estoile :
Le dimanche 15, la reine fit son
festin au Louvre, lequel finit par un ballet de Circé et de
ses nymphes, le plus beau, le mieux ordonné et le plus
dextrement exécuté, au contentement de chacun qui eut
moyen de le voir, qu'aucun autre de tous ceux auparavant par le roi
et autres princes et signeurs mis en jeu.
Situé entre les
intermèdes florentins, de 1539 (Il Commodo, de
Corteccia) et de 1589 (La
Pellegrina de Malvezzi, Bardi et
Marenzio), il est le seul spectacle à avoir un fil dramatique
cohérent, et à attribuer une place fondamentale
à la danse. Pour sa réalisation, Beaujoyeulx, de son
vrai nom Baltazarini di Belgioso, violoniste (*), danseur et
chorégraphe, présent à Paris depuis 1557,
s'adjoint les compétences des artistes de la cour royale : le
Sieur de La Chesnaye, aumônier de Henri III, pour la
poésie, Jacques Patin (**), peintre du
roi, pour les décors et les costumes, Girard (dit Lambert) de
Beaulieu pour la musique, et Jacques Salmon (***), maître
de musique, pour l'exécution. Le poète huguenot Agrippa
d'Aubigné aurait également participé à la
création de l'oeuvre.
(*)
Balzarini était arrivé en France, envoyé par le
maréchal de Brissac, gouverneur du Piémont,
auprès de la reine-mère Catherine de Médicis,
qui en fit, son valet de chambre. Il était accompagné
d'une troupe de violonistes italiens, qui jouaient des violons
à cinq cordes.
(**) Jacques Patin (1532 - 1587),
travailla pour François Clouet, puis pour Pierre Lescot. Il
entra au service du roi en 1574. Il dessina et grava, sur ordre de la
reine, vingt-sept sujets pour la partition du Ballet de la royne,
publiée l’année suivante.
(***) Jacques Salmon, originaire de
Picardie, fut chantre taille et valet de chambre du roi. Il fut
couronné au Puy d'Évreux, fête religieuse avec
concours musical, en 1575, avec une chanson à cinq parties "Je
meurs pensant à ta douceur".
Beaulieu tenait le rôle de
Glaucus, et son épouse celui de Téthys. Le rôle
de Circé était tenu par la damoiselle de Saicnte-Mesme.
Le ballet fut imprimé
à Paris en 1582 par Adrian le Roy, Robert Ballard et Mamert
Pattisson, Imprimeurs du Roy, avec une préface de Beaujoyeulx,
sous le titre de Ballet Comique de la
Reine fait aux Noces de Monsieur de Joyeuse & de Mademoiselle de
Vaudemont sa fœur , par Balthasar de Beaujoyeux , valet de Chambre du
Roy & de la Reine sa mère.
Le Balet comique, en
trois intermèdes,
est basé sur le combat des
dieux (le Roi) contre Circé (le désordre), qui
symbolise le retour d'un Âge d'or sous le règne de Henri
III.
La musique conservée
comprend huit choeurs (un à quatre voix, cinq à cinq
voix, deux à six voix), deux solos chantés, deux duos
avec refrain en choeur, et deux suites de danses
instrumentales.
Outre les partitions de musique,
des gravures sur bois furent éditées, dix-huit de petit
format, et huit de grand format, représentant : la Salle de
fête, les Sirènes voguant sur les flots, la Fontaine de
Glauque, les Tritons, les Satyres, le Bosquet mobile des Dryades, les
Vertus, et le Char de Minerve.
Synopsis
Une ouverture, non
conservée, était exécutée par un
orchestre de hautsboys, cornets,
sacquebouttes, et autres doux instrumens de musique caché derrière le palais de
Circé.
Un gentilhomme
(*), échappé du palais de la magicienne
Circé qui l'avait transformé en lion, vient informer le
Roi des mauvais desseins de celle-ci : elle veut empêcher les
dieux de faire revenir l'âge d'or dans le royaume de France.
Circé (**), à
la poursuite du chevalier qu'elle aime, exhale sa colère, se
lamentant sur sa perte et jurant de ne jamais se laisser
fléchir désormais par la pitié.
(*) le sieur La Roche, gentilhomme
servant de la Royne mère du Roy
(**) damoiselle de Saincte-Mesme.
Premier
intermède
Trois Sirènes et un Triton
font leur entrée et chantent un choeur à quatre parties
: Océan père
chenu, auquel répond le
choeur de la Voûte
dorée sous la forme d'un
Écho à cinq parties : Allez, filles d'Achelois.
Survient une énorme
machine portant de nombreux personnages assis sur des sièges
dorés, dont douze Naïades (*), le dieu
Glaucus (Beaulieu) et la déesse Thétys (dame Beaulieu),
celle-ci munie d'un luth. La machine est la Fontaine de Glaucus
qui escortent huit chantres de la chambre du roi, à pied,
déguisés en Tritons, et jouant de la lyre, du luth, de
la harpe, de la flûte, tout en chantant le choeur à cinq
parties : Allons, compagnes
fidèles.
(*) la Royne, la princesse de
Lorraine, les duchesses de Mercueur, de Guyse, de Nevers, d'Aumalle
et de Joyeuse, mareschale de Raiz, et de l'Archant, et mes
damoyselles de Pons, de Bourdeille et de Cypierre.
Dans un Dialogue : Mais que me sert,
Thétys, Glaucus
(*) expose à Téthys (**) sa
souffrance devant le refus de Scylla dont il est amoureux. Ce
pêcheur immortalisé a eu recours à la magicienne
pour fléchir la jeune fille. La troupe des Tritons reprennent
les deux derniers vers de chaque couplet. Mais Téthys apprend
que Circé, jalouse, l'a transformée en monstre marin et
qu'elle-même ne peut l'aider car, désormais, sa
puissance sur les flots est passée à Louise, Reine de
France.
(*) le sieur de Beaulieu
(**) la damoyselle de
Beaulieu
Les Naïades et les Tritons
entament un ballet, au son de dix violons, vêtus de satin
blanc. Vers la fin du ballet, retentit le son de la clochette,
ancienne chanson populaire, auquel Circé sort de son jardin et
touche de sa baguette tous les figurants qui s'immobilisent, comme
pétrifiés.
A ce moment, le tonnerre retentit
dans la nuée suspendue au milieu de la salle ; la nuée
descend et Mercure (*),
envoyé par Jupiter pour rompre le charme de Circé, en
sort. Il chante un Récit :
Je suis de tous les dieux le commun
messager, et répand sur les
personnages immobilisés le jus d'une plante magique, la racine
de Moly, qui leur rend le mouvement et la vie. Le ballet reprend
alors de plus belle. Mais Circé ne se tient pas pour battue ;
elle revient à la charge et touche Mercure de sa baguette.
Nouvelle immobilisation des figurants que la magicienne triomphante
emmène prisonniers dans son jardin qui s'illumine. On y voit
divers animaux, un cerf, un chien, un éléphant, un
lion, un tigre, défiler devant elle. Ils ne sont autres que
des humains ensorcelés par la magicienne.
(*) le sieur DuPont, gentilhomme
servant du Roy
Deuxième
intermède
Huit satyres (*) font leur
entrée et chantent en choeur : O Pan, Diane irritée, accompagnés de flûtes, auquel
répond la Voûte
dorée. Puis, c'est un bois
qui s'avance, grosse motte de terre complantée de chênes
aux glands d'or. Sous les chênes sont assises des Dryades
(*), qui réclament le secours de Pan et se
répandent en plaintes contre Circé dont les
Naïades sont prisonnières. Pan (sieur Juvigny) promet de
les venger, et les satyres chantent à nouveau :
Ces nymphes à notre
voix.
(*) dont le sieur de Sainct-Laurens,
chantre de la Chambre du Roy
(**) les damoyselles de Victry,
Surgeres, Lavernay, Estavay la jeune, damoyselles de la
Royne
Troisième
intermède
Successivement, arrivent les
Quatre Vertus (La Force, la Justice, la Prudence et la
Tempérance), dont deux chantent le duo Dieux de qui les filles nous sommes, et le Char de Minerve traîné par un
griffon. La déesse (*) parait au
son des voix de la Voûte
dorée ; elle est armée
d'une lance, coiffée du casque et tient à la main la
tête de Méduse. La déesse déclare que
seule la raison alliée à la vertu peut vaincre les
sortilèges de Circé ; c'est pourquoi Mercure, au
caractère inconstant, n'a pu réussir. Elle invoque
alors son père, Jupiter, et lui demande de montrer sa
puissance.
(*) mademoiselle de
Chanmont
Jupiter (*) surgit
enfin d'une nuée, pendant que les quarante musiciens de la
Voûte
dorée célèbrent
la sagesse du roi par un choeur majestueux : O bien-heureux le ciel,
écrit en contrepoint syllabique. Jupiter chante un air aux
grands accents lyriques : En ta
faveur, je viens ici des cieux.
Arrivé à terre, il se dirige vers le Bocage de Pan qui,
joyeux, joue un air de flageolet. Mais il essuie les reproches de
Minerve pour avoir laissé Circé enlever les
Naïades et Mercure. Pan sort alors de son Bocage avec huit
satyres armés de gros bâtons et se rue vers le jardin de
la magicienne. Dieux, dryades et satyres livrent assaut au palais de
Circé : Marchez vaillans
guerriers d'honneur, qui les
maintient à distance grâce à sa verge d'or, et
proclame tout haut sa résistance aux dieux, ne reconnaissant
son infériorité que devant le Roi des Français.
Mais par l'effort de Minerve, la baguette de la sorcière perd
peu à peu de son pouvoir et, frappée par la foudre de
Jupiter, Circé, enfin vaincue, est remise aux mains du
Roi.
(*) le
sieur de Savornin (qui est au Roy, pour estre doué de beaucoup
de bonnes parties, et principalement très-excellent au chant
et en la composition des airs de musique),
Tous les captifs enfin
délivrés dansent le grand ballet.
La partition fut
éditée à Paris, par Adrien le Roy, Robert
Ballard et Mamert Patissson, Imprimeurs du Roy, en 1582, en
caractères mobiles.
Elle inclut deux séries de
danses instrumentales qui sont spécifiquement destinées
à être jouées par des violons. Le texte et la
musique forment ainsi la première partition jamais
imprimée pour le violon.
Des extraits du Balet comique furent
exécutés à l'initiative de
François-Joseph Fétis, durant le Concert historique du
8 avril 1832, par les musiciens du Conservatoire de Paris
dirigés par François Habeneck.
Jean-Baptiste Weckerlin
(*), publia la partition (en réduction pour piano
avec chant) dans la Collection des
chefs-d'œuvre de l'opéra français, créée par Théodore
Michaëlis.
(*) Compositeur, musicologue et
folkloriste français (Guebwiller, Haut-Rhin, 1821 – Trottberg,
Haut-Rhin, 1910).
Description
détaillée
BALET COMIQUE DE LA
ROYNE
faict aux Nopces de Monsieur
le Duc de Joyeuse & madamoyselle de Vaudemont sa
soeur
par Baltasar de Beaujoyeulx
Valet de Chambre du Roy & de la Reyne sa
mère
Le Roy ayant conclu et
arresté le mariage d'entre Monsieur le duc de Joyeuse de
France, et Mademoiselle de Vaudemont, sœur de la Royne,
délibéra solenniser les nopces, de toute espèce
de triomphe et magnificence, à fin d'honorer une si belle
couple, selon sa valeur et mérite. Pour cest effect, oultre
l'appareil des riches habits, délicieux festins et somptueuses
mascarades, Sa Majesté ordonna encores diverses sortes de
courses et superbes combats en armes, tant à la
barrière comme en lice, à pied et à cheval, avec
des Balets aussi à pied et à cheval, pratiquez à
la mode des anciens Grecs, et des nations qui sont aujourd'huy les
plus esloignées de nous ; le tout accompagné de
concerts de musiques excellentes et non encores jamais ouyes, Saditte
Majesté ne voulant rien omettre de ce qui pouvoit entretenir
de plus agréable varieté, la grande et illustre
compagnie qu'elle avoit faict convier à ces nopces. Tous
lesquels desseins ont esté depuis exécutez avec une
grande admiration et merveilleux estonnement des assistans, qui
commencèrent deslors à ajouster foy aux magnificences
et triomphes faits en semblables occurences, es cours des plus grands
Roys et Empereurs, recitez par les anciens Romains, comme estans
beaucoup moindres en toutes leurs parties, que ceux dont ils avoient
le plaisir et contentement. Mais en tous ces actes publics, et
principalement des exercices militaires, ce grand Roy, par le commun
consentement des ambassadeurs, a acquis autant de prix et de victoire
sur les Princes et Seigneurs de son Royaume, comme il est né
de soy-mesme avec plus de gloire et grandeur ; se faisant en cela
déclarer vrayment digne du nom de Roy, que Cyrus disoit
appartenir seulement à celuy, qui, ententes choses vertueuses
et louables, excelloit ceux sur lesquels il pouvoit commander. En ce
point, toutesfois, les spectateurs sont demeurez en perplexité
de pouvoir au vray juger, si les desseins de Sa Majesté ont
esté plus grands pour honorer la solennité des nopces,
que n'a esté la volonté des Princes et Seigneurs pour
les promptement exécuter. Car, comme c'est l'ordinaire de Sa
Majesté de desseigner choses grandes, il semble toutesfoia que
l'effet de ses hautes conceptions ne luy peut tourner à si
grande réputation, comme la grande despence que volontairement
sa noblesse a faite (pour luy complaire et obeïr) mérite
de louange : ayant fait paroistre par ses deportements combien elle
seroit prodigue du reste de ses biens et de sa propre vie, où
il s'agiroit de la conservation de ceste couronne et de son
Estât.
Or, la Royne voyant tant de
preparatif se faire pour honorer le mariage de sa sœur, et que chacun
à l'envy et à qui mieux mieux se mettoit en devoir pour
y donner plaisir et contentement au Roy, à la Royne sa
mère, et à elle, voulut bien de sa part se disposer
à faire chose qui fust digne de Sa Majesté. Et pource
qu'elle me fait cest honneur de n'avoir point
désagréables les inventions que je propose quelquefois
en semblables matières, elle m'envoya quérir en ma
maison, d'où je partis incontinent pour me rendre à ses
pieds et luy faire très-humble service. Dès que je fus
arrivé à la Cour, Sa Majesté print la peine de
me faire entendre une bonne part des appareils jà ordonnez, et
me commanda luy dresser quelque dessein qui ne cedast aux autres
préparatifs, fust enbeauté de sujet, ou en l'ordre de
la conduite et exécution de l'œuvre, duquel elle disoit se
vouloir mesler et estre mesme de la partie : à fin que la
feste en estant ornée et honorée davantage, elle feist
connoistre aussi à un chacun qu'elle ne cedoit à
personne en affection et volonté envers ceux pour lesquels
cesdits préparatifs estaient dressez.
Après avoir
reçeu ce commandement si exprès, je me retiray
aussitost, à fin qu'esloigné du bruit de la Cour,
j'eusse moyen avec plus de repos et liberté d'esprit,
satisfaire à la volonté et intention de Sa
Majesté. En quoy ayant tenté toutes mes forces par
quelques jours, finablement je m'arrestay sur le dessein qui depuis a
esté mis à exécution : lequel ayant
rédigé par escrit, je retournay aussitost en Cour le
présenter à la Royne, afin de sçavoir de Sa
Majesté si elle avoit esté servie de mon labeur et
industrie à son gré et contentement. Saditte
Majesté m'en ayant deslors fait lire le discours, en la
présence de plusieurs Princesses et Dames qui se
trouvèrent près d'elle, et mon œuvre ayant esté
examiné, saditte Majesté me commanda de promptement
l'exécuter. Sur quoy je luy remonstray que mon dessein estoit
composé de trois parties : sçavoir des poésies
qui dévoient estre recitées ; de la diversité de
musiques qui devoient estre chantées, et de la
variété des choses, qui devoient estre
représentées par la peinture. Que pour la
poésie, je cognoissois assez ma petite portée, et
qu'à la vérité j'avois aussi
inséré des vers en mon discours, non pas pour estre
recitez, mais pour servir de project seulement à quelque docte
et excellent poète d'en faire d'autres, dignes d'estre
prononcez en une si grande compagnie et assistance, comme celle qui
devoit estre honorée de tant de Majestez, et des plus grands
et rares esprits de ce siècle. Aussi que pour la musique, la
diversité y estoit si nécessaire, qu'il me seroit
impossible d'y pouvoir satisfaire et respondre avec le peu de temps
qui me restoit; moins encores à représenter par la
peinture les choses nécessaires. Ne pouvant donc fournir
à toutes lesdictes trois parties emsemble, je suppliay
très-humblement Sa Majesté de donner la charge des
poésies, musiques et peintures, à personnes qui
puissent dignement s'en acquitter. Et lors, Sa Majesté ayant
mis en considération ce que j'avois proposé, à
fin qu'elle demeurast mieux servie, et plus contente en
l'exécution de l'œuvre, commanda au sieur de La Chesnaye,
aumosnier du Roy, faire les poésies selon les sujets que je
luy baillerois. Elle commanda pareillement au sieur Beaulieu (qui est
à elle) qu'il fist et dressast en son logis tout ce qui se
pouvoit dire de parfaict en musique, sur les inventions qui luy
seroient par moy communiquées, servans au suject de la
matière. En quoy il s'est si heureusement comporté, que
luy (que les plus parfaicts musiciens disent exceller en cest art)
s'est surmonté luy-mesme; ayant esté secouru toutesfois
des musiciens de la chambre du Roy, et spécialement de maistre
Salmon, que ledict de Beaulieu et autres de telle science estiment
à bon droict beaucoup en son art. Au regard des peintures,
j'employay, par commandement de la Royne, maistre Jacques Patin,
peintre du Roy, qui s'est aussi heureusement acquitté de ceste
charge, qu'autre peintre de ce Royaume eust sçeu faire. Ayant
esté la besongne, bien que difficile, rendue en peu de jours,
selon la nécessité précise que nous en avions,
les œuvres et effects des personnages cy-dessus nommez leur avoient
laissé assez de louange envers les personnes d'entendement,
sans qu'ils eussent besoing d'une tant infertile plume que la mienne;
toutefois je n'ay peu ny deu supprimer ce qui leur appartenoit :
parceque, oultre que ce qui est louable doit estre tousjours
exalté et prisé, je craignois aussi que, taisant le
mérite de ceux desquels j'ay esté contrainct me servir,
ils ne peussent m'accuser légitimement de vouloir m'accommoder
des plumes d'autruy à leur préjudice; comme chacun est
jaloux de conserver les fruicts de son jardin. Car moy-mesme, qui
suis ignorant des loix, sçaurois bien rechercher celles qui
ont esté introduictes contre les plagiaires, si quelqu'un
vouloit estre larron de mes propres inventions, lesquelles
j'estimeray tousjours m'estre très-honorables, puisqu'elles
ont pleu à la plus grande Royne du monde. D'ailleurs, je peux
aussi participer quelque chose à l'honneur qu'ils ont, puisque
j'ay sçeu cognoistre leur suffisance, laquelle ils ont voulu
employer pour le service de la Royue, sur mes sujects et inventions,
qui pourront avoir plus de grâce, et estre plus naifvemeut
représentez, si premièrement par les peintures et
descriptions, je fay veoir les préparatifs et appareils que je
fey dresser en la grande salle de Bourbon, lieu où mes dites
inventions ont esté exécutées et mises à
effect.
FIGURE DE LA
SALLE
Premièrement, il se
faut représenter qu'à l'entour de laditte salle y a
deux galleries l'une sur l'autre, avec des accoudouers et balustres
dorez, et à un bout de ladicte salle qui regarde au levant,
vous voyez un demi théâtre. Là je fey faire un
Dez près de terre, ayant trois degrez de hauteur, tout de la
largeur de la salle, pour servir seulement d'assiette aux
sièges du du Roy,Royne sa mere,Priuces et Princesses; au
devant duquel dez, d'un et d'autre costé, y avoit deux places
destinées pour les ambassadeurs ; et derrière quarante
escaliers de bois de pareille largeur que la salle, allans et montans
jusques à la première des galleries, qui servoient de
siège pour les dames et damoiselles de la Cour. Plus, autour
du bas de la salle, y avoit des escaliers de bois, qui se haussoyent
jusques aux galleries d'en hault. A main droicte, du costé
qu'estoit la Majesté du Roy, et au milieu de la salle, fut
dressé un petit bocage, contenant dix-huit pieds de longueur
et douze de largeur, sacré à Pan, Dieu des pasteurs :
et estoit ce bocage eslevé de terre pied et demi, et en
perspective, plus hault derrière que devant, y ayant tout
à l'entour de fort beaux chesneses longuez de deux pieds,
desquels les troncs, branchages, feuilles et glands estoient dorez,
et faicts par un singulier artifice ; en la distance de ces arbres y
avoit de petites niches, pour y asseoir les Nymphes Dryades,
lorsqu'il faudroit qu'elles s'y représentassent.
Derrière le bocage, tout contre la muraille, je fey dresser
une grotte, aussi sombre que le creux de quelque profond rocher :
laquelle reluysoit et esclairoit par dehors, comme si un nombre
infiny de diamans y eust esté appliqué, estant
d'ailleurs accommodée et embellie d'arbres, et revestuë
de fleurs, parmy lesquelles on voyoit des lezars et autres bestes si
proprement représentées, qu'on les eust dict estre
vives et naturelles. Le fond de ce bois se voyoit aussi
tapissé d'herbes et de fleurs, et d'une infinité de
connils parmy, courans sans cesse d'un bout à autre de ses
extremitez. Au milieu duquel à l'object de cette grotte, fut
faicte une motte de terre, qui prenoit sa levée auprès
d'icelle grotte ; sur laquelle estoit assis le Dieu Pan, vestu en
Satyre, enveloppé d'un mandillet de toile d'or, ayant une
couronne d'or sur la teste, et tenant en sa main gauche un baston
noùailleuxet espineux, et en la droicte ses flageolets ou
tuyaux dorez, desquels il devoit sonner en temps ordonné. Au
dedans de la grotte, et derrière l'huys d'icelle, fut
disposée la musique des orgues doulces, pour jouer aussi en
temps et lieu ; d'ailleurs, tous les arbres du bois furent chargez de
lampes à huiles, faictes en façon de petites navires
dorées d'or de ducat, la mèche desquelles faisoit voir
la clairté de toutes parts ; car le bois estoit voilé
d'un rideau faict avec tant d'artifice, qu'au lieu de servir
d'empeschement et obscurité à la chose, servoit au
contraire de lustre, pour représenter plus naifvement le
dedans de tout le contenu au pourpris de ce bocage ; vis-à-vis
duquel, à la main senestre du siège du Roy, fut faicte
une voulte de bois, longue de dix-huict pieds, et de neuf de large,
ayant par le devant son ouverture de trois pieds seulement de long ;
au dehors elle estoit bouillonnée partout de grands nuages, et
au dedans toute dorée d'un or esclastant et reluysant,
à cause de la grande quantité de lumières qui y
estoit cachée, servant à faire resplendir de telle
sorte l'or, que ce lieu paraissoit quelque partie du ciel
azuré. Au dedans de cette voulte y avoit dix concerts de
musique, differens les uns des autres, et fut ceste voulte dicte et
appelée Dorée, tant à cause de sa grande
splendeur, que pour le son et harmonie de la musique qui y fut
chantée ; laquelle, pour ses voix repercussives, aucuns de
l'assistance estimèrent estre la mesme voix qui fut convertie
en air repercussif, appelé depuis Echo, et d'aultres plus
instruits en la discipline Platonique, l'estimèrent estre la
vraye harmonie du ciel, de laquelle toutes les choses qui sont en
estre, sont conservées et maintenues. Entre le bois et la
voulte susditte, et au feste de la salle, y avoit une grosse
nuée toute pleine d'estoiles, la lueur desquelles
transperçoit le nuage, parmy lequel devoient descendre en
terre Mercure et Jupiter.
A l'autre bout de là
salle, à l'opposite du Roy, fut faict un jardin artificiel,
assis au milieu de la salle, s'estendant sur le devant en largeur de
trois toises, et au derrière de douze pieds, eslevé de
terre au devant d'un pied, et au derrière de trois en
perspective. Ce jardin fut tout enclos d'accoudoirs, avec des
balustres tout dorez d'or de ducat et d'argent bruny, et party en
croix avec deux allées vertes : dont chacun des quarrez avoit
ses bordures, l'une de lavande, l'autre d'aspic, la troisiesme de
rosmarin et la quatriesme de saulge. Le parterre de ces quarreaux
estoit embelli de toutes diversitez de fleurs et aussi de fraises,
concombres, melons et autres petits fruicts venans par terre. Et aux
deux costez de ce jardin on voyoit des arbres fruictiers rares et
exquis, comme orangers, grenadiers, citronniers et pommiers, et
chascun desdicts arbres estoit chargé de fruicts en abondance,
avec la mesme grâce et plaisir que la nature donne es choses
qu'elle produit ; le tout estant contrefaict d'or, d'argent, soyes et
plumes, des couleurs y nécessaires. Ce jardin ressembloit
encores de tant plus beau, comme il estoit voulte par dessus d'une
grande treille, de laquelle on voyoit pendre de tous costez de beaux
et gros raisins si artificiellement faits, que les plus advisez les
prenoient pour naturels, et la nature mesme sembloit s'estonner de
l'artifice. Au haut de ceste treille, au devant du jardin, se voyoit
un grand soleil d'or de ducat bruny, avec ses rayons dorez, lesquels
on eust dit proprement servir de cause à la
génération de ces fruicts, et autres choses
représentées au naturel. Au derrière du jardin y
avoit encor deux grosses tours aux deux costez, dont les pierres
estoients faictes en poinctes de diamans et crénelées
àl'entour,et sur les festes on voyoit voleter de belles et
riches banderolles. Encores entre ces deux tours estoit la muraille
du chasteau armée de ses créneaux et défenses;
puis au bas et au milieu de la porte du chasteau, qui sortoit pied et
demy hors d'œuvre, se voyoit une voulte tout à l'entour, faite
en façon d'une conche ou esguille de mer, et le plus beau de
ceste voulte paroissoit en ce qu'elle estoit toute percée de
trous ronds, bouchez de verres de toute sorte de couleurs :
derrière ces verres reluisoient autant de lampes à
huile, lesquelles représentaient en ce jardin cent mille
couleurs, par la transparence du verre. La porte estoit aussi
revestuë d'or et de peintures diversement colorées, si
bien qu'elles esblouyssoyent la veuë des regardans, qui ne
pouvoient neantmoins juger la cause de la lueur, et moins de la
diversité desdictes couleurs représentées. Au
derrière de la muraille on voyoit une ville en perspective et
des clochers au milieu, et estoit le tout disposé de telle
sorte et avec tel artifice, qu'on pouvoit juger l'estre des rues, des
champs de bien loin. Dehors le jardin et à ses deux costez, y
avoit deux treilles voultées, ayans quinze pieds de largeur et
vingt-quatre de hauteur, avec feuillages et raisins très-beaux
et contrefaicts au naturel, et estoit ce lieu plus remarquable
d'autant qu'il falloit que par iceluy passassent les musiques des
intermèdes elles chariots, qui s'alloient présenter
devant le Roy. Or, ce jardin estoit le vray lieu où faisoit
son séjour Circé, enchanteresse, laquelle estoit assise
sur la porte du chasteau, vestuë d'une robe d'or, de deux
couleurs, estoffée partout de petites houppes d'or et de soye,
et voylée de grands crespes d'argent et de soye; ses
garnitures de teste, col et bras, estans merveilleusement enrichies
de pierreries et perles d'inestimable valeur ; en sa main elle
portoit une verge d'or de cinq pieds, tout ainsi que l'ancienne
Circé en usoit, lorsque par l'attouchement de ceste verge elle
convertissoit les hommes en bestes et en choses inanimées.
Ceste Circé tant illustrée par les poètes,
estoit représentée par la damoiselle de Saincte-Mesme,
faisant (comme avons dit) sa demeure en ce jardin, dans lequel
estoient cent flambeaux de cire blanche, rendans telle lueur et
lustre (tant à la fée qu'au jardin), que les yeux de
l'assistance en demeuroient tous esblouys; d'ailleurs, le nombre
infini de flambeaux qui estoient au-dessus de la salle et tout
à l'entour, donnoit telle et si grande clairté, qu'elle
pouvoit faire honte au plus beau et serein jour de l'année.
Or, le quinziesme octobre, qui estoit le dimenche, jour
destiné pour représenter sons les préparatifs
cy-dessus déclarez, le sujet qui s'en suit. Comme chacun
desirast repaistre ses yeux des choses, que le bruit et
renommée commune avoit jàesventé pour bien
grandes, mais non pas toutesfois pour si magnifiques, superbes et
admirables qu'elles ont esté jugées en leur
exécution : et toute personne curieuse fut poussée de
désir de voir l'employ de si grands et magnifiques appareils,
on veit dès la poincte du jour aborder et affluer toute sorte
de peuple à toutes les portes de salle : lesquelles, bien
qu'elles fussent défendues estroictement par les archers des
gardes du Roy, lieutenans et exempts, qui ne donnèrent
l'entrée qu'à personnes de marque et cogneuës;
neantmoins (lorsque le Roy accompagné de la Royne sa
mère, des Princes et Princesses, seigneurs et dames de sa
court, entrèrent en la salle), on remarqua facilement qu'il y
avoit de neuf à dix mille spectateurs
assemblez.
Leurs Majestez, Princes,
Princesses, Seigneurs et dames, embassadeurs des Roys et Princes
estrangers, assis es places et lieux préparez pour chascun
d'eux, selon le rang cy-dessus déclaré : sur les dix
heures du soir, le silence ayant esté imposé, on ouit
aussitost derrière le chasteau une note de hauts-bois,
cornets, sacquebouttes et autres doux instrumens de musique: desquels
l'harmonie estant cessée, le sieur de La Roche (gentilhomme
servant de la Royne mère du Roy, bien et proprement
habillé de toile d'argent, et ayant ses habits couverts de
pierreries et perles de grande valeur), sortant du jardin de
Circé, courut jusques au milieu de la salle, où,
arresté tout court, tourna tout effrayé le visage du
costé du jardin pour voir si Circé l'enchanteresse le
poursuivoit. Et ayant veu que personne n'accouroit après luy,
il tira de sa poche un mouchoir ouvré d'or, duquel il s'essuya
le visage, comme s'il eust sué d'ahan ou de frayeur; puis,
s'estant un peu rasseuré et ayant comme prins haleine, il
marcha au petit pas vers le Roy; et après avoir faict une
grande révérence à Sa Majesté,
commença avec une action asscurée, et un langage
ressentant une sage éloquence, de parler ainsi que
s'ensuit:
HARANGUE DU GENTILHOMME
FUGITIF
|
Tousjours quelque
malheur fatalement s'oppose
Contre ce que le Ciel
favorable dispose
D'envoyer aux
mortels, et l'homme qui conçoit
Trop grand
désir du bien, par l'espoir se déçoit.
|
Je voulois le prier annoncer la nouvelle,
Que la saison de fer inhumaine et cruelle
Changeoit en meilleur siecle,et que les Dieux
venoyent.
Qui avecque Saturne au monde se tenoyent
Familliers des humains, demeurer en la France
,
Pour l'orner à jamais de paix et
d'abondance.
Mais qu'ay-je rencontré (à Dieux !)
en approchant?
Dieux ! destournez le mal dessus son chef
méchant.
|
|
Ce n'estoit une femme : une qui l'air
aspire
N'a point tant de beauté, et si n'a point
tant d'ire.
Dans ses yeux égarez un soleil
reluisoit,
Yeux où l'Amour caché ses traicts
d'or aiguisoit;
Son teint estoit de lys, et de poupre de
rosé ;
Mais sous tant de beauté, la poison estoit
close
Du miel, qui de sa bouche en paroles
couloit,
Pour amorcer le cœur de ceux qu'elle
vouloit.
Si tost que je la vey, je vey presque ma
vie
Avec ma liberté tout aussitost
ravie.
Elle, de ses plaisirs, qui eut quelque
souci,
Cheminant devers moy me vint parler ainsi :
|
« Arreste, chevalier, ne crains point, et
t'approche,
Et si tu n'as le cœur faict de bois ou de
roche,
Cède sans résister, cède aux
loix de ce Dieu,
De cest archer ailé qui domine en tout
lieu,
A qui (peut-estre) en vain tu ferois
résistance ;
Car il dompte les Dieux subjects à sa
puissance,
Ainsi que maintenant ses traicts aigus je
sens,
Et de tes yeux vaincue à toy seul je me
rens.
Je sçay que je ne suis indigne d'estre
aimée.
Moy, Circe, en tous endroicts, par mes arts
renommée,
Moy qui me peux des Roys les sceptres
asservir,
Moy qui des hommes peux la volonté
ravir,
Qui changez de leurs corps en forme
monstrueuse
Souffrent, comme il me plaist, ma prison
rigoureuse,
Et dedans mon palais faict de marbre
quarré,
pavé de diamant, par le plancher
doré,
Plein de meuble orgueilleux pour mon commun
usage,
Je me sers seulement de Nymphes an message,
Nymphes, race des bois et des petits
ruisseaux,
|
|
Et des fleuves profonds qui font couler leurs
eaux
Au giron de la mer, et de leurs flots
esveillent
Les Néréides sœurs qui chez Thetis
sommeillent.
Je ne veux de ma verge en monstre te former
:
Tu as quelque destin qui me force à t'aimer
;
Viens posséder mes biens, use de mes
richesses,
Et tout ainsi que moy, sers-toi de ces
Déesses. »
|
Je suivy, car il n'est de plus puissant
lien
Que l'appréhension des plaisirs et du
bien.
Là je vivois heureux (si heureux se doit
dire
Celuy, par les plaisirs qui se laisse
conduire),
Quand un mauvais destin, destin plein de
rigueur.
De haine et de soupçon envenima le
cœur
De Circe, en un moment contre moy
conjurée,
Qui me frappa le sein de sa verge
dorée,
Et entre ses troupeaux dans un parc
m'enferma.
Mais quelque occasion adoucit la
sorcière
Qui m'a faict retourner en ma forme
première.
Or, pour ne retomber sous ses cruelles
lois,
(Qui ose se fier aux charmes tant de fois
?)
J'ay voulu me sauver, tandis qu'elle est
montée
Au feste d'une tour, de soupçon
agitée,
Qui la fait de ses arts desjà se
desfîer,
Où elle va de loin les Nymphes
espier,
Afin de les charmer par magique cautelle
Et les garder de voir ce Roy, qui les
appelle
Dedans un temple en France, avec les autres
Dieux
Qui le siècle doré font retourner les
cieux.
|
|
Plus qu'un cruel aspic, à qui d'une
houssine
Le berger, en fuyant, de loin brise
l'eschine,
Elle a l'œil emflambé et la peur qui
combat
Son espoir soupçonneux, la poictrine luy
bat.
A ce Roy, qui des Dieux a la défense
prise,
Je vins d'un viste pas déceler
l'entreprise,
Et contre ceste Circc aide luy
requérir.
|
Ne veux-tu pas, grand Roy,
tant de Dieux secourir ?
Tu le feras, Henry, plus
valeureux qu'Alcide,
Ou celuy qui tua la
Chimère homicide ;
Et pour tant de mortels et
Dieux que tireras,
Des liens de la Fée,
immortel te feras,
Et la
postérité, qui te fera des
temples,
De verdissant laurier
couronnera tes temples.
|
Sa harangue finie, il
meit un genoil en terre auprès du Roy, comme se mettant en
seureté sous sa sauvegarde ; quand voicy sortir Circé
(damoiselle de Saincte-Mesme) de son jardin, tenant sa verge d'or en
la main, haulte eslevée, qui vint à grands pas jusques
au milieu delà salle, tournant sa veuô de tous
costezpour voir et remarquer ce gentilhomme fugitii et
eschappé de sa prison. Et ne l'ayant peu descouvrir,
après avoir levé les yeux vers la mie suspendue, avec
une voix douloureuse et une grâce que peu de damoyselles
pourroyent imiter, et nulle surpasser, commença à se
plaindre , comme verrez cy après.
COMPLAINTE DE CIRCÉ
AYANT PERDU UN GENTILHOMME
|
Je le poursuis en vain : il
fuit sans espérance
De le revoir jamais reduict
en ma puissance.
Las! Circé, qu'as-tu
fait? Jamais tu ne devois
En homme reformer celuy que
tu avois
Privé de la raison.
Peu fine et peu rusée
Circé, hélas!
qui deviens par ta faute adviséc,
Ce libre fugitif sans crainte
s'en ira.
Et partout, à ton dam, ta honte publira.
En vain à tes captifs des charmes tu
appliques,
Tu les changes en vain par murmures magiques,
Puisque tu es muable et puisque la pitié
Et rigueur ont de toy chacun' une moitié.
|
Folle et folle trois fois, Circé, folle et
légère,
Qui crois qu'un qui reprend sa figure
première
Te vueille aymer après, et se laisse abuser
Des plaisirs quand il peult de la raison user !
Oste ceste pitié qui te rend variable
:
Le bien devient malfaict,quand il est dommageable
;
Suy ton seul naturel : l'ire et la cruauté
;
Ce sont tes mœurs. Qu'un autre ait propre la
bonté.
Sus, sus, despouille-toy de
si foible courage,
Et arme-toy le cœur de
serpens et de rage :
Que nul que tu auras de ta
verge frapé,
Se vante d'estre après
de ton joug eschapé.
|
Tout aussitost qu'elle eut
vomy son courroux par ceste plainte, elle s'en retourna en son
jardin, avec une contenance de femme fort irritée, et elle
sortie de la salle, l'assistance demeura esmerveillée des deux
actes qu'elle avoit veuz, tant du gentilhomme fugitif que de
Circé furieuse.
FIGURE DES
SEREINES
Or le silence faict, voicy
arriver de l'une des treilles trois Sereines et un Triton, ayans
leurs queues retroussées sur leurs bras, faictes à
escailles d'or et d'argent bruny, et les queues , barbeaux et
ailerons qui pendoyent, d'or bruny; leurs corps et leurs cheveux
estoyent entremeslez de fil d'or, pendans jusques à la
ceinture, et tous portoyent un miroir d'or aux mains. En cest
équipage entrèrent en la salle, chantans la chanson suy
vante, à chacun couplet de laquelle respondoit de la voulte
d'or l'une des musiques, à toute voix.
CHANSON DES
SEREINES
|
Océan, père
chenu,
Père des Dieux
reconnu,
Jà le vieil Triton
attelle
Son char qui va sans repos ;
Irons-nous sortant des flots
Où ce Triton nous appelle ?
|
On voit de la mer sortir
Et avec Thetys partir
Le chœur des sœurs Néréides;
Doris, d'un soing diligent,
De Thetis aux pieds d'argent
Peigne les cheveux humides.
|
Jupiter n'est seul aux deux,
La mer loge mille Dieux ;
Un Roy seul en France habite.
Henry, grand Roy des François,
En peuple, en justice, en lois,
Rien aux autres Dieux ne quitte.
|
|
Le lys blanchissant en fleur
Est d'un beau jardin l'honneur ;
Le pin est Roy du bocage ;
Sur les autres Roys aussi
Ce grand Roy paroist ainsi
En bonheur et en courage.
|
Jupiter a partagé
Les cieux où il est logé,
Et la terre en parts égales :
Les cieux Jupiter aura,
Et ce grand Roy jouyra
En paix des Gaules loyales.
|
Thetis s'arreste à la voix
De Glauque, qui de ses doigts
Touche les nerfs d'une lyre.
Allons son chant escouter,
Il me semble lamenter,
Et que son Dauphin souspire.
|
|
|
Refrain
Allez, filles d'Achelois,
Suivez Triton qui vous appelle,
A sa trompe accordez vos voix
Pour chanter d'un grand Roy la louange immortelle.
|
|
Et feirent les monstres marins
un entier circuit de la salle, puisse retirèrent près
de la treille, où rencontrèrent une fontaine, qu'on
peut dire avec vérité la plus belle en façon et
art superbe et magnifique en enrichissement, que jamais ait
esté veue, ainsi que la description la fera juger à
toute personne d'entendement, laquelle (pour cest effect) j'ay voulu
particulièrement insérer avec sa figure.
FIGURE DE LA
FONTAINE
Son premier bassin avoit douze
pieds de largeur en son diamètre, et sept pieds en hauteur;
l'entour estoit faict à douze faces, à chacune
desquelles y avoit deux Tritons et Néréides, avec leur
longue queue, qui portoyent en leurs mains des instrnmens de musique,
et alloyent nageans dans la mer ; au-dessus de leurs testes et
grandes faces, voyoit-on des petits enfans qui, avec un artifice
délicat, avoyent les joues enflées et prestes à
desgorger l'eau qui sortoit du bassin ; le tout de relief en
sculpture et le corps faict d'or de ducat bruny, et les eaux d'argent
bruny, representans si bien son élément, qu'elles
paroissoient l'onde naturelle d'un doux fleuve. Au-dessous de ce
bassin y avoit un bord d'un pied de saillie, et de ce bord se formoit
un autre petit bassin, qui servoit néantmoins à
recevoir tout le decours de la fontaine : et au-dessus de ce grand
bassin se voyoient autour de son bord douze chaires, les balustres
desquelles estoyent entremeslez de queues de Dauphins, faictes d'or
de ducat bruny, et dans le milieu du bassin se monstroyent trois gros
Dauphins en triangle, ayant le muffle dedans le bassin et leurs
queues retroussées contremont, desquelles ils portoyent un
autre bassin de huict pieds de largeur en son diamètre, faict
de relief de Sereines, Tritons et de faces de petits enfans, le tout
doré d'or de ducat bruny. Y avoit encore au milieu de ce
bassin trois autres Dauphins, qui portoyent à leur queue un
autre petit bassin, ayant diamétralement quatre pieds de
largeur, faict de relief tout ainsi que le second, et dedans se
montroyent trois autres Dauphins par ensemble, à queues
entortillées et faictes en façon de pyramide. A la
sommité de ceste union pyramidale de queues, y avoit une
grosse boule de cinq pieds de rondeur en sa circonférence, et
autour six faces de six petits enfans par esgales proportions. La
boule, les faces et les Dauphins estoyent d'or et d'argent bruny, et
la boule cstoit pleine d'eau de senteur, regorgée par les
bouches des petits enfaus, laquelle, tombant dedans le premier
bassin, entroit dans le second, et du second au troisiesme, qui
estoit le plus grand; puis toute ceste eau venoit à tomber aux
pieds des douze Nayades, ayans leurs pieds dans le bassin, assises es
chaires dorées dont nous avons parlé cy-dessus. La
première estoit la Royne, laquelle avec sou port, maintien,
grâce, gravité et majesté royale, ressembloit
plustost quelque chose divine et immortelle, qu'humaine et mortelle ;
après mes dames la princesse de Lorraine, duchesses de
Mercueur, de Guyse, de Nevers, d'Aumalle et de Joyeuse, mareschale de
Raiz, et de l'Archant, et mes damoyselles de Pons, de Bourdeille et
de Cypierre, toutes assises es chaires d'or, et representans les
Nymphes des eaux, par les poètes anciens dites Nayades. Elles
estoient vestuës de toile d'argent, enrichie par dessus de
crespe d'argent et incarnat, qui bouilloniioyent sur les flancs, et
tout autour du corps et aux bouts partout, de petites houppes d'or et
de soye incarnate, qui donnoit grâce à ceste parure.
Leurs chefs estoyent parez et ornez de petits triangles enrichis de
diamans, rubis, perles et autres pierreries exquises et
précieuses, comme estoyent leurs cols et bras garnis de
colliers, carcans et bracelets ; et tous leurs vestemens couverts et
estoffez de pierreries, qui brilloyent et estincelloyent tout ainsi
qu'on voit la nuict les estoilles paroistre au manteau azuré
du firmament. Aussi, cette parure a esté estimée la
plus superbe, riche et pompeuse qui se soit jamais veuë porter
en masquarade. Sur l'accoudoir de la chaire de la Royne y avoit deux
Dauphins portans de leurs queues une grande couronne d'or, haut
eslevée sur la teste de Sa Majesté. Au-dessous du grand
bassin, sur le devant, se monstroyent trois chevaux marins ou
hippopotames, trainans la fontaine et nageans en l'eau, et estoyent
de la longueur de six pieds,d'or bruny, et l'eau (comme nous
avonsdict) d'argent bruny. Au deçà et delà de
leurs queues estoyent deux autres chaires, en l'une desquelles
s'asseoit le sieur de Beaulieu , représentant Glaucus,
appelé par les poètes Dieu de la mer ; et en l'autre la
damoyselle de Beaulieu,son espouse, tenant un luth en sa main, et
représentant aussi Thethys, la Déesse de la mer ; tous
deux estoyent vestus fort magnifiquement de robes de satin blanc,
passementées d'argent, et de manteaux de toile d'or violette,
doublez de clinquant, et leurs chefs accoustrez ainsi qu'on peint les
Dieux et Déesses.
FIGURE DES
TRITONS
Deçà et
delà, à chacun costé de ces deux, marchoient
à pied huict Tritons à longues queues, qui avoyent
leurs corps et queues chargez d'escailles d'or et d'argent bruny et
leurs barbes et, perruques entremeslées de filet d'or ;
représentez par les chantres de la chambre du Roy, jouans
lyres, luths, harpes, flustes et autres instrumens, avec les voix
meslées. D'une part et d'autre du grand bassin marchoyent
douze pages vestus de satin blanc enrichy d'or clinquant; chacun
desquels portoit deux grands flambeaux de cire blanche en leurs
mains. Outre lesquelles lumières, au circuit des bassins,
chaires et Dauphins de la fontaine y avoit cent flambeaux de cire
blanche, de deux pieds de longueur : toute laquelle splendeur
convertissoit l'obscurité de la nuict en une joyeuse et grande
clairté, et faisoit que l'eau de la fontaine
représentée par l'or et l'argent, eblouissoit par son
estincellement les yeux des regardans. Dès que les Sereines
veirent ceste troupe de Dieux marins, elles se joignirent à
leur compagnie : et entrans en troupe dans la salle, la fontaine
commença à marcher vers le siège du Roy avec la
musique d'instrumens et de voix, dont le mot estoit
tel.
CHANT DES
TRITONS
|
Allons, compagnes
fidelles,
Avec des fueilles
nouvelles
De mauves blanches de
fleurs;
Que chacune
d'allégresse
Une couronne se
tresse
Au chef
parfumé d'odeurs.
|
Voicy Thetys qui
chemine
Dans une conque
marine
En lieu de son char
d'argent ;
Elle a sa couronne
prise
Pour la donner
à Loyse,
Son grand char et son
trident.
|
Nous, troupe devant
fidelle
Envers Thotys
l'immortelle,
Fidelles serons aussy
A Loyse, qui
r'assemble
Toutes les vertus
ensemble,
Et doit commmander
icy.
|
Mais dès que ceste
belle compagnie eut comparu devant leurs Majestez, aussitost ceste
musique cessa, et lors Glaucus et Thetys se meirent à chanter
seuls le dialogue suivant : à la fin de chacun couplet duquel
toute la musique des Tritons respondoit, reprenant les deux derniers
vers comme vous verrez cy dessous :
DIALOGUE GLAUCUS ET
THETYS
|
Glaucus
|
Thetys
|
|
Mais que me sert, Tethys,
ceste écaille nouvelle,
Que je suis d'un pescheur en
Dieu marin formé ?
Je voudrais n'estre Dieu, et
de Scylle estre aymé,
Pour me brusler en vain d'une
flamme cruelle.
|
L'arc d'Amour est victorieux
Contre les hommes et les
Dieux,
Et de ses traits la blessure
à chacun
Qui la reçoit, apporte
un mal commun.
|
|
Moy qui fus immortel, ayant mangé d'une
herbe,
Des herbes j'esprouvay la force et le pouvoir;
Pensant quelque secours en amour recevoir,
Je m'en allay vers Circe envieuse et
superbe.
|
Le cœur des flammes surmonté
N'est point jamais tant irrité,
Qu'il est alors qu'en vain il s'est offert,
Et qu'un refus honteux il a souffert.
|
|
Les forests couvriront plustost la mer d'ombrage.
Qu'on me puisse du cœur ceste Scylle arracher.
Sus, Dauphin, car je veux aller Scylle chercher
;
Pitoyable Dauphin, coupe les flots et nage.
|
Circe a ta Scylle par venin
Changée en un rocher
marin
Jusqu'au nombril, et ses
pieds abysmez
Dessous les flots, sont en
chiens transformez.
|
|
Circe, jalouse Circe, indigne
qui te nommes
Fille du Dieu qui tientle
grand flambeau des cieux,
Oses-tu maintenant ensorceler
les Dieux,
Toy qui voulois devant ne
charmer que les hommes ?
|
Les corps en esprits
animez
Sont par Circe en monstres
formez,
Si tost qu'ils ont
gousté de sa poison,
Tandis qu'ils sont privez de
la raison.
|
|
Les Dieux ont des humains la
prière agréable,
Qui chargent leurs autels
d'offrandes et flambeaux.
Escoute-moy, Thetys,
divinité des eaux,
Et à moy, Dieu marin,
sois, hélas ! secourable !
|
Je n'ay dessus les eaux
pouvoir
Ainsi que je soulois avoir
;
Car ceste Nymphe a
reçeu de ma main
Dessus les eaux le pouvoir
souverain.
|
|
Et qui est ceste Nymphe?
Est-ce une Nereïde ?
|
Non, car la mer n'a point
telle Nymphe conçeu.
|
|
Je sçay bien, c'est
Venus.
|
Tu es encor deçeu.
Elle a chassé Venus
dans ses jardins de Gnide.
|
|
C'est donc Junon?
|
Tu te
déçois.
|
|
Est-ce la Junon des
François ?
|
Ce n'est Junon : c'est Loyse,
et son nom
Passe en pouvoir tous les
noms de Junon.
|
Ce dialogue fini, la fontaine
fit un tour devant leurs Majestez, puis s'en retourna lentement, et
durant ceste retraite, la mesme musique que dessus recommença
jusques à ce que cette fontaine eust abordé le
derrière du jardin de Circé, laissant la salle
vuide.
Or, estant derrière le
chasteau, les Nayades descendirent de leur fontaine : et tout
à l'instant entrèrent en la salle par les deux
treilles, dix violons, cinq d'un costé, et autant de l'autre,
habillez de satin blanc enrichi d'or clinquant, empennachez et
estoffez de plumes d'aigrette, et avec ceste parure
commencèrent à jouer la première entrée
du Balet. Après ces violons entrèrent en la salle les
douze pages, par les mesmes treilles, six d'une part, et autres six
de l'autre; et tous estans placez, on veit venir après eux les
douze Nymphes Nayades, entrans aussi six par une treille et six par
l'autre ; qui ne furent plustost apperçeues par les violons,
qu'ils changèrent de note et de son, pour entrer en la seconde
partie de l'entrée du Balet, en laquelle ces Nymphes vindrent
dançans jusques aux Majestez du Roy et Royne sa mère,
avec cest ordre :
Au premier passage de
l'entrée estoyent six de front, toutes en un rang du travers
de la salle, et trois devant en un triangle bien large, duquel la
Royne marquoit la première pointe, et trois derrière de
mesme ; puis, selon que le son se changeoit, elles se tournoyent
aussi, faisans le limaçon au rebours les unes des autres,
tantost d'une façon, tantost d'une autre, et puis revenoyent
à leur première marque. Comme elles furent
arrivées auprès du Roy, continuèrent tousjours
la partie de ce Balet, composé de douze figures de
géométrie, toutes diverses l'une de l'autre ; et sur le
dernier passage les violons jouèrent un son fort gay,
nommé la Clochette. La Circé, se tenant encore couverte
en son jardin de la closture du rideau, n'eut pas sitost ouy le son
de la clochette,qu'elle sortit en grande colère, tenant en sa
main droicte sa verge d'or hault eslevée, et s'en vint tout le
long de la salle au lieu où estoyent les Nymphes
(placées en forme d'un croissant, ayons leurs faces
tournées vers leurs Majestez), les touchant l'une après
l'autre avec sa verge d'or, duquel attouchement elles
demeurèrent soudain immobiles comme statues ; le semblable
fit-elle aux violons, lesquels ne peurent plus ny chanter ny jouer,
ains demeurèrent sans mouvement quelconque. Et après
s'en retourna en son jardin, avec une semblable audace et joyeuse
contenance, qu'on voit à un capitaine ayant remporté
une victoire glorieuse de quelque sienne entreprise périlleuse
et difficile. Aussi se pouvoit-elle glorifier à bon droict,
après avoir abattu une telle et si fiere grandeur de courage
que celle des Nymphes. Circé donques retirée en son
jardin avec une telle gloire, voicy que du hault du feste de la
salle, et au-dessus de la nuée, on oit un gros esclat de
tonnere, qui bruït et murmura assez longtemps, et lequel ayant
cessé, soudain la nuée cy-dessus descrite,
commença petit à petit à descendre, en laquelle
estoit porté et enveloppé Mercure, messager du Dieu
Jupiter, et envoyé de sa part en la terre, pour rompre le
sortilège de la fée Circé et délivrer les
Nayades de son enchantement, avec le jus de la racine du Moly.
Mercure estoit accoustré tout ainsi que le descrivent les
poètes : vestu de satin incarnadin d'Espagne,
passementé d'or fort industrieusement ; les brodequins dorez,
ayant des ailes à ses talons qui signifioyent la
légèreté de sa course ; son chef aussi estoit
affublé d'un petit chapeau ailé des deux costez, et
doré partout ; son manteau estoit de toile d'or violette ;
puis en sa main portoit le caducée, avec lequel jadis il
endormit Argus pour le service de Jupiter. Ce Dieu, en descendant,
chanta d'une fort bonne grâce les vers cy dessous inserez, et
estoit représenté par le sieur DuPont, gentilhomme
servant du Roy, accomply de beaucoup d'honorables
parties.
CHANSON DE
MERCURE
|
Je suis de tous les
Dieux le commun messager,
Ailé par les
talons, variable et léger,
Qui de ce
caducée à la Parque fatale,
Dans l'abysme profond
vais ravir les esprits
Pour les faire
revivre. Or, quand ils ont repris
Naissance,
après encor là-bas je les dévale.
|
J'ay aux hommes appris
d'obéir à la loy;
Les sciences, les arts, les
villes sont à moy,
Et avec les thresors je donne
l'éloquence ;
Et pour guarir l'esprit de
raison desarmé,
Que, laissé de vertu,
les plaisirs ont charmé,
Je porte le Moly, racine
d'excellence.
|
|
Par elle je garday qu'Ulysse
qui parvint
Aux bors de l'Italie, un
pourceau ne devint,
Enchanté par les arts
de Circé la sorcière,
Qui dedans un chasteau qu'en
France elle a basty.
En divers animaux maint homme
a converty,
Ou des Nymphes des eaux elle
a charmé naguiere.
|
Cette Circe a les yeux en
désirs éhontez,
Qui au premier regard sont de
chacun doublez,
Et Cupidon n'a point d'amorce
plus soudaine;
Mais le plaisir passé
luy devient odieux,
Les hommes elle rend
d'eux-mesmes oublieux,
Qui avec la raison perdent la
forme humaine.
|
|
Les Nymphes elle sçait
par art assujettir,
Mais elle ne les peut en
monstres convertir.
Car de leur naturel les Dieux
sont immuables ;
Elle se fait pourtant par les
Dieux révérer,
Les frappant de sa verge, et
les fait demeurer
Par charmes, sur les
pieds,plus qu'une roche stable.
|
De ses illusions je veux
l'art déceler :
J'ay faict en eau d'oubly le
Moly distiller,
Et par mon art plus fort, je
veux le sien défaire.
Je sçay combien elle a
de force et de vigueur ;
Mais un bien grand
péril plaist après au
vaincueur,
Qui s'honore du nom d'un
puissant adversaire.
|
Comme Mercure estoit encore en
l'air, quelques deux pieds au-dessus de la tête des Nymphes,
ayant mis fin à sa chanson, il espandit la liqueur du jus de
la racine du Moly, qu'il avoit en une fiole dorée, dessus les
testes desNymphes, et la jetta arec telle industrie, qu'elle
rejaillit aussi sur les violons, lesquels ne furent pas si tost
arrousez de ceste eau, que soudain recommençant à
jouer, les Nymphes se prindrent aussi à danser et poursuivre
leur Balet comme devant qu'elles fussent enchantées.
D'ailleurs, Circé, pensant que Mercure luy feist grand tort et
injure d'entreprendre sur son art, se résolut luy faire sentir
ce qu'elle sçavoit faire, et le pouvoir qu'elle avoit sur luy
et sur la force mesme de son caducée. A ceste cause, sortant
de rechef de son jardin, elle courut jusques au milieu de la salle
presque avec une furie, passant parmy ceste belle troupe de
danseresses, comme elle avoit faict auparavant, et les toucha une
seconde fois, ensemble les violons, les remettant en l'estat duquel
Mercure les avoit ostez, et se retirant quatre pas en arrière,
commença à dire ce qui s'ensuit :
CIRCÉ
|
L'homme de l'heur qu'il a ne
peut vivre content,
Mais avare tousjours plus de
bien il attent ;
Son soin ny ses travaux d'un
but il ne termine,
Du temps mesme ennuyé,
un siècle il s'imagine,
Où sans nul exercice
on vivoit otieux,
Quand Saturne regnoit estant
bany des cieux.
|
Le peuple vagabond,
poussé de la nature
Comme les bestes sont,
prenoit sa nourriture
Des fruits sans cultiver que
produisent les bois,
Et n'avoit que ses mœurs pour
polices et lois ;
Mais Jupiter chassa ceste
morne paresse,
Des hommes domestique, et
logea la finesse
Dans leur âme
grossière, afin de l'aiguiser
De soin et de labeur, et les
feist diviser,
La terre qui estoit de
soy-mesme fertile,
Devant commune à tous,
qui fut depuis stérile
Sans le soc
acéré, qui son sein n'ouvriroit,
Et ses mortels enfans de
fruits ne nourriroit.
|
|
Lors la
Nécessité apprit le labourage,
Et tous les arts après
on acquist par usage.
Chacun voulut le gain de son
art mesnager,
Et par bienfaicts à
soy les autres obliger.
Depuis, l'Ambition, conduicte
des délices,
Changea ce premier vivre en
mœurs qu'on nomme vices ;
Car du nom de vertus on
appelle les mœurs,
Et les façons des
vieux, qu'on estime meilieurs ;
Comme si les saisons et les
siècles muables
N'estoyent en changement l'un
à l'autre semblables.
Toute humaine action
procède du désir
Où l'on est
incité, ou conduit du plaisir.
Du repos et labeur le plaisir
est la guide,
Qui, sur les mouvemens des
volontez préside ;
Et l'action qui plaist et
s'exerce en commun
Sert de reigle de vie et de
loix à chacun.
|
L'on hait pourtant bientost
la coustume présente,
Et des siecles passez
tousjours le bruit s'augmente ;
Car l'envie n'a plus sur les
deffuncts de lieu,
Et l'homme qui est mort est
tenu pour un Dieu.
C'est ce qui rend encor la
mémoire honorée
Des hommes qui vivoyent en la
saison dorée.
Que l'espace lointain des ans
fait admirer
Par regret du passé,
et les fait désirer
Par dédain du
présent. Ainsi, chacun s'ennuye
Qui voudrait sans mourir
tousjours changer dévie,
Changer ses actions, ore
à l'oysiveté,
Par inclination de soy-mesme
incité ;
Or, qui se plaist,
armé de tempeste et de guerre,
Noyer de sang humain
l'eschine de la terre ;
En lieu d'antres creusez de
mousse tapissez,
Or, qui veut demeurer aux
palais lambrissez
D'un plancher estoilé
d'or luisant, qui efface
La clairté des
flambeaux du ciel qui tout embrasse.
|
|
Seule cause je suis de tout
ce changement
Qui suit de rang en rang, de
moment en moment :
Mon père, sans repos,
qui se meut et se tourne,
La fin d'une saison d'un
nouveau siècle bourne :
Le Soleil fait tout seul ces
âges varier.
Ainsi veut le Destin toutes
choses lier :
Et les tristes mortels, par
vœux ny par prières,
Ne sçauroyent impetrer
des trois sœurs filandieres
D'avancer ou tarder l'ouvrage
de leurs mains,
Où, avecques le sort
des Dieux et des humains
Elles filent aussi la trame
des armées,
Qui volent de bonheur ou de
mal empennées.
|
Les Déesses des eaux
ont voulu prévenir
Naguère le Destin, et
faire revenir
En France l'âge d'or,
où desjà l'édifice
D'un grand temple de marbre
on batist à Justice;
Mais plus fermes que n'est un
rocher, de son dos
Au rivage estendu qui
repoulse les flots,
Je les fay demeurer sur le
pied immobile
Plus fermes qu'on ne voit
près des murs de Sipyle
Niobé qui ne cesse
encore de pleurer,
Qui en heur à Latone
osa se préférer.
|
|
Je vay emprisonner ce Mercure
volage,
Qui vient
présomptueux, et d'art et de
courage,
Ces Nymphes secourir, et se
promet encor
D'avoir quelque pouvoir
contre ma verge d'or,
Et rompre mes desseins avec
une racine
Qui servit à Ulysse un
jour de médecine
Encontre mes poisons. Mais
Pallas qui gardoit
Ulysse, et non pas luy, mes
effets retardoit.
Seule de tous les Dieux je
crains ceste Minerve :
Les hommes de mes arts elle
soûle préserve.
|
Mercure vagabond, muable et
insensé,
De soudain mouvement
deçà delà
poussé,
Sans choix et sans conseil
est foible et sans puissance,
Si Pallas ne luy donne advis
et asscurance :
Ore qu'outrecuidé cest
aide il a quitté,
II est tant seulement plein
de témérité,
Vain et présomptueux,
et tant s'en faut qu'il puisse
Les Nymphes secourir par le
Moly d'Ulysse,
Que luy-mesme il sera de ma
verge charmé,
Et le tiendray vaincu dans ma
tour enfermé.
|
Ayant achevé sa
harangue, s'approcha de Mercure, qui n'estoit desveloppé de la
nuée, et haussant sa verge d'or l'en frappa : lequel n'eut
sitost senti le coup, qu'abandonnant son caducée, il ne
demeurast enchanté, et ainsi la nuée le porta immobile
sur la terre. Puis le prenant par la main, le conduit en son jardin,
qui fut suivy par les Nymphes, allans bellement en rang de deux
à deux, sans autre mouvement que celuy qui sembloit leur estre
donné par la force du sort de Circé ; laquelle estant
rentrée dans son jardin, soudain les Nymphes disparurent, sans
qu'on peust cognoistre ce qu'elles estoyent devenues. Et à
l'instant, la toile qui couvroit le jardin de Cirée tombant,
on veit à clair et à descouvert la beauté du
jardin délicieux qui brilloit de mille sortes de feux et de
lumières. On veit davantage Circé devant la porte de
son chasteau, assise en sa majesté, et avec les marques de sa
victoire, en tant qu'à ses pieds gisoit couché à
l'envers Mercure, qui n'avoit aucun moyen de se mouvoir, sans le
congé et permission de l'enchanteresse. Après
l'ouverture du rideau, apparut un grand cerf sortant du jardin, qui
alla passer devant Circé, suivy d'un chien, et le chien d'un
éléphant, l'elephant d'un lyon, le lyon d'un tigre, le
tigre d'un pourceau, et le pourceau et autres bestes s'entresuyvans,
hommes ainsi transformez par son sortilège et par la force de
ses enchantemens.
FIGURE DES
SATYRES
Le precedent acte estant finy,
le second intermède commença à entrer par
l'autre treille. Ce nouveau intermède estoit composé de
huict Satyres, sept desquels jouoyent des flustes, et un seul
chantoit, qui estoit le sieur de Sainct-Laurens, chantre de la
Chambre du Roy. Les accords de ceste musique furent fort
agréables tant au Roy, Roynes, Princes et Princesses, que
à toute l'assistance ; pour estre l'invention de la dite
musique nouvelle et pleine de grande gayeté. Ces Satyres
faisans le tour de la salle, continuèrent leur chanson de
musique, et à chacun des couplets, une des musiques de la
voûte dorée respondoit, comme verrez cy-après
:
CHANT DES
SATYRES
|
O Pan, Diane irritée
S'est des forests
absentée,
Et tant de Nymphes des bois
Qui souloyent dessous leur
dance
Presser l'herbe à la
cadance
Des doux accords de leurs
voix.
|
Dessus la lyre d'yvoire
Elles chantoyent la victoire
De Jupiter, Roy des Dieux,
Armé de foudre et
d'orage,
Qui meit des Geans la rage
Sous ses pieds victorieux.
|
|
Leur bal estoit
délectable,
Et leur voix tres-agreable ;
Aussi Phebus la prisoit.
Quand elles chantoyent de
France
Les loix, les Roys,
l'abondance,
Leurs vers tant plus nous
plaisoit.
|
Le chant qui frappe
l'oreille,
La resjouit à
merveille,
S'il publie la vertu
D'un Roy, grave de justice,
Qui par ses mœurs a le vice
Non par force combattu.
|
FIGURE DU CHARIOT DE
BOIS
Estans arrivez à la
treille d'où ils estoyent partis, ils apperçeurent que
vers eux s'adressoit un bois de douze pieds de largeur en
diamètre, et de trois en hauteur, composé en forme t:t
façon d'une grosse motte de terre toute ronde. Autour de ce
tertre et motte y avoit à quatre rangs et ordres bien alignez
et disposez, de beaux arbres verdoyans, et sur le milieu de la motte
on voyoit un petit bout de rocher eslevé, sur lequel y avoit
un gros arbre, au milieu des branches duquel s'enlaçoyent et
mesloyent les autres arbres, et ainsi unis ensemble faisoient une
feuillée fort serrée et plaisante. Tout le dessous
estoit de gros gazons verdoyans et pleins de fleurs parmy l'herbe,
sur laquelle vous apperceviez des lézards et serpenteaux se
trainans, et comme y laissans leur trace. Les chesnes de ce bois
estoyent chargés de glands dorez, représentas au vif
les naturels ; ce gros arbre estant artificiellement dressé
sur le petit rocher, sur lequel quatre Nymphes Dryades, ayans le dos
appuyé audit arbre, estoyent assises, vestues à
l'antique de toile d'or verte, toute couverte de bouquets d'or et de
soye d'Italie ; lesquels signifioient la puissance qu'elles avoyent
sur les plantes. Les manches de dessus estoyent de crespes d'or et de
soye fort larges, et retroussées jusqu'auprès des
espaules ; mais celles de dessous estoyent de pareille couleur que la
robbe ; la parure aussi de leurs cols et bras ressentait le bocage,
et l'ornement de teste estoit tel qu'on le donne et attribue aux
Nymphes, pour estre attournées de fueilles de chesnes et
esglantiers en forme de guirlandes, sans que les perles et pierreries
y fussent espargnées, ny le crespe d'or et de soye qui
voletoit de toutes parts, et faisoit paroistre la magnificence de
celle qui représentait ce superbe et excellent Balet. Et
d'autant que l'antiquité a creu que ces Nymphes habitoyent
ès bois, et qu'elles y presidoyent, aussi avoyent-elles trois
bouquets de feuilles de chesne, avec des glands sur leurs testes, et
en leurs bras des chapeaux et guirlandes de fleurs comme dessus : le
tout fait d'or et de soye. Sur le derrière de l'espaule
gauche, chacune d'elles portoit en escharpe une trousse ou carquois
d'or bruny, plein de flesches, et un arc tendu en leurs mains, ayans
le port et contenance de hardies et pudiques
chasseresses.
Dès que ce bois ainsi
meublé se présenta à la veue des Satyres, ils
changèrent aussitost de chant, et dirent la chanson suyvante,
laquelle dura jusques à ce qu'ils furent devant le Roy, sans
que la musique de la voûte dorée oubliast son devoir et
coustume de respondre avec les voix et instrumens :
SECOND CHANT DES
SATYRES
|
Ces Nymphes à nostrc
voix
Sortent maintenant des bois,
Et Diane l'immortelle
De desplaisir ne se celle.
|
D'une escharpe de cuir blanc
Elle a ceint dessus le flanc
Sa trousse, et dans un bocage
Va chasser un cerf sauvage.
|
|
Allez (dit-elle en partant),
Allez, Nymphes, tout autant
Que vous estes à ma
suite ;
Allez, Dryades, bien viste.
|
Allez, ô Nymphes des
bois,
Devers l'honneur des Valois,
De qui la grandeur royale
A celle des Dieux
s'égale.
|
Ceste compagnie s'estant
rendue jusques près de leurs Majestez, les quatre Nymphes
représentées par les damoyselles de Victry, Surgeres,
Lavernay, Estavay la jeune, damoyselles de la Royne ; celle de Victry
seule se levant debout, commença à reciter au Roy les
vers suyvants, si distinctement, avec une telle grâce et
modeste asseurance, que les doctes assistans, qui jusqu'à
cette heure n'avoient eu cognoissance d'elle, jugèrent
à l'instant la vivacité de son esprit, capable et
susceptible de choses plus hautes et difficiles en toutes sciences et
disciplines.
LES DRYADES AU
ROY
|
Ce rameau verdissant, qui en
couronne estend
Sa fueille dentelée,
et le gland qui nous pend
Sur le front, monstre assez
que nous sommes Déesses,
Qui vivons aux forests, des
vieux chesnes hostesses,
Esprits francs du trespas,
qui tenons le milieu
Dans un corps formé
d'air, des hommes et de Dieu.
Ce grand Dieu Jupiter, seul
archer du tonnerre,
Qui fait mouvoir les deux et
arreste la terre,
Demeurant en repos, tousjours
semblable à soy,
Qui crée la
matière et ordonne la loy
Au sévère
Destin ouvrier de toute chose,
D'ordre continuel que la
Parque dispose.
|
Nous sommes toutesfois sujets
aux actions,
Sujets à changement et
autres passions.
Par appréhension que
les mortels esprouvent
De haine et de désir,
par qui les sens s'emouvent
Avec l'entendement de pensers
agité ;
Nostre labeur pourtant suit
nostre qualité,
Nostre ouvrage est divin, et
le mortel s'applique
Au mesnage privé ou
à la republique.
|
|
Mais l'esprit qui de soy veut
suivre la vertu.
Par l'image du bien est
souvent combattu.,
Qui sans corruption de forme
ou de matière,
Se lasche au vice, et perd sa
pureté première.
Ce sont ceux que l'on dit
qu'on a par art charmez,
Que les sorcières ont
dans un cerne enfermez,
Par vœux et par le sang
d'inhumains sacrifices,
A fin de les avoir à
leurs crimes propices,
Attirez par l'espoir d'un
honneur qui est vain.
Que pourroit-on gaigner d'un
misérable humain ?
Rien qu'une chose vaine.
Ainsi Circé transforme
Les hommes icy près,
en figure difforme
D'un tigre,
d'éléphant, d'un grand cerf ou d'un ourt
Monstrueux à jamais
s'ils n'ont quelque secours.
|
Les Déesses des eaux
de sa verge enchantées,
Sont devant son chasteau sur
les pieds arrestées,
Sans aucun mouvement, sans
haleine ny voix,
Immobiles ainsi qu'une souche
de bois.
Mercure s'est aussi
laissé combattre et prendre,
Qui de Circe vouloit les
Nayades défendre.
Quiconque de l'espoir
vainement se déçoit,
Qui craint, et pour conduite
autre conseil reçoit.
Que de son naturel
l'innocence première,
Est aisément vaincu
des arts de la Sorcière,
Qui dedans son chasteau de
plaisir le séduit,
Et des yeux de l'esprit luy
sille d'une nuit.
|
|
Jamais ceste poison
d'espérance ny crainte
N'a la vertu du cœur de ces
Nymphes desteinte;
L'espérance qui fait
brusler de vanité,
Comme la crainte fait geler
de lascheté ;
Qui assaillent celuy qui
point ne se contente,
De cela que nature en propre
luy présente.
|
Je suis la nymphe Opis, qui
mets dans le carquois
De Diane les traits ; je la
suy dans les bois
Et conduis avec moy sa troupe
chasseresse,
Adversaire d'Amour, des Jeux
et de Paresse ;
Ensemble nous allons, afin de
requérir
Pan, qu'il vienne avec nous
ces Nymphes secourir.
|
La damoyselle ayant
parachevé sa harangue, le bois fit un tour devant le Roy, puis
lentement s'alla rendre jusqu'au bocage du Dieu Pan ; et aussitost le
rideau qui cachoit le bois tomba, exposant à la veue de chacun
la beauté merveilleuse de ce pourpris. Pour autant que de ce
bocage tous les arbres estoient chargez de lampes ardentes, et eu
outre y avoit par cy par là cent flambeaux allumez, qui
rendoyent cest ombrage bocageux beau et clair comme le jour mesme. Au
milieu d'iceluy estoit le Dieu Pan, assis sur un gazon, devant la
grotte que cy-dessus je vous ay effigiée (lequel estoit
représenté par le sieur Juvigny, escuyer du Roy, et
gentilhomme favori des Muses et de Mars), qui, ayant descouvert les
Nymphes des bois approcher son temple, commença en signe de
resjouissance pour leur venue, de jouer de son flageolet, duquel il a
esté jadis l'inventeur. Ce fut lors qu'on entendit une douce,
plaisante et harmonieuse musique d'orgues sourdes. La damoyselle de
Victry s'adressant au Dieu Pan, luy parla en ceste sorte
:
OPIS DRYADE, A
PAN
|
Pan, qui d'un ferme accord
tes Satyres contiens,
Et d'un nœud éternel
les elemens retiens ;
Toy qui fais tout changer
sans changer de nature,
Donnant incessamment aux
choses nourriture,
Toy qui par ordre
sçais l'univers disposer,
Et à qui nul des Dieux
n'oseroit s'opposer,
Des Nymphes gardien, il n'est
temps de te plaire
A sonner de ta fluste en ce
bois solitaire.
|
Ce n'est point Jupiter, ce
n'est Neptune aussi,
Ce n'est point un
Géant aux combats endurcy,
Ce n'est le noir Pluton
généreux de courage,
Roy des peuples damnez qui
commande à la Rage,
A Cerbère, à la
Mort, à cent monstres divers,
Qui ait de son enfer les
abysmes ouvers ;
C'est.... Mais la honte,
hélas ! en la bouche me presse
Les lèvres sur les
mots ; c'est une enchanteresse.
|
|
Circe, pleine d'orgueil,
d'envie et de desdain,
Qui dedans ce chasteau que tu
vois si prochain,
Ne tient point seulement des
Nymphes prisonnières
Qui vivent dans les eaux;
mais elle y a nagueres
Mercure aussi mené,
où elle tient fermez
Des hommes dans son parc en
monstres transformez.
|
« Il fasche d'estre serf
; mais cette servitude
Qu'on rend à un
indigne est plus vile et plus rude ».
Ne souffre du grand Tout,
Pan, le maistre et le Roy,
Que ceste Circe gaigne et
conqueste sur toy.
Desjà elle s'honore
assez de tes trophées,
Puisque dans son chasteau
elle retient tes fées,
Elle qui peut vuider par sa
magique voix
De Nayades tes eaux, de
Dryades tes bois.
|
Puis ayant finy son dire, Pan
se leva, et respondit en ces paroles aux Dryades :
RESPONSE DE PAN
|
Tay-toy, gaillarde
Opis, et toy, léger Satyre,
Cesse de plus enfler
ta musette, et va dire
Aux autres, que le
jeu dans ces forests espart,
Qu'ils s'assemblent
icy maintenant de ma part ;
Et vous, Dryades
sœurs, des bois troupe divine,
Ne blêmissez de
peur qui vous bat la poictrine;
Asseurez-vous de moy,
Nymphes, asseurez-vous.
Que Circe esprouvera
le feu de mon couroux.
|
Et aussitost les Dryades
descendirent de leur bois, et se placèrent aux niches qui
estoyent à l'entour du Dieu Pan, toutes ayans la face
tournée vers la salle ; après les huict Satyres
entrèrent aussi au dedans du bois, se couchans sur l'herbe
tout autour de Pan, et recommencèrent lors la chanson qu'ils
avoyent chantée à leur entrée, et à
chacun couplet la musique de la voûte dorée respondoit,
et durant ce chant, le bois des Dryades se retira et sortit de la
salle.
FIGURE DES QUATRE
VERTUS
Ceste harmonie bocagere
prenant fin, sortit de l'autre treille une autre troupe, qui estoit
le troisiesme intermède composé de quatre Vertus,
représentées par quatre filles vestues de bleu
céleste, ayans leurs robes chargées d'estoiles d'or
bruny ; faisant entendre la perfection de ceux qui accompagnent et
suyvent la Vertu. Leur coiffure estoit faicte à arcades d'or
et de soye, et au-dessus de la teste voyoit-on trois grandes estoiles
reluisantes. La première portait un pillier, l'autre une
balance, la troisiesme un serpent, et la quatriesme un vaze ; letout
fait d'or bruny. Deux d'entre elles jouoyent de luts, et les deux
autres chantoyent, qui donnèrent grand plaisir à la
compagnie, pour la douceur de leurs voix excellentes, avec lesquelles
ils dirent la chanson suyvante, respondant à icelles la voulte
dorée.
CHANSON DES
VERTUS
|
Dieux, de qui les
filles nous sommes,
O Dieux, les
protecteurs des hommes,
Du ciel avec nous
descendez;
Dieux puissans,
suyvez à la trace
Les Vertus, qui sont
vostre race,
En la France que vous
gardez.
|
Les mortels
m'appellent Prudence,
De l'esprit
très-seure defence,
Qui prenoit les
choses par moy :
Quand du ciel je suis
descendue,
Hostesse je me suis
rendue
De la raison de ce
grand Roy.
|
|
Moy,
Tempérance modérée,
Royne de la saison
dorée,
Je l'ay en naissant
allaité ;
Qui, tournant en
propre nature
Mon lait, dont il
prit nourriture,
Commanda sur la
volupté.
|
Et moy, j'ay sa
poictrine empreinte
Du sage mespris de la
crainte,
Dès lors que
ma main le berça;
Aussi, foudroyant de
prouesse,
Avec la fleur de sa
jeunesse
Les verds lauriers il
amassa.
|
|
... pour le droict et
le vice
Egaux le loyer et
supplice
Dedans sa balance de
poix ;
Par luy la France est
à cette heure,
De moy, Justice, la
demeure,
Et le temple
honoré des loix,
|
Il arme jà sa
main sévère
Contre ceste indigne
Sorcière
Qui charme du peuple
les yeux :
Descends, Pallas, et
ne dédaigne
D'estre la fidelle
compaigne
De ce Prince
victorieux.
|
Puis les Vertus ayans
passé par devant le Roy, la Royne mère et les Princes,
et faict, comme les autres, le tour de la salle, s'offrit devant
elles parla voye de la mesme treille,par laquelle elles estoyent
entrées en la salle, un fort beau, riche et magnifique
chariot, qui estoit trainé par un grand serpent. Ce chariot
estoit hault sur le devant de quatre pieds, sur le milieu de huict et
sur le derrière de dix-huict, estoffé et revestu tout
à son tour de trophées d'armes, de livres et instrumens
de musique, et tout relevé d'or et d'argent bruny ; et entre
les trousses et trophées voyoit-on bon nombre de visages et
masques donnans grâce à toute la manufacture. Sur le
derrière et au plus haut de ce char triomphant, estoit
mademoiselle de Chanmont, représentant la Déesse
Minerve, vestue d'une robbe de toile d'or avec son corcelet de toile
d'argent, au milieu duquel et devant et derrière estoit
effigiée la teste effroyable de Méduse, faicte d'or
bruny ; la salade et habillement de teste de toile d'argent, et
enrichi d'une infinité de pierreries et perles d'inestimable
valeur. Sur le derrière du timbre y avoit un pennache embelli
de plumes d'aigrette. La Déesse portoit en la main droite sa
lance toute dorée, et en la gauche l'escu et pavois où
estoit encore peinte la teste de la Gorgone Méduse, d'or et
d'argent bruny. Tout à l'entour du chariot y avoit cent
flambeaux de cire blanche, qui donnoient merveilleux lustre à
l'ouvrage ; mais plus estoit-il illustre par la grâce et
gravité de cette damoyselle, laquelle ne dementoit en rien ce
qu'on donne île majesté à Minerve, et la nature
mesme sera bloit avoir pourveu ceste damoyselle de ses plus riches et
rares thresors. Les quatre Vertus voyans venir Pallas, soudain se
meirent deux d'elles de chacun costé du chariot, lequel
entrant dans la salle traisné par ce grand serpent, s'en alla
tout bellement jusques à l'escalier où estoit le Roy.
Et ce pendant la musique de la voulte dorée, composée
d'instrumens et de toutes voix ensemble, commença ainsi que
s'ensuit, avec une telle douceur et harmonie, que les assistans,
comme estonnez, pensoyent ouyr, à l'arrivée de cette
Déesse, quelque partie de la mélodie harmonieuse des
cieux.
FIGURE DU CHARIOT DE
MINERVE
Ce char, arrivé devant
le Roy, et la musique finie, Pallas, se levant debout, s'adressa au
Roy et d'une voix grave, haute et intelligible, prononça ce
qui s'ensuit :
MINERVE AU ROY
|
Du chef de Jupiter je sortis
toute armée,
Quand la teste on luy eut
d'une hache entamée ;
De son divin cerveau ce grand
Dieu m'enfanta,
Et luy-mesme en ses bras au
plus haut me porta
De l'Olympe estoilé,
où je prins nourriture,
Et pour m'accompagner il me
laissa Mercure.
|
De fort rares presens je
reçeuz de sa main,
La raison qui régit
l'esprit doux et humain,
Et des vistes pensers il me
donna la bride,
Dont sur l'entendement des
hommes je préside.
A Mercure il donna
pareillement les Sens,
Freres aylez au dos, plus
légers que les Vents,
Incertains comme luy, muables
et volages,
Qui poussent ça et
là le désir des courages,
D'imaginations menant la
volonté,
Tantost à la vertu,
tantost à volupté.
|
|
Ceux qui à la vertu
par maint labeur parviennent,
Tousjours en asseurance
avecque moy se tiennent ;
Des autres qui, sans moy, ont
les plaisirs suivy,
Le penser est d'espoir et de
crainte ravy,
Qui sans guide courans du
chemin se desvoyent,
Et au gouffre profond des
délices se noyont,
Sans mourir toutesfois, car
l'esprit ne meurt pas.
|
Qui meurt en une vie et vit
en un trespas
Privé de jugement,
sous la chaisne cruelle
Du plaisir qui l'esprit sans
raison ensorcelle ;
Tels sont ceux-là
qu'on dit que la Circe conduit
Chez elle, et de pensers
vainement les séduit.
|
|
Or Mercure, voyant des
Nymphes séparées
Qui s'estoyent au chemin de
la Circe esgarées,
Téméraire, sans
moy, du ciel est dévalé,
A fin de reformer leur corps
ensorcelé :
Où luy-mesme
deçeu de sa vaine prudence,
Voit que sans la raison bien
peu sert l'éloquence
Et le mieleux parler dont il
s'estoit armé,
Luy-mesme demeurant en ce
palais, charmé.
|
Grand Roy, le sang des Dieux,
Dardanienne race,
De qui sur les cheveux la
fleur du ciel s'enlace,
De qui le sceptre d'or des
astres est venu,
Sceptre que Jupiter en ses
mains a tenu,
Circe, en France,
aujourd'huy, reste seule à combattre ;
D'autres chasteaux pareils
jà tu m'as fait abattre :
Je t'oy jà m'appeler;
je vay, pour te servir,
Chasteaux, charmes, liens,
à la Circe ravir.
|
Puis ayant finy son propos,
son chariot ayant fait un tour s'arresta au milieu de la salle,
où, avec une triste et hautaine contenance, elle commence
à lever les yeux vers la nuée, et à invoquer
Jupiter en ces mots :
MINERVE A
JUPITER
|
Descends, Père,
icy-bas, qui nages dans les flots
De la nue argentée,
où je te vois enclos,
Regarder les mortels ; fay,
Père, qu'elle s'ouvre,
Et flamboyant d'esclairs ton
visage descouvre.
Je sçay que je pouvois
seule sans t'appeler,
Seure de la victoire, en .ce
combat aller,
D'une targe d'acier double
sept fois, armée,
Qui du poil venimeux de
Méduse est semée :
Cheveux faits de serpens, et
du regard fatal
Des yeux elle empoisonne et
trempe ce métal,
Faisant glacer le corps en
une pierre dure
De celuy qui la voit, sans
changer de figure.
|
Mais ce faictcst aux Dieux et
aux hommes commun.
Et tu es, Jupiter,
droicturier à chacun ;
Car celuy qui n'a point de
cause en la querelle,
Mérite contre luy
qu'après on se rebelle,
Combien qu'il ait vaincu, et
que ses ennemis,
Fléchissant les
genoux, à luy se soyent sousmis.
Tu as de l'univers tout seul
pris la defence,
Et celuy commettroit
indignement offence,
Présomptueux
d'orgueil, qui te voudroit aider,
Comme si tu n'estois puissant
pour le garder.
|
|
Tu sais bien (car la nuict
rien à tes yeux ne cache)
Que Circc n'a jamais de mal
faire relâche,
Par l'horreur de ses mots de
charme envenimez ;
Tonne d'en haut pour moy de
tes traits enflammez,
De ta foudre
meurtrière empenne un noir orage
Et du lieu diffamé les
fondements saccage.
|
|
Après laquelle
prière on ouit aussitost, audessus des nues, un grand bruit et
son de tonnerre, qui continua longuement ; quand cessé, on
apperçeut la nue s'abaisser, et petit à petit descendre
en bas, de sorte qu'il sembloit que ce fust une fumée, tant la
feinte estoit bien dressée ; et durant ceste descente la
musique de la voûte dorée commença à
chanter avec nouveaux instrumens, et differens des precedens, la plus
docte et excellente musique qui jusques alors eust esté
chantée et ouye, comme se cognoistra par la note
suyvante.
La musique fut chantée
en la voûte dorée, pendant que Jupiter descendoit,
où ils estoyent quarante musiciens, voix et
instrumens.
La musique finie, le sieur de
Savornin (qui est au Roy, pour estre doué de beaucoup de
bonnes parties, et principalement très-excellent au chant et
en la composition des airs de musique), représentant Jupiter,
s'apparut en la nuée, vestu d'un habillement de toile d'or ;
ses brodequins estaient de cuir doré, et son manteau de satin
jaulne chamarré de franges d'or, doublé de camelot d'or
; portant en une main son sceptre, en l'autre la foudre effroyable,
et en sa teste une belle couronne, le tout fait d'or bruny. A travers
de son corps, il estoit paré d'une riche escharpe reluysante
comme le soleil pour les perles et pierreries dont il estoit couvert,
et entre ses jambes une grande aigle d'or bruny, et estant encore en
la nuée chanta ces vers :
CHANT DE
JUPITER
|
En ta faveur, je viens icy
des cieux;
Je suis du monde, ô
Pallas, soucieux ;
D'un œil veillant dessus tout
je regarde,
Dessus les Dieux dedans le
ciel enclos,
Sur les mortels qui vivent
sans repos,
Et sur l'enfer dont Pluton a
la garde.
|
Tout ce qui vit de corps et
sentiment,
Sujet tousjours à
divers changement,
En un estat durable ne
demeure ;
La liaison s'en corrompt et
desfait,
Et sans périr par
après se refait
Et prend de moy une vie
meilleure.
|
|
Tant de mortels en monstres
enchantez,
Nymphes et Dieux que Circe a
surmontez,
Doivent reprendre une forme
plus belle,
Quand ils auront
retrouvé la raison,
Sans craindre plus d'une
indigne prison
Les durs liens, ny qu'on les
ensorcelle.
|
Chère Pallas, fille,
regarde-moy ;
Demeure icy, tu es sœur de ce
Roy,
Ce Roy, mon fils, fleur du
sceptre de France.
Fay des regards de
Méduse changer
Ses ennemis et son peuple
ranger
Sous sa loy juste, humble
d'obéissance.
|
Le nuage ayant porté
à terre Jupiter, remonta aussitost, et Pallas descendant de
son chariot, qui en un moment se retira hors de la salle, Jupiter et
elle, estans sur pieds, furent de compagnie au bois du Dieu pastoral
Pan ; lequel s'esjouïssant de leur arrivée, se meit
à jouer de son flageol à sept tuyaux, et feit aussi
sonner les orgues sourdes avec une nouvelle musique, et ceste
harmonie estant finie, Minerve commence à parler au Dieu Pan
en ceste sorte :
MINERVE AU DIEU
PAN
|
Pan, que sert que tu as en ta
garde et puissance
Ce que le ciel enclost,
puisque par nonchalance
Tu laisses tout ravir ; que
tu souffres et vois
Circe qui se rempare au
milieu de tes bois?
Qui les Nymphes des eaux
à ta garde commises,
Fait d'un charme arrester,
par le chemin surprises?
Elle, Nymphe, qui n'est en
rien pareille à toy,
Plante aux bouches de tous un
grand renom de soy,
Pan, injuste, cruel, remply
d'ingratitude,
Depuis qu'elle retient
Mercure en servitude.
|
Ce Dieu, qui fut berger,
reposoit au coupeau,
Du haut mont de Cyllene, et
paissoit un troupeau.
Quand seule il
apperçeut l'Oreade Driope,
Qui de jaunes cheveux avoit
le chef doré;
D'elle tout aussitost il fut
énamouré :
Driope te conçeut de
Mercure ton père.
|
|
Et peux-tu, toy des Dieux
éternel vitupère,
Blasme du sang du ciel,
peux-tu, devant tes yeux,
Souffrir sans ton secours
qu'on offense les Dieux?
Qu'un public deshonneur, une
magicienne,
Ton père prisonnier
indignement retienne ?
« Souvent l'opinion, que
le vulgaire bruit,
« Semé un brave
renom, ou du tout le destruit.»
|
Tu as esté par tous en
force redoutable :
Si tu veux que l'honneur de
ton nom soit semblable,
Il faut en mesmes faits avoir
le mesme cœur,
Et ne le laisser point
desarmer de vigueur.
« Les actes violents
d'une chaude jeunesse
« Ne sont point estimez
pour vertu ny prouesse ;
« C'est du temps advenir
l'espoir verd qui fleurit,
« Et fleurit, si le
temps en fruit ne le meurit. »
|
RESPONSE DE PAN A
MINERVE
|
Fille de Jupiter,
Déesse courageuse,
Tant de vertu te fait
des autres dédaigneuse ;
Ne me reproche rien :
je ne me suis caché,
Quand de monter aux
cieux les Geans ont tasché.
La gloire
incessamment de courage m'anime ;
« Mais pour mal
conseillé cestuy-là on estime,
« Qui se hasarde
eu vain. » J'ay veu Circe arrester
I.es Nymphes et
Mercure enchantez rapporter :
J'eusse voulu en vain
courir à leur défense.
Aux Parques il ne
fault faire de résistance;
Nul ne peult, sinon
toy (car je sçay le Destin),
Mettre les arts de
Circe et ses charmes à fin.
|
Puis sortit de cebois,suivy de
ses huict Satyres, chacun desquels portoit un gros baston
noüailleux et espineux, et se présentant ceste troupe au
milieu de la salle vers le Roy, après avoir fait une grande et
humble révérence à Sa Majesté,
commença à s'acheminer au petit pas vers le jardin de
Circé. Et après eux marcha Minerve, ayant à
chacun de ses costez deux des quatre Vertus, et puis Jupiter tout
seul, nyant derrière lui les quatre Dryades de front. De sorte
que cette troupe représentait la figure d'un brave bataillon
et ost de soldats allans à l'assaut, et à la ruine du
jardin de Circé, pour en délivrer les Nayades et
Mercure enchantez. Estans ainsi approchez jusqu'à la porte du
jardin, Circé les ayant descouverts, se douta aussitost de
ceste entreprise, à laquelle elle délibéra de
s'opposer vertueusement : et parce, comme les assaillans cuiderent
gaigner la porte, elle haulsa sa verge d'or d'une main et de l'autre
sonna une cloche qui estoit à la tour de son chasteau. Et
n'eut pas sitost fait resonner cest airain, qu'on ouit au dedans un
si estrange bruit, aboyement et mugissement tant de chiens, loups,
ours, lions, que d'autres infinies sortes d'animaux, que le chasteau
sembloit fondre et vouloir abysmer, on tomber tout à l'heure
sur la teste de ces assaillans : et ce bruit furieux appaisé,
l'enchanteresse s'estant hardiment advancée jusques à
la porte de son jardin, haulssa sa voix de telle sorte que chacun
pouvoit entendre, pour accuser les Dieux et Déesses d'envie
avec tes vers qui s'ensuivent.
CIRCÉ
|
Tu vois doncques venir,
à ce coup conjurez,.
Ceux qui logent au ciel dans
les astres dorez,
Et qui s'arment la main de
flamme criminelle,
O Circé, contre toy,
Circé, Nymphe immortelle ?
Non, non, je n'ay de peur mon
estomach caché
D'un bouclier, où le
chef de Méduse attaché
Fait soudain transformer les
ennemis en roche ;
Je ne le voudrois pas, car
c'est une reproche
Qui rend par tout le nom de
celuy diffamé,
Qui se monstre au combat
à l'avantage armé.
Si je veux assaillir, ou si
quelqu'un m'offence,
En moy tant seulement je
cherche ma defence.
|
Ce Dieu au char doré,
de qui le front reluit,
Couronné de rayons, et
par ordre conduit
Le bal perpétuel des
estoiles rangées,
Qui fait couler les ans par
les saisons changées,
Qui fait de son flambeau tout
le ciel s'allumer,
Et peut de Jupiter les
flammes consommer :
Ce Soleil tout puissant que
nature révère,
Qui meut cest univers, Soleil
qui est mon père,
Et au monde qui vit donne
l'âme et vigueur,
Ne me fait point geler la
crainte dans le cœur.
|
|
Aussi peux-je changer des grands fleuves la course,
Et les faire heurter les roches de leur source
De leur front escorné, et la Lune en ces
bois
Noircissant la mi-nuict s'est plongé mainte
fois
Quand je l'ay commandé, ayant la face teinte
De honte, en rougissant, en pâlissant de
crainte.
|
Je vous peux, s'il me plaist,
je vous peux résister.
Dy-moy qui te changea tant de
fois, Jupiter,
En aigle et en taureau, en
satyre et en cygne?
Confesse-le, vaincueur. Il
n'est astre ny signe
Qui luise dans le ciel de
chaleur animé,
Que je n'aye son corps en
estoile formé.
|
|
Je vous resisteray ; que si
la destinée
A de ma verge d'or la force
terminée,
Ce n'est en ta faveur,
Jupiter, ne le croy :
Et si quelqu'un bientost doit
triompher de moy,
C'est ce Roy des
François, et faut que tu luy
cèdes,
Ainsi que je luy fais, le
ciel que tu possèdes.
|
|
Ceste harangue fîere et
pleine d'arrogance irrita davantage la compagnie contre elle ; si
bien que le Dieu Pan, suivy de ses Satyres, tout despité,
commença d'assaillir furieusement la porte du jardin,prison
des Nayades. Et Jupiter, d'ailleurs, d'une face courroucée et
visage sourcilleux, tenant son sceptre dans sa main et le foudre dans
l'autre, avec une aigre parole menaça Circé de la
traitter de mesme sorte comme il avoit fait Phaëthon, son
frère ; pour laquelle encore espouvanter, les Nymphes Dryades
faisoyent semblant de vouloir décocher leurs arcs contre elle.
Ce neantmoins, Circé, sans s'espouvanter ny des menaces de
Jupiter et des Nymphes, ny des effets de Pan, deffendoit tousjours
l'entrée du jardin avec sa verge ensorcelante, laquelle
perdoit peu à peu sa vertu par l'effort de Minerve : avec
lequel ayant enfoncé la porte, elle passa depuis au travers du
jardin suivie de Jupiter, qui, d'abordée, frappa Circé
de son foudre, de manière qu'elle cheut à terre comme
hors de tout sentiment ; dont Jupiter ayant eu pitié, la
releva par après. Mais Pallas ne voulant perdre le prix de la
victoire, alla incontinent s'emparer de la verge, par la vertu de
laquelle tant de choses merveilleuses avoyent esté
exécutées et mises à fin. Et pour rendre sa
victoire plus glorieuse et honorable, ayant prins Circé par la
main, la conduit elle-mesme hors du jardin, puis l'amena au petit pas
faire un tour tout le long de la salle, estant tousjours
accompagnée des quatre Vertus, et suivie de Jupiter, qui
conduisoit par la main Mercure desenchanté. Ceux-cy avoient
encore à leur suitte le Dieu Pan, accompagné de ses
Satyres et des Dryades qui suivoyent les dernières. Minerve,
estant en la présence du Roy, luy fît présent de
sa verge d'or et de Circé ; laquelle, comme vaincue et
despouillée de sa force, se vint asseoir au bas du lieu
où estoient les Princes. Et après Jupiter
présenta au Roy ses deux enfans, Mercure et Minerve, qui
s'allèrent jetter aux pieds de Sa Majesté, faisans
paroistre qu'ils cedoyent à ce grand Roy en puissance de
commander, en sagesse pour gouverner, et en éloquence pour
attirer les cœurs des hommes les plus esloignez du devoir : toutes
lesquelles vertus et puissances il auroit acquises par les sages
conseils, instructions et conduites de la Royne, sa mère ;
laquelle est d'autant plus grande sur toutes les Princesses qui
porteront oncques couronne, qu'elle est mère d'un si grand
Roy, qui n'a accustumé de cacher les obligations si grandes,
et générales et particulières, qu'elle a
acquises sur luy. D'autre costé, Pallas céda l'honneur
de pudicité, d'industrie et de gravité royale à
la Royne, espouse de Jupiter de France, pour seconder les vertus de
son mary et estre (comme elle est) des plus louées et
admirées Princesses de la terre. Après l'accablement de
Circé, les quatre Dryades se remettent en leurs niches, Pan et
ses Satyres rentrèrent dans leur bois, et la salle demeura
vuide. Lors les assistans avec silence attendans s'il y avoit quelque
cas de rare qui restast pour la fin du Balet, les violons
recommencèrent à sonner une fort belle entrée,
au son de laquelle les Dryades se levèrent et sortirent de
leurs niches, pour se présenter en front au milieu de la
salle; puis tournans le dos au Roy, s'en vont en dansant vers le
jardin, comme asseurées de la délivrance des Nayades,
pour lesquelles Jupiter et Pallas avoient tant travaillé
contre Circé, envieuse du bonheur d'une si belle et saincte
compagnie. Comme elles regardoient vers le jardin, voicy les Nayades
desenchantées, lesquelles, à l'improviste et sans qu'on
y pensast, se monstrerent au dedans du jardin, comme si elles fussent
tombées des nues, ou sorties en un instant des profonds
cachots de la terre; puis allèrent deux à deux en ordre
jusques au milieu de la salle. Au premier rang marchoit la Royne,
tenant par la main madame la Princesse de Lorraine, vraye
héritière de la bonté, pieté et douceur
de feu madame Claude de France, fille et sœur de nos Roys, sa
mère : la mémoire de laquelle sera tousjours
honorée en ce Royaume, envers toutes personnes qui font
profession de la vertu et de l'honneur ; les autres venoient aussi
après deux à deux, chacune en son ordre, et sortans du
jardin furent de front au-devant des quatre Dryades, qui se
joignirent avec elles. Ce fut alors que les violons changèrent
de son et se prindrent à sonner l'entrée du grand
Balet, composé de quinze passages, disposez de telle
façon, qu'à la fin du passage toutes tournoient
tousjours la face vers le Roy; devant la Majesté duquel estant
arrivées, dansèrent le grand Balet à quarante
passages ou figures géométriques, et icelles toutes
justes et considérées en leur diamètre, tantost
en quarré, et ores en rond, et de plusieurs et diverses
façons, et aussitost en triangle, accompagné de quelque
autre petit quarré, et autres petites figures. Lesquelles
figures n'estoient sitost marquées par les douze Nayades,
vestues de blanc (comme il a esté dit), que les quatre Dryades
habillées de verd ne les veinssent rompre : de sorte que l'une
finissant, l'autre soudain prenoit son commencement. A la
moitié de ce Balet se feit une chaine, composée de
quatre entrelacemens différons l'un de l'autre, tellement
qu'à les voir on eust dit que c'estoit une bataille
rangée, si bien l'ordre y estoit gardé, et si
dextrement chacun s'estudioit à observer son rang et cadence;
de manière que chacun creust qu'Archimede n'eust peu mieux
entendre les proportions géométriques, que ces
Princesses et dames les pratiquoyent en ce Balet. Et afin qu'on
cognoisse de combien de diversitez de sons il falloit user, les uns
graves, les autres gais, les uns en triple, les autres pour un pas
doux et alcnti, je les ay voulu aussi exprimer, pour ne laisser rien
de manque et imparfaict au discours de tout ce qui s'est
passé, comme verrez cy-après.
Ce Balet parachevé, les
Nayades et Dryades ieirent une grande révérence
à Sa Majesté : et de ce pas la Royne approchant du Roy,
son seigneur, le prit par la main, et luy feit présent d'une
médaille d'or, où il y avoit dedans un Dauphin qui
nageoit en la mer : lors chacun print pour augure asscuré de
celuy que Dieu leur donnera pour le bonheur de ce royaume.
A l'exemple de la Royne,
toutes les autres Princesses, dames et damoyselles, furent aussi,
chacune selon leur rang et degré, prendre les Princes,
seigneurs et gentilshommes que bon leur sembla ; à chacun
desquels elles feirent leur présent d'or, avec leurs devises,
toutes choses de mer ; d'autant qu'elles representoient les Nymphes
des eaux, ainsi que vous verrez cyaprès :
Madame la Princesse de
Lorraine donna à Monsieur de Mercur, la
Sereine.
Madame de Mercur à
Monsieur de Lorraine, le Neptune.
Madame de Nevers à
Monsieur de Guyse, le Cheval marin.
Madame de Guyse à
Monsieur de Genevois, l'Arion.
Madame d'Aumale au Marquis de
Chaussin, la Baleine.
Madame de Joyeuse au Marquis
de Pont, le Physeter, un monstre marin.
Madame la Mareschale de Kez
à Monsieur d'Aumale, le Triton.
Madame de Larchant à
Monsieur de Joyeuse, la branche de corail.
Madame de Pont à
Monsieur d'Espernon, l'huistre à
l'escaille.
Madamoyselle de Bourdeille
à Monsieur de Nevers, le Xiphias, poisson qui a l'espée
au nez.
Madamoyselle de Cypierre
à Monsieur de Luxembourg, l'escrevice.
Voilà les presens faits
par les Nymphes des eaux. Les quatre Dryades, Nymphes des bois,
donnèrent, à sçavoir :
Madamoyselle de Victry
à Monsieur le Bastard, un hibou.
Madamoyselle de Surgeres au
Comte de Saulx, le chevreuil.
Madamoyselle de Lavernay au
Comte de Maulevrier, le cerf.
Madamoyselle de Stavay au
Comte de Bouchaige, le sanglier.
La Circé à
Monsieur le Cardinal de Bourbon, le livre.
Avec cest ordre et ordonnance
elles meinent les Princes pour dancer le grand Bal
La Minerve à la Royne,
mère du Roy, l'Apollon.
, et iceluy finy, on se meit
aux bransles et autres dances accoustumées es grands festins
et esjouïssemens. Ce qu'estant achevé, les Majestez des
Roy et Roynes se retirèrent estant desjà la nuict fort
advancée, veu que ce Balet comique dura depuis les dix heures
du soir, jusqu'à trois heures et demie après minuict,
sans que telle longueur ennuyast ny despleust aux assistans ; tel
estoit et si grand le contentement de chacun, voyant principalement
une si haute, excellente, grave et souveraine dame, faire tant
d'honneur à ses sujets, que de s'abaisser jusqu'à se
rendre compagne des jeux faicts pour la resjouir, et se
présenter en public ; afin que tous cognussent que nos Roys et
Roynes, comme ils commandent sur un peuple franc, aussi le
traittent-ils franchement, et avec toute douceur, franchise,
communication et courtoisie.
Le lendemain du bal, le
lundi 16 octobre, à huit heures du soir, les fêtes se
poursuivirent dans les jardins du Louvre avec un combat en quatorze
Blancs et quatorze Jaunes.
Le lendemain, il y eut, dans les
jardins des Tuileries, combat à la pique, à l'estoc,
à la lance, à pied et à cheval.
Les fêtes se
terminèrent par un feu d'artifice. Le feu prit aux
décorations du ballet, et les machines s'envolèrent en
fumée.
On ne sait quelles gratifications
reçurent les principaux créateurs du ballet :
Beaujoyeulx, Beaulieu, Patin, La Chesnaye. Ronsard et Baïf
reçurent chacun deux mille écus, Desportes reçut
le canonicat de Chartres.
On trouve une relation
détaillée dans l'Histoire de l'Opéra en France : En ce
tems-là on faisoit des Ballets à la Cour de France
où l'on mettoit des récits & des dialogues en
plusieurs parties , mais ils étoient très-informes ,
& sans règles ni mesures. Le premier où le bon
goût commença à paroître, fut le Ballet qui
fut dansé en 1581, de la compofition d'un certain Italien
nommé Balthasarini, c'étoit un des meilleurs violons de
l'Europe, que le Maréchal de Brissac étant Gouverneur
du Piémont envoya à la Reine-mère Catherine de
Médicis, avec toute la bande de violons dont il étoiy
le chef. La Reine en fit son valet de Chambre , & ce Balthasarini
, prenant le nom de Beaujoyeux, se rendit si illustre à la
Cour, par ses inventions de Ballets , de Musique , de Festins &
de représfèntations, que l'on ne parloit que de lui. Il
fit le Ballet des Noces du Duc de Joyeuse avec Mademoiselle de
Vaudemont, sœur de la Reine, & ce Ballet fut publié sous
le titre de « Ballet Comique de la Reine fait aux Noces de
Monsieur de Joyeuse & de Mademoiselle de Vaudemont sa sœur , par
Balthasar de Beaujoyeux , valet de Chambre du Roy & de la Reine
sa mère.
Un des Poètes de la
Cour fit ces vers à sa louange :
« Beaujoyeux qui premier
des cendres de la Grèce
Fais retourner au jour le
dessein & l'adresse,
Du Ballet composé, en
son tour mesuré ,
Qui d'un esprit divin
toi-même te devance,
Géomètre
inventif unique en ta science,
Si rien d'honneur s'acquiert,
le tien est affûté. »
Beaulieu & Salmon,
Maîtres de la Musique du Roy Henry III, l'aidèrent en la
composition des récits & des airs de ce Ballet ; La
Chefnaye, Aumônier du Roy , fit une partie des vers, &
Jaques Patin, alors Peintre du Roy le servit pour les
décorations.
Voici ce que rapporte le
Journal d'Henry III au sujet de ce mariage : « Le 18 Septembre
1381, le Duc de Joyeuse & Marguerite de Lorraine, fille de
Nicolas de Vaudemont & sœur de la Reine, furent fiancés en
la chambre de la Reine, & le Dimanche suivant 14, furent
mariés à trois heures après midy, en la Paroisse
de S. Germain l'Auxerrois ; le Roy mena la mariée au Moustier,
suivie de la Reine, Princesses & Dames, tant richement &
pompeusement vêtues, qu'il n'est mémoire en France
d'avoir vu chofe si somptueuse. Les habits du Roy & du
Marié étoient semblables, tant couverts de broderies
& pierreries, qu'il n'étoit pas possible de les estimer ;
car tel accoustrement y avoit, qui coutoit dix mille écus de
façon, & toutefois aux dix-sept festins qui de rang &
de jour à autre par l'Ordonnance du Roy depuis les Noces ,
furent faits par les Princes & Seigneurs , parens de la
Mariée , & autres des plus grands de la Cour, tous les
Seigneurs & les Dames changèrent d'accoustrement , dont la
plupart étoient de drap d'or & d'argent, enrichis de
passemens, guiperies, recarures, & broderies d'or & d'argent
, & pierreries en grand nombre, & de grand prix : La
dépense fut si grande, y compris les tournois, mafcarades,
présens, danses, musiques, livrées , etc. que le bruit
étoit que le Roy n'en avoir pas été quitte pour
douze cens mille écus. »
Pour en savoir plus
:
- Le Magazine de l'opéra
baroque - Editorial - mai 2002
- Ars Magna
Lucis
http://arsmagnalucis.free.fr/ballet_comique.htm
- Festival
d'Avignon - 1972 - dir.
Ravier
- Les origines de l'Opéra et le ballet de la
Reine (1581) - Ludovic Celler -
Paris, Librairie Académique - 1868
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