LA CALISTO

COMPOSITEUR

Pier Francesco CAVALLI
LIBRETTISTE

Giovanni Faustini

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
EDITEUR
NOMBRE
LANGUE
FICHE DETAILLEE
1971
1993
Raymond Leppard
Decca
2
italien
1988
1998
Bruno Moretti
Stradivarius
2
italien
1989

Justin Brown

italien
1996
1997
Jane Glover
BBC Music
1 (extraits)
italien
1994
1995
René Jacobs
Harmonia Mundi
3
italien

DVD

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
FICHE DÉTAILLÉE

1996

2006

René Jacobs

Harmonia Mundi

Drama per musica en trois actes et un prologue, sur un livret de Giovanni Faustini, inspiré du Livre II des Métamorphoses d'Ovide, dédié à Marc'Antonio Corraro.

Il fut créé au Teatro San Apollinare (*), à Venise, le 28 novembre 1651, sans grand succès. Onze représentations se succédèrent jusqu'au 31 décembre pour un total de 1 200 spectateurs (**).

(*) Le Teatro San Apollinare - ou Sant'Aponal, en vénitien - était le septième théâtre d'opéra à ouvrir à Venise depuis le San Cassiano en 1637. Dirigé par Giovanani Faustini, il avait ouvert en 1650 avec l'Oristeo, puis la Rosinda, de Cavalli. Il était mal situé, exigu (400 places), avec une scène étroite peu propice aux effets de machines. Faustini devait mourir brusquement de fièvre, pendant les représentations de la Calisto, le 19 décembre 1651, alors qu'on préparait celles de l'Eritrea.

(**) d'après les comptes de Marco Faustini

La distribution réunissait : Margarita Da Costa, soprano (Calisto, l'Eternita), Catterina Giani, soprano (Diana, Giove in Diana), Nina dal Pavon, soprano (Diana), Andreana Caresana, soprano âgé de 10 ans, ou castrat âgé de 19 ans environ (Linfea, Furia 1), Cristoforo Caresana, soprano, âgé de 10 ans (Satirino, Furia 2, il Destino), Bonifatio Ceretti (*), castrat alto (Endimione), Tomaso Bovi, dit Fra Tomaso di Bologna, castrat alto (Pane, la Natura), Francesco Guerra, dit Tenor di Carrara, ténor (Mercurio), Don Giulio Cesare Donati, baryton (Giove), Don Pellegrino, basse (Silvano).

(*) Bonifatio Ceretti mourut après la première représentation, et on a attribué à cette disparition le faible succès de l'opéra.

Pour les représentations, on utilisa des toiles peintes représentant l'antre de l'Éternité, une forêt sauvage, les cimes du mont Lycée, la source du Lâdon, la plaine de l'Érymanthe, et la voûte étoilée de l'Empyrée. On utilisa aussi un serpent de l'Éternité qui fit le tour complet de la scène, une fontaine, une machine de Borée qui faisait du vent et des nuages qui venaient remplir la voûte de l'Empyrée, ainsi qu'une machine destinée à faire descendre sur scène Jupiter et Mercure, puis Diane.

Les comptes de Marco Faustini font état de paiements effectués à deux clavecinistes (dont Cavalli lui-même), un théorbiste et trois instrumentistes à cordes.

On ne connaît pas de reprise.

Ce fut le neuvième des dix opéras de Cavalli sur un livret de Giovanni Faustini.

 L'unique manuscrit, conservé à la Biblioteca Marciana de Venise dans la Collection Contarini (*), ne comporte qu'une ligne de chant et une ligne de basse instrumentale, ainsi que quelques ritournelles. On a pu reconnaître dans le manuscrit, outre la main de Cavalli, celles de son épouse (**) et d'un assistant.

(*) à la mort de Cavalli, en janvier 1676, les partitions d'opéras, richement reliées, devinrent la propriété du procurateur vénitien Marco Contarini. C'est son dernier descendant, Girolamo Contarini, qui légua sa collection à la Biblioteca Marciana en 1843.

(**) en 1630, soit à vingt-huit ans, Cavalli épousa une riche veuve, Maria Sosomeno, qui lui procura une existence confortable. Elle collabora à la préparation de La Calisto, et mourut l'année suivante, en 1652.

Plusieurs pages de la partition furent coupées, notamment à l'acte III, dans la scène des Furies réduites à une seule, et dans la dernière scène avec la suppression des parties chorales.

A côté de la partition, on a conservé une édition du livret édité pour les représentations de 1651.

Il fait apparaître un Choeur des Nymphes de Diane qui ne figure pas dans la partition. On y trouve aussi un appendice avec deux épisodes décrivant Endymion, non destiné à être mis en musique, mais figurant dans la partition.

Tant la partition que le livret mentionnent deux ballets, dont la musique n'a pas été conservée : un Ballet des Ours, avec six danseurs, à la fin de l'acte I, et un Ballet représentant un combat entre quatre Nymphes et deux Satyres, à la fin de l'acte II.

 

 Personnages : La Nature (mezzo), L'Eternité (mezzo), Le Destin (soprano), Jupiter (basse), Mercure (baryton), Calisto, nymphe, fille de Lycaon (soprano), Endymion, berger amoureux de Diane (haute-contre), Diane (mezzo), Linfea, nymphe de la suite de Diane (ténor, rôle travesti), Satirino, un jeune satyre (soprano), Pan (basse), Sylvain (basse), Junon (soprano)

  

  La légende de Calisto et Arcas

"Fille du roi Lycaon d'Arcadie, la nymphe Calisto était une des compagnes d'Artémis et, comme toutes celles qui vivaient avec le déesse de la chasse, avait fait voeu de virginité. Mais, par un des nombreux stratagèmes dont il avait le secret, Zeus la séduisit et devint son amant. Enceinte, Callisto fut chassée par une Artémis furieuse qui recueillit et éleva son enfant, Arcas.

Condamnée à errer dans les bois, privée de son fils, la nymphe n'était pourtant pas au bout de ses peines car, quand elle apprit que son divin époux l'ayait de nouveau trompée, Héra, l'épouse jalouse de Zeus, reporta son ire sur Calisto en la transformant en ourse.

Devenu grand, Arcas s'en alla chasser en forêt, tomba sur sa mère ourse. Il était sur le point de la tuer, accomplissant ainsi la vengeance de Héra, lorsque Zeus, pris de pitié, le métamorphosa lui aussi en ours et envoya les deux plantigrades dans les cieux, où ils devinrent la Grande et la Petite Ourses, unies pour l'éternité.

Vexée de ne pas avoir pu assouvir complètement sa vengeance, Héra demanda alors à Poséidon, dieu des océans, de refuser aux deux constellations le repos marin. C'est pourquoi, sous nos latitudes, Grande et Petite Ourses sont condamnées à voyager indéfiniment dans le ciel nocturne, sans pouyvoir jamais se désaltérer en dessous de l'horizon."

 

Synopsis détaillé

  Prologue - L'antre de l'Éternité

Le Destin annonce à la Nature et à l'Eternité qu'il leur faut ajouter le nom de Calisto à la liste des constellations. Devant leur étonnement, il leur promet de raconter comment la nymphe a gagné le droit à cette distinction. 

Acte I

Une forêt aride

(1) Jupiter descend sur terre avec Mercure pour évaluer les dommages occasionnés par la chute de Phaéton. Ce sont surtout l'Arcadie et les réserves de chasse de Diane qui ont été touchées. Jupiter voit apparaître une nymphe chasseresse, et s'enflamme aussitôt. mercure le renseigne : elle est la fille de Lycaon, et suivante de Diane. (2) Calisto se lamente sur les sources à sec. Foudroyé par beauté, Jupiter fait jaillir l'eau du sol et révèle qui il est. Il s'empresse de lui déclarer sa flamme, mais Mercure a beau assurer à la jeune vierge que le ciel sait récompenser celle qui cédera aux désirs de Jupiter, la belle s'en offusque. (3) Jupiter est vexé de s'être vu repousser, et demande à Mercure de tenter de la convaincre. Mercure préfère proposer à Jupiter de tenter sa chance autrement : en se déguisant en Diane. Jupiter se cache près de la fontaine. (4) Comme prévu par Mercure, Calisto revient boire à la fontaine. Elle est enchantée de retrouver Diane, et s'empresse de la suivre dans une retraite ombragée où toutes deux pourront échanger de de chastes baisers. (5) Mercure, resté seul, conseille aux amants. d'user de supercherie.

Une forêt

(7) Il se trouve un autre prétendant mortel de Diane, tout particulièrement amoureux de sa personnification lunaire : dans une plainte déchirante, le bel Endymion déplore que même si les forêts vont reverdir, son coeur reste la proie d'une passion sans espoir. (8) Diane chasse avec la vieille nymphe Lymphée, mais ne trouve pas de gibier. Elle rencontre Endymion et lui demande s'il a aperçu des animaux. Endymion lui avoue son amour. Diane le chasse. (9) Elle avoue toutefois à Lymphée qu'elle partage en fait les mêmes sentiments, mais que ses voeux de chasteté l'empêche d'y céder.

(9) Voici venir Calisto toute enivrée par ce qu'elle vient de vivre, qui rappelle avec candeur à Diane les douceurs exquises qu'elles viennent de vivre ensemble. En entendant ces allusions osées, Diane, aussi furieuse que perplexe, chasse Calisto sur le champ. (11) Celle-ci s'en va effondrée, et crie son incompréhension à Lymphée. (12) Celle-ci, restée seule, troublée, se dit qu'après tout, l'homme est aussi "douce créature qui ajoute le plaisir" au "réconfort de l'âme", et qu'elle tenterait bien l'expérience avec un beau jouvenceau. (13) Un Petit Satyre l'a entendue, qui vient tenter sa chance - mais cette créature moitié bouc, moité homme, "pas encore rompue aux exercices de Cupidon et de Vènus", pourra-t-elle séduire la vieille nymphe avec son "moelleux duvet" et sa "tendre queue" ? Il est éconduit.

(14) A présent, un troisième adorateur de Diane chante ses peines de coeur... C'est Pan, le dieu des bergers, auquel la déesse est restée insensible malgré la belle toison blanche offerte jadis. Il craint d'ailleurs que la déesse ne préfère d'autres lèvres, "plus douces", aux siennes. Sylvain et le Petit Satyre lui promettent de trouver ce rival et de le mettre hors d'état de nuire. L'acte se termine par la danse des ours.

Acte II

Les cimes du mont Lycée

(1) Endymion s'y est rendu pour se rapprocher de sa déesse de lune adorée. Il s'étend sous ses rayons d'argent et invoque "d'amoureuses visions" au dieu du sommeil. (2) En réalité, c'est Diane en personne qui se penche sur Endymion et lui prodigue d'authentiques baisers, pensant qu'il ne remarquera rien dans son sommeil. Endymion se réveille, Diane est réduite à se dévoiler. Tous deux chantent leur amour ; Diane ne pouvant s'attarder, la séparation qui s'ensuit est déchirante. (3) Mais Le Petit Satyre, espion de Pan, a tout observé et en conclut que la déesse est semblable aux autres femmes" et que celui qui se fie aux femmes, inconstantes, construit sur le sable.

La plaine de l'Erymanthe

(4) La déesse Junon a eu au sujet de son époux Jupiter - introuvable - écho de certaines rumeurs d'aventures terrestres... (5) Survient Calisto pleurant son "sort infortuné" ; elle se confie à la déesse : en entendant parler de certaine "grotte agréable" et autres "plaisirs", Junon ne tarde pas à comprendre qu'elle est tombée sur la nouvelle maîtresse de son époux. Calisto lui demande alors d'apaiser la colère de Diane. (6) Jupiter revient, toujours déguisé en Diane, et rappelle à Calisto le plaisir qu'il a ressenti en sa compagnie. En présence de Junon, Calisto feint de continuer à se méprendre sur la fausse Diane qui lui fixe sans attendre un nouveau rendez-vous. (7) Junon demande à Mercure s'il sait où se trouve Jupiter, puis reproche à Diane d'embrasser les jeunes nymphes. Celle-ci se défend, mais Junon laisse entendre qu'elle n'est pas dupe de la ruse de Jupiter. (8) Jupiter et Mercure raillent la jalouise de Junon, et concluent que le mari qui se laisse régenter par sa femme est perdu.

(9) Arrive Endymion, qui est lui aussi abusé par le déguisement de Jupiter, et chante son admiration à sa déesse.bien-aimée. Jupiter se dit que Diane cache bien son jeu. Mercure lui conseille d'abandonner son déguisement.

(10) Surviennent Pan, Sylvain et le Petit Satyre. Furieux envers son rival, Pan se jette sur Endymion, l'enchaîne et menace de le tuer. Jupiter, toujours déguisé en Diane, préfère s'éclipser, abandonnant son prétendu amoureux à son triste sort. (11) Ayant perdu tout espoir, Endymion en vient à implorer la mort, mais Pan est bien décidé à ne pas lui rendre ce service, en le menaçant de le transformer en "créature éthérée à jamais privée de liberté". Les demi-dieux de la forêt concluent l'acte en raillant la folie de tous ceux qui croient en l'Amour. (12) Lymphée, qui a réfléchi, confie au Petit Satyre qu'elle s'est résolue à trouver un mari, et lui demande de lui en trouver un aimable et beau. Pour se venger, le Petit Satyre appelle deux Satyres pour se saisir de la vieille nymphe. Celle-ci se défend en appelant des nymphes armées de flèches. L'acte se termine par le combat des nymphes et des satyres, ceux-ci finissant par céder le terrain.

Acte III

A la source du Lâdon

(1) Calisto est à son rendez-vous, mais la déesse qu'elle attend ne vient pas. (2) En fait, Junon et deux Furies que Calisto voit arriver. Ivre de vengeance, Junon transforme la nymphe en ourse., ete jubile en pensant à la réaction de Jupiter. Elle fait harceler l'ourse par les Furies. (3) (3) Satisfaite, Junon décide de regagner l'Olympe. Elle rappelle à toutes les femmes qu'elles doivent savoir affronter l'infidélité de leurs époux avec ruse et témérité.

(4) Mercure tombe sur Calisto poursuivie par les Furies, et chasse ces dernières. Jupiter apparaît dans toute la splendeur de son identité véritable et redonne sa forme humaine à Calisto. Toutefois, Calisto devra poursuivre sa vie terrestre en ourse pour être ensuite élevée au firmament où elle scintillera pour toujours sous l'aspect d'une constellation. En attendant, il emmène Calisto dans le ciel où elle pourra admirer la beauté immortelle de l'Empyrée où elle devra séjourner.

(5) Endymion, toujours enchaîné, refuse de renoncer à son amour pour Diane. Pan l'attache alors à un érable et ordonne qu'il soit roué de coups jusqu'à ce que Diane vienne célébrer son repos éternel. (6) Celle-ci surgit immédiatement et libère Endymion, réfutant les accusations de Pan et réaffirmant qu'elle n'a jamais aimé. Elle chasse Pan et Sylvain. (7) Pour répondre à l'amour d'Endymion, elle consent à le conduire en haut du mont Latmos où ils s'embrasseront. Endymion est heureux : il ne demande rien de plus que ce baiser.

Dans l'Empyrée

(8) Les esprits célestes célèbrent avec Jupiter, Mercure et Calisto l'ascension de celle-ci, appelée à briller à tout jamais aux côtés de Jupiter, au firmament. Puis Jupiter demande à Mercure de raccompagner Calisto sur terre.

(livret Harmonia Mundi)

 

Pour en savoir plus :

http://www.internetculturale.it/moduli/digi/digi.jsp?magid=oai:193.206.197.121:18:VE0049:ARM0002513&language=en

http://books.google.fr/books?id=DsQrvOHNG30C&dq=cavalli+calisto&source=gbs_summary_s&cad=0

 

 

 

http://www.classiquenews.fr/ecouter/lire_article.aspx?article=263&identifiant=QIFBJ5Q6WJEWOEDHK0V5HXE2C

http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Calisto

 

Représentations :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Ovide oblige, Jan Bosse invite le spectateur à des métamorphoses, a priori sympathiques, à défaut d'être noyatrices (au début des années 1970,les ayant-gardes théâtrales en avaient fait leur piitance) : les spectatrices siègent dans la salle et les spectateurs sur la scène, en une seconde salle, miroir exact :de la première ; deux fosses d'orchestre limitent la scène à un podium étréci qui n'excède pas cinq mètres de profon eur ; enfin, ab initio, les acteurs sont assis parmi les spectateurs.

Hélas, ce sera la seule stimulation dramaturgique de la sosirée. Ce dispositif révèle vite un imaginaire désertique, et les pétards qu'il annonce sont tous mouillés. Une fois qu'un chanteur a échangé des connivences avec les instrumentistes et a « fréquenté » le large rideau d'eau qui, presque permanent, tombe au milieu du podium (Endimione est particulièrement douché), il est livré - chacun avec ses seuls outils - à lui-même. Il doit alors relever le défi d'habiter la silhouette évidée que son rôle est devenu.

Placé dans cette dérision assez « petit bras » (nous aurions applaudi à une «hénaurme» farce alla Herbert Wernicke) et dans cet environnement scénique peu confortable (le soulagement pluvial pour tout décor et accessoire), le dramma per musica de Cavalli offre de farouches résistances. Résistances acoustiques : le rideau d'eau et l'impossibilité physique des chanteurs à s'adresser, simultanément, à la salle et à la scène, perturbent la compréhension textuelle et créent des voix inconstamment lointaines. Résistances expressives : alors que presque tous les rôles sont deyenus dérisoires, les deux seuls personnages naïfs - Calisto et Endimione, pourtant primordiaux - sont ici des parenthèses sans espace de représentation.  

Enfin, deux résistances dramaturgiques. Rien ne justifie que Calisto soit cliyvée en deux : le chant, statique, en version de concert, dans l'une des deux fosses d'orchestre, tandis que, sur le podium, l'actrice mime les gestes du chant. Les nombreux travestissements se limitent à changer d'identité costumière et à singer l'apparence comportementale du sexe trayesti, sans spéculaire mise en abyme ni truculence rabelaisienne ou shakespearienne.  

D'unc distribution de belle tenue, cinq excellents chanteurs se dégagent : Nikolay Borchev, Geraldine Cassidy, Xavier Sabata. Luca Tittoto, et, encore un ton au-dessus, le contre-ténor Flavio Ferri-Benedetti. Un rôle demeure transparent (et c'est bien dommage !) : Calisto. Maya Boog n'est pas de ces cantatrices dont le chant est si incarné qu'il dispense de caractérisation scénique : le timbre de la soprano suisse est joli mais monochrome.  

Andrea Marcon appelle de hauts éloges : à la tête du rutilant « La Cetra Barockorchester Basel » (formé de grands étudiants à la Schola Cantorum Basiliensis) il est la réjouissante source de vie du spectacle."

"Chaque théâtre est amené à produire sa propre version de La Calisto, car la partition n’est qu’une sommaire esquisse des intentions de son auteur et les musiciens modernes sont obligés d’opérer des choix qui s’avèrent souvent cruciaux pour le déroulement du spectacle ou la distribution des parties musicales aux différents rôle. Le théâtre de Bâle a ainsi décidé de confier l’entier de sa production aux responsables de la Schola Cantorum, une académie spécialisée depuis de nombreuses années dans l’exhumation des partitions baroques. Le chœur est formé de chanteurs formés par cette école alors que l’orchestre est celui de La Cetra, cet ensemble connu loin à la ronde par ses enregistrements de la musique vénitienne des 17e et 18e siècles.

Sous la direction de leur chef italien Andrea Marcon (fondateur entre autres des Suonatori de la Gioiosa Marca en 1980 et du Venice Baroque Orchestra en 1997), les deux groupes d’instrumentistes proposent une lecture d’un incroyable raffinement sonore d’une partition pourtant restée à l’état de squelette. Chaque instrument semble soucieux d’accuser les traits de son profil musical tout en se pliant aux exigences de la vie commune ; l’accompagnement devient ainsi un ensemble vivant de partenaires qui parfois dament même le pion aux solistes vocaux en se raillant ouvertement de leurs fioritures virtuoses ou en anticipant sur leurs solos plaintifs. Vivante comme rarement, cette réalisation contribue à créer cette précieuse impression d’œuvre totale en créant sans cesse de nouvelles passerelles avec le plateau où se meuvent des chanteurs qui n’hésitent pas à se saisir d’un instrument pour en jouer avec une ébouriffante maîtrise technique. Dans ce même état d’esprit, les choristes se mêlent au public et interviennent depuis la salle comme s’ils étaient des spectateurs qui résistaient mal au plaisir de s’intégrer au spectacle. Au bout du compte, les chanteurs et l’orchestre se lient en un tout protéiforme dont l’effectif est sans cesse changeant pour donner un maximum de mobilité à un discours musical qui investit toute la salle.

La mise en scène de Ian Bosse accentue encore cet effet avec un coup de théâtre génial : à l’entrée de la salle, les spectateurs masculins sont séparés de leurs accompagnatrices et menés par un dédale tortueux de couloirs sur l’immense plateau du théâtre sur lequel est construit un décor reproduisant à l’identique l’auditorium principal. Lorsque le rideau se lève, hommes et femmes se font face et sont de plus en plus intimement mêlés aux chanteurs qui hantent un étroit plateau central que divise un rideau d’eau sur lequel sont projetés quelques éléments de décor. L’effet est souvent magique et culmine avec la montée au ciel de Calisto qui se déroule dans une salle assombrie, parcimonieusement éclairée par les lampes de poche que balancent lentement les spectateurs, instruits de leur rôle pendant l’entracte, tandis que la musique se termine en apothéose. Le metteur en scène cultive avec adresse l’ambiguïté de ce sujet où les sexes se livrent une guerre sans merci en affublant le plus souvent possible les acteurs d’attributs vestimentaires ou physiques qui les rattachent au sexe opposé. Au bout d’une heure de spectacle, la confusion est totale et les rires qui fusent de toute part attestent de la pertinence d’un propos qui allie l’humour décalé à la mélancolie tragique avec une déconcertante versatilité.

Les chanteurs se prêtent de bon cœur aux multiples travestissements demandés ; leur agilité physique n’a d’égale que leur aptitude à chanter dans toutes les positions et dans tous les registres sans jamais faire violence à la musique : le Jupiter de Luca Tittoto, par exemple, fait un numéro inénarrable en nymphe émoustillée dont il chante toute la musique avec une voix de fausset qui parvient à susciter autant l’émotion que le rire… Ulrike Hofbauer, qui a dû apprendre le rôle en vingt-quatre heures à la suite de la maladie de la titulaire, fait un véritable tabac avec son interprétation de Calisto qu’elle dote d’un organe aux multiples facettes tant dans l’aigu, qu’elle a puissant et effilé, que dans un médium d’une incroyable diversité d’accents. Le Mercure vocalement insolent de Nikolay Borchev ou la Junon au soprano impérial de Geraldine Cassidy, la Diane faussement ingénue aux accents touchants d’Agata Wilewska ou le contre ténor prodigieusement souple de Flavio Ferri Benedetti en Linfea conjuguent leurs efforts pour donner un maximum de relief à une musique qui n’ennuie pas une seconde malgré la longueur de la représentation. En fin de soirée, un public conquis et radieux ne voulait pas laisser les artistes rejoindre leurs loges. A recommander chaleureusement à tous les amateurs d’émotions baroques au carré !"

 

 

"C’est avec Le Couronnement de Poppée, l’autre grand chef-d’œuvre du premier Théâtre lyrique vénitien et même si le livret de Giovanni Faustini, inspiré de loin par les Métamorphoses d’Ovide, aussi remarquable d’invention et de licence soit-il, ne peut se comparer à l’admirable bouillonnement scénique produit par celui que Gian Francesco Busenello ficela pour Monteverdi, La Calisto de Cavalli est simplement irrésistible, avec son savant mélange de poésie et de satire, d’émotion et d’humour.

Son héroïne désinvolte et sensuelle est l’un des plus admirables caractères qu’ait enfanté l’opéra baroque, on en retrouve des traces jusque dans la Cléopâtre du Jules César ou la Sémélé de Haendel. Le style de Cavalli atteint ici à son acmé, effaçant les frontières entre le style récitatif, les ariosos et les duos, créant de facto le théâtre lyrique moderne, où la pensée sexuelle est omniprésente, au point même d’occuper les rapports d’un adolescent obsédé avec une vielle nourrice lubrique. Mais ce n’est pas tout : Jupiter est bien efféminé et Endymion lui plait vraiment, un Satyre pique tout un chacun ; bref la comédie du sexe est partout, mais c’est à Endymion que reviennent les musiques les plus sensuellement pâmées.

Le pauvre Faustini n’aura que peu survécu à ce qui demeure son chef d’œuvre de plume : il meurt à 36 ans le 19 décembre 1631, vingt jours après la création de La Calisto au Théâtre San Cassiano. Un spectacle anthologique, réglé pour la Monnaie de Bruxelles par Herbert Wernicke (son grand œuvre en fait, il n’aura rien réussi d’autre qui soit à ce point concentré et inspiré) contraint tous ceux qui se risquent à mettre en scène La Calisto à se surpasser. On craint que Macha Makeïeff n’en exalte d’abord la vis comica. Prions pour que ce ne soit pas seulement cela.

La distribution est luxueuse, Sophie Karthäuser dans le rôle titre, Lawrence Zazzo en Endymion, Veronique Gens en Junon, Marie-Claude Chappuis pour Diane, figure centrale de l’ouvrage du côté des Dieux. L’orchestre de Christophe Rousset sera-t-il aussi coloré que celui de René Jacobs ? En tous cas, si Rousset conduit sur le texte de Faustini l’admirable travail qu’il déploie sur les poèmes des Tragédies Lyriques, on devrait découvrir La Calisto sous un autre angle."

"Créé en 1651 à Venise, « La Calisto », opéra baroque de Francesco Cavalli, est monté avec bonheur par Macha Makeïeff au Théâtre des Champs Elysées. Sur fond d'amours mythologiques, le spectacle déborde de charme et de sensualité.

Mettre en scène aujourd'hui « La Calisto » est une vraie gageure. D'ailleurs cet opéra baroquissime créé à Venise en 1651 puis tombé dans l'oubli n'a été repris qu'une seule fois depuis, en mai 1970 au Festival de Glyndebourne. Il est vrai que cette oeuvre-fleuve de 3 H 30 (dont deux entractes) est typique du style vénitien, convoquant une foule de personnages de la mythologie qu'on appelle indifféremment sous leur nom grec ou latin. Mêlant les genres sérieux, comiques, satiriques, le livret les entraîne dans un invraisemblable embrouillaminis d'intrigues amoureuses à base de travestissements et de merveilleux.

Plutôt languissant, le recitar cantando (parlé chanté) pratiqué par les chanteurs n'est soutenu que par une douzaine de musiciens sur instruments anciens et n'est parsemé que de quelques grands airs, duos, choeurs, fort beaux mais rares. Cette « économie » du spectacle est symptomatique de l'apparition des premiers théâtres lyriques privés (et non plus aristocratiques) à Venise, contraints au succès pour exister, entremêlant dans ce but personnages issus de la culture savante et populaire, dieux, nobles, roturiers, serviteurs...

Il fallait tout le goût pour le patrimoine baroque du chef Christophe Rousset et de son ensemble Les Talents Lyriques pour s'intéresser à cette partition si ancrée dans son temps. Et tout le talent d'enchanteresse de Macha Makeïeff pour rendre le spectacle actuel et attrayant, débordant même de charme et de sensualité.

Tirée des « Métamorphoses » d'Ovide , lui-même inspiré de la mythologique grecque, le livret conte les péripéties de Calisto, jeune et belle nymphe, suivante de la déesse de la chasse Artémis (dite aussi Diane), condamnée à la chasteté. Mais, pour son malheur, Zeus s'éprit d'elle et, déguisé en femme pour la séduire, lui fit un enfant. Ce qui valut à la pauvre nymphe d'être transformée en ... ourse par l'épouse de Zeus, l'irascible Junon, folle de jalousie. Mais Zeus fit à Calisto un sort finalement plus enviable : elle devint la constellation de la Grande Ourse.

Economisant machineries et autres fumigènes envahissant souvent les spectacles baroques, Macha Makeïeff porte toute son attention sur les relations sensuelles en diable qui enchaînent les personnages les uns aux autres, avec de jolies trouvailles de décors et de costumes. Sur fond d'astres brillant dans l'infini d'un ciel noir, des satyres mi-hommes mi-boucs lubriques mènent la bacchanale, et même la chaste Artémis finit par craquer devant les charmes du berger Endymion endormi.

Manifestement les chanteurs ne boudent pas leur plaisir et se prêtent de bonne grâce à ces vertiges de l'amour : Sophie Karthäuser incarne une touchante Calisto, Véronique Gens une impérieuse Junon, Lawrence Zazzo un charmant Endymion, Giovanni Battista Parodi un Zeus impayable en Diane drag keen..."

"Il est intéressant de comparer cette nouvelle production de la Calisto à celle proposée par Genève le mois dernier. En voyant la production très physique et investie de Genève, on imaginait la vision et la distribution plus "chastes" qui étaient elles aussi possibles. Le TCE nous offre cette alternative, presque "en creux". Là où la production genevoise était dramatique et émotionnelle, la parisienne est décorative et distante. Par le jeu de la distribution et des coupures non effectuées à Paris, les personnages les plus faibles de Genève deviennent même ici les plus forts !

Bien après une ouverture quelque peu hasardée et quelques interventions mal définies, la soirée prend sens musicalement à l'entrée d'Endimione, le toujours formidable Lawrence Zazzo, premier à conduire ses phrases et son timbre avec l'intensité requise. Véronique Gens, que l'on avait presque oubliée tant elle s'est faite rare sur les scènes parisiennes, impose ensuite une présence, une noblesse, mais elle aussi une ligne et un timbre qui dominent le plateau dès qu'elle y apparaît. Son rôle n'est heureusement pas amputé comme à Genève, où les actes 2 et 3 étaient quasi fondus en un. Le faible Silvano de Genève voit lui aussi son rôle étendu et mieux tenu par Graeme Broadbent. Cyril Auvity séduit par son excellente caractérisation de Pan et son engagement vocal, malgré les limites qu'il atteint dans l'aigu.

Les autres personnages, fortement caractérisés - et distribués en conséquence - à Genève, ont ici un impact moins fort. Étrangement, ils semblent tous aborder le premier acte avec une grande fatigue vocale, une absence de tonus qui se traduit par des émissions pauvres en harmoniques, les voix féminines étant parfois droites voire basses ou mêlées de souffle, les voix masculines passablement empâtées. Et miraculeusement, après le passage de Véronique Gens au deuxième acte, tout le monde retrouve un mordant vocal jusque là absent, avant de retomber au troisième acte dans des émissions moins brillantes. À moins qu'un ingénieur du son novice n'ait joué maladroitement avec un système d'amplification sélective des harmoniques ?

Dans ses notes d'intention, Macha Makeïeff fait de Jupiter et Mercure deux "beaux voyous", dandys cyniques... soit exactement ce que Philipp Himmelmann a réussi à en faire à Genève, mais pas tout à fait ce qui a été visible ce soir. Le grand plateau habité seulement de quelques accessoires et leurs deux costumes à l'impact moyen ne les ont sans doute pas aidés. De manière générale, la mise en scène semble avoir réglé des positions et des déplacements dans un espace, sans creuser la direction d'acteurs. Certains dès lors imposent leur charisme, d'autres non. En Jupiter, Giovanni Battista Parodi sonne très terne, à l'exception du deuxième acte où il rayonne de manière brusquement "barytonale" et offre un duo enfin tonique avec Mercure. En Linfea, Milena Storti élargit également trop son médium, ce qui l'empêche de monter avec homogénéité et facilité dans l'aigu.

Il est vrai que les tessitures chez Cavalli sont fort fluctuantes et non codifiées! Le premier choix interprétatif consiste à distribuer tel personnage à telle voix... mais ensuite, au sein de chaque rôle, et en fonction de la voix choisie pour l'incarner, des extensions étranges se présentent vers le grave ou vers l'aigu! Ainsi ce Satirino que l'on voudrait piquant et espiègle mais qui requiert aussi un bon médium : Sabina Puértolas ne réussit pas à timbrer de manière homogène toute la tessiture de son rôle. C'est seulement au deuxième acte qu'elle trouve un mordant efficace pour son "Pazzi quei".

Ainsi cette Diane, annoncée comme une "soprano", qui requiert tellement de grave dans sa scène d'entrée, que Marie-Claude Chappuis émet de manière un peu brute et déconnectée de son médium. De Diane, elle traduit vocalement la mollesse de la femme cédant elle aussi à au désir, mais n'est aucunement l'incarnation de son idéal mythologique de froide chasseresse. Or ce contraste serait plus intéressant - presque nécessaire! - dramatiquement.

Dans l'émission de Sophie Karthaüser, on perçoit davantage le choix stylistique d'une "voix baroque", avec ses attaques droites que la pauvreté en harmoniques fait sonner presque trop basses. Est-ce aussi le choix d'en faire une chaste vierge? Au troisième acte, elle trouve plus d'intensité dans son médium, mais serre l'unique aigu de son air.

La distribution influe aussi grandement sur le potentiel comique de l'oeuvre. Distribuer Linfea à un homme, comme à Genève, renforce considérablement la part burlesque de cet opéra vénitien. Faire interpréter la Natura du prologue par un homme, comme ce soir, apporte par contre des tensions vocales sans influer sur la dramaturgie.

L'orchestre a aussi un grand rôle à jouer dans la révélation de ce potentiel comique. L'orchestration de ce soir était bien trop sage et uniforme pour faire contraster les facettes tendres et les facettes plus ricanantes de Cavalli. On en oublie presque le génie propre de ce compositeur qui est avant tout homme de théâtre, et l'on ressent un peu trop vivement la pauvreté musicale de son inspiration.

Le dernier duo entre Endimione et Diane est toujours aussi beau. Contrairement à Genève, il est ici suivi par un choeur non coupé et par le duo entre Calisto et Jupiter. Le duo comique Satirino/Linfea n'est par contre pas mis en valeur, alors que Philipp Himmelmann à Genève le faisait rester sur scène, muet, en contrepoint à la passion supposée plus élevée de Diane et Endimione."

"Fragilité de certaines œuvres. N’importe où, n’importe comment, Carmen ou Don Giovanni résistent. La Calisto, non. Ce curieux « dramma per musica », composé à Venise en 1651 par Cavalli, le plus adulé des successeurs de Monteverdi, a connu deux résurrections, après trois siècles de coma dépassé. A Glyndebourne d’abord (1970), où le public smart s’est reconnu dans cet univers où tout est libido sous des allures gracieuses, à Bruxelles ensuite (1993), où Herbert Wernicke (mise en scène) et René Jacobs (direction) ont projeté dans les étoiles l’histoire de la nymphe transformée en constellation. De Glyndebourne, l’œuvre a tiré la réputation d’être « irrésistible de drôlerie » (grâce, en particulier, au ténor Hugues Cuénod en travesti paillard), de Bruxelles celle d’être une source intarissable d’invention dramatico-musicale. Au Théâtre des Champs-Elysées, où Macha Makeïeff (mise en scène) et Christophe Rousset (direction) s’y attellent aujourd’hui, on ne voit qu’une interminable antiquité. Que s’est-il passé ? Rien, justement. La musique est belle, sensuelle, fort bien interprétée (Rousset est impeccable, Lawrence Zazzo, Sophie Karthäuser, Véronique Gens irréprochables), l’histoire est toujours aussi (dé)culottée, et le spectacle évite la vulgarité. Mais voilà, il n’y a pas la grâce. Et dire que le miracle de Bruxelles a été vu partout, sauf à Paris ! Il a au moins été filmé (DVD Harmonia Mundi), mais la mise en boite l’a un peu émoussé. La Calisto (qui veut dire la Belle, en grec) est-elle repartie pour un long sommeil ?"

"Pour sa dernière création au Théâtre des Champs-Elysées avant sa prise de fonction à l’Opéra de Vienne, Dominique Meyer a choisi un opéra vénitien de Cavalli, La Calisto dont il a confié la mise en scène à Macha Makeïeff. Après la production de Herbert Wernicke au théâtre de la Monnaie, parue en DVD en 2006 et qualifiée par l’Avant-Scène opéra (n° 254) de « véritable splendeur visuelle et sonore », il fallait trouver un concept radicalement différent, capable de rivaliser avec cet « enchantement théâtral de tous les instants ».

Si certains éléments de décors évoquent le monde de l’enfance, à l’image de cet avion calciné sur lequel est peint en grosses lettres noires le nom de Phaéton, Macha Makeïeff a fait le choix d’un univers stylisé peuplé de nymphes guerrières et de divinités aux penchants bien humains. Coiffée à la garçonne, Calisto est traitée avant tout comme une chasseresse, armée de lance et poignard. C’est une nymphe proche de la nature et des animaux qui n’hésite pas à en venir aux mains pour repousser les avances d’un Jupiter trop entreprenant. Comme nous l’avait confié Sophie Karthaüser1, Macha Makeïeff l’a incitée « à faire ressortir le côté sauvage du personnage. » Ce côté sauvage se lit tant dans l’interprétation des personnages qu’au niveau des décors puisqu’on découvre un paysage désolé, presque lunaire, jonché de trois gros rochers bleus, d’un bosquet rouge probablement ravagé par les flammes et délimité par un fond noir parsemé de grands cercles dorés, tel un firmament vu à la loupe, et qui favorisent des jeux de lumière tout au long de la représentation même si la scène reste globalement sombre. Soumis à la violence, c’est un univers où Diane et Pan font çà et là appel à leurs sbires chargés de passer à tabac ceux qui osent contrevenir à leurs lois : Calisto est ainsi rouée de coups par les suivantes de Diane pour avoir manqué à son serment de virginité et Endymion séquestré par les suivants de Pan, jaloux de son amour pour la déesse vierge. Conformément au livret de Faustini, les dieux ne suscitent donc ni admiration, ni respect, tout absorbés qu’ils sont à satisfaire leurs pulsions : Pan est représenté au bord de la dépression car privé des faveurs de Diane tandis que Jupiter masse ses pieds endoloris par les talons comme après une bonne journée de travail. Quant à Mercure, il frise la vulgarité avec ses tatouages et sa tenue négligée. Certes, la mise en scène innovante de Macha Makeïeff est intelligente et cohérente mais elle met trop de côté le merveilleux et la magie, éléments constitutifs s’il en est de l’opéra baroque. Même si le déguisement de Jupiter arrive des cintres comme par enchantement, que l’on a bien quelques chars volants et que Calisto se transforme en un ours au pelage rose, on n’est jamais émerveillé. Pas même le bruit du tonnerre, enregistré, ne donne le frisson.

Si le charme n’opère pas vraiment au niveau de la mise en scène, l’émerveillement est bien présent devant la prestation de Véronique Gens toute d’élégance, qui en impose par son professionnalisme et sa prestance notamment dans son air de l’acte III « Moglie mie sconsolate ». L’Endymion du contre-ténor américain Lawrence Zazzo domine également la distribution livrant une très émouvante adresse à la Lune au début de l’acte II. Quant à Sophie Karthaüser, elle semble très à l’aise dans la peau de ce personnage au caractère ambivalent à la fois juvénile et guerrier. La voix, souple et légère est tout à fait adaptée à ce type de répertoire. Le reste de la distribution est satisfaisant mais inégal : le Jupiter de Giovanni Battista Prodi est drôle à souhait lorsque, déguisé en Diane, il s’offusque des suspicions de Junon à son sujet, mais en dépit d’une bonne projection, la tessiture du rôle est parfois un peu aiguë pour lui. Armée d’un fouet, Milena Storti incarne une Linfea excessive, avide d’amour charnel mais on perçoit un manque d’agilité dans les vocalises. Enfin, Marie-Claude Chappuis fait de Diane une divinité émouvante déchirée entre son devoir et ses amours.

Du clavecin comme de l’orgue, Christophe Rousset conduit des Talens Lyriques composés pour l’occasion de treize instruments conférant à la partie musicale un caractère intime tout à fait conforme à l’esprit de la création de l’opéra en 1651. Le choix de tempi enlevés insuffle du dynamisme à la partition. Grand habitué du répertoire lyrique, le chef dirige avec souplesse mais néanmoins rigueur solistes, chœur et instrumentistes."

Des décors assez laids, même vus sous l’angle naïf ou humoristique (l’avion phaéton, crashé évidemment), des costumes itou (au sommet des Furies habillées par les surplus de Bergère de France), un spectacle entièrement morne là où Faustini a mis un théâtre si contrasté, passant en un instant de l’élégiaque au salace. Décidément cette Calisto ne laissera aucun souvenir de scène : Macha Makeieff fait ce qu’il faut pour cela, produisant une lecture terne qui ne saisit jamais les enjeux du livret, mais s’encombre de bruitages inutiles qui polluent la soirée. Christophe Rousset est à son diapason, débitant la partition d’un seul geste, univoque, ennuyeux, plat, guère aidé par un ensemble réduit qui ne peut rendre l’imagination flamboyante et sensuelle de Cavalli. Dommage qu’il n’ait pas ici faite siennes les démonstrations de René Jacobs.

Mais malgré ces deux handicaps majeurs, on a bien entendu l’œuvre, mieux qu’à la Monnaie. Une distribution immaculée, fruit probablement autant de Dominique Meyer, en partance pour l’opéra de Vienne, que de Christophe Rousset, imposait à elle seule autant de visages que de destins. Sophie Karthäuser est la plus lumineuse des Calisto, étoile par la voix avant même sa métamorphose, vierge troublée par les lèvres de cette fausse Diane de Jupiter, un formidable Giovanni Battista Parodi qui ose et assume le fausset. Magistrale Junon, furieuse et noble, avec une amertume empoisonnée jusque dans la voix, selon Véronique Gens, admirable de tenue physique et vocale. Tendre Endimione de Lawrence Zazzo, plus astronome que berger, le seul pour lequel Christophe Rousset semble montrer un peu d’attention. On est heureux que l’instrument si noble de Marie-Claude Chappuis se développe aussi généreusement, sa Diane ambrée, fine, sensuellement modelée était stupéfiante. Les utilités avaient toutes de forts visages : le Pan expressionniste de Cyril Auvity remettait un peu de vrai théâtre vénitien dans cette scène vide, le Mercure alerte et idéalement ironique de Mario Cassi, la Linfea très travaillée par la question du sexe du grave mezzo de Milena Sorti, l’adorable Satirino de Sabina Puértolas, le virulent Satirino de Graeme Broadbent, tous animaient la scène d’abord par le chant.

Le spectacle incomparable de Wernicke peut dormir sur ses deux oreilles, mais si la Monnaie le reprend à nouveau, elle ferait bien d’aller chercher ici ses chanteurs."

"Un opéra vénitien peut devenir interminable s'il n'est pas porté en scène par un spectacle impeccablement articulé et maîtrisé. Ce que l'on vérifie, aux dépens de la géniale Calisto, devant les flottements sans doute poétiques de la nouvelle production mise en scène au Théâtre des Champs-Elysées par Macha Makeieff et dirigée par Christophe Rousset (formation légère dans la fosse, au son bien chétif dans un tel espace).

On s'ennuie donc ferme, malgré le rayonnement de Sophie Karthäuser dans le rôle-titre et la majesté sans emphase de Véronique Gens en Junon. Mais la Junon de Cavalli est -elle cette silhouette tragique et pure, ou plutôt le lieu commun d'une Madame Jupiter toujours sur les starting-blocks pour s'indigner et rugir - et d'autant plus touchante quand elle baisse enfin le masque? Makeieff rate, avant tout, ses personnages, la belle héroïne exceptée. Le génial Wernicke regardait cette faune si humaine droit dans les yeux, acceptait avec un amour fraternelleur naiveté, leur orgueil, leur lascivité, leur lâcheté, leur égoïsme, au lieu de quoi Makeieff les contourne. Sa fantaisie ploie vite sous les contrastes démultipliés et l'humour franc du livret. Même Linfea tombe à plat - la vecchia nympho prend les traits d'une lesbienne tendance SM chic. Si la salle rit au compte-gouttes, c'est aussi qu'on n'y voit rien. Visages et mains flottent devant un fond de scène noir, constellé de gros ronds beiges qui résume assez bien l'onirisme fade d'une longue soirée. Il faut sans doute des yeux d'enfants que nous n'avons plus pour rêver devant ce praticable bricolé et ces machines qui envoient les personnages dans les cintres avec la grâce d'un ascenseur.

L'affiche ne manquait pas de promesses, en bonne partie tenues. Sophie Karthaüser émerveille face un Jupiter sans charme - Giovanni Battista Parodi qui n'arrive pas à rendre l'évolution sublime du :roi des dieux, lui-même métamorphosé par l'amour au troisième acte. Et le choix d'une basse pose le sérieux problème pour les scènes travesties, où il n'arrive qu'à glousser d'une voix de tête improbable. Lawrence Zazzo (Endymion) et Marie-Claude Chappuis (Diane) défendent leur partie avec une belle aisance, mais c'est avant tout la déclamation brillante de Sabina Puertolas, délicieux Satirino, que l'on espère bientôt retrouver."

"...la salle parisienne... accuse l'indigence du projet de Macha Makeïeff, avare de décors et de repères topographiques ! Les chanteurs sont livrés à eux-mêmes, abandonnés sur la scène, s'agitant pour occuper l'espace. À vouloir à tout prix inviter ces figures mythologiques dans son monde bigarré, le metteur en scène néglige les rapports hiérarchiques qui participent au comique de cette histoire. Elle n'aurait plus la même saveur si Jupiter, amoureux de la nymphe Calisto qu'il parvient à embrasser en se métamorphosant en Diane, n'était qu'un simple berger. Or ce mélange de pantalon et de robe de cuir, de jeans, de veste à paillettes, tous d'une insigne laideur, ne permet pas de se repérer. On imagine la perplexité du specctateur découvrant cet opéra foisonnant dans ces conditions. S'il ne peut tout à fait compenser l'énergie qui fait tant défaut à la scène, Christophe Rousset dirige avec élégance ses Talens lyriques. La distribution est à la hauteur de sa réputation, notamment grâce à la Calisto délicieuse de Sophie Karthaüser, la Junon imposante de Véronique Gens, le Pan sensible de Cyril Auvity ou l'Endymion séduisant de Lawrence Zazzo. Mais on n'a pas du tout rigolé." 

"C’est l’histoire "abracadrabrantesque" d’une vierge toute entière dévouée à sa maîtresse déesse et chasseresse - Diane ou Artémis selon ses origines - qui se fait berner par Jupiter roi des dieux aux pouvoirs caméléon et qui va la déflorer aux moyens de subterfuges pas très catholiques (forcément !). C’est le destin étoilé de la Calisto, nymphe abusée, trahie puis sublimée par un amant céleste. C’est le personnage clé d’une comédie coquine composée par Francesco Cavalli (1602-1676) sur un livret tiré des Métamorphoses d’Ovide, dans la lignée musicale directe héritée de Monteverdi (1567-1613) son génial prédécesseur inventeur de l’opéra.

On la voit peu, on l’entend peu cette Calisto tragi-comique redécouverte au tout début des années 70 du dernier siècle au festival de Glyndebourne où Raymond Leppard la fit enregistrer par Decca. Une version qu’on qualifierait aujourd’hui de simplifiée, sur instruments modernes mais dans laquelle brillaient quelques voix d’or, Janet Baker, James Bowman, Ileana Cotubras. Sa véritable résurrection scénique eut lieu à La Monnaie de Bruxelles en 1993 sous la signature du metteur en scène Herbert Wernicke, une production entrée dans les annales des grandes réussites de la maison d’opéra belge, reprise sans la moindre ride début 2009 (voir webthea du 21 février 2009). René Jacobs à la tête du Concerto Köln en assurait chaque fois la réécriture et la direction musicale. Un DVD est né de cette production devenue mythique depuis la mort prématurée de Wernicke.

Une Calisto toute neuve s’affiche depuis le 4 mai au Théâtre des Champs Elysées qui depuis onze années a fait la part belle au répertoire de la Renaissance et du Baroque, et c’est avec l’une de ses œuvres rares - L’Argia de Cesti - que Dominique Meyer inaugurait son mandat en 1999. Il s’en va au sortir de cette saison 2009/2010, pour prendre les rênes de l’Opéra de Vienne et quitte sa maison parisienne sur ce Cavalli d’amoureuses gaudrioles. Cette fois revisité et réorchestré par Christophe Rousset et ses Talens Lyriques, promesse d’un double gage de rigueur et de recherche d’authenticité.

Macha Makeïeff, co-fondatrice de la tribu Deschiens avec Jérôme Deschamps, l’actuel directeur de l’Opéra Comique, décoratrice metteur en scène et plasticienne ayant imprimé sa griffe et son style entre marché aux puces et magasins Tati sur de nombreuses productions et expositions, s’est attachée à donner vie, humour et sensualité aux imbroglios de cœur et de cul, de ciel et de terre du petit monde galant de Cavalli qui, à l’occasion ; ne se gêne pas pour appeler un chat un chat. Sur un fond d’écran éclaboussé de constellations joufflues viennent s’inscrire toutes sortes d’objets échappés d’un musée de bandes dessinés, une carcasse d’avion de papier du nom de Phaeton, des dés géants pour les pokers d’amours et d’amourettes, des météorites égarées, des demi-lunes et des nacelles volantes qui transportent de haut en bas les voyageurs de l’Olympe.

Couleurs franches et lumières tamisées, on a l’impression de feuilleter un magazine pour lecteurs de 7 à 77 ans. Les costumes ont les mêmes découpes géométriques et coloris tranchés, un petit côté rétro qui donne à la Calisto de Sophie Karthäuser un air de Louise Brooks, coiffure coupée au carré et robe couleur cerise tandis que, chorégraphié par le malicieux Lionel Hoche, Pan et les satyres font trémousser les muscles de leurs torses et les poils de leurs croupes et queues. Et que veille, muet, le dieu amour sous la forme d’un petit écolier vêtu de blanc. Théâtre d’illusions à l’ancienne sans vidéo ni trucages technologiques. Pas de charge d’érotisme de bazar ou de plaisanteries de garçon de bain comme chez Wernicke, tout arrive et se déroule par touches crayonnées, rapides et légères.

On retrouve avec bonheur deux des interprètes de la production bruxelloise : l’exquise soprano belge Sophie Karthäuser en Calisto mutine, enfantine prise à son insu par l’éveil de ses sens dont la voix claire et fruitée s’allie à un jeu malin, et aussi, en Endimione le berger amoureux et aimé de Diane, le contre-ténor américain Lawrence Zazzo si juste et mélancolique dans ses complaintes. La basse Giovanni Battista Parodi, fringué en rocker chic campe avec panache et drôlerie ce fourbe de Jupiter habité par le démon de midi qui, sous la perruque rousse et les froufrous de sa propre fille Diane, métamorphose ses graves en voix de fausset, Véronique Gens, en Junon furie furieuse dévorée de jalousie, classe et voix royales, est parfaite. Le baryton Mario Cassi campe un Mercure déluré et complice, Milena Storti mezzo italienne une Linfea drolatique en manque d’orgasme et Sabina Puértolas en satyre irrésistible.

Macha Makeïeff dirige en humour et clins d’yeux rieurs tout ce petit mode volant et volatile qui n’a plus qu’à se mettre au service de la musique mais auquel se dérobe le grain de folie et de grivoiserie qui sont l’estampille de ce chef d’œuvre baroque.

A l’orgue, au clavecin, à la baguette, Christophe Rousset fait chanter les flûtes à bec, soupirer les cornets et danser les cordes des violons, violoncelles luths et chitarone. Tout est en place et là aussi presque trop respectueux. Il ne manque rien ou presque, tout juste ce petit décalage justement qui répondrait à celui à voir sur scène, cette pointe de drôlerie et de swing."

 

 

 

"Dans la belle salle du Bâtiment des Forces Motrices, l'Opéra de Genève présente une mise en scène débridée du chef d'oeuvre de Cavalli. Sous la baguette d'Andreas Stoehr, que l'on avait pu apprécier à Paris lors de son passage à l'Opéra-Comique voici quelques années, l'orchestre de chambre de Genève rend idiomatiquement justice à cette partition. L'orchestration choisie est suffisamment variée sans tomber dans l'excès. Quelques castagnettes accompagnent certes l'entrée de Jupiter en robe lamée argent et des rythmes de jazz accompagnent Satirino en lapin rose, mais l'orchestre trouve aussi de belles couleurs chaudes pour l'air "Piangete, sospirete" et ses fanfares rappellent celles de l'Orfeo de Monteverdi.

C'est cependant le théâtre qui mène la danse, la musique n'en étant qu'un élément d'autant plus efficace qu'elle se fait presque oublier dans son adéquation aux personnages et à l'action. À cette action baroque il faut un décor, qui est lui-même un théâtre baroque, un théâtre du jour d'après, d'après la chute, la chute de Phaéton bien sûr, qui a éventré le plafond en trompe-l'oeil et le plateau! Et si Jupiter ailé de noir descend sur terre, c'est pour constater les dégâts de cette chute! Comme quoi tout est délirant et logique à la fois. Peut-être un Peter Sellars en aurait-il fait un président américain ou un commandant en chef des forces de l'ONU, venu commettre quelques turpitudes sous couvert d'action humanitaire? Philipp Himmelmann choisit, lui, de pousser à bout l'idée, l'idéal baroque. Dans cet univers où tout est théâtre, les premiers acteurs du prologue sont des angelots rembourrés et masqués aux ailes dorées, qui signent d'emblée le kitsch qui dominera - du moins visuellement - la lecture de l'oeuvre jusqu'au rideau final.

Cet idéal baroque n'est nullement trahi par sa propre décadence mais semble y trouver au contraire un aboutissement. Le théâtre-monde baroque détruit en devient presque encore plus baroque. Certaines machineries y fonctionnent toujours passablement et servent à faire descendre Diane sur ses chevaux ailés, mais Jupiter doit descendre en rappel le plan incliné de la scène brisée! Il devra ensuite l'arpenter sur les hauts talons de Diane, dont il prend l'apparence (c'est à dire ici le travesti) pour séduire sa vierge suivante Calisto. Une autre lecture a été ici laissée de côté par Philipp Himmelmann : Calisto chaste et pure, sexuellement abusée par les hommes détenant le pouvoir... En effet, alors que le livret, par les lèvres de Mercure, la décrit comme froide, le metteur en scène nous la montre lascive et sensuelle, se languissant en dessous roses sur sa couche solitaire. Le désir irrigue ainsi tous les personnages et tisse toute la trame de l'oeuvre. Sa mise en scène peut donc être poussée à bout tout en restant plaisamment bouffonne, alors qu'une Calisto "chaste et pure" trompée par Jupiter aurait introduit un élément de cruauté qui aurait peut-être séduit un Michael Haneke.

Si les rares ilôts de chasteté ménagés par le librettiste sont ainsi profanés par le metteur en scène, ce dernier n'a pas eu besoin de détourner le livret trop loin de son cours pour mettre en valeur la pulsion sexuelle qui conduit chaque personnage. Diane elle-même n'est-elle pas amoureuse d'Endymion? Sa suivante Nymphée n'est-elle pas chaste de fort mauvais gré? Pan et le Sylvain ne sont-ils pas mus eux aussi par le désir et la jalousie? Ce monde est une foire aux vanités et un ballet érotico-comique! Offenbach n'a rien inventé en moquant la mythologie et en y mêlant les jeux amoureux de la bourgeoisie de son époque.

Philipp Himmelmann demande à ses chanteurs un fort investissement théâtral dont ils se sortent tous très bien. Chacun est également bien caractérisé vocalement. Anna Kasyan est ainsi aussi charnue vocalement que sensuelle scéniquement. La richesse de sa pâte sonore s'accorde très bien à sa prestation scénique, alors qu'une Calisto plus chaste vocalement comme scéniquement aurait été tout aussi envisageable au vu de la partition. Anna Kasyan, déjà remarquée en France par l'ADAMI et aux Victoires de la Musique, s'affirme d'emblée aussi bien dans son premier air tendre que dans l'air vif de son refus à Jupiter.

Incarnant ce dernier, Sami Luttinen a un timbre sombre au grain rude, qui convient bien à un débauché dont aucune morale n'estompe les contours. Bruno Taddia est un baryton à la dureté vocale elle aussi justifiée théâtralement. Son Mercure à la forte présence scénique semble inspiré de Johnny Depp dans un film de Tim Burton. Matthew Shaw, qui remplace Bejun Mehta souffrant, est une excellente découverte. Il a déjà chanté Endimione à Linz et s'attaque déjà à Giulio Cesare! Il chante au deuxième acte un bel air tendre tout en glissant sur le plan incliné. Quelques problèmes de justesse semblent trouver leur origine dans un souffle manquant parfois de stabilité et une émission parfois un peu large.

Diane est un rôle qui met bien en valeur Christine Rice, d'abord grave puis plus sopranisant. La scène de sa séparation d'Endymion est superbe et évoque celle de Néron et Poppée dans L'incoronazione di Poppea de Monteverdi. La plus légère Kristen Leich est délicieuse en Satirino. Mark Milhofer satisfait aux exigences tant théâtrales que vocales du ténor travesti et au large ambitus de son rôle.

Plusieurs moments scéniques sont très finement travaillés, comme quand Calisto remercie par erreur la vraie Diane des baisers de la fausse : les mimiques de Lymphée sont alors désopilantes, comme son attitude pendant toute la fin de l'oeuvre, que le petit Satyre et elle passent assis sur l'escalier en se tournant le dos à quelques marches de distance. Philipp Himmelmann utilise souvent avec succès ce procédé de faire rester sur scène des personnages qui n'ont plus rien à y faire.

Catrin Wyn-Davies ne séduit pas vocalement mais campe une Junon très crédible. Le jeu d'acteurs est très amusant pendant son interrogatoire de Calisto! Fabio Trümpy a une émission directe qui semble d'abord efficace mais inquiète ensuite par son ouverture. Le timbre métallique de son comparse Sylvain est moins séduisant.

La représentation se conclut sur un très beau tableau final où presque tous sont sur scène. Seul le maître du monde Jupiter s'est éclipsé - piteusement remis dans le droit chemin par Junon ou bien déjà sur la piste d'une nouvelle conquête? La lumière baisse, Endymion et Diane chantent un dernier beau duo..."

"Le metteur en scène Philipp Himmelmann officie au Deutsche Oper am Rhein de Düsseldorf, au Deutsche Oper de Berlin entre autres scènes de l’est. Pour son intronisation romande il présente une mise en scène qui laisse le public du bassin lémanique sceptique ; une première partie brouillonne, l’ensemble gagne cependant en netteté par la suite.

Loin de l’esprit de bagatelle de la Sérénissime, le langage d’Himmelmann est plutôt brusque voire vulgaire. Pourquoi nous rappeler par tant de débauche outrancière, (Calisto lascive à califourchon sur un tronc d’arbre par exemple), ce que le livret suggère si subtilement. Ou comment faire disparaître en tout point toute l’ambigüité attendue du propos baroque et appauvrir l’ensemble. La Calisto n’est pas l’apologie du premier degré trop souvent imposé au Bâtiment des Forces Motrices dans cette mouture. Certes Calisto traite Jupiter de vieux libidineux et Linfea rêve de coït marital mais las l’orgie gestuelle proposée nous prive du double langage de l’ouvrage, de sa réflexion psychanalytique digne d’un conte de Charles Perrault, charcotienne avant l’heure, dans ses réflexions sur l’arc de l’hystérie.

La distribution en demi teintes (dès l’Acte I les voix nous parviennent lointaines, pauvres ; un manque de matière qui augure mal pour cette production) laisse tout de même un bel espace à quelques personnalités. Linfea notamment est jouée par un homme, heureux choix qui respecte le goût de l’opéra baroque vénitien pour les inversions, le travestissement qui sert à railler les apparences sociétales trompeuses. Mark Milhofer excelle dans l’exercice. La voix est charpentée à loisir, pleine. Son charisme sert la posture et nous préserve de tout débordement vulgaire et inutile. L’hyper théâtralité requise par le propos n’est pas en reste avec le jeu de Sami Luttinen dans le rôle de Jupiter et de Bruno Taddia en Mercure. L’amplitude vocale n’est pas au rendez-vous pourtant. La plus grande déception revenant à la basse, l’un des piliers de cet opéra. Mercure quant à lui s’appuie trop souvent sur une pantomime sexuée encombrante. Le baryton mériterait sûrement d’être entendu sous d’autres cieux. Chez les hommes toujours, Fabio Trümpy est un ténor honnête pour Pan, son travail tant vocal que théâtral est juste sans plus. Mais c’est surtout Bejun Mehta qui sauve la gente par son interprétation sans faute d’Endymion, sa voix de contre-ténor indispensable au rôle écrit pour un castrat. Il excelle jusque dans l’air de l’ascension qui signe d’ailleurs le moment de grâce de toute la production. Sa voix semble tombée des astres tant la diction est discrète, toute d’élégance, presque désincarnée toute à son rôle donc. Nous ne boudons pas notre rare plaisir.

Les femmes à présent, Anna Kasyan est une Calisto falote, la « Révélation Lyrique » de l’Adami 2006 et la « Révélation de l’année Artiste Lyrique » aux Victoires de la Musique Classique 2010 déçoit. Notre oreille butine alors sur le plateau réunissant une distribution quasi intégralement débutante sur la scène genevoise.

Catrin Wyn-Davies est une Junon en demi-mesures même si la soprano nous offre de très beaux lamenti aux prises avec ses déboires conjugaux. Son souffle de soprano manque de majesté et de profondeur pour projeter la palette de ses affetti. Dernier rôle féminin d’importance, Christine Rice est une Diane de consolation. Généreusement applaudie, la mezzo maîtrise sa couleur vocale, dosée, soignée, toute à ses contradictions de déesse et de femme ou l’inverse.

Ressuscités en 1970 par le chef d’orchestre anglais Raymond Leppard au Festival de Glyndebourne, les délices de cette partition de la fin du XVIIème siècle, de l’élève de Claudio Monteverdi, nous sont restitués par l’Orchestre de Chambre de Genève et par le bras d’Andreas Stoehr. L’ensemble humble, besogneux est généreux et juste à l’exercice. Cordes ordonnées, Continuo délicat constitué de flûtes à bec, cornetto, dulcian, luths, viole de gambe et lirone, violoncello, harpes et clavecin indispensable. Cette composition respecte les indications de la partition d’origine conservée au Teatro San Apollinare, là où Cavalli créa l’œuvre en 1651, fait remarquablement rare pour être mentionné. Le tissu orchestral est tenu et pourtant libre à la fois tel qu’attendu pour l’ouvrage. Prouesse admirable pour cet ensemble qui a changé de management en début de saison et qui livre, ce 13 avril à Genève, une première signature baroque en fosse prometteuse dans ce registre précieux mais oh combien glissant. Même les petites impatiences du Chef, les quelques faussetés des flûtes de-ci de-là sont pardonnées tant elles nous semblent délicieuses et rompent avec la brutalité et la trivialité de la mise en scène.

« La chair est triste hélas » ! Nous sortons guetter les étoiles ; l’ivresse nous fait défaut."

"Ressuscitée à Glyndebourne par Raymond Leppard (1970) après trois siècles d'oubli, La Calista est devenue l'opéra le plus célèbre de Cavalli. Succédant à la reprise bruxelloise de la mythique réalisation Wernicke-Jacobs, la production genevoise apporte inattendu et enchantement. Plusieurs héritages y sont manifestes. A l'imitation de Leppard, le rôle soprano de Linfea est confié à un ténor travesti (bouleversant Mark Milhofer). Comme chez Jacobs, celui de Jupiter déguisé en Diane n'est pas attribué à cette dernière mais au dieu fulminant (Sami Luttinen), vagabondant entre basse somptueuse et quelques épisodes en fausset, approximatifs et peu crédibles.

Andreas Stoehr dirige avec énergie un arrangement conçu à partir de la récente édition Bärenreiter. La partition est coupée, remaniée et parée d'accompagnements peu orthodoxes, parfois envahissants (une vingtaine d'instrumentistes) mais efficaces. Et l'ingénieuse mise en scène signée Philipp Himmelmann se déploie dans un somptueux dispositif qui oppose un Olympe baroque aux machiineries apparentes et un embarcadère dévasté où viennent s'échouer les illusions terrestres.

L'ouvrage est d'abord traité comme une farce trans-genre, alerte et enlevée, où les connotations érotiques du livret sont parfois soulignées jusqu'à l'obscénité. Mais la soirée prend une tournure imprévue à la fin du II, pendant l'air de Linfea «D'haver un cansorte», empli d'un désespoir inédit. La comédie se mue alors en tragédie, révélant les frustrations amoureuses : Calisto monte désespérément seule au firmament, sous une lumineuse pluie d'étoiles, tandis que Diane et Endymion vouent leur amour à la chasteté sous le regard mélancolique des autres, abandonnés et solitaires.

Au sein d'un plateau homogène et engagé, on distingue la jeune Anna Kasyan, Calisto de flamme et de chair, la Diane déchirée entre passsion et vertu de Christine Ryce, le Mercure cynique de Bruno Taddia. Bejun Mehta, souffrant, incarne seulement Endymion, tandis que Xavier Sabata chante sa partie sur le côté de la scène. Cette double interprétation, irréelle et pathétique, contribue involontairement à la magie du spectacle, entre farce immorale et drame existentiel."

"À Genève, la salle du Bâtiment des Forces motrices n'accueille aucune vedette et de nombreux débutants (au Grand Théâtre, précisons)... Du XVIIe siècle de Cavalli, Philipp Himmelmann n'a conservé que quelques perruques par-ci, quelques angelots par-là qu'il mélange hardiment à des costumes (Petra Bongard) plus modernes, empruntés à un film de Tim Burton dans un décor tarabiscoté de Johannes Leiacker. Ces éléments participent à la magie du spectacle et permettent d'identifier facilement les perrsonnages. Cocasse, gaillard, ravageur, ce spectacle dispose d'une distribution plus homogène que marquée par des perrsonnalités particulières. Citons néanmoins la calisto ingénue d'Anna Kasyan, le Jupiter débauché de Sami Luttinen, l'Enndymion truculent de Bejun Mehta, tous soutenus par un Orchestre de chambre de Genève convaincu, conduit par Andreas Stoehr."

"Quel bonheur de pouvoir se réfugier derrière l’esprit de Cour d’il y a trois siècles et stigmatiser Venise et sa fin de règne débauchée pour cacher les tares de notre société actuelle. C’est pas moi, c’est lui ! Ce précepte permet à Philipp Himmelmann de traiter La Calisto de Cavalli et l’aventure malheureuse de son héroïne à la lumière d’une liberté scénique parfois à la limite du mauvais goût. Exploration de la décadence d’alors rapportée à notre temps ? Quoique le metteur en scène ait judicieusement choisi de retrouver l’esprit du burlesque des spectacles décadents de la Venise baroque, fallait-il vraiment forcer le trait en montrant une Linfea se lamentant de ne pas trouver l’amant de ses rêves en la faisant se masturber avec une corde passée entre ses jambes ? Reste que, même avec ces exagérations scéniques, ce spectacle voit enfin un metteur en scène plaquant l’intrigue à sa mise en scène et racontant ce que le livret écrit et non les fantasmes de sa propre personne. Comme souvent dans les œuvres du XVIIe siècle, La Calisto recèle une foultitude d’évènements annexes à l’intrigue. De quoi se perdre pour qui veut tout raconter. Un galimatias dans lequel Philipp Himmelmann ne sombre pas.

Dès le lever de rideau, les trois angelots dodus déambulant sur la scène révèlent d’emblée la légèreté voulue du spectacle proposé. Emmenant le public dans un décor de nuages traînant sur un horizon incertain, les peintures inspirées de Tiepolo forment un fond de scène d’où émergent les dieux. Jupiter, terrifiant ange noir et Mercure en maléfique Docteur Faust descendent chez les humains pour se rendre compte des dégâts causés par la chute de Phaéton. Jupiter tombe en arrêt devant la beauté de Calisto, suivante amoureuse de Diane. En se déguisant en Diane, Jupiter parviendra à séduire la jeune nymphe. Croyant avoir rencontré la reconnaissance amoureuse de sa maîtresse, le malentendu s’installe. Un quiproquo d’opérette digne d’un vaudeville à-la-Feydeau qui conduira Calisto à sa perte.

Dommage que la qualité de la majeure partie des voix peuplant le plateau ne soit pas à la hauteur de la belle tenue théâtrale de ce spectacle. Reconnaissons pourtant que si toute la première partie du spectacle se prévaut d’un théâtre du burlesque auquel rares sont les chanteurs d’opéras capables d’assumer totalement ses exigences, à l’opposé, l’épilogue demande des interprètes à la vocalité plus classique. Difficile équation à laquelle le plateau genevois ne répond pas de manière toujours convaincante. Dans le rôle-titre, Anna Kasyan manque d’une vraie présence scénique pour convaincre totalement. Quand bien même la soprano géorgienne investit son aventure avec intelligence et conviction, sa voix manque d’homogénéité. Une lacune qui la mène parfois aux limites de la justesse vocale. Comme Calisto, Diane et Endimione sont des rôles essentiellement lyriques. En dépit d’une belle ligne de chant, Christine Rice (Diane) n’a pas la noblesse de ce personnage empreint de pureté. Son amoureux éperdu, le contre-ténor Matthew Shaw (Endimione), remplaçant le souffrant titulaire du rôle Bejun Metha, déçoit. Très limité dans le registre grave, il se retrouve fréquemment en difficulté expressive quand il n’est pas couvert par l’orchestre. A l’inverse de la sagesse lyrique, Sami Luttinen est un Jupiter théâtralement magnifique. Grandiose avec ses ailes noires, il est désopilant dans la veste de Diane. La partition vocale lui impose deux voix. Celle profonde et effrayante du dieu et celle de fausset pour imiter la Diane chasseresse. Ajoutant au comique de la situation, il n’hésite pas à caricaturer sa propre voix pour montrer l’absurde de cette métamorphose. A ses côtés, le Mercure de Bruno Taddia révèle un baryton propriétaire de la grande tradition opéristique italienne, chanteur solide à la diction parfaite, son aisance théâtrale de bon aloi fait mouche. Autre acteur remarquable, le ténor Mark Milhofer (Linfea) excelle dans sa posture de travesti.

Dans la fosse, malgré l’ample gestuelle d’Andreas Stœhr, l’Orchestre de Chambre de Genève semble ne pas répondre à l’énergie de son chef. Ce manque de dynamisme agrémenté de quelques décalages et autres fausses notes des flûtes survolent l’audience sans trop de mal, tout entier qu’est le public au théâtre proposé avec talent par Philipp Himmelmann."

 

 

 

"Découvrir les grandes voix classiques de demain avec un sourire accroché aux lèvres, c’est ce que proposent Jacques Leblanc, metteur en scène, et Michel Ducharme, professeur de chant à la Faculté de musique et directeur musical, avec La Calisto, un opéra de Francesco Cavalli présenté les 12 et 14 mars au Théâtre de la cité universitaire. Les quinze chanteuses et chanteurs de l’Atelier d’opéra de la Faculté de musique présenteront cette perle du répertoire du 17e siècle, accompagnés d’un ensemble formé d’une douzaine d’instrumentistes. Une première.

Inspirée des Métamorphoses d’Ovide dans un livret écrit par Giovanni Faustini, La Calisto met en scène des dieux, déesses et humains dans un chassé-croisé amoureux relevant davantage de la farce que du drame. «C’est un opéra qui a énormément de ressort comique, résume Jacques Leblanc. Les personnages sont issus de la mythologie mais réagissent en humains, avec tout ce que cela peut comporter de sentiments et de sexe!» Autant dire que la mise en scène de ces Jupiter, Junon, Mercure, Diane et autres créatures, loin de donner des maux de tête au metteur en scène, a plutôt été le théâtre de franches parties de rigolade.

«C’est un opéra très différent de ceux que l’on voit habituellement, précise Michel Ducharme. On a par exemple Satirino, un personnage tout juste pubère, obsédé par le sexe, qui cherche à tout prix à calmer ses ardeurs. Quant à ses acolytes, ils se retrouvent sans cesse dans d’incroyables quiproquos.» Il y a Calisto, jeune nymphe d’une grande beauté, qui a fait vœu de chasteté et que Jupiter va séduire en se faisant passer pour Diane, la maîtresse de la demoiselle. Diane n’est pour sa part pas insensible aux avances d’Endymion. Mais Pan aussi aime Diane. Quant à Junon, épouse de Jupiter, elle veut se venger des infidélités de son mari. Bref, sexe, amour et supercherie sont au programme et se succèdent pour donner un opéra drôle à souhait.

Il n’est donc pas étonnant que Francesco Cavalli soit considéré, avec Claudio Monteverdi, comme le représentant le plus important de la première période de l’opéra à Venise. Il en fut, pendant plus d’un quart de siècle, le maître incontesté et composa près d’une trentaine d’œuvres pour les théâtres vénitiens. «J’ai connu cet opéra par le premier enregistrement qui en a été fait dans les années 1970, indique Michel Ducharme. Une révélation pour les mélomanes du monde entier. Cavalli est alors apparu comme un compositeur majeur du 17e siècle.» Lorsqu’est venu le temps de choisir l’opéra qui serait mis en scène cette année pour l'Atelier d'opéra de l'Université Laval, lequel a pour finalité de permettre aux jeunes chanteurs de se familiariser avec les exigences musicales et scéniques du répertoire lyrique, La Calisto s’est imposée. «Nous devons composer avec les voix de nos étudiants et cette année nous avions beaucoup de voix féminines.» Cet opéra, avec ses nombreux costumes et surtout avec tous ses personnages qui se jouent les uns des autres — les hommes deviennent des femmes, les femmes, des hommes —, était tout indiqué.

«Pour la première fois, nous faisons appel à un ensemble instrumental plutôt que de nous limiter à un seul piano, précise également Ducharme. Nous avons voulu nous rapprocher de l’ambiance du 17e siècle à Venise alors qu’une dizaine de maisons d’opéra avaient pignon sur rue et que des petits orchestres se chargeaient des partitions musicales.» Pour ces deux représentations, le Théâtre de la cité universitaire sera transformé: les deux premières rangées seront éliminées pour céder la place à des clavecins, orgues, flûtes à bec, cornet à bouquin, violons, violoncelle, théorbe et viole de gambe. Quant à la compréhension de cette histoire en italien, elle sera facilitée par la projection de surtitres en français. Tout pour séduire le public."

 

 

 

 

La Monnaie de Bruxelles reprend avec bonheur l’une des plus belles productions de La Monnaie : en 1993, il y a 16 ans déjà, le chef d’orchestre René Jacobs faisait redécouvrir le chef d’œuvre oublié d’un successeur de Claudio Monteverdi, Francesco Cavalli (1602-1676) qui, sur les traces de l’inventeur de l’opéra, composa à son tour une ribambelle d’ouvrages où, selon la coutume de l’époque, apparaissaient toutes sortes de citations empruntées à des contemporains.

C’est, entre autres, sur ce principe que René Jacobs eut l’envie de remettre au grand jour le « dramma per musica » que le librettiste Giovanni Faustino emprunta à Ovide : la saga de la chaste nymphe Calisto abusée et séduite par Jupiter, lequel, pour la mettre en confiance se déguise en Diane, la déesse chasseresse à laquelle la nymphe a juré fidélité. Tout se passerait dans le meilleur des leurres possibles, si Junon, l’épouse trahie, ne s’armait des foudres de sa jalousie et transforme la belle ingénue en ourse pataude. Que le tout puissant et repentant Jupiter inscrira dans l’éternité et l’immensité céleste sous la forme de sa plus belle constellation.

Jacobs partagea aussitôt son envie avec le metteur en scène allemand Herbert Wernicke, un grand de la profession, familier des tréteaux de la Monnaie. De leur collaboration naquit ce spectacle ravissant, drôle et coquin que Peter de Caluwe, patron de la maison, a eu la bonne idée de remettre à l’affiche.

En 2002, Wernicke mourait prématurément à l’âge de 56 ans. Dagmar Pischel qui fut son assistante prend la relève avec fidélité et cocasserie. Jacobs et son Concerto Vocale sont à nouveau dans la fosse surélevée comme le veut l’usage pour les ensembles baroques. Les instrumentistes ne sont plus les mêmes mais ils ont les mêmes qualités que leurs aînés d’alors, notamment les aériennes flûtes à bec et ces trombones nouveaux venus en renfort pour tendre les tensions célestes.

On retrouve avec émerveillement l’immense boîte qui fait dégringoler des cintres au sol sa peinture sur fond bleu où s’agitent les signes du zodiaque ses hommes volants en poses voluptueuses. Tous les savoureux trucages, toute la subtile machinerie sont à nouveau au rendez-vous, les « ascenseurs-nacelles » cosmiques qui descendent et remontent les dieux de l’Olympe, l’échelle d’or où Mercure se laisse glisser comme sur un toboggan, les trappes qui engloutissent et recrachent les personnages comme autant de boîtes à malice. Sur fond de commedia dell’arte, avec Arlequin, Pierrot, Colombine et autre parodie de Pantalone, les gags fusent en joyeuse dérision avec un penchant appuyé et pas toujours utile pour les grivoiseries où les émois du sexe sont mimés à loisir.

La distribution est elle aussi, forcément, toute neuve et tient toutes les promesses du triomphe d’autrefois, à commencer par la délicieuse Sophie Karthäuser en Calisto piégée par l’amour, toute en charme et en grâce avec en prime un timbre en eau de source vive. Le Jupiter du baryton Johannes Weisser déploie ses graves en dieu adultère et passe avec autant d’aisance aux accents de falsetto quand il se déguise en Diane. La vraie Diane a l’aplomb et l’élégance de la mezzo Caitlin Hulcup tandis que Inga Kalna gratifie les fureurs de Junon d’un vibrato enfiévré. Costumé en Pierrot blanc mélancolique, le contre-ténor Lawrence Zazzo fait merveilleusement entendre les complaintes de l’amoureux transi Endimione. Tous les rôles secondaires sont défendus avec punch et justesse, le Mercure de Georg Nigl, le petit satyre de Max Emanuel Cencic, l’autre contre-ténor de l’ensemble, le Pan burlesque de Magnus Staveland…"

"L’opéra baroque de référence livre toute sa folie coquine sur la scène de la Monnaie, avec une étincelante Sophie Karthäuser.

En 1993, Bernard Foccroulle frappait un grand coup en produisant l’opéra baroque de référence que l’on attendait de cet amoureux de la musique ancienne. Et soudain, on retrouvait les peintures somptueuses de l’intérieur d’un palais de la Renaissance où, à mi-chemin de la commedia dell’arte et du drame passionnel, le chef René Jacobs et le metteur en scène Herbert Wernicke allaient animer les débats amoureux des dieux de l’Olympe en y ajoutant un clin d’œil délicieusement salace.

Cela a marché avec un bonheur prodigieux. Les nacelles descendaient des airs, empruntant le portrait d’un des personnages du ciel étoilé. Décor et plancher regorgeaient de trouvailles pour faire entrer dans l’action les protagonistes. On était souvent surpris, on s’amusait beaucoup. On était séduit plus qu’ému, mais on y prenait un plaisir fou et sans cesse renouvelé. C’est tout l’art, délicieusement perfide, de la Venise baroque…

Seize ans plus tard, Peter de Caluwe reprogramme le spectacle. Un pari terrible car, entre-temps, Wernicke est décédé. Heureusement, son assistante Dagmar Pichel veille au grain, avec juste un brin de délire en plus. Une volonté d’aller plus loin, de renforcer l’implication des personnages, d’accélérer le rythme de la représentation, que l’on retrouve dans la direction de René Jacobs, toujours à la tête des succulents Concerto Vocale.

Les tempos sont vifs, les effets instrumentaux un peu plus appuyés, l’instrumentation renforcée par d’imposants trombones. Le spectacle retrouve toute sa magie avec, en sus, une théâtralité plus tourbillonnante. Restait encore à assembler une distribution, fidèle à nos souvenirs.

Pas de petits rôles. Justement il n’est pas si simple d’assembler une distribution pour La Calisto, un opéra où pour tout dire, il n’y a pas vraiment de petits rôles tant chacun participe de très près, et constamment, à l’action. Une distribution totalement nouvelle où l’on retrouve quelques compères de René Jacobs tel Johannes Weisser, son redoutable Don Giovanni au disque qui incarne avec le même appétit Jove, le dieu volage, et utilise fort habilement son régime de fausset pour ses scènes de déguisement en Diana.

A ses côtés, et succédant à un acrobatique Keenlyside, Georg Nigl campe un Mercurio à la voix mâle et souple. Et que dire de l’impressionnante apparition de la Giunone d’Inga Kalna, de la séduction secrète de la Diana de Caitlin Hulcup ou des envolées attendrissantes de l’Endimione de Lawrence Zazzo.

Une distribution, c’est aussi l’art de combiner les personnages : il en va ainsi des trois compères, Pane (Magnus Stabeland), Silvano (Konstantin Wolff) et Satirico (Max Emanuel Cencic). Mais même si La Calisto est d’abord un travail d’équipe, admirablement servi dans une folie coquine sur la scène de la Monnaie, on ne peut s’empêcher de garder une place à part pour la Calisto de Sophie Karthäuser. Actrice séduisante, chanteuse subtile, son personnage de nymphe, à la fois tendre et douce, décidée et déchirante, utilise toutes les ressources d’un timbre radieux qu’elle n’hésite pas à libérer vers une réelle ampleur. Ces moments d’épanouissement vocal resteront un des grands souvenirs de la soirée.""

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Parce que la passion de l’opéra les habite, certains n’hésitent pas à être des touche-à-tout pour partager cet amour avec le plus grand nombre. C’est le cas d’Alain Perroux. Licencié en musicologie et littérature allemande, d’abord critique musical émérite de la presse romande, chanteur, auteur de plusieurs ouvrages, chargé du Service Culturel du Grand-Théâtre de Genève, il conduit aujourd’hui l’Opéra de Poche, une structure lyrique indépendante avec laquelle, il avait produit et dirigé avec un certain succès Impressions de Pelléas de Marius Constant (1925-2004) en 2004. Il reprend sa veste de metteur en scène pour offrir sa vision de La Calisto de Francesco Cavalli.

Tout avec trois fois rien ! c’est ainsi qu’on pourrait résumer cette production. Avec des moyens économiques très limités, il réussit à monter un spectacle de haute tenue. Une leçon de théâtre dont bien des grandes maisons devraient s’inspirer. Dans un ancien bâtiment industriel transformé en théâtre grâce à une trentaine de gradins aux sièges étroits et inconfortables faisant face à un mur de béton entouré de galeries métalliques, cette salle s’avère aussi chaleureuse que le réfectoire d’une prison au cinéma. Avec pour tout décor, quelques lits de camp et deux WC de chantier, il faut une belle dose de talent pour faire oublier la tristesse et la (pour le moins) sobriété du dispositif scénique. À ce défi, Alain Perroux répond avec une formidable énergie projetant ses acteurs dans la plus distrayante des aventures. Séducteur impénitent, Jupiter use d’un subterfuge pour séduire Calisto, l’innocente nymphe. Madame Jupiter, Junon, s’en offusque et transforme l’innocente en ourse. Jupiter repentant lui accordera l’immortalité en la changeant enfin en étoile. Saisissant l’aspect coquin et débridé de cette comédie, le metteur en scène ne laisse pas un seul instant de pause à l’action. Les personnages jaillissent et disparaissent de la scène comme par enchantement. Ils sortent par une porte, entrent par une autre, s’évanouissent dans les toilettes pour réapparaître sur les galeries. Un ballet débridé auquel Cavalli offre sa musique à d’inattendues et amusantes chorégraphies rock’n roll (Véronika Reithmeier).

Vocalement, cette production jouit d’une distribution remarquablement bien choisie. À commencer par la soprano Brigitte Fournier (Calisto) dont l’interprétation du rôle-titre est chargée d’une tendresse naïve désarmante. Se lovant dans les complaintes de son personnage avec une telle aisance dans le phrasé, une si belle intelligence vocale et un timbre si plein d’émotion, on se demande comment la soprano valaisanne n’a pas exploré la musique baroque plus tôt dans sa carrière. À ses côtés, le talent pétillant de loufoquerie du ténor genevois Emiliano Gonzalez Toro (Lymphée) fait mouche. Irrésistible dans ses habits de nonne, il domine sa partition avec un brio peu commun et un abattage vocal époustouflant.

Contrastant d’avec les humains de l’intrigue (leurs costumes du XVIIIe siècle contrastant avec les jeans et baskets), les dieux abordent leur rôle avec un langage vocal plus porté vers un phrasé presque belcantiste. À ce jeu, si Philippe Cantor (Jupiter) et Simon Jaunin (Mercure) sont très convaincants, Marie Lodygensky (Diane) manque quelque peu de couleurs dans la voix. Quant à Bénédicte Tauran (Junon), elle tend souvent à oublier son personnage pour favoriser son chant qui, s’il est correct et d’une grande justesse, manque de charisme et d’expressivité.

Postés sur le côté du plateau, les cinq membres de l’Ensemble Gli Angeli Genève fournissent un accompagnement solide. Relookant certaines mélodies sur l’orgue ou des claviers électroniques, cette note musicale (inhabituelle) sera jugée hérétique par les « baroqueux » purs et durs. Ce serait oublier l’aspect populaire de l’opéra baroque. Ces rythmes rock, jazz et blues reflètent parfaitement l’esprit du divertissement qui ressort des opéra semi-seria de cette époque."

 

 

 

Sally Matthews en Calisto

Véronique Gens

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Cinzia Forte en Calisto

 

 

 

  •    Forum Opéra - 3 juillet 2002 - entretien avec Rosemary Joshua

http://www.forumopera.com/actu/joshua.htm  

 

 

 Claudia Braun

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 La Calisto à La Monnaie

 

 

 

 

 

 

 

 

La Calisto à La Monnaie - Maria Bayo et Marcello Lippi 

"Un livret comme celui de la Calisto permet toutes les audaces de mise en scène - et de "mise en son" : Herbert Wernicke et René Jacobs les ont toutes eues. Le spectacle qu'ils nous ont offert fut irrésistible de vie autant que de recherche musicale. Les deux compères ont su rendre justice à la poésie, l'humour, la truculence et même la paillardise que contient le livret...Jacobs offre un continuo opulent et tonique, constamment inventif, et un ensemble orchestral coloré. Chose étrange, on remarque en revanche l'absence d'un choeur, prévu à l'origine... Comme toujours, Jacobs a emprunté à des contemporains de Cavalli les pièces instrumentales mentionnées dans le livret mais absentes de la partition, deux chaconnes notamment...Le chef a recherché l'efficacité et la pertinence dramatique par une redistribution des tessitures ainsi que par des transpositions multiples qui ont pu surprendre : Linfea est ténor, le Satyre, alto masculin, et surtout Jupiter, tour à tour baryton et... falsettiste. L'effet est en tout cas détonant, et les ébats des uns et des autres plus sulfureux que jamais. Le décor, imposant, est une superbe reproduction du plafond de la "sala del Mappomondo" du Palazzo Farnese à Caprarola (Viterbe), où figurent dieux et allégories des constellations. La truculence, la mobilité et l'entrain endiablé de la direction d'acteurs sont dès lors remarquables dans œt univers aux entrées et aux sorties multiples et inattendues...Christophe Homberger n'est guère à son meilleur vocalement, Graham Pushee (Endimione) est sensible et sonore en Pierrot astronome, Reinaldo Macias (Pane, Natura) peine parfois dans des tessitures de ténors aigus, Simon Keenlyside (Mercurio) fatigue en dépit d'un très beau timbre de baryton et Monica Bacelli (Diana, Destino) engorge sa voix, mais tous s'investissent avec conviction dans leurs rôles, et font preuve d'une grande maîtrise du parlar cantando. Ils rejoignent dès lors au firmament une Junon survoltée et impressionnante même si la voix est petite (Sonia Theodoridou), un Silvano excellent (David Pittsinger), ou surtout la Calisto d'une Maria Bayo rayonnante, fraîche mais très sonore de timbre, et presque débarrassée de sa timidité." (Opéra International - juin 1993)

 

 

 

 

 

 

"La légende de la jeune nymphe devient ici un jeu de l'amour et du hasard, plein d'espièglerie où les aventures de Diane et d'Endymion se superposent à l'intrigue principale dans un chassé-croisé de déguisements...L'ouvrage était présenté dans une édition conforme au manuscrit original, établie par Bruno Moretti, chef principal des Sonatori de la Gioiosa Marca."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Barbara Hendricks (Calisto) et Ugo Trama (Giove)

 

 

 

 

http://www.youtube.com/watch?v=z0XDBp8VBnk

 

Ileana Cotrubas 

 

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