LA DIDONE

 (*)

(*) frontispice de la première édition du livret de « La Didone », datée de 1656, soit postérieure de quinze ans à la première représentation

COMPOSITEUR

Pier Francesco CAVALLI
LIBRETTISTE

Giovanni Francesco Busenello

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
NOMBRE
LANGUE
FICHE DÉTAILLÉE

1987
Nella Anfuso
Audivis
1 (extraits)
italien
1997
1998
Thomas Hengelbrock
D.H.M.
2
italien
2006
2010
Fabio Biondi
Dynamic
2
italien

DVD

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
FICHE DÉTAILLÉE
2006
2007
Fabio Biondi
Dynamic

 

Opera Rappresentata In Musica en un Prologue et trois actes, sur un livret de Gian Francesco Busenello (1598 -1659).

Gian Francesco Busenello

La première représentation eut lieu à Venise, au théâtre Tron di San Cassiano, au cours du carnaval de 1641, le 1er mars.

Le manuscrit, incomplet, est issu d'une collection privée de Marco Contarini, conservée à la Biblioteca Marciana de Venise. Il contient le texte, les parties chantées, la basse, ainsi que quelques ritournelles.

Reprise en 1650 à Florence (?) et à Naples (*), en 1652 à Gênes, en 1655 à Plaisance.

(*) le premier opéra représenté à Naples date de septembre 1650, et portait le titre "Didone ovvero L'incendio di Troia". Le livret est le même que celui utilisé par Cavalli, mais rien ne permet d'assurer que l'opéra soit bien celui de Cavalli, même si cette hypothèse est la plus vraisemblable. L'opéra de style vénitien fut introduit à Naples à l'initiative du vice-roi espagnol, le comte Oñate, qui avait rencontré les Febi Armonici à Rome, alors qu'il était ambassadeur d'Espagne, et les attira à Naples.

 

Le livret est inspiré du Livre IV de l'Énéide, dans la traduction en italien d'Annibal Caro, ainsi que de deux tragédies italiennes du XVIe siècle, les Didone de Giraldi Cinthiuo et de Ludovico Dolce. Il se termine toutefois sur un retournement de situation, le lieto fine du mariage de Didon et de Iarbe.

 

Personnages : Didone (soprano), Enea (ténor), Iarba (alto), Cassandra (soprano), Ecuba (alto), Anna (soprano), Anchise (ténor), Ascanio (soprano), Creusa (soprano), Sicheo (ténor), Pirro (ténor), Corebo (alto), Sinone (basse), Ilioneo (alto), Acate (ténor), deux Messagers (ténor), un Vieux (basse), Giove (basse), Giunone (soprano), Mercurio (alto), Venere (soprano), Amore (soprano), Nettuno (basse), Eolo (ténor), la Fortuna (soprano), les Trois Grâces (soprano), Iride (soprano)

 

Synopsis détaillé

Prologue

La Didone - partition - prologue

La Fortune raconte la chute de Troie, attribuée à une vengeance de Junon offensée par les propos de Pâris.

Acte I

La Didone - partition - acte I

(1) Créuse et Ascagne tentent en vain de dissuader Enée de continuer à combattre pour défendre la ville. (2) Cassandre nargue Pyrrhos qui la menace. Corebo intervient pour la défendre et met Pyrrhos en fuite, mais, lui-même mortellement blessé, expire dans les bras de Cassandre. (3) Celle-ci se lamente. (4) Vénus ordonne à Enée de quitter Troie. (5) Enée décide sa famille - son père Anchise, son épouse Créuse et son fils Ascagne - à obéir aux dieux. Créuse, retournant dans la maison pour emporter quelques bijoux est tuée par des Grecs. (6) Hécube se lamente de la mort de son époux, le roi Priam, et de la chute de Troie.

Cassandre lui reproche de ne pas l'avoir écoutée. Hécube décide de mourir avec elle. (7) Sinon le Grec clame sa satisfaction d'avoir abattu les Troyens. (8) L'Ombre de Créuse dit adieu à Enée, en recommandant de prendre soin de leur fils, à qui est promise la couronne d'Italie. (9) Vénus demande à la Fortune de favoriser le voyage d'Enée vers l'Italie. Fortune promet qu'Enée arrivera rapidement les rivages d'Afrique.

Acte II

La Didone - partition - acte II

(1) Junon se déclare encore assoiffée de vengeance contre les Troyens, et vient demander à Eole de provoquer le naufrage de la flotte d'Enée. Eole accède à ses désirs. (2) Neptune intervient pour calmer la mer. (3) Iarba, roi des Numidiens, se lamente que Didon refuse son amour. (4) Didon lui réaffirme sa fidélité à Sychée, son époux défunt, et le repousse. (5) Didon raconte à sa soeur qu'elle a vu en rêve Carthage en ruine. (6) Vénus, vêtue en nymphe, annonce à Amour l'arrivée proche d'Enée à Carthage, et lui demande de l'aider contre la vengeance de Junon, en provoquant, déguisé en Ascagne, l'amour de Didon pour Enée. (7) Enée voit dans la rapidité de son voyage une main divine. (8) Vénus, déguisée en nymphe, apprend à Enée qu'il est arrivé près de Carthage, dont Didon, belle et veuve, est la reine, puis se fait reconnaître d'Enée. (9) Amour, déguisé en Ascagne, plante sa flèche dans la poitrine de Didon. (10) Enée demande asile à Didon. Didon le lui accorde et Enée l'en remercie. (11) Les trois dames d'honneur de Didon ont remarqué l'attitude de Didon, et se considèrent délivrées du voeu de chasteté. (12) Iarba se considère trahi par Didon, et sombre dans la folie et déchire ses vêtements. (13) Un vieillard est témoin de sa folie et philosophe.

Acte III

La Didone - partition - acte III

(1) Didon se demande ce qui a provoqué son amour pour Enée, et craint les conséquences de son infidélité à son époux défunt. Sa soeur Anna lui conseille de céder à l'amour. (2) Les dames d'honneur de Didon se moquent de Iarba et de sa folie. (3) Scène de chasse. L'orage menace, et les chasseurs voient passer Enée et Didon qui vont s'abriter dans une grotte. (4) Mercure vient rappeler à Enée, de la part de Jupiter, qu'il doit poursuivre sa route vers l'Italie où un trône lui est promis. (5) Enée obéit et ordonne le départ de la flotte troyenne pendant le sommeil de Didon. (6) Didon se réveille, lui reproche sa lâcheté, mais le supplie de rester. Enée lui explique qu'il obéit à regret à Jupiter . Didon laisse éclater sa colère, renvoie Enée et s'évanouit. (7) L'Ombre de Sychée vient faire des reproches à Didon. Didon s'éveille de son évanouissement et s'enfuit. (8) Les trois dames d'honneur annoncent le départ d'Enée et se lamentent sur l'inconstance masculine. (9) Mercure sort Iarba de sa folie, et lui annonce que Didon lui est promise. Iarba exulte. (10) Didon exhale ses remords et décide de se tuer. (*)

 

(*) livret Deutsche Harmonia Mundi - Le lieto fine - le mariage de Didon et Iarbe - n'a pas été conservé dans la version retenue par Thomas Hengelbrock pour son enregistrement.

Par ailleurs, le livret original prévoyait un Ballet des Maures Africains à la fin de l'acte II.

 

http://livretsbaroques.fr/Cavalli/Didone_1641.htm (en français)

http://www.librettidopera.it/didone/didone.html (en italien)

  http://spfm.unipv.it/girardi/Didone_v3.pdf (livret et exemples musicaux - en italien)

 

"Composé en 1641, La Didone est un opéra (actuellement conservé à la Biblioteca Marciana de Venise) de la première période. C’est la troisième oeuvre du compositeur après Le nozze di Teti e di Peleo (1639), et Gli amori d’Apollo e di Dafne (1640) déjà construit sur un texte de Busenello. L’influence de Monteverdi est décelable dans l’écriture et l’esthétique. Le chant est traité comme réceptacle de la théâtralité. La voix se définit comme enivrement : le pouvoir de la langue, de la rhétorique, de cette voix ‘neuve’ du début de XVIIe siècle se découvre. Avec les cantar parsaggiato, cantar sodo, cantar d’affetto ; les contrastes de dynamiques, de couleurs, de vibrato envahissent l’organe vocal. La déclamation, l’oratio est le medium des affects : le théâtre des voix devient physiognomonique et donne lieu à une imagerie verbale. La musique, pour se donner une figure, un lieu (au sens topique), puise à même l’énergie de la langue. Si dans la polyphonie le mot est cassé, ici c’est la voix glorieuse qui se torsade, se travesti, qui frémit comme un voile. En effet, véritable ekphrasis musicale, elle ‘colle’ au verbe. Les idôles-mots et idôles-images composent une extraordinaire flambée sauvage et sophistiquée où nature et raffinement jouent dans une métamorphose omniprésente : entre texte poétique (inscription littéraire), discours musical (image rhétorique) et texture de la voix (masque mouvant). Car il faut souligner la valeur du librettiste, le grand Busenello, poète occupant une place importante dans le tradition mariniste qui déploie l’esprit conceptiste. Il écrira l’année suivant cette Didone, l’Incoronazione di Poppea pour Monteverdi. Il n’est pas anodin que le créateur du scénario des passions soit un héritier de Paolo Sarpi et surtout de Cremonini, véritable maître de tous les libertins sceptiques européens dans un centre emblématique pour nombre de sciences : Padoue. Cremonini (Ferrare 1550-Padoue 1631) est surtout connu pour avoir fondé l’Académie des Recovrati, transmis Aristote, Galenus et surtout Pietro Pomponazzi source du scepticisme moderne. " (ConcertoNet)

 

 Représentations :

 

 

"Des applaudissements à jet continu saluant toute une équipe en fin de spectacle. La production de La Didone par Les Arts Florissants a magnifiquement ouvert la saison du théâtre de Caen, dimanche. Avant Purcell, Francesco Cavalli (1602-1676), qui a eu pour maître Monteverdi, s'est saisi de cet épisode mythologique de l'après chute de Troie, où s'entremêlent les interventions des divinités. Pas simple, même quand on est un demi-dieu !

D'un décor de désolation, enveloppé d'un bleu horizon _ bouché en la circonstance _, on passe à la lumière des rivages de Lybie. Enée, guerrier défait et veuf, s'est soumis à l'exil. Il débarque à Carthage. Ça n'est pas tout à fait la route de l'Hespérie (Italie), où il doit fonder la nouvelle Troie. De surcroît, se noue une idylle avec Didon, la reine de Carthage en deuil de Sichée. Généralement, Énée étant rappelé à son devoir, ça se termine mal pour la souveraine. Mais là, le librettiste, Giovanni Francesco Busenello, lui évite d'être la Didon de la farce. Il la jette dans les bras de Larbas, son soupirant de toujours. On doute que ça dure...

Toute la palette dramatique et tragi-comique se trouve réunie dans cet opéra conduit par une écriture d'une grande force poétique, dans laquelle se love la musique. L'oeuvre repose sur les chanteurs, tous remarquables, bénéficiant de l'accompagnement haute qualité de William Christie au clavecin et des musiciens des Arts Flo. Anna Bonitatibus et Kresimir Spicer (photo) justifient leur place de tête de distribution. Mais c'est sur un même plan d'égalité qu'il faut apprécier le jeu et les voix des autres interprètes. Clément Hervieu-Leger, le metteur en scène, voulait insuffler un esprit de troupe de théâtre. Il a parfaitement réussi."

"Plateau vocal de rêve, donc, pour une intrigue qui se termine mieux que chez Purcell (ici, Didon épouse Iarbas), avec une Reine de Carthage solidement incarnée par la vibrante et très présente Anna Bonitatibus, un Enée héroïque dans la voix de poigne de Kresimir Spicer. Xavier Sabata, alias Iarbas, au contre-ténor richement timbré, Claire Debono, adamantine et limpide dans le rôle de Vénus… Mais le coup de cœur allait sans conteste au jeune ténor Mathias Vidal, excellent acteur, charmeur, théâtralisant sa diction, rayonnant avec humour.

Signée par Clément Hervieu-Léger de la Comédie-Française, la mise en scène reposait sur une magnifique direction d’acteur, pleine de regards et de gestes qui “humanisaient” un livret où les rapports entre les personnages sont assez factices (succession de grands monologues à valeur de dialogues).

Dans la fosse, les musiciens soutenaient le chant sans faille, menés par un William Christie toujours aussi inventif au clavecin, mais qui gagnerait peut-être, au moins dans ce répertoire-là, à desserrer un brin sa rigueur au profit d’une plus grande fantaisie…"

"Dans Troie en ruines, Enée, brillamment interprété par le ténor croate Kresimir Spicer, pleure sa femme Créüse (Tehila Nini Goldstein), qui vient de périr. Pour représenter Troie, un rempart monumental et sa porte, barrée par des poutres pour empêcher l'ennemi de pénétrer. Sur le rempart, Vénus (Claire Debono), la mère d'Enée, le protège afin qu'il accomplisse son destin et parte vers l'Italie pour fonder Rome, comme dans l'Enéide de Virgile.

Après d'épouvantables tempêtes, Enée aborde à Carthage où la reine Didon dédaigne l'amour du roi Iarba (Xavier Sabata). Enée et Didon, interprétée avec un talent sans faille par la mezzo-soprano italienne Anna Bonitatibus, s'éprennent l'un de l'autre grâce à un stratagème d'Amour (Terry Wey), au service de Vénus.

Cette oeuvre riche où s'entrelacent tragique et comique sur un livret de Busenello vif, poétique, aux accents modernes, est chantée en italien surtitré par une équipe artistique d'une grande cohérence, où chacun a le physique de l'emploi.

Mêlant son jeu à celui des chanteurs, l'orchestre des Arts Florissants déploie sa palette toute en nuance et finesse. "Aucun des artistes n'avait jamais chanté cette oeuvre", assure à l'AFP Clément Hervieu-Léger, pensionnaire de la Comédie-Française qui réalise avec "La Didone" sa première mise en scène à l'opéra. "Les chanteurs sont arrivés complètement vierges aux répétitions" pour s'approprier leur rôle, ajoute-t-il.

"Ce sont les tout débuts de l'opéra", précise le metteur en scène. "La frontière entre le théâtre et la musique est extrêmement ténue. Il est impossible de détricoter l'un de l'autre".

Ainsi, William Christie a cherché "à donner à entendre les états d'âme, les couleurs des personnages mais d'une manière théâtrale", selon Clément Hervieu Léger. Pour lui, "l'important était de raconter une histoire". "Le parcours de Didon est émotionnellement extraordinaire. C'est un vrai parcours d'actrice et la force du théâtre est renforcée par la puissance et la magie de la musique", relève-t-il. Pour lui, "l'impression de voyage est surtout dans les départs et les arrivées". "On est dans une thématique des adieux renouvelés continuellement par Enée qui laisse derrière lui Créüse à Troie et Didon, comme morte, à Carthage".

Alors que les mortels sont vêtus de robes intemporelles, les dieux sont habillées de tenues contemporaines, Vénus toujours une valise de cuir à la main. "C'est qu'ils descendent dans ce terrain de jeu formidable qu'est le monde des hommes", assure le metteur en scène. Dans des harmonies de couleur grenat, ocre, vert, et dans des clairs-obscurs, les chanteurs prennent aux moments les plus intenses des postures identiques à celles des peintures italiennes et religieuses du XVIIe siècle. Créüse dans les bras d'Enée rappelle ainsi une Pietà."

"Récit de voyage et d'amours contrariées, "La Didone" de Cavalli, aux prémices de l'opéra baroque, déroule ses lamentations sous la baguette du pionnier de cet art William Christie, dans une distribution d'une rare perfection au Théâtre de Caen. Dans Troie en ruines, Enée, brillamment interprété par le ténor croate Kresimir Spicer, pleure sa femme Créüse (Tehila Nini Goldstein), qui vient de périr.

Pour représenter Troie, un rempart monumental et sa porte, barrée par des poutres pour empêcher l'ennemi de pénétrer. Sur le rempart, Vénus (Claire Debono), la mère d'Enée, le protège afin qu'il accomplisse son destin et parte vers l'Italie pour fonder Rome, comme dans l'Enéide de Virgile. Après d'épouvantables tempêtes, Enée aborde à Carthage où la reine Didon dédaigne l'amour du roi Iarba (Xavier Sabata). Enée et Didon, interprétée avec un talent sans faille par la mezzo-soprano italienne Anna Bonitatibus, s'éprennent l'un de l'autre grâce à un stratagème d'Amour (Terry Wey), au service de Vénus.

Cette oeuvre riche où s'entrelacent tragique et comique sur un livret de Busenello vif, poétique, aux accents modernes, est chantée en italien surtitré par une équipe artistique d'une grande cohérence, où chacun a le physique de l'emploi. Mêlant son jeu à celui des chanteurs, l'orchestre des Arts Florissants déploie sa palette toute en nuance et finesse.

"Aucun des artistes n'avait jamais chanté cette oeuvre", assure à l'AFP Clément Hervieu-Léger, pensionnaire de la Comédie-Française qui réalise avec "La Didone" sa première mise en scène à l'opéra. "Les chanteurs sont arrivés complètement vierges aux répétitions" pour s'approprier leur rôle, ajoute-t-il. "Ce sont les tout débuts de l'opéra", précise le metteur en scène. "La frontière entre le théâtre et la musique est extrêmement ténue. Il est impossible de détricoter l'un de l'autre".

Ainsi, William Christie a cherché "à donner à entendre les états d'âme, les couleurs des personnages mais d'une manière théâtrale", selon Clément Hervieu Léger. Pour lui, "l'important était de raconter une histoire". "Le parcours de Didon est émotionnellement extraordinaire. C'est un vrai parcours d'actrice et la force du théâtre est renforcée par la puissance et la magie de la musique", relève-t-il. Pour lui, "l'impression de voyage est surtout dans les départs et les arrivées". "On est dans une thématique des adieux renouvelés continuellement par Enée qui laisse derrière lui Créüse à Troie et Didon, comme morte, à Carthage". Alors que les mortels sont vêtus de robes intemporelles, les dieux sont habillées de tenues contemporaines, Vénus toujours une valise de cuir à la main. "C'est qu'ils descendent dans ce terrain de jeu formidable qu'est le monde des hommes", assure le metteur en scène.

Dans des harmonies de couleur grenat, ocre, vert, et dans des clairs-obscurs, les chanteurs prennent aux moments les plus intenses des postures identiques à celles des peintures italiennes et religieuses du XVIIe siècle. Créüse dans les bras d'Enée rappelle ainsi une Pietà."

"Rares sont les opéras vénitiens dont la tonalité est aussi sombre que celle de La Didone de Cavalli. La langue de Busenello, auteur du livret du Couronnement de Poppée de Monteverdi, n'en est pas moins variée, à l'instar de la musique de Cavalli qui en épouse les moindres images. L'opposition entre la nuit de Troie et le soleil de Carthage qu'y décèle Clément Hervieu-Léger, ancien assistant de Patrice Chéreau, en reste cependant au stade des intentions dramaturgiques, au mieux scénographiques. Sur Ilion dévastée, brumeuse citation d'une façade en ruines, planent les ombres de Chéreau et de Richard Peduzzi, son fidèle décorateur. Mais le palais de Didon, barré par un échafaudage où s'ébrouent des dieux en costumes contemporains, n'en est que le piètre revers. Les ombres, hélas, sont fugitives. Et si les corps en portent l'empreinte, ils ne brûlent pas d'un feu sacré, tragique, dans les décombres du premier acte. A peine si les rives africaines s'animent, d'une légèreté terne ou forcée.

Dès lors, la fosse contredit absolument la scène. Pour leur premier Cavalli, Les Arts Florissants, aux sonorités parfois trop uniment hédonistes, retrouvent sous la conduite de William Christie des contrastes, des impulsions, sans sacrifier les galbes d'un continuo savamment dosé, entre profusion et rareté des timbres.

Le plateau vocal s'y reflète, où l'expression et le sens priment sur le beau son. Katherine Watson (Cassandra) et Valerio Contaldo (Corebo) bouleversent, jusque dans la résignation de l'au-delà. Car aucun ne survivra au massacre des Troyens. Vénus idéale d'ammbivalence de Claire Debono, larbas tragi-comique, profondément humain de Xavier Sabata. Et dans le rôle-titre, Anna Bonitatibus incarne sa douleur jusqu'à tarir une étoffe fuligineuse, un vibrato haletant. L'Enea de Kresimir Spicer domine tout, par l'évidence dynamique d'un matériau brut, cuirassé, qui porte dans ses ruptures la blesssure virile des adieux répétés, des terres, des femmes abandonnées."

"Combien de larmes la reine de Carthage a-t-elle fait couler? Purcell, Berlioz, entre autres, ont été les hérauts de son funeste destin. Francesco Busenello, librettiste de cette Didone mise en musique par Francesco Cavalli , imagine pour son héroïne un sort peu enviable : loin de rendre l'âme, elle épouse le roi Iarba, des épousailles qui ne sont rien d'autre qu'une mort lente consentie, un suicide à petit feu dont personne n'est dupe. L'écrivain est adroit, pour ne pas dire génial - on lui doit le poème de L'incoronazione di Poppea, chef-d'œuvre absolu : il construit une intrigue qui met à profit contrastes et mélange des genres.

Jeune pensionnaire de la Comédie-Française, Clément Hervieu-Léger signe, awc cette nouvelle production créée au Théâtre de Caen, son premier spectacle lyrique. Collaborateur de Patrice Chéreau pour Cosi fan tutte et Tristan und Isolde, il avoue ayoir beaucoup appris de son maître, dont il a bien retenu la leçon. Sa direction d'acteurs, proche de la stylisation, est précise, fine, intelligente ; aucun geste, aucun mouvement n'est inutile, chaque frémissement des corps est d'une rare éloquence et, sous nos yeux, les personnages vivent et souffrent. Cette épure a son revers : on aimerait des ruptures de ton plus affirmées, et surtout une distinction plus nette des dieux et des hommes, pour éviter toute confusion.

La tragédie inspire Hervieu-Léger ; le comique semble encore l'intimider. Mais une chose est sûre : son travail est à suivre. La scénographie d'Éric Ruf évoque, au premier acte, la chute de Troie ; le palais de la reine de Carthage, où se déroulent les deux actes suivants, est moins réussi, l'échafaudage et ses bâches en plastique qui en recouvrent une partie ayant un fâcheux air de déja-vu. Le meneur en scène faisait penser à Chéreau, le décorateur a d'évidentes affinités avec l'univers de Richard Peduzzi.

Musicalement, le bilan est positif : Les Arts Florissants - à peine une quinzaine d'instrumentistes - sont en grande forme et sonnent glorieusement, leur résidence à Caen leur porte bonheur. William Christie dirige et touche le clavecin ; son discours est varié, émouvant, raffiné, on sent son amour profond pour cette musique et il retrouve là les sommets atteints avec ses Monteverdi, son Ritorno d'Ulisse aixois en particulier. D'une équipe de chanteurs solide et stylée, on retiendra le Sinone de Francisco Javier Borda, fort tempérament, la Venere au timbre charnu de Claire Debono, le Iarba halluciné de Xavier Sabata, et surtout le Mercurio épatant et vire-voltant de Mathias Vidal, dont l'impact vocal n'a d'égal que l'impétuosité théâtrale. Tous doivent toutefois s'incliner devant le couple que forment Didone et Enea. La stature de Kresimir Spicer (on se rappelle son bouillant Ulisse), son chant souple et musclé, capable des nuances les plus affectueuses, sont ceux d'un conquérant prêt à s'abandonner à l'amour. On le comprend : Anna Bonitatibus illumine chaque note de sa tendresse et transfigure les mots. Douloureux, poignant. leur duo du troisième acte ne laisse aucun auditeur indemne. Souhaitons qu'en avril prochain, les habitués du Théâtre des Champs-Élysées, coproducteur avec le Grand Théâtre de Luxembourg, soient conquis."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Didone à Montpellier

 

  • Altamusica - La Didone en habit de rhinocéros

"La nouvelle production de la scène romande révèle un spectacle déroutant, attachant et d’une grande sensibilité. Le cheval de Troie s’africanise pour se transformer en rhinocéros alors que dieux et humains se livrent un combat d’une grande douceur.

On attendait le metteur en scène de théâtre Eric Vigner dans sa première intervention à l’opéra. Les débuts lyriques du Français se révèlent prometteurs. La " Didone " de Francesco Cavalli qu’il vient de proposer à Lausanne est à décrypter comme un palimpseste: les différentes couches de lectures dégagées au fil de l’œuvre finissent par former un tableau d’une étrange et séduisante décomposition. L’oeuvre s’efface en effet au fur et à mesure qu’elle se construit, à travers des images qui s’impriment pourtant dans la mémoire de façon indéfectible. A priori, rien n’invite le spectateur à reconnaître visuellement ce que le livret (les très beaux textes de Busenello) et l’histoire tirée de l’Enéide de Virgile racontent. Complètement sortie de son contexte historique ou mythique, cette Didone navigue en terres d’onirisme. Un gigantesque rhinocéros couché de dos dans une excavation demeure le seul lien qui tient les éléments entre eux, sorte de vestige animal remontant du passé et représentation de l’anéantissement d’une vie originelle retournant à la terre. Point de cheval de Troie donc, ni de baroqueries d’époque, mais le souci constant de traverser les continents et les époques en restant accroché à l’humanité seule. Entre une Venise symbolisée par les musiciens et chanteurs masqués, une Afrique et une Asie dont les costumes dépareillés suggèrent les décadences et un temps qui plane entre ses trois états, Eric Vigner joue avec les références comme avec des pinceaux. Par touches délicates. Remarquable travail de mise en perspective, cette lecture souligne l’errance (des départs, des arrivées, toujours lents, en silence), la douleur (les mises au tombeau et toilettes des morts du début sont d’une terrible beauté) et le renouveau (couleurs vives, jeux amoureux d’une grande sensualité). On reste sans cesse dans un rapport étroit entre transparence et opacité grâce à des rideaux de plastique transparent qui coulissent sur l’action pour la révéler et la dissimuler tout à la fois. Subtil et hypersensible, le procédé finit par dégager un charme que l’originalité parfois abrupte ne détruit pas. C’est que la musique est toujours respectée, les chanteurs n’étant jamais poussés à utiliser leur corps contre leur voix.

Dans la fosse, Christophe Rousset et ses Talens lyriques compensent la déstabilisation scénique par une interprétation toute en délicatesse qui sait conserver l’équilibre entre ton de danse et lamentations poignantes. Sonorités fruitées, articulation fine, énergie idéalement dosée : la musique est limpide et coule comme une source. Quant à la distribution, elle est un délice: la Colombienne Juanita Lascarro (Didone, Creusa) se révèle aussi belle actrice que bonne musicienne, le Finlandais Topi Lehtipuu, un Enée touchant, le britannique Ivan Ludlow un formidable Iarba et tout leur cortège de dieux et déesses d’une santé vocale à toute épreuve. Bénis du ciel." (15 janvier 2001) 

  • L'avis de Bernard Schreuders, chroniqueur musical

  "Le théâtre musical de Cavalli - Affublés de loups et de chapeaux, les musiciens s'installent dans la fosse, mais le silence se prolonge…lorsque surgissent des quatre coins de la scène, où trône une sombre carcasse de rhinocéros, des silhouettes accablées et chancelantes. Les première notes de l'ouverture s'élèvent sur cette Troie ravagée et glacée, sous des néons blafards. Et l'évidence s'impose : nous sommes au théâtre, la déclamation fiévreuse, mais sans fioriture, de Creuse (Juanita Lascarro) nous prend, nous captive et ne nous lâchera plus. Christophe Rousset et son complice Éric Vigner ont recentré l'intrigue foisonnante de Busenello sur la trajectoire d'Enée, le drame gagne en densité et en cohérence, mais l'esprit baroque de l'opéra vénitien est préservé, grâce à quelques tableaux hauts en couleurs, notamment celui où Iarba, éconduit par Didon, perd la tête et provoque les suivantes de la Reine, émoustillées comme les nonnes de Boccace devant les appâts d'un faux muet, mais vrai jardinier.

Au-delà de ses qualités picturales - variété des éclairages, tons lumineux et acides qui rappellent Poussin (le corps étendu d'Enée évoquant, lui, La mort d'Orphée) - la mise en scène sert admirablement le texte, souverain. Plutôt que parler d'habillage musical, il faudrait inventer un mot qui traduise cette fusion miraculeuse de la poésie et de la musique, sœurs et non rivales. Cavalli signe des lamenti sublimes, un duo plus lascif que ceux du Couronnement de Poppée, mais le fluide vital qui irrigue ce corps magnifique, c'est le recitar cantando. Cette déclamation musicale exige des artistes le don le plus rare : la vérité. Chaque mot doit être vécu, senti, pour que la phrase libère son pouvoir envoûtant et cathartique.

Terriblement exposés, les chanteurs portent littéralement le spectacle. Autour de la Didon brûlante et racée de Juanita Lascarro, de blonds et robustes jumeaux incarnent ses amants vulnérables : Ivan Ludlow (Iarba) et Topi Lehtipuu (Énée). Retenez ce nom ! Un timbre clair et chaud de ténor, tendre et mâle, la grâce de Keenlyside, le magnétisme de Rolfe-Johnson et, déjà, un Évangéliste de premier ordre (Saint Matthieu à Genève). Parmi un plateau exemplaire, il faut épingler le nom de Christopher Gillett, ténor à l'émission fragile et singulière, tour à tour écorché (Hécube pleurant la mort de Priam) ou incisif (Mercure, " divin scalpel qui enfonce mes fautes ", celles d'Énée) : un choix audacieux et un coup de génie. A l'image de cette Didone.

  • Opéra International - février 2001

"Cette production, à tous points de vue, permet la découverte d'une merveille. Grâces en soient d'abord rendues à Christophe Rousset, auteur d'une réalisation scrupuleuse, mais réduite à des dimensions supportables (deux heures trente au lieu des quatre heures d'origine). Sa direction est admirable de vie. Quand bien même l'essentiel de l'ouvrage repose sur le recitar cantando, souvent susceptible d'engendrer la monotonie, l'ensemble des Talens lyriques déploie une sensualité, une générosité, un naturel qui ne laissent jamais l'ennui s'installer, et qui rendent la partition plus séductrice encore que celles de Monteverdi, dont Cavalli fut le disciple.

La Didone, c'est aussi le fabuleux livret de Francesco Busenello, avec sa verve poétique, son humour qui vient transpercer la tragédie, son sarcasme éminemment moderne, son pessimisme mâtiné de tendresse. "Mille et mille vies seraient un petit prix pour acheter une heure à t'admirer", chante Enée, parvenu à Carthage, devant Didon pour qui son coeur chavire. Comme le veut Virgile, le fier héros troyen repartira à la nuit, abandonnant la reine africaine à son désespoir. Mais, contrairement à la légende et à l'histoire, Busenello décide de sauver la souveraine qui, par un retournement de sort sidérant, épousera son prétendant Iarbas, scellant un lieto fine plein de malice. Chef-d'oeuvre, oui, où les lamenti sont à se damner, et que Christophe Rousset conduit sans pathos, mais encore faut-il un spectacle qui en traverse les difficultés. Or, pour sa première mise en scène lyrique, Eric Vigner tape dans le mille. On craint le maniérisme en découvrant la scène remplie de guerriers troyens massés, à demi nus, sur les sols de marbre d'un palais vénitien, mais ces afféteries disparaissent rapidement au profit d'un spectacle très charpenté, qui montre à la fois la Grèce de la tragédie, la Venise de Cavalli et notre époque moderne, en un bal chatoyant de costumes, de masques, de tête-à-queue visuels toujours porteurs de fantaisie poétique et de sens symbolique.

La première partie, à Troie, se déroule ainsi sous les lumières blafardes de néons qui disent la guerre et la mort, alors que des rideaux de plexi développent d'inquiétants labyrinthes, où les hommes comme les dieux semblent se perdre. Carthage apparaît ensuite dans la simplicité ocre d'une divinité totémique, énorme rhinocéros à moitié enterré. C'est l'heure de l'amour, de la renaissance, et pour accuser les liens entre les deux univers, le spectacle joue les ambiguïtés : la même Juanita Lascarro chante Créùse, la femme d'Enée, et Didon, la reine convoitée, et avec quelle autorité, quel fruité vocal, quelle variété dans la diction ! Quant à Enée (le ténor finlandais Topi Lehtipuu, au très joli timbre, vigoureux et juvénile) et à Iarbas (le baryton Ivan Ludlow, extraverti, solaire), ils paraissent comme jumeaux, également beaux, également blonds. L'ensemble de la distribution est à l'avenant, avec deux mentions pour la mezzo Katalyn Varkonyi, au grain particulier et très attachant, et à la soprano Hélène Le Corre, impeccable dans le double emploi d'Ascagne et d'Amour. La fantaisie, la discipline, une passion perceptible à défendre un choix courageux, et des chanteurs que le théâtre n'abandonne jamais à eux-mêmes, mais qu'il guide et qu'il porte cette Didone est une magnifique réussite, qui mériterait de voyager".

 

"...La grande unité stylistique était soulignée par la mise en scène éclairée de Pascal Paul-Harang qui prend le parti de rester fidèle à l’exigence de compréhension, même si le déroulement narratif est discontinu. Les quatre familles en présence sont par exemple bien distinguées parmi les trois moments que constituent l’acte I (plusieurs chemins narratifs liés à Mars - prise de Troie), l’acte II (amour et voyage, arrivée à Carthage) et l’acte III (Enée appelé par son destin, départ de Carthage) : Grecs, Troyens, Carthaginois, les Dieux.

Cette cohérence est soutenue par l’engagement de jeunes musiciens fédérés avec talent par Christophe Rousset. Car il s’agit d’étudiants de haut niveau spécifiquement recrutés (par le Festival d’Ambronay) pour cet opéra. Les musiciens faisaient montre d’une belle couleur d’ensemble. Le continuo était attentif, virtuose et inventif -Christophe Rousset participe des claviers au bouillonnement des cordes pincées. Une véritable implication dramatique se dégageait - parfaite Claire Brua en Didon - même si l’orchestre ne développe pas assez un ‘flux’ narratif : les enchaînements tardent parfois, dans un opéra qui n’est pas composé par numéros. Tous les mouvements lents et les lamentos en particulier sont rendus avec une rare intensité. Le timbre de Stuart Petterson peut manquer de charme, toutefois, du côté des voix féminines, la texture vocale était agréable, variée, et correspondait bien à une salle à la mesure de l’ouvrage présenté.

Avec ses nombreuses qualités, cette Didone est un stade correspondant à une recherche qui est loin d’être terminée, comme veulent le faire croire certains ensembles ‘baroques’ institutionnalisés, où l’approche qui prime est singulièrement identique à l’esprit ‘académique’ des orchestres symphoniques. Ici, c’est bien dans un mouvement de nouveauté que l’on est conduit : les musiques médiévales et renaissantes ne sont pas les seules à poser des difficultés. Si l’on se souvient des premiers disques Rameau d’Harnoncourt, l’ " esprit " de la langue musicale faisait cruellement défaut. Depuis, une interprétation est parvenue à une maîtrise satisfaisante. Un travail similaire a été engagé par René Jacobs pour l’opéra italien du début du XVIIe siècle. Ce même chef, aidé par ses qualités diverses de chanteur, continuiste et chef, a apporté de nombreuses réponses convaincantes par ses réussites indéniables. La loi de la diversité étant primordiale, c’est avec un grand plaisir que l’on peut écouter d’autres musiciens s’aventurer dans ces chemins. En effet, le problème est bien de retrouver l’énergie propre à cette musique qui se modèle sur le langage (la musique se fait parole). A partir de deux simples parties musicales notées, se déploient tout un monde avec ses règles propres de perceptions (microcosme de la rhétorique). C’est donc véritablement une langue qu’il faut retrouver, avec sa grammaire, ses inflexions, son rythme, son élocution, son évidence. Autant d’interlocuteurs, autant de réponses, autant d’inventions possibles et indispensables." (ConcertoNet - 13 décembre 1997)

 

La Didone - Ambronay

"Claire Brua, Didon pudique et intense"..."Le ténor Stuart Petterson campe un Enée solide, scéniquement crédible. Acteur un peu plus timide, Evgueniy Alexiev prête à Iarba son beau timbre de baryton, son chant sain et émouvant très prometteur. Les seconds rôles féminins se montrent décevants"..."Bravo au travail en commun qui a été mené au niveau de la diction, du rendu du texte, de l'expression poétique, sous la houlette de la conseillère linguistique, Rita de Letteriis"..."La mise en scène assez indigente de Pascal Paul-Harang, se situant à mi-chemin de Mad Max et de Bob Wilson, n'aide guère de jeunes artistes timides à habiter cette pièce polychrome, les livrant à eux-mêmes dans les moments pathétiques." (Opéra International)

  

Yvonne Kenny en Didone

"Par sa date et son lieu de création (Venise, 1641), par ses au-teurs aussi (Cavalli, élève et collaborateur privilégié de Monteverdi, et le librettiste Francesco Busenello), cette Didon doit être naturellement rapprochée du Couronnement de Poppée, dont la version vénitienne fut créée à l'initiative de Cavalli, un ou deux ans plus tard. Et il est vrai que l'exceptionnel travail de reconstitution musicale effectué par Thomas Hengelbrock, aura réussi à nous convaincre qu'il s'agit là de deux réussites d'une importance comparable. Ramenée à deux heures quarante de durée au prix de coupures sans doute nécessaires, très délicatement orchestrée pour un petit ensemble riche en couleurs, où les cordes pincées jouent un rôle important, subtilement enrichie par une ornementation qui s'intègre aux lignes vocales sans jamais paraître stéréotypée ou artificiellement plaquée sur le discours chanté, cette Didon ainsi rafraîchie affiche une constante richesse d'inspiration.

Dirigeant depuis son pupitre de premier violon, Hengelbrock devient l'âme même du spectacle, suscitant de tous les protagonistes un exceptionnel engagement dans une action musicale qui semble naître naturellement, presque comme une improvisation collective. Il est vrai aussi que l'excellent livret de Busenello, très flexible, qui fait s'entrecroiser, sans aucun formalisme, le drame historique humain et les interventions des dieux, constitue un support dramatique idéal, que la scénographie exploite judicieusement : un décor très simple, à deux niveaux, l'un fixe pour les hommes, l'autre mobile pour les dieux, des costumes de prime abord déconcertants mais en définitive homogènes, et parfois fort beaux, des éclairages initialement jaunâtres et cuivrés (à Troie), qui s'égaient ensuite progressivement pour les scènes de Carthage... l'ensemble apparaît d'une cohérence exceptionnelle. Quelques défaillances vocales ne parviennent pas à minimiser l'intérêt de la soirée : l'Enée de Laurence Dale n'est pas au sommet de sa forme, et certains seconds rôles sont franchement calamiteux. En revanche, Yvonne Kenny réussit un remarquable doublé dans les deux rôles de Cassandre et Didon, et on n'oubliera pas de sitôt l'Hécube bouleversante de Hillary Summers."

 

 

 

 

 

 

 

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