Tragédie en musique en cinq actes et un prologue
(Les Titans & la Félicité), sur un livret de
Bernard le Bouvier de Fontenelle, homme de lettres, philosophe et
dramaturge (1657-1757)
Création à l'Académie royale de
musique le 7 novembre 1690, avec une distribution réunissant :
Mlle Moreau (Vénus), Dun (Latinus), Marthe Le Rochois
(Lavinie, fille de Latinus), Mlle Desmatins (Junon), Du
Mesny (Enée), Moreau (Turnus).
Monsieur, frère du roi, et Madame
assistèrent à la première représentation,
le 7 novembre 1690, comme le nota Dangeau dans son Journal
:
Mardi 7, à Versailles. — Le roi dîna
à son petit couvert et alla à la chasse. Monseigneur a
donné à dîner chez lui à madame la
princesse de Conty; il y avoit de dames mademoiselle de Lislebonne,
madame de Dangeau et mademoiselle d'Uzès. Monsieur et Madame
sont allés à Paris voir l'opéra de Lavinie,
qu'on joue pour la première fois.
Le Mercure galant de novembre 1690 commenta
ainsi le nouvel opéra :
Toute l'Europe liguée contre le Roy depuis
deux années, n'empêche point que tout ne marche en
France d'un pas égal. Les seuls Etats de nos Ennemis se
ressentent de la guerre , & la magnificence qui est ordinaire aux
Opera, semble avoir augmenté cette année, dans celuy
d'Enée & de Lavinie, qui vient de paroistre. En effet on
ne peut rien voir de plus somptueux que les habits & les
decorations , le tout du dessein de Mr Berrin. La Musique est de Mr
Colasse dont je vous ay parlé plusieurs fois. Il a
déjà fait trois Opera depuis la mort de Mr de Lully
& la beauté de la Musique de ce dernier se fait tellement
sentir, que l'on se récrie à haute voix dès le
Prologue, ce qui n'arrive ordinairement qu'aux endroits de passion
qui entrainent l'Auditeur. Les paroles sont de Mr de Fontenelle,
& le titre de cet Opera vous fait connoistre qu'il a tiré
son sujet de ce que Virgile rapporte du differend d'Enée &
de Turnus, qui aspiroient l'un & l'autre à épouser
Lavinie. On ne peut douter qu'un Ouvrage de sa façon ne soit
plein d'esprit, après l'applaudissement general qu'ont receu
tous les Livres qu'il a donnez au Public. Il est cependant bien
malaisé de contenter tous les gousts dans les choses de cette
nature, qui estant composées de differentes parties, ne
plaifent qu'autant que chaque goust particulier est
satisfait.
La partition fut reprise par Antoine Dauvergne,
à l'initiative du comte d'Argenson, et, après une
répétition privée chez le fermier
général D'Oignies, fut donnéele 14
février 1758, au Palais Royal, avec une distribution
réunissant : Mlle Chefdeville (Junon), Mlle Lemière
(Vénus, Iris), Larrivée (Le Roi), Mlle Davaux (La
Reine), Mlle Fel (Lavinie), Gélin (Turnus), Person
(Ilionée), Mlle Rivier (Camille), Mlle Sixce (L'Ombre de
Didon), Poirier (Énée), Pillot (Le Grand-Prêtre
de Janus, Premier Faune), Albert (Second Faune), Desbelles (L'Oracle
de faunus), Mlle Arnould (Une Troyenne).
Grimm raconte que lorsque Dauvergne alla faire part de
son projet de faire une nouvelle musique pour Énée et
Lavinie, Fontenelle tenta de l'en dissuader, lui disant, avec
franchise : Cet opéra n'eut aucun succès dans sa
nouveauté, et je n'ai pas ouï dire que ç'avait
été la faute du musicien.
Dans le Journal historique, Charles Collé
commente :
Le mardi 14 février, l'Académie royale
de musique donna la première représentation
d'Enée et Lavinie, ancien opéra oublié, dont la
musique est de Colasse , et les paroles de M. de Fontenelle.
Je dis ancien opéra, quant aux paroles, qui
ont été seulement changées, mais sur-tout
abrégées par M. de Montcrif ; car, quant à la
musique, le sieur d'Auvergne en avoit fait une toute nouvelle. Et
voilà la première fois que cette méthode, fort
usitée en Italie, s'est pratiquée. J'ajouterai qu'il
est malheureux que dans cet essai, très-raisonnable en
lui-même, le musicién ait eu assez peu de discernement
pour faire choix d'un poème aussi froid, aussi mal
versifié et aussi peu lyrique que celui-ci ; ou plutôt,
il faut s'en prendre aux gens de lettres, qui ont donné
à d*Auvergne un aussi mauvais conseil, attendu qu'un musicien
n'est pas obligé d'avoir le sens commun. Si la mode
s'introduisoit de faire plusieurs fois la musique du même
opéra , il faudroit commencer par les meilleurs poèmes
de Quinault, dont on conserveroit le récitatif qui ne peut pas
être mieux qu'il est ; ensuite, il faudroit prendre ceux dont
les paroles sont excellentes, et la musique foible ou mauvaise; tels
que Callirhoé, Philomèle, etc. Nous conserverions par
ce moyen, des trésors qui passeroient à la
postérité , attendu qu'à chaque
révolution que la musique éprouveroit, ces excellons
poèmes se reproduiroient avec la musique à la mode, et
ne seroient pas perdus pour ceux qui nous suivront, et qui se
verroient délivrés par des Cahusacs, tant
présens que futurs. Mais je crains fort que cette tentative ,
qui n'a point réussi à d'Auvergne, par la bêtise
de son choix, ne dégoûte d'autres musiciens de talent et
de génie ; et ne renvoyé à dix ans, et
peut-être plus loin, cette précieuse idée, de
même que la mort de quelques personnes, péries dans
l'inoculation mal faite de la petite vérole, retarde
aujourd'hui le progrès de cette excellente invenrtion. Quoi
qu'il en soit, ce n'est pas seulement aux paroles qu'il faut, dans ce
cas-ci, attribuer le peu de réussite de cet opéra,
c'est aussi à la faute du musicien, disent ceux qui se
connoissent en musique, ils ne trouvent dans d'Auvergne ni
génie ni talent ; c'est une réminiscence
perpétuelle, beaucoup de bruit sans harmonie.
Cet opéra a pourtant été
jusqu'à la fin du carême , et l'on compte le reprendre
encore après Pâques; mais il ne restera pas au
théâtre.
Le 13 avril, le rôle de Lavinie, ainsi que celui
de Vénus, dans le prologue, furent chantés par Sophie
Arnould, alors âgée de dix-huit ans, qui faisait ses
débuts dans la tragédie en musique. Le Mercure
écrivait à son propos : Son succès a
été complet. Le tragique paraît même le
genre qui lui convient le mieux...Ses gestes sont nobles dans
fierté et expressif sans grimaces. Son jeu est vif et
animé et ne sort point de la belle nature.
Le livret fut édité en 1758 par Veuve
Delormel et fils.
Une représentation eut lieu également
dans la Salle des Machines, le 18 novembre 1768.
Une parodie fut jouée sous le titre de
l'Embarras du choix à l'Opéra-Comique, le 13
Mars 1758.
"C'est une Tra. en 5 Actes. dont les vers sont de
Fontenelle, & la musiq. de Colasse. imprimée partition
in-folio, & représentée pour la premiere fois le 16
Décemb. 1690. Les Titans & la Félicité sont
le sujet du Prol. La musique de cet Opé. étant assez
foible, M. Dauvergne l'a refaite en entier; & il y a quelques
années, on en fit une répétition chez M.
D'Oignies, Fermier Général (Voyez le second vol. du
Mercure d'Avril 1757). On la donna ensuite sur le Théatre de
l'Académie Royale de Musique, le 14 Fév. 1758, avec
succès; & il en parut une Parodie sous le titre de
l'Embarras du Choix." (de Léris - 1763)
Le livret fait
référence au mariage d'Énée, qui avait
quitté Troie en flammes et avait fini par débarquer sur
la côte du Latium, avec Lavinia, la fille du roi des
Rutules.
Synopsis
(d'après la version
1758)
Acte I
Le temple de Janus, dont les
portes sont ouvertes, la guerre entre Énée et Turnus
n'étant pas terminée. Dans le fond du temple, la statue
de Janus, au pied de laquelle sont enchaînées la
Discorde, la Haine, la Fureur et la Guerre
(1) Ilionée annonce que le
Roi va choisir de donner un époux à la princesse
Lavinie : soit Énée, soit Turnus. Énée
est sûr de l'emporter, quoique Turnus ait l'appui de la Reine.
(2) Énée implore Lavinie de déclarer sa
préférence, mais Lavinie se dit soumise au seul choix
de son père. (3) Le Roi annonce qu'il va déclarer son
choix, qui, il l'espère, amènera la paix. Danse des
peuples qui demandent à Janus le retour de l'Âge d'or. A
la demande du Roi, on ferme les portes avec cérémonie.
Le Grand-Prêtre annonce que le Roi va faire connaître son
choix. A ce moment, les portes du temple s'ouvrent
d'elles-mêmes avec un grand bruit, tout le temple paraît
en feu, les quatre déités au pied de Janus s'envolent.
Junon descend du ciel dans son char. (4) Junon laisse éclater
sa colère contre les Troyens, et demande à Turnus de
les chasser. (5) Le Roi, effrayé, renonce à faire
connaître son choix. (6) La Reine et Turnus se
réjouisent de l'intervention de Junon et préparent leur
vengeance.
Acte II
Un bois consacré
à Faunus, avec dans le fond une statue du dieu
(1) Lavinie vient se confier
à Faunus. (2) Camille lui conseille plutôt de rechercher
l'aide de Vénus. (3) Le Roi vient consulter l'Ombre de son
père. (4) L'Oracle de Faunus est le suivant : Lavinie doit
choisir elle-même, et son choix ramènera la paix. Ballet
des Faunes et Driades. Le Roi demande à Lavinie de faire son
choix. (5) Lavinie est heureuse. On entend une symphonie. Lavinie
s'inquiète. (6) L'Ombre de Didon rappelle à Lavinie
comment elle a été abandonnée par ce même
Troyen dont elle est éprise. (7) Lavinie est reconnaissante
à Didon de l'avoir mise en garde.
Acte III
Les jardins d'un palais de
Circé qu'elle a laissé à Latinus, son
petit-fils
(1) La Reine confie à
Turnus qu'elle va rechercher l'aide de Bacchus, que l'on fête,
et qui déteste les Troyens. (2) Turnus reproche à
Lavinie de retarder l'annonce de son choix. Il plaide pour son amour
et rappelle qu'Énée n'en est pas à son premier
amour. (3) Camille presse Lavinie de se déclarer pour Turnus.
mais Lavinie ne veut pas encore se prononcer. On entend les
fêtes de Bacchus. Ballet. La reine appelle à s'en
prendre aux Troyens. Une fureur divine saisit la troupe. La reine
demande à Bacchus d'inspirer à Lavinie la haine des
Troyens. Les Bacchantes furieuses, dansent autour de Lavinie. Lavinie
est transportée en songe à Carthage, et conçoit
de la haine pour le Troyen. Elle annonce qu'elle va choisir : c'est
Turnus. Le choeur chante son allégresse.
Acte IV
Le palais de
Circé
(1) Énée
recherche Lavinie pour lui reprocher son choix. (2)
Énée trouve Laavinie et lui fait de douloureux
reproches. Lavinie lui rappelle qu'il a abandonné Didon.
Énée se justifie, ayant obéi à Jupiter.
Lavinie finit par avouer qu'elle aurait préfér se
prononcer pour lui, mais qu'une fureur divine l'a obligée
à se prononcer pour Turnus, qu'elle déteste.
Énée est soulagé. Tous deux pleurent leur
infortune. (3) Turnus survient, qui cherche Lavinie.
Énée le défie en combat singulier. Turnus
accepte. On entend une harmonie très douce. (4)
Énée reconnaît la venue de Vénus. Celle-ci
descend des cieux. (5) Vénus vient apporter à son fils
Énée des armes forgées par Vulcain pour
combattre Turnus et ses armes teintées dans les eaux
infernales. Les Plaisirs apportent les armes à
Énée et les Grâces versent sur lui leurs charmes.
Ballet des Plaisirs et des Grâces.
Acte V
Le Temple de
Junon
(1) Lavinie s'inquiète du
sort du combat. Elle implore la protection des dieux, avant de se
rendre compte qu'elle est dans le temple de Junon. (2) La Reine
annonce à Lavinie que Junon va favoriser Turnus. Elle ne
comprend pas la frayeur de Lavinie. Celle-ci lui avaoue qu'elle aime
Énée. (3) On entend un bruit de triomphe. La Reine ne
doute pas de la victoire de Turnus. Le Roi paraît, conduisant
Énée entouré de soldats. La Reine s'enfuit. (4)
Le Roi présente Énée à Lavinie.
Énée s'avance juqu'à l'autel de Junon pour
expier sa victoire. Énée et Lavinie, la main
posée sur l'autel, demandent à Junon d'accepter leur
hymen. (5) Junon descend dans une Gloire, environnée de ses
attributs. Iris est auprès d'elle, posée sur son arc;
Hébé et d'autres divinités célestes
l'accompagnent. Junon annonce qu'elle n'a plus de haine contre les
Troyens. Énée et Lavinie ont pour eux la Vertu et
Vénus. Junon veillera sur leur bonheur. Junon disparaît,
Iris descend sur son arc. Elle célèbre la puissance de
Junon. Hébé arrive, suivie des Nymphes, des
Zéphyrs et d'une troupe de dieux des Forêts qqui forment
un divertissement. Junon, comme déesse des Richesses, fait
paraître des personnages qui présentent aux deux
époux de riches présents.
Opéra de
Rennes - 17, 18, 19 janvier 2006 - dir.
Sébastien d’Hérin - actes I et II - mise en espace
et préparation scénique Benjamin Lazar -
lumières Christophe Naillet - Ensemble Les Nouveaux
Caractères - Chœur Les Cris de Paris (dir. Geoffroy
Jourdain) - avec Louise Innes (L’ombre de Didon), Caroline Mutel
(Lavinie), Jean-Sébastien Bou (Énée), Alain
Buet (Le Roi)
Le Monde de la Musique - mars 2006 - Les
deux amours d'Énée - 18 janvier 2006
"Après avoir
abandonné Didon, Énée poursuit son chemin de
Carthage vers les rivages du Latium. Là, il épousera
Lavinia et fondera Rome. Si Henry Purcell et son librettiste Nahum
Tate ont retenu l’épisode carthaginois, Pascal Colasse et
Fontenelle se sont intéressés à sa suite
italienne.
L’Opéra de Rennes,
à l’initiative du claveciniste Sébastien
d’Hérin, présente ses deux lectures du récit de
Virgile en inversant la chronologie: d’abord Enée et Lavinie
de Colasse, ensuite Didon et Enée de Purcell. Aux mêmes
chanteurs échoient les mêmes personnages.
Si l’histoire n’a
conservé de Colasse qu’un terne portrait de secrétaire
dévoué, chargé d’achever les travaux du dernier
Lully, sa musique dévoile un compositeur à
l’égal de son maître noblesse des récitatifs,
majesté grave des basses de chaconne, finesse de
l'orchestration, vigueur des contrastes. Un orchestre de poche — un
instrument par partie, une douzaine de pupitres —pas toujours
infaillible : Les Nouveaux Caractères ne sauraient remplacer
le faste d’un ensemble de cour, mais guidés depuis son
clavecin par Sébastien d’Hérin, ils assurent les grands
axes dramatiques. Le vibrato envahissant de Delphine Galou
malmène sa diction française mais ne l’empêche
pas d’incarner une Didon meurtrie par le départ d’un
Enée dignement interprété par
JeanSébastien Bou.
La transition d’un
récit à l’autre et d’une langue à l’autre se
fait sans heurts. Pour s’affranchir de moyens restreints,
l’équipe rennaise parie sur l’imagination. A une mise en
scène traditionnelle, elle préfère une mise en
espace soigneusement élaborée par Benjamin Lazaret et
sa complice Louise Moaty. Des teintures circonscrivent la
scène, se hissent comme des voiles de navire ou s’agitent
comme une mer en furie. Les costumes d’Alain Blanchot et
l’éclairage subtil de Christophe Naillet s’unissent
naturellement à une scénographie baroque et à la
prononciation restituée du français et de l’anglais
anciens."
Opéra Magazine - mars 2006 - 19
janvier 2006
"Face à ce spectacle,
avouons notre perplexité, d’abord envers l’objet
présenté : l’opéra de Purcell
précédé d’un extrait d’Enée et Lavinie
(1690), tragédie lyrique coulée dans le moule de Lully,
dont son auteur, Pascal Colasse, fut le secrétaire, puis le
continuateur. Contemporain, à quelques années
près, du drame anglais, l’ouvrage illustre un épisode
de la vie du prince troyen postérieur à l’escale
carthaginoise. Le lien entre les deux se trouve dans l’intervention
de l’Ombre de Didon, mettant en garde l’amoureuse Lavinie contre l’inconstance de l’homme
qu’elle s’apprête à épouser. Bouleversée
par cette vision, la princesse s'évanouit et assiste, comme en
flash-back, aux amours de Didon et Enée ; c’est ici qu’est
donné dans son intégralité l’opéra de
Purcell. Le style français a certes marqué Dido
andAeneas — sans négliger pour autant les influences
italiennes. Mais n’est-il pas périlleux de confronter ce
miracle absolu de musique et de théâtre, sans
équivalent dans l’histoire de l’opéra, à une
partition de bonne facture qui, réduite à ses deux
premiers actes, n’a jamais l’opportunité de témoigner
de son impact dramatique ou de pertinence psychologique, et passe
fatalement pour un pâle décalque du modèle
lulliste?
Une autre interrogation
concerne la participation du metteur en scène Benjamin Lazar,
dont le patient travail sur le théâtre baroque, dans la
lignée d’Eugène Green, vient d’être porté
à la lumière du grand public par le formidable
succès du Bourgeois gentilhomme, en collaboration avec Le
Poème Harmonique et Vincent
Dumestre. Mieux que personne, il doit savoir que ce répertoire
exige, en dehors d’un vaste déploiement de moyens (musiciens,
danseurs, lumières, costumes, décors, machines...), un
apprentissage très long de la rhétorique gestuelle et
de la diction reconstituée, indispensables au naturel de
l’interprétation. Cette recherche a évidemment sa place
dans une troupe, mais elle paraît nettement plus
problématique avec des artistes arrivant d’univers très
différents quelques semaines avant la première. En
l’absence de danses, de décors — de simples pans de tissus ne
sauraient en tenir lieu — et avec des costumes évoquant
souvent les bouts de rideaux utilisés pour les enfants perdus
dans Peter Pan, le travail sur la gestuelle et la diction,
couronné d’un succès pour le moins inégal,
apparaît comme une tentative un peu
désespérée de fignoler les détails dans
une mise en espace globalement approximative et
laborieuse.
À côté
d’un Enée à l’intonation problématique, sans
véritable style ni noblesse, on admirera la haute tenue
vocale, stylistique et scénique d’Alain Buet, Roi
débonnaire et Marin sympathique, ainsi que le port majestueux
de Caroline Mutel, au phrasé baroque encore un peu
appliqué, le dramatisme d’Elodie Méchain et le timbre
profond de Delphine Galou. Sébastien d’Hérin, à
la tête d’un ensemble instrumental (Les Nouveaux
Caractères) juste d’intention mais encore un peu vert de
texture et à l’énergie pas toujours canalisée,
et d’un choeur (Les Cris de Paris) fort bien sonnant et visiblement
ravi de l’expérience, peine à assurer la
cohésion d’un spectacle à plus d’un titre
expérimental."
Diapason - mars 2006 - Énée
et les femmes - 18 janvier 2006
"Amour impossible de la
Princesse Lavinie pour le superbe Enée. Junon
intercède, le mariage approche, mais le destin s’acharne :
l’ombre de Didon quitte un moment le séjour des morts et
maudit, sous les yeux terrifiés de Lavinie, celui qui
l’abandonnait à Carthage. Théorbe solo, sol fa
miré, sol fa mi ré, sol fa mi ré, sol...
Flash-back : on n’entendra pas la fin de la tragédie lyrique
de Collasse, au deuxième acte s’enchaîne, sans pause,
comme par un fondu au noir, l’unique opéra de Purcell. Les
deux oeuvres ont vu le jour à quelques années
d’intervalle, celle de Collasse (1690) est une vraie rareté,
le rapprochement se révèle instructif. Mais
l’idée n’est pas bonne pour autant, la perfection de Didon et
Enée porte un coup fatal à Enée et Lavinie. Le
jugement des, anciens semble sans appel : « La musique de cet
opéra étant assez faible, Dauvergne l’a refaite en
entier » (Léris, 1763). Pour un choeur éclatant,
apprécié en son temps (« Quel bruit affreux se
fait entendre »), — combien de récits trop
prévisibles et de basses obstinées
dégainées par l’ancien secrétaire de Lully
dès que le pathos est de mise ? Bien sûr, Collasse a du
métier, mais pas assez pour que son écriture
résiste aux très faibles instrumentistes réunis
par le claveciniste Sebastien d’Hérin, en formation de poche.
Reste une distribution jeune et homogène, Delphine Galou en
Dido, Elodie Méchain en Junon/ Sorceress, Caroline Mutel en
Lavinie/Belinda et Jean-Sébastien Bou en Enée/Aeneas,
tous un peu surveillés en première partie, plus
épanouis pour Purcell. Ils découvrent avec un vrai
courage, une prononciation (ou plutôt des prononciations, car
l’anglais est aussi voulu à l’ancienne) et des attitudes qui
seront peut-être intégrées au fil du temps. Du
spectacle mis en scène par Benjamin Lazar, on attendait une
suite au récent Bourgeois gentilhomme. Il n’en est qu’un
pâle reflet, certes habile dans les ensembles aux premier et
troisième actes de Didon, mais frôlant le ridicule dans
sa « cérémonie vaudou » ou dans les
scènes solennelles d’Enée et Lavinie. En cause :
l’évident décalage entre l’ambition esthétique
de Lazar et les moyens dont il dispose à Rennes, décors
de bric et de broc, costumes façon catalogue de voilages... Le
succès du Bourgeois, comme jadis celui d’Atys, tenait à
la qualité de tous les ingrédients, acteurs, danses,
décor, habits, lumières... Isolé, le travail de
Benjamin Lazar devient ce qu’il fuit, un vernis de style — et donne
raison à son maître Eugène Green, qui n’a jamais
accepté ces compromis, au risque de rester dans l’ombre. Le
spectacle Atys est toujours sans suite, vingt ans après sa
création : si l’on ne permet pas à toute
l’équipe du Bourgeois de travailler de nouveau dans de bonnes
conditions, son triomphe n’en aura pas davantage."
Classica - mars 2006 - 17 janvier 2006
"N’est pas homme de
théâtre qui veut : à ce titre chaque travail de
Benjamin Lazar voit croître son talent. Le choix d’une oeuvre
inédite, Enée et Lavinie, de Pascal Collasse,
l’élève de Lully, mariée à la Dido de
Purcell relève pourtant de la sophistication érudite.
Car il faut connaître son Virgile par coeur pour
démêler les péripéties du voyage
d’Enée vers le Latium et du coeur de la reine de Carthage vers
celui de Lavinie. Qu’importe: la mise en espace effectuée avec
trois fois rien (des vélums déclinés en couleurs
symboliques, la lumière d’une lanterne sourde, un
théâtre d’ombres indonésien) ne cesse de faire
sens. L’occupation latérale de la salle, l’usage d’une
maquette de navire dévorée par les sorcières,
une gestuelle sortie de tableaux de Sébastien Bourdon et Karel
Dujardin ravissent l’intellect sans annihiler l’émotion.
Certes, on aurait aimé un ensemble baroque (Les Nouveaux
Caractères) plus juste et moins maigrichon et des voix sachant
articuler la subtile déclamation française, mais le
résultat n’a pas déçu. Collasse et ses
ritournelles lullystes ont bien du charme et la concision tragique de
Purcell ravit toujours. L’un au miroir de l’autre était une
évidence autre que simplement chronologique."
Anaclase
"... Enée &
Lavinie, composé par Pascal Colasse, venant à peine
d'être redécouvert. Colasse était un musicien
très important à la cour de France : secrétaire
de Jean Baptiste Lully, batteur de mesure à l'Opéra de
Paris, compositeur de la Chapelle Royale aux côtés de
Michel Richard Delalande, il composera ses propres tragédies
après la mort de Lully (dont Thétis & Pelée,
Enée & Lavinie). S'il fut considéré comme un
de ses suiveurs - au point que la famille Lully intenta des
procès pour plagiat -, reconnaissons lui un talent identique
et même supérieur dans le domaine de l'orchestration.
La tragédie lyrique
Enée & Lavinie est inspirée de la légende
d'Enée écrite par Virgile. Le héros
désire épouser Lavinie, fille de roi qui doit faire
part de son choix - lui ou son rival Turnus - et qui est interrompue
par Junon l'exhortant à chasser le premier. Lavinie est
éprise de lui, mais l'ombre de Didon lui révèle
la trahison amoureuse du Troyen, laissant la jeune fille
mortifiée. Benjamin Lazar signe une mise en scène
superbe, subtile, respectant l'atmosphère mystérieuse
de ces deux œuvres. Les costumes sont inspirés de
l'Antiquité. Le décor de la première œuvre au
programme consiste en quelques toiles blanches. Au deuxième
acte, ces toiles feront éclore un jardin d'ombres chinoises,
et les choristes, portant des objets en forme d'oiseaux (paons,
etc.), passeront derrière elles pour former des silhouettes.
Ces objets seront placés près d'une lanterne qui
s'éteindra après l'effondrement de
Lavinie.
La direction d'acteurs est
très rigoureuse et le chœur « Les Cris de Paris »
parfaitement à la hauteur, respectant un jeu précis
adapté à chaque situation (peuple, gens de cour ou
démons).
Delphine Galou, au très
beau timbre de contralto, joue l'Ombre qui prévient Lavinie.
Les diapasons sont bas puisque, habituellement, le rôle est
confié à un soprano ou un mezzo. Autre contralto,
Elodie Méchain est une Junon autoritaire... Caroline Mutel est
un soprano scintillant qui fait preuve d'une belle présence
scénique en Lavinie...
Sébastien
d'Hérin dirige avec brio Les Nouveaux Caractères, y
ajoutant des bruitages intéressants. On regrettera ...
l'absence de surtitres pour l'œuvre méconnue de Colasse, la
diction de certains chanteurs n'étant pas soignée au
point qu'on puisse s'en dispenser."