Après avoir
voyagé dans les principales cours d'Europe, le Vénitien
Pietro Antonio Fiocco se fixe en 1681 dans la capitale des Pays-Bas
méridionaux, Bruxelles. A partir de 1691, sous l'influence du
nouveau gouverneur Maximilien-Emmanuel de Bavière, la vie
musicale bruxelloise va connaître un essor considérable,
qui se soldera notamment par l'ouverture en 1700 du premier
opéra public belge, le Théâtre de la Monnaie.
Fiocco, que le public même le plus difficile jugeait
"incomparable dans son art" en fut le premier directeur
musical.
C'est à Venise, le 3 février 1654, que
naquit Pietro Antonio Fiocco. On ignore tout de sa formation et son
nom n'apparaît dans aucun des registres des quatre
écoles de musique de la ville. Sans doute reçut-il les
premiers rudiments de son père Giacinto, chirugien-barbier
mais aussi "sonadore" de la Milizia da Mar de la
Sérénissime. Dès 1681, sa réputation de
compositeur lyrique devait cependant être assez solide pour
qu'il soit invité à composer pour l'opéra
d'Amsterdam et pour la cour de Hanovre. D'un premier mariage
contracté avec Marguerite Gracy naissait à Amsterdam en
mars 1682 une fille prénommée Hélène.
Mère et enfant moururent sans doute rapidement.
Les raisons qui l'incitèrent ensuite à
s'installer définitivement à Bruxelles demeurent
obscures. On peut cependant penser que Fiocco, catholique et se
sentant de grandes dispositions pour la musique sacrée, avait
trouvé dans la capitale des Pays-Bas méridionaux plus
d'opportunités qu'en pays protestant. Le 22 octobre 1682,
à l'église Notre-Dame de la Chapelle à
Bruxelles, il épousait Jeanne de Laetre ; de ce second mariage
naquirent trois enfants dont le compositeur Jean-Joseph Fiocco
né en 1686. Leur fils aîné,
Eugène-Alexandre, fut tenu sur les fonts en mars 1684 par la
comtesse de Soissons et le prince de Tour et Taxis. Le prince
Eugène-Alexandre de Tour et Taxis dut accorder rapidement sa
protection au musicien. Alors maître général des
postes impériales, il était marguillier en chef de la
fabrique d'église et c'est sans doute à sa haute
protection que Fiocco doit d'y avoir été nommé
maître de musique de l'église Notre-Dame du Sablon.
Fiocco lui prouvera sa reconnaissance en lui dédiant ses Sacri
concerti en 1691.
Veuf pour la seconde fois, Fiocco avait
épousé, le 22 juin 1692, Jeanne-Françoise Deudon
qui lui donna onze enfants, dont le compositeur Joseph-Hector Fiocco
né en 1703. La vie artistique à Bruxelles prenait alors
un tour nouveau grâce à la personnalité de
Maximilien-Emmanuel. Nommé gouverneur des Pays-Bas par lettres
patentes de Charles II d'Espagne, le 13 décembre 1691, le duc
électeur de Bavière avait fait son entrée
à Bruxelles le 26 mars suivant. Issu d'une famille
extrêmement musicienne, Maximilien-Emmanuel avait appris la
musique avec l'organiste Johan-Kaspar Kerll. Il chantait, dansait et
jouait de la guitare, de la harpe et de la viole de gambe. Protecteur
de Marais ou de Steffani, de Charpentier ou de dall'Abacco, le
nouveau gouverneur était un fervent défenseur des
"goûts réunis". Le gouverneur emmena à Bruxelles
le "kammerorganist" Pietro Torri ainsi que près d'un quart des
musiciens de la cour de Munich.
La réputation que Fiocco s'était
acquise au Sablon lui valut d'être alors nommé
lieutenant de la musique de la cour de Bruxelles. Ce n'est cependant
qu'en 1706 qu'il en devint maître à part entière,
poste qu'il occupa jusqu'à sa mort. Bien qu'il n'ait jamais
été maître de musique à Sainte-Gudule, sa
musique y fut régulièrement interprétée
comme en témoignent diverses annonces dans la presse et de
nombreux manuscrits provenant du fonds musical de la
cathédrale. Ces marques de reconnaissance de son talent
prennent d'autant plus d'éclat lorsqu'on songe que, sous
Maximilien-Emmanuel, Bruxelles a accueilli de nombreux musiciens de
grande qualité tels Torri et Steffani déjà
évoqués, mais aussi Jacques de Saint-Luc, Francesco
Venturini, Evaristo Felice dall'Abacco ou encore Henry
Desmarest.
L'heure de l'opéra était enfin venue.
L'ouverture du premier opéra public à Venise en 1637
avait déclenché un enthousiasme qui, dépassant
bientôt la Péninsule, s'était étendu
à l'Europe entière. A Bruxelles, seules quelques
représentations données à la cour avaient
donné une idée du nouveau genre lyrique. A la
frustration de la population locale, s'ajoutait, dans une ville
vivant avant tout du commerce, la nécessité d'offrir
aux voyageurs de passage ce divertissement à la mode. Depuis
1681, et malgré le succès public, toutes les tentatives
avaient échoué à cause des tracasseries des
autorités. Fort de l'appui du nouveau gouverneur, Fiocco loua
le 1er novembre 1694 la salle que ses prédécesseurs
malchanceux avaient aménagée sur le quai au Foin.
Fiocco s'était associé au romain Gio Paolo Bombarda,
ancien musicien reconverti avec bonheur dans la haute finance. C'est
sous cette direction bicéphale et éclairée que
naquit un opéra qui, en 1700, prit définitivement le
nom de théâtre de La Monnaie. Fiocco qui en était
le directeur musical put y démontrer son sens du
théâtre et sa maîtrise des styles lyriques
français et italien.
Pietro Antonio Fiocco mourut à Bruxelles le 3
septembre 1714. Le lendemain, un grand service funèbre fut
célébré au Sablon. Cet homme qui s'était
toujours montré prompt à servir ses amis
également comme ceux qui sans l'être, ont quelque
mérite d'eux-mêmes" avait su s'attirer l'affection
reconnaissante de ses pairs. Un ennemi déclaré comme
Quesnot de La Chênée ne l'appelait que le "Trop bon", le
jugeant "merveilleux dans les productions de son art". Ses œuvres
religieuses semblent avoir été
interprétées jusqu'au milieu du XVIIIe siècle.
Cette longévité exceptionnelle s'explique par
l'admiration que lui vouèrent les nombreux disciples qu'il
avait formés, ses fils Jean-Joseph et Joseph-Hector en
tête." (Cyprès Records)