Ballet héroïque, sur un livret de
Pierre-Charles Roy, dansé au Château de Versailles, les
16 et 24 mars 1745, puis à Paris.
L'Abondance, source du Bonheur, la Jeunesse, tems
d'en jouir, le lieu on l'on voit ce que l'on aime, hors duquel il est
si peu de beaux jours, voilà ce qui fait le tableau de la
Félicité".
Musique en collaboration avec François Rebel
Le Mercure de France d'avril 1746 consacra un
long article à cet ouvrage : On a donné sur le
Théâtre de Versailles le 16 & le 24 Mars dernier le
Ballet de la Félicité, les paroles sont de M. Roy,
Chevalier de l'Ordre de Saint Michel, la Musique de Messieur- Rebel
& Francœur Sur-Intendans de la Musique de sa
Majesté.
La Cour atttendait que l'Auteur des Elément
faits pour elle en 1711 , reparut dans une carrierre où il a
des droits acquis par les succès. Ce dernier ouvrage est
marqué au même coin de génie que
Philomèle, Callhiroë, les Sens, les Grâces , le
Ballet de la Paix etc. Le sujet est aussî bien rempli
qu'heureusement choisi.
La Félicité paroît le plus digne
objet à présenter au Monarque occupé de celle
des peuples. L'Auteur sans proposer audacieusement ses idées
comme les seules propres aux fêtes de la Cour, en tire
l'avantage d'un éloge pour S. M. également neuf &
naturel : éloge qui signale le Citoyen & le Poëte.
Voici le projet du Ballet.
L'Abondance, source du bonheur, la jeunesse, tems
d'en jouir, le lieu où l'on voit ce qu'on aime, hors duquel il
est si peu de beaux jours. Voilà les trois parties qui
achèvent le tableau de la Félicité ; l'Auteur a
trouvé le secret d'y assortir trois sujets de Fable, inconnus
au Théâtre Lyrique qui semble avoir épuisé
la Mythologie. Ces fictions variées, soutenues de sentimens,
dévelopent des caractères neufs & interessans.
Chacune amène deux divertissemens. C'est une adresse
singuliere pour épargner au spectateur l'ennui , d'entendre
trop de scénes de fuite , ou de voir danser trop long-tems.
C'est une adresse que M. Roy a marquée dans tous ses Ballets
et qui pourroit servir de ressource & de règle.
Prologue
La victoire de Fontenoy tant de fois chantée a
fourni encore de nouveaux tons à M. Roy ; il adapte à
ce grand événement les jeux consacrés à
l'Empereur Augufse, vainqueur d'une Reine puissante dans la
journée d'Actium.
Première Entrée
Une Princesse éloignée de la Cour de
Mycène, impatiente d'y retourner, irritée d'en perdre
l'espérance, est guérie de l'ambition par la tendresse.
Les délices du Tempé ne la consolaient pas. Le seul
retour d'un amant la dédommage de ce qu'elle regrettait ; cet
amant est le Dieu qui sous le nom d'Idamante avait conduit Paris chez
Hélène. Le courtisan a toute la délicatesse et
l'insinuation du Dieu de l'éloquence.
Le premier divertisement de cette entrée est une
fête à la Fortune, fête qui n'est pas
déplacée à la Cour.
La scéne de dénouement, où
Idamante amène par degrés Philonide à renoncer
aux plaisirs, aux grandeurs ; & à convenir
Qu'où l'on voit ce qu'on aime,
Ç'est le séjour de la
Félicité.
Est maniée avec toute la dextérité
que donne la connaissance du coeur humain. Mercure content de la
victoire qu'il ne doit qu'à ses sentimens, et nullement
à la divinitése découvre. Philonide sent tout le
prix de sa conquête. Le Dieu appelle les Faunes et les Driades,
ses premiers élèves en musique. Leur hommage forme le
second divertissement.
Seconde Entrée
Cette entrée est une fiction de convenance, et
appuyée sur des noms et des traits consacrés par la
Fable. Amaltée, fille du Roy d'Etolie, et dépositaire
de la corne d'abondance, c'est-à-dire, instrument de la
Félicité publique, Aristée fils du Soleil et
reconnu pour tel après le secours donné à sa
Patrie, sont des partis dignes l'un de l'autre. Ce sujet n'est pas
choisi au hasard, l'allusion est sensible.
L'action est tissue avec vraisemblance et
simplicité ; Aristée ignore sa naissance. Elevé
par les Nymphes de Cerès dans l'état pastoral,
état qui n'était pas indigne de premiers Souverains,
amoureux d'Amaltée, il la préfère à la
Sirène fille d'Achelous, à l'Empire des pays qu'il a
fertilisés, et que ce fleuve arrose.
On élève Amaltée au trône
par le choix de Cerès qui lui impose de s'unir au fils du
Soleil. L'attente de ce nouveau maître , flatteuse pour les
peuples, accable les deux amans sans les dégager. Leur
constance augmente le péril. Achelous venge l'outrage fait
à fa fille. Il soulève les flots et inonde les
campagnes. Spectacle qui a été rendu d'une
manière surprenante. Aristée se dévoue en
victime à la fureur du Fleuve et court se
précipiter.
Cette situation pathétique est fuivie d'une
peripétie agréable, de l'apparition de Zéphirs,
qui sur des globes de nuées chantent ces paroles.
Digne fils du Soleil, exercez sa puissance
Aristée il soumet les Zéphirs à
vos lois.
Aristée use des droits de sa naissance ; il
répare le ravage, relève les arbres, chasse les flots,
toutes les richesses reparaissent. Amaltée le couronne ; les
moissonneurs revenus de leur crainte viennent rendre grâce
à leur bienfaiteur. Leur reconnaissance forme le second
divertissement.
Troisième Entrée
Voici une Fable nouvelle, mais tracée
d'après les métamorphoses. L'invention est heureuse et
fondée, aussi a-t-elle paru supérieure encore à
celles des deux premiers actes.
L'amour chargé par les Dieux de choisir une
mortelle pour leur servir de nectar se détermine en faveur
d'Hebé, fille de Prothée. Rien de plus raisonnable que
l'inclination de l'amour pour la jeunesse. Il la doit conduire au
Ciel. Suivant le langage des Poètes, la Cour des Rois est le
Ciel. L'allégorie et délicate.
Hébé plus jeune que son âge,
S'amuse à tout & ne s'occupe à
rien ;
La jeunesse pour elle est le suprême bien ;
Les troupeaux de Neptune errants sur ce rivage,
Une fleur ; un beau jour, l'aspect d'un vert
feuillage.
Des danses, des chansons sont tout son
entretien!
Tout est égal à son âme
légère ;
Tout devant ses regards passe rapidement ;
Pour l'ennuyer, pour lui plaire,
Chaque objet n'a qu'un moment.
Ce font les paroles de Prothée dans la
scène avec l'Amour, scène très riante qui met
vis-à-vis l'un de l'autre les deux auteurs de tout
prestige.
Hebé parle et agit conséquemment à
l'idée qu'on a donnée d'elle. La vivacité,
l'impatience dans les plaisirs, la distraction font un jeu charmant
aux yeux du spectateur.
L'Amour, personnage inconnu à Hebé et aux
Nymphes se mêle à leurs danses, excite la
curiosité d'Hebé, danse à plufieurs reprifes en
augmentant toujours de vivacité. Il la fixe, et la
réduit à penser ; changement dont elle est
étonnée : la Fête se retire ; à la
déclaration muette, l'Amour fait succéder le
détail des sentimens qu'Hébé ignore elle-
même ; il lui rend raison de l'ennui qu'elle éprouve
partout, du vide de tous les plaisirs, qui ne peut être rempli
que par celui qui lui manque, Hébé qui a entendu chez
son père des amantes se plaindre de leur sort, craint des
chagrins nuisibles à ses charmes.
Que leur perte aujourd'hui me semblerait cruelle ;
Non je n'ai jamais tant souhaité d'être
belle.
Aimez, vous le serez toujours, lui
répondit Dieu ; ainsi du fond même du caractère
d'Hebé part son consentement d'aimer. L'art imperceptible avec
lequel cette scène est filée, la Métaphysique
galante , et naïvement exprimée ont eu l'applaudissement
universel.
Enfin l'aigle de Jupiter apporte le vase de nectar ;
l'Amour le donne à la tendre Hébé ;
Prothée qui survient , surpris de voir sa fille devenue
sensible.
Ma fille, ô Ciel ? quel changement !
Toi qui fuyais l'Amour avec un soin
extrême.
Il reçoit d'elle cette réponse sans
réplique,
Il n'avait pas parlé lui
même.
Le divertissement est la fête du Mariage. Tout ce
qui est soumis à l'Amour célèbre son triomphe
& les maximes d'Opéra si usées, prennent ici une
nouvelle couleur.
On sait que la Félicité avait un
Temple à Rome, que les Saliens et les Vestales
présidaient aux jeux. On sait aussi que les pièces
de théâtre se représentoient dans les jeux
Romains, témoin les Comédies de Térence : M. Roy
emploie ce trait historique pour annonçer son
Ballet.
Ainsi tout Poète imbu de
l'antiquitésait enrichir sa Muse ; le nôtre avoit
trouvé pour la convalescence du Roi les Augustales dans
Suétone. Le public sent le prix de ces bonnes rencontres qui
font aujourd'hui assez peu communes.
L'exécution de ce Ballet a fait honneur au
goût de M. le Duc d'Aumont, Premier Gentilhomme de la Chambre.
La protection des vrais talents est héréditaire
à son illustre nom.
La magnificence des habits & des
décorations est le fruit des soins de M de Cindré,
Intendant des Menus, qui préfère à tout les
occupations de sa charge & la remplit si dignement. (Mercure de
France)