Dramma per musica, sur un livret de Francesco
Algarotti, d'après Pietro Metastasio, représenté
à Hubertsburg, résidence d'été du prince
électeur de Saxe, le 7 octobre 1742, puis repris au Hoftheater
de Dresde du 4 au 26 février 1743 (dix
représentations), avec Faustina Bordoni dans le
rôle-titre.
Les décors étaient de Giuseppe Galli
Bibiena (1696 - 1657).
Repris avec des modifications à Versailles, en
1753.
Représentations
Munich -
Prinzregententheater - 21, 24, 25, 30 mai, 1er juin
2011 - Hofkapelle München - dir. Michael Hofstetter - mise en
scène Balázs Kovalik - décors Csaba Antal -
costumes Angelika Höckner - dramaturgie Isabelle Kranabetter
- avec Theresa Holzhauser (Didone), Magdalena Hinterdobler
(Selene), Valer Barna-Sabadus (Iarba), Maria Celeng (Araspe),
Andreas Burkhart (Osmida), Flavio Ferri-Benedetti (Enea)
Versailles - Opéra
Royal - 10 mars 2012 - version de concert - Hofkapelle
München - dir. Michael Hofstetter - mise en scène
Balázs Kovalik - avec Theresa Holzhauser (Didone),
Magdalena Hinterdobler (Selene), Valer Barna-Sabadus (Iarba),
Maria Celeng (Araspe), Andreas Burkhart (Osmida), Flavio
Ferri-Benedetti (Enea)
Concertclassic
"... A la fin de 1733, les
Hasse s'installeront définitivement à Dresde,
entrecoupant leurs activités opératiques de
congés libéralement accordés par le souverain
(un séjour à Londres et Venise de fin 1734 à
début 1737). Et en 1753, un voyage à Berlin à la
cour de Prusse tournera au symbole, suite à une invitation de
Frédéric II, le roi-musicien. Malheureusement, le temps
des épreuves allait bientôt frapper les Hasse avec,
avant tout, la mort du prince-électeur de Saxe en 1763 qui
leur valut d'être congédiés sans la moindre
pension. Le couple tentera alors sa chance à Vienne, où
Johann Adolf écrira une série d'opéras pour la
cour impériale (l'Egeria pour le couronnement de Joseph II).
Mais le vent avait définitivement tourné, hâtant
ce retour à Venise où Johann Adolf, pratiquement
oublié, mourra en 1783, deux ans après le
décès de Faustina.
Reste le lien
privilégié que le compositeur entretint avec
Versailles, invité en 1750 par Marie-Josèphe de Saxe,
seconde épouse du Dauphin. Marie-Josèphe avait connu
les Hasse dans sa jeunesse et c'est pour la remercier que Johann
Adolf lui envoya une partition manuscrite de son opéra Didone
abbandonata, composé en 1742, document qui servit sans doute
à la représentation de l'ouvrage le 28 août 1753.
Une exception d'ailleurs dans l'histoire de l'Opéra royal, peu
concerné a priori par le style seria des Italiens, mais
musicalement un chef-d'oeuvre où, traitant des amours
tragiques de Didon et Enée, Hasse développe plus le
sujet que Purcell, soucieux d'un « grand opéra »
où s'affrontent rivalités guerrières et passions
dans la trop humaine Carthage.
C'est le très
avisé Michael Hofstetter, fin connaisseur, s'il en est, de
cette foisonnante fin de XVIIIe siècle (les Danaïdes de
Salieri, Les Horaces et les Curiaces de Cimarosa, l'Ezio de Gluck)
qui rend une nouvelle jeunesse aujourd'hui, en version de concert,
à cette émouvante Didon de Hasse dont la
résurrection à Munich, en mars 2011, fut un
mémorable moment d'opéra, servi par des
interprètes familiers du son d'époque. Les miracles se
répétant parfois deux fois, il faut courir à
cette production touchée par la grâce et qui magnifie la
musique du caro Sassone, virtuosité et affects à parts
égales, après un sommeil de 259 ans !"
"Le public français ne
peut qu’être reconnaissant à Michael Hofstetter,
à ses chanteurs et à ses musiciens de lui avoir fait
découvrir une œuvre, et, de surcroît, une belle œuvre,
de Johann Adolf Hasse. Le même public n’en est pas moins en
droit de se demander pourquoi on a jugé indispensable de le
priver d’un tiers de ladite œuvre. Car de da capo supprimés en
récitatifs abrégés, ce n’est plus vraiment la
Didone abbandonata de Hasse, opera seria créé à
Hubertusburg le 7 octobre 1742, qu’il a pu entendre : c’est un
opéra raccourci, terriblement raccourci – mais me dira-t-on,
il en reste près de trois heures de musique – et non seulement
raccourci, mais atteint jusque dans la cohérence de son
intrigue et l’essence de sa musique.
L’intrigue, tout d’abord. Le
programme (d’un coût de 10€ tout de même, en dépit
de son indigence, mais indispensable aux non-italophones
désireux de comprendre le drame, l’opéra n’étant
pas surtitré) a la bonté de nous signaler les coupes
pratiquées dans le livret de Métastase. On apprend
ainsi qu’à l’acte III, ce ne sont pas moins que les cinq
premières scènes qui ont été
intégralement supprimées. On ne sait plus vraiment si
le traître Osmida est gracié ou tué, et l’on
apprend pour ainsi dire incidemment que le palais est en flammes.
Résultat : le livret est devenu tout bonnement
incompréhensible et ne se soutient plus qu’au moyen du
résumé pourtant fort succinct donné par le
programme.
Atteint dans sa musique : mais
enfin, quelle bizarre idée les interprètes ont-ils eue
de supprimer les da capo de tant d’airs admirables (Non ha ragione
ingrato de Didone, ou L’augelletto in lacci stretto d’Araspe),
amputés de leurs reprises et parfois également de leur
partie centrale contrastée – comme si l’aria da capo
n’était plus pensée ici que comme une lourdeur dont il
faut se défaire au plus vite. Mais l’aria da capo, c’est
l’âme musicale de l’opera seria, le pilier sur lequel tout le
genre repose (du moins à l’époque où Hasse
compose sa Didone), la forme où s’épanouit
naturellement le génie de ses plus grands
représentants.
L’on touche ici au cœur du
problème que nous avions déjà signalé
dans nos précédents articles. En effet, regarder comme
des longueurs, comme des lourdeurs, ce qui constitue tout de
même le cœur d’une œuvre (qu’il s’agisse des récitatifs
ou des arias da capo), c’est aussi bien penser, d’une certaine
façon, que cette œuvre, telle qu’elle a été
pensée, et surtout telle qu’elle a été
composée, c’est-à-dire dans sa plénitude et dans
la cohérence de son développement musical et
dramatique, ne mérite pas d’être ainsi restituée
; mais qu’elle doit être pour ainsi dire
améliorée si l’on veut qu’elle plaise au public
d’aujourd’hui. Il s’agit d’une manière de plus de ne pas faire
assez confiance à la musique (et au livret : l’a-t-on
jugé si mauvais pour y faire des coupes aussi sauvages ?), de
ne pas trop y croire, si l’on peut dire. Je ne parle pas même
des airs emportés naturellement par la suppression de
scènes entières. Je puis encore comprendre que, dans un
opéra il est vrai très long (mais est-ce une tare ?),
l’on omette quelques airs (ce qu’ont fait les interprètes de
Romolo ed Ersilia à Innsbruck) ; mais que l’on ampute si
lourdement les airs et, par le fait même, que l’on bouleverse
leur équilibre et leur architecture, non pas d’un ou deux
airs, mais de plus de la moitié des numéros d’un
opéra, voilà qui dépasse l’entendement et ignore
les plus simples données du bon sens et du bon goût, et
qui conduit finalement à rayer d’un trait de plume la
structure propre de l’œuvre, c’est-à-dire à nier
l’intelligence de sa progression dramatique. Ce qui est,
paradoxalement, confirmer au nom d’on ne sait trop quelle
intelligibilité ou simplification supposées
nécessaires, l’idée reçue selon laquelle l’opera
seria n’est qu’une suite d’airs indépendants dont l’agencement
n’a en définitive aucune importance.
De telles atteintes à
l’intégrité de l’œuvre étaient d’autant plus
frustrantes que les interprètes donnaient l’impression d’avoir
les moyens de la défendre (et que ce n’est peut-être pas
un hasard si les airs les plus applaudis ont été
précisément ceux qui ont été
donnés dans leur intégralité…). Je pense
notamment à l’orchestre, qui a fait, dès les
premières notes de la sinfonia d’ouverture, une fort belle
impression. La Hofkapelle de Munich se montre en effet pleine de
couleur et de vigueur, efficacement dirigée par Michael
Hofstetter. La distribution vocale, quoique plus inégale,
demeurait assez correcte, même si le contre-ténor Flavio
Ferri-Benedetti, chargé du rôle d’Enée, aurait
été avantageusement remplacé par une
femme.
J’ai été
jusqu’ici fort sévère : c’est parce qu’à
certains égards cet opéra, donné en concert (ce
dont on ne se plaindra pas, au vu de ce que l’on rapporte de la mise
en scène dans laquelle cet opéra a été
donné à Munich), est une occasion manquée de
plus. Ne boudons pas, cependant, notre plaisir, qui est réel.
Ce n’est pas si souvent que l’on joue un opera seria de Hasse en
France. Le public a pu découvrir une œuvre d’une beauté
remarquable, aux récitatifs alertes, aux airs colorés,
virtuoses et variés (du premier air d’Araspe, où la
flûte obligée imite le chant de l’oiseau aspirant
à la liberté et dialogue avec la voix, au dernier air
d’Enée, qui exprime par une ligne vocale ample et noble, mise
en valeur par l’emploi des cors, son triomphe sur ses passions),
doublement conclue par l’aria à la fois surprenante et
magnifique (Cadro fra poco in cenere) par laquelle Iarba annonce en
tons plaintifs la ruine de Carthage et le très dramatique
récitatif obligé où Didone exprime son trouble
avant de se donner la mort.
Le public, enthousiaste, a
beaucoup applaudi l’œuvre, le chef d’orchestre et les chanteurs, tout
particulièrement le contre-ténor Valer Barna-Sabadus
(Iarba) ; je n’ai pas eu trop de remords à
l’imiter."
ForumOpéra.com
"Les Didon se suivent et ne se
ressemblent pas. Après la très brève et
très dense version de Purcell à l’Opéra-Comique,
et avant la tragi-comédie héroïque de Cavalli en
avril au Théâtre des Champs-Elysées, le
marivaudage métastasien bâti sur le triangle
Didon-Enée-Iarbas s’est installé pour un soir à
Versailles. Recréée à Munich en mai dernier, la
Didone Abbandonata de Hasse est revenue dans le palais
français où elle avait été donnée
en 1753. Grâces en soient rendues à Michael Hofstetter,
qui se démène comme un beau diable à la
tête de sa Hofkapelle München pour redonner vie à
cette partition d’un compositeur encore trop négligé.
Des six chanteurs que compte la distribution, les trois rôles
principaux ne sont pas forcément ceux dont on tire les plus
grandes satisfactions. La mezzo Theresa Holzhauser est une Didon
beaucoup trop placide pour un rôle qui appelle une vraie
tragédienne, et elle ne parvient guère à
communiquer les émotions de son personnage. Bien qu’italien,
Flavio Ferri-Benedetti offre en Enée une voix de
contre-ténor qui rappelle les pires produits de l’école
anglaise, et son timbre est proche de celui de Christopher Robson.
Pour toutes les notes graves, il use et abuse de sa voix naturelle de
baryton, tant et si bien que l’effet en devient vite lassant. Quand
à ses mimiques déplacées et à ses
intonations mesquines, on se dit qu’un bon contralto aurait
incarné un personnage autrement plus viril. Cette remarque
vaut un peu aussi pour Valer Barna-Sabadus : le rossignol roumain
gazouille extrêmement bien et, resitués dans leur
contexte, les quatre airs d’Iarba prennent tout leur sens (voir son
disque récent), mais n’est-ce pas l’étrangeté du
timbre qui plaît avant tout ? Les mêmes notes,
émises par une voix de femme, ne pourraient-elles pas
être beaucoup plus sonores, plus vibrantes ? On se tournera
alors vers les trois comparses, dont l’émission franche et
l’investissement font plaisir à entendre. Le baryton Andreas
Burkhart brille dans deux airs vocalisants, tandis que les sopranos
Magdalena Hinterdobler et Maria Celeng débordent de
virtuosité et d’intensité dramatique. Pour
renaître, Hasse a-t-il vraiment besoin de contre-ténors
? La question mérite d’être
posée."