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SCYLLA ET GLAUCUS
Tragédie lyrique (1746)
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COMPOSITEUR
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Jean-Marie LECLAIR
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LIBRETTISTE
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D'Albaret
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DATE
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DIRECTION
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EDITEUR
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NOMBRE
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LANGUE
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FICHE
DETAILLEE
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1987
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John Eliot Gardiner
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Erato
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3
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français
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1995
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John Eliot Gardiner
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Erato
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1
|
français
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Tragédie en musique représentée
à l'Académie royale de musique, le 4 octobre 1746. Elle
connut dix-sept représentations.
La précédente tragédie en musique
créée à l'Académie royale,
Dardanus de Rameau, remontait à 1739, et avait dû
subir d'importantes modifications lors de la reprise de 1744.
La distribution réunissait : Person (le Chef des
Peuples d'Amathonte, Sacrificateur), Cuvillier (une
Propétide), Mlle Romainville (Vénus), Mlle Cazeau
(l'Amour) dans le prologue ; Marie Fel (Scylla), Mlle Coupée
(Thémire), Pierre de Jélyotte (*) (Glaucus),
Mlle Chevalier (Circé), Mlle Jacquet (Dorine), lamare (Licus),
La Tour (un Berger), Albert (un Sylvain, Hécate), Mlle Cazeau
(une Coryphée).
(*) la même année, Jélyotte composa la
musique d'intermèdes pour Zélisca,
comédie-ballet en trois actes, de Lanoue, pour les fêtes
célébrées à l'occasion du mariage du
dauphin avec l'infante d'Espagne.
Ballets : Peuples d'Amathonte et Propétides ;
Sylvains et Bergères ; Ministres de Circé sous des
formes agréables ; Divinités de la Mer ; Démons
; Peuples de la Sicile.
Les ballets, réglés par Jean-Denis
Dupré permirent d'admirer, entre autres, les talents des
frères David et de François Dumoulin, ainsi que d'une
nouvelle danseuse, Mlle Sauvage qui embellit le
théâtre lyrique..., a la jambe fine, la taille de Nymphe
et la physionomie agréable, ainsique Marie-Anne de Cupis
dite la Camargo.
Dès la huitième représentation, un
ballet-pantomime, genre alors très en vogue, Un Jardinier
et une Jardinière, fut ajoutée à la fin de
la tragédie, dansé par Mlle Dallemant et M. Pitro.
A partir de la dix-septième
représentation, le 14 novembre 1746, l'ouvrage fut
représenté en alternance avec une reprise de
Persée, de Lully, puis le 24 novembre.
En revanche, il fut exécuté chez la
comtesse de La Mark.
En 1747, le frère de Jean-Marie dit le cadet,
frère du compositeur, donna l'oeuvre en version de concert
à l'Académie des Beaux-Arts de Lyon dont il dirigeait
l'orchestre, répartie sur deux séances. Elle fut
reprise sous la même forme en 1750 et 1755.
On ne sait rien du librettiste d'Albaret, dont ce fut
le seul livret d'opéra.
La partition a été conservée sous
deux formes, une gravée par l'épouse du compositeur,
correspondant à la première version, l'autre,
manuscrite, conservée à la Bibliothèque de
l'Opéra, plus complète, ayant servi au batteur de
mesure, le claveciniste André Chéron, ami de
Leclair.
Le prologue évoque la victoire de Fontenoy,
intervenue en mai de 1745, et le Dauphin, qui avait
épousé l'infante d'Espagne
Marie-Thérèse-Raphaëlle d'Espagne en 1745, mais
qui était en juillet 1746 :
Que, digne fils du plus grand des
vainqueurs,
Il apprenne d'un roi que la gloire seconde,
A vaincre, à régner sur les coeurs,
A faire le destin du monde.
Leclair dédia l'oeuvre à
Marie-Anne-Françoise de Noailles (*), comtesse de La
Mark (ou La Marck) musicienne accomplie, qui chantait et jouait du
clavecin, son mari jouant de la basse de viole. Madame de La Mark
s'était mis dans le goût de faire exécuter des
opéras chez elle, en ne faisant appel qu'à des
amateurs amis : la duchesse de Brancas, le duc d'Ayen, M. de la
Salle, le duc d'Antin. L'orchestre était toutefois
dirigé par Royer. Les choeurs étaient composés
par les chanteurs de la Sainte-Chapelle, qui chantaient sans qu'on
les voit, derrière le théâtre. Il y avait des
cpostumes et des machines, et les frais étaient
partagés à frais communs.
(*) Marie-Anne-Françoise de Noailles, née en
1719, fille de Adrien Maurice de Noailles (1678-1766), duc de
Noailles, maréchal de France, et de Françoise Charlotte
Amable d'Aubigné, nièce et héritière de
Madame de Maintenon. Elle épousa en 1744 Louis Engelbert de La
Marck (1701-1773), duc de La Marck, comté situé en
Rhénanie-Westphalie. Elle mourut en 1793.
150me Opéra représenté pour la
premiere fois le 4 Octobre 1746, & gravé partition in-fol.
Les vers de cette Trag. sont de M. Dalbaret, & la musique de M.
Le Clair. Le sujet du Prolog. est les Propetides changées en
pierres par Venus, irritée de ce qu'elles nioient sa
divinité. Cette fable, analogue à celle de Scylla, est
ingénieusement choisie, & bien écrite. On n'a pas
encore repris cet Opéra. (de
Léris - Dictionnaire des Théâtres)
Synopsis
Prologue
Un Temple de Vénus
où les Peuples d'Amathonte celèbrent une fête en
l'honneur de la déesse, aux lois de laquelle le redoutable
Mars lui-même cède. La fête est interrompue par
les Propétides, jalouses de la présence de Vénus
dont elles abhorrent le culte et renient la divinité. La
déesse descend la punir et les pétrifie ; malheur
à ceux qui dédaignent les plaisirs auxquels elle
préside... Par l'intermédiaire de sosn fils Amour, elle
promet bonheur et prospérité aux peuples qui la
révèrent.
Acte I
La tragédie se
déroule en Sicile. D'un côté une forêt, de
l'autre une vaste campagne. La nymphe Scylla est d'une égale
froideur envers tous ses amants, y compris Glaucus, jeune dieu de la
cour de Neptune, qui est épris d'elle. Glaucus, conduit au
désespoir par la dureté du Scylla, s'en va demander
l'aide à la magicienne Circé.
Acte II
Circé est dans son palais.
Elle confesse qu'elle ne peut pas vivre sans amour:
Inévitablement, elle devient folle amoureuse de Glaucus
lorsqu'elle le voit. Glaucus lui demande l'aide de son art pour
émouvoir Scylla, mais c'est pour son propre compte que
Circé se met au travail, de façon à rendre
Glaucus sensible à sa passion nouvellement née. Suit
une fête galante, pendant laquelle les ministres de
Circé tentent de séduire Glaucus. Le charme
réussit. Scylla est vite oubliée et Glaucus tombe aux
pieds de Circé. Le confident de Glaucus vient l'informer que
Scylla se plaint de son absence. Le nom de Scylla suffit à
briser l'enchantement. Glaucus revient à lui et quitte en
hâte, pour voler près de sa maîtresse.
Circé, furieuse, jure de se venger.
Acte III
Au bord de la mer. Scylla se rend
compte que malgré tout, elle est amoureuse de Glaucus. Les
amants se retrouvent l'un et l'autre, ce qui amène tout
naturellement à une fête. Glaucus appelle les dieux de
la mer et les exhorte à chanter sa victoire. La fête est
troublée par Circé qui descend sur les lieux dans un
nuage. C'est elle qui termine l'acte dans un monologue de
colère.
Acte IV
Dans un décor sauvage,
avec, en arrière-plan, le mont Vésuve est en
éruption. Circé fait de vains efforts pour ramener
Glaucus. Scylla arrive sur les lieux et sa présence enflamme
la colère jalouse de Circé. Cette dernière fait
semblant de se plier aux larmes de Glaucus, mais seulement pour
détruire sa rivale avec plus de sûreté.
Dès que les deux amants sont partis, elle commence ses
conjurations magiques pour se venger de sa rivale. La Lune descend
des cieux, se transforme en Hécate et sort de l'Enfer, en
apportant a Circé "le plus mortel des poisons que la
rivière Phlégéton ait produit sur ses tristes
rivages". C'est le poison qui sera l'instrument de la vengeance de
Circé.
Acte V
Un endroit préparé
pour une fête. Glaucus et Scylla échangent des mots
tendres mêlés de craintes. Le souvenir de Circé
inquiète la nymphe. Son amant tâche de la rassurer. Les
habitants de la Sicile viennent célébrer l'anniversaire
de la libération de leur pays, qui avait été
assujetti à l'empire tyrannique des Cyclopes. En voyant la
fontaine que Circé a empoisonnée, Glaucus s'exclame:
"C'est dans cette fontaine, que j'ai vu tes beaux yeux la
première fois". Scylla regarde dans la fontaine. Le charme de
Circé agit. Scylla succombe à sa cruelle vengeance et
peu après se précipite dans la mer. Elle meurt, pour
être métamorphosée en un rocher ayant la forme
d'une femme. Circé triomphe. Elle contemple avec satisfaction
la tristesse de son ancien amant.
(livret
Erato)
Le synopsis est aussi sur le site
Ars
Musica
Représentations :
- Versailles - Opéra Royal - 27, 29 septembre 2005 - Lyon - Auditorium
- 1er décembre - Concertgebouw d'Amsterdam - 3 décembre 2005 - en version de concert
- Les Talens Lyriques - Choeur Les Elémens (dir. Joël
Suhubiettee) - dir. Christophe Rousset - avec Gaëlle Le Roi
(Scylla), Robert Getchell (Glaucus), Karina Gauvin (Circé),
Salomé Haller (Dorine, Vénus), Céline Scheen
(L'Amour, Témire), Nicolas Achten (Licas, Hécate),
Didier Chevalier (un Sylvain), Cécile Dibon-Lafarge (une
Bergère), Solange Añorga (une Dryade),
Jean-Christophe Henry (1er Propétide), Marc Manodritta
(2ème Propétide) - partition réalisée
par Neal A. Zaslaw et John Eliot Gardiner
"Karina Gauvin superbe en
sorcière outragée, mais articulant mou ; Salomé
Haller sous-distribuée face à la pâle Scylla de
Gaële Le Roi, le choeur Les Éléments trop maigre
dans l'acte infernal et des Talens Lyriques qu'on a entendus bien
mieux calés : le Scylla et Glaucus de Jean-Marie Leclair n'a
à aucun moment fait oublier la fabuleuse musicalité de
Gardiner."
- Forum
Opéra - 27 septembre
2005
"Versailles, la nuit. Le
château semble endormi, plongé dans la pénombre.
L'auditeur traverse la cour d'honneur, oblique sous une fine bruine
vers le Pavillon Gabriel, s'engouffre vers l'Escalier du même
nom, vaste vaisseau de pierre qui a bien de la peine à faire
oublier les marbres polychromes du défunt Escalier des
Ambassadeurs, encore une galerie à parcourir et puis... le
voici dans l'Opéra royal. Dans un cadre aussi prestigieux,
baigné dans de chaudes harmonies vert et or, les Talens
lyriques entament l'ouverture de Scylla & Glaucus. Et ce
compositeur - plus connu pour ses sonates pour violon - imprime
aussitôt à l'oeuvre ce style personnel, mélange
d'audace italienne et de grâce mélodique
française que Couperin le Grand avait également
recherché en son temps.
Les doubles-croches fusent,
l'écriture est riche et virevoltante, très
rythmée. L'orchestre de Christophe Rousset s'avère
précis mais encore un peu trop appliqué. Qu'à
cela ne tienne, la reprise de l'ouverture sera bien meilleure, une
fois les musiciens plus à l'aise. L'opéra est
donné en version de concert, mais la scène
bénéficie du remarquable décor en trompe l'oeil
(copie de celui du XVIIIème siècle) qui semble doubler
l'hémicycle par des perspectives de carton-pâte. L'on se
prend alors à rêver que les metteurs en scène
modernes nous restituent plus souvent ces temples et ces palais, ces
bocages et ces ruisseaux charmants, ces villes accueillantes ou
encore ces déserts fantastiques plutôt que de nous
infliger une modernité outrancière où les
empereurs romains sont habillés en punk pour renifler de la
cocaïne, alors que les preux guerriers descendent d'une Cadillac
rose... Une tragédie lyrique à Versailles, même
sans mise en scène, pourrait alors se révéler
bien plus suggestive qu'un déballage de mauvais goût.
Le Prologue à lui seul
résume les qualités de l'ouvrage : récitatifs
soignés et très lullystes, choeurs aux harmonies
presque ramistes, divertissements nombreux et variés qui ne
sont pas sans rappeler l'Alcyone de Marais... L'orchestration est
opulente, les parties de violons extrêmement exigeantes. On se
surprend à battre la mesure alors qu'une symphonie martiale
convoquant l'ost des trompettes et timbales annonce la descente de
Vénus. Cette unique tragédie lyrique de Leclair,
écrite alors qu'il allait sur ses cinquante ans, est bel et
bien une oeuvre de maturité, parfaitement ciselée,
où le violoniste s'affirme aussi comme un remarquable
compositeur pour la voix.
Venons-en à l'intrigue,
franche et directe, à l'image de la musique. Glaucus, jeune
dieu de la cour de Neptune, s'éprend de la charmante Scylla.
Or, la jolie nymphe semble insensible à ses feux, ce qui
conduit l'amant désespéré à demander
l'aide de la magicienne Circé. Cette dernière, prompte
à s'enflammer, tente en vain de le séduire. Scylla
avoue son amour à Glaucus, tandis que Circé feint de
laisser nos deux amoureux en paix. Il n'en est rien et sa terrible
vengeance transformera Scylla en rocher. Si l'argument peut sembler
un rien schématique, il a le mérite d'être
diablement efficace, et d'amener naturellement les grandes
scènes de divertissements dont Scylla & Glaucus regorge.
Gaëlle Le Roi se montre
en petite forme et campe une Scylla sans grande présence. La
diction est brouillonne, forçant indûment sur la
théâtralité des récitatifs, tandis que le
chant manque de puissance, avec des aigus trop
éthérés. En outre, simplicité et naturel
sont absents des petites ariettes strophiques inspirées des
chansons populaires de l'époque. Où donc est
passée la tendresse de la toute première scène,
doucement accompagnée par les flûtes ? Comment
transmettre l'hésitante pudeur de l'aveu dans le
troisième acte, où la nymphe pleure et dévoile
ainsi ses sentiments à Glaucus ? La soprano accentue la
prononciation de certaines consonnes, chuchote soudain, claironne
ensuite, sans toutefois parvenir à donner véritablement
corps au personnage tragique qui lui échoit. L'on ne peut
alors s'empêcher de se demander pourquoi le rôle n'est
pas interprété par Salomé Haller, honteusement
sous-employée. Vénus du Prologue ou confidente de
Circé (Dorine), cette dernière a immédiatement
conquis la salle grâce à cette voix enveloppante et
homogène qu'elle parvient à projeter jusqu'au plafond
(représentant Apollon distribuant des couronnes aux Muses),
même dans un souffle. En outre, la chanteuse s'est
débarrassée du soupçon d'acidité qui
jusqu'à ce soir affectait parfois ses aigus.
Robert Getchell est excellent,
comme à l'accoutumée. Alliant à la fois
puissance et sensibilité, maîtrisant les ornements sur
le bout des doigts, le haute-contre surprend toujours par la chaleur
de son timbre et la stabilité de son émission. Il
mériterait d'être placé au panthéon des
Héros de Tragédies Lyriques, aux côtés des
illustres Howard Crook ou Jean-Paul Fouchécourt. Son "Quand je
ne vous vois pas, je languis, je soupire" (I, 3) est un modèle
de plainte amoureuse, qui arrive à éviter les
écueils d'une trop grande mièvrerie ou d'une ironie peu
crédible.
Christophe Rousset a
trouvé en Karina Gauvin une redoutable Circé. Sa voix
corsée, pleine et charnue, contraste nettement avec les
timbres plus clairs de ses partenaires féminines. C'est
à elle que Leclair a sans nul doute réservé ses
plus belles pages, où le tempérament changeant de la
magicienne trouve écho dans une écriture
hâtée et presque comprimée, où un climat
précis n'a pas le temps de s'installer : après quelques
soupirs dans "il me fuit, hélas, il me quitte" (II, 5),
Circé se reprend et fulmine, appelant sa troupe "Courons
à la vengeance", de même que dans "Tout fuit, tout
disparaît" (III, 4), accompagné de l'archet bondissant
du premier violon Stefano Montanari. L'acte IV constitue
l'apogée de l'opéra, tant musicalement que
dramatiquement. C'est alors que surviennent les divinités
infernales, juste après la furieuse invocation de Circé
"Noires Divinités" (IV, 4), à faire frémir le
spectateur, tant Karina Gauvin est convaincante de rage implacable
(on jette alors inconsciemment un coup d'oeil à droite, afin
de repérer la plus proche sortie de secours).
Parmi les autres rôles,
le timbre de Nicholas Achten paraît encore trop jeune, la voix
manque de force et de profondeur. Les graves sont rocailleux, les
aigus faiblards, sans même mentionner la fâcheuse
habitude de s'arrêter légèrement après
chaque mot. Quant à la très ravissante Céline
Scheen, au sourire enchanteur, sa voix délicate et
fraîche souffre d'une diction un peu maniérée et
de fins de phrases oppressées, qui n'entachent cependant en
rien la joie lumineuse et enfantine qui l'habite dans chaque air.
Les Elémens sont...
dans le leur ! On aura rarement entendu un choeur aussi
homogène et présent, alors qu'il ne compte que 19
chanteurs. L'espacement des pupitres est remarquable,
réussissant à trouver l'équilibre entre une
masse chorale compacte, dense, capable de déferler dans "Que
Circé nous inspire d'une fureur nouvelle" (IV, 4), et la
légèreté aérienne et pastorale des
galants "Chantons, que ces retraites retentissent de nos concerts"
(I, 3) ou "Viens amour, quitte Cythère" (V, 2).
Mais le véritable
acteur de la tragédie reste l'orchestre, omniprésent,
aux mille facettes : sonneries martiales des trompettes, roulements
des timbales, douceur des flûtes, sons grainés des
bassons associés aux hautbois, famille des cordes au grand
complet. Jean-Marie Leclair excelle dans les passages instrumentaux,
jouant sur les coloris et insufflant à chaque ritournelle une
énergie folle, notamment grâce à des violons
saillants : passacaille, loure, tambourin, airs, musette, menuets
abondent dans la tragédie, sans pour autant freiner le
déroulement de l'intrigue.
La direction de Rousset,
vigoureuse voire musclée, s'accorde tout à fait
à ce Scylla & Glaucus. Les Talens lyriques tonnent dans la
fosse et chaque note qu'ils propulsent est emplie d'une sorte de
complicité sur-vitaminée. On saluera en particulier le
violoncelliste du continuo, Atsushi Sakaï, qui parvient, en
jouant sul ponticello, à donner des accents de castagnettes
à son instrument, lors de la scène infernale. Attentifs
aux nuances, incisifs dans les attaques, très présents
sans pour autant envahir les chanteurs, les Talens lyriques ont
frôlé la perfection. Aussi, pour prolonger le plaisir de
cette soirée et avant une possible retransmission sur France
Musiques, on ne saurait trop conseiller la version de John Eliott
Gardiner (Erato), moins dynamique mais plus ample quant au traitement
de l'orchestre."
- Altamusica - Leclair
vengé par Circé
"L’accueil
réservé à Scylla et Glaucus, unique
tragédie lyrique de Jean-Marie Leclair, constitue un
mystère. Si la création remporta un succès non
négligeable, l’œuvre ne fut en effet jamais reprise. Sans
doute parce qu’elle arrivait trop tard dans un siècle qui se
désintéressait peu à peu d’un genre qu’on disait
figé dans ses conventions. Après plus de deux cents ans
de silence, sa résurrection en 1986 par John Eliot Gardiner et
Philippe Lénaël à l’Opéra de Lyon a connu
peu ou prou le même sort, si l’on excepte son magnifique reflet
discographique. Peut-être parce qu’elle arrivait trop
tôt, la révolution ramiste à peine
entamée, et le phénoménal succès d’Atys
encore à venir.
L’opéra du compositeur
lyonnais recèle pourtant des merveilles aussi nombreuses que
leur séduction est immédiate, avec ce léger
goût italien qui tente de libérer les carcans de la
déclamation. Surtout, le personnage de Circé s’inscrit
dans la lignée des grandes magiciennes de la tragédie
lyrique, et offre à une interprète dotée d’un
minimum de rayonnement dramatique l’occasion de briller grâce
au plus kaléidoscopique des rôles.
Tourbillon vocal et
scénique, Karina Gauvin emporte tout sur son passage. L’art du
chant est immense, les couleurs infinies, et mieux encore, la
maîtrise du style ose, par-delà le naturel de
l’ornement, déverser sur la phrase un torrent de
sensualité. Sa magicienne, sœur de l’italianissime Alcina,
séduit en un port de voix glamour pour mieux griffer, et la
scène d’invocation du quatrième acte la trouve au bord
d’un précipice hallucinatoire.
Comparés à ce
voluptueux démon, les deux amants n’ont que peu d’envergure.
Gaëlle Le Roi parvient néanmoins à faire de Scylla
un être de chair et de sang par l’intensité de la
déclamation, dépassant les inégalités
d’une vocalité peu orthodoxe. Robert Getchell n’est en
revanche qu’un bien fade Glaucus, aussi linéaire dans l’air
que le récitatif. Cette atonie constante est d’autant plus
regrettable que le ténor américain couvre la tessiture
de haute-contre avec une superbe aisance, et dans un français
d’une infaillible clarté.
Figures secondaires,
Salomé Haller (Vénus aguicheuse) et Céline
Scheen (Amour lumineux) n’en sont pas moins expertes, et le
très jeune Nicolas Achten essaie de dompter une voix encore
fragile par son étonnant don d’éloquence. Quant aux
Eléments de Joël Suhubiette, l’excellence de leur
élocution confère à chaque intervention du chœur
un relief saisissant.
Mais le plus grand défi
de Scylla et Glaucus est instrumental. Sous la direction
amoureusement affûtée d’un Christophe Rousset ennemi de
l’effet de manche comme d’un spectre dynamique trop étendu,
les Talens lyriques s’engagent dans la bataille avec bien des atouts
– le train d’enfer auquel est jouée la symphonie finale, il
est vrai notée « du mouvement que permettra
l’exécution » n’est pas la moindre preuve de leur
vélocité. Hormis un passage à vide au
troisième acte, les musiciens répondent aux
sollicitations les plus extrêmes, particulièrement
convaincants face aux invocations de Circé, sinon toujours
très souple dans les divertissements.
Le beau succès
réservé à cette version de concert par la
poignée de happy few réunie dans le délicieux
écrin de l’Opéra royal de Versailles incitera-t-il
quelque directeur de théâtre à oser Scylla et
Glaucus sur scène ? Espérons-le…"
- ConcertClassic -
Le Triomphe de Circé -
Espoirs déçus pour un retour espéré
Christophe Rousset ne manque
pas de courage : offrir sans coupures, avec toutes les splendides
guirlandes de danses, les vastes cinq actes pensés par Leclair
en demande, mais a-t-il toutes les clefs de cet univers
?
Sa baguette cursive manque de
carrure pour les scènes d’enchantements, de nerf dans les
tambourins. Partout on imaginait, par défaut, ce qu’une
direction plus contrastée aurait pu débusquer de
surprises dans une musique qui en regorge littéralement.
Lorsque l’élégance régence pointe le bout de son
nez, Rousset est à son meilleur – comme pour le si vivaldien
« Viens Amour, quitte Cythère » - mais la part noire
de l’œuvre lui échappe.
En confiant Circé
à Karina Gauvin, Rousset a pris un risque, celui de
créer un fossé incomblable entre les styles. Celui
aussi de faire entendre une vraie chanteuse, avec des moyens
conséquents et une technique trempée reléguant
le reste de la distribution à un niveau inférieur. Car
qui, sinon la Dorine de Salomé Haller, avec son métal
vocal si tranchant et son aplomb de comédienne pouvait hier
soir contrebalancer l’incarnation brûlante, dangereuse de
Karina Gauvin ? Certainement pas les Scylla et Glaucus de cette
résurrection.
Faut il croire les historiens
du style lorsqu’ils veulent à toutes fins imposer un
ténor au timbre blanc ou une soprano de toute petite pointure,
présentant par ailleurs des techniques aussi
éloignées les unes des autres, pour incarner des
héros de tragédie ? Robert Getchell ne manque pas
d’atouts, un bon français, quelques aigus de force, mais ce
style si mou, cette vocalise pénible, cet air de ravi de la
crèche font regretter le feu – même relatif - d’un
Howard Crook, et si Gaëlle le Roi sait se montrer touchante, sa
métamorphose sous le poison d’Hécate est hautement
improbable. Nicolas Achten doit encore tremper sa basse claire assez
attachante, son Licas était de grande venue et permet les
espoirs que des gains techniques
concrétiseront.
Reste que la soirée fut
hantée par la Circé infernale de Gauvin, mais
même elle doit progresser, cette fois sur le point de la
diction. C’est ce type d’incarnation de grand format qui rendra vie
à la Tragédie Lyrique. Un Marc Minkowski les a
tentées dans Rameau, pourquoi personne n’ose lui
emboîter le pas ? "
- Opéra de Lyon
- février 1986 -
première recréation en France - cinq
représentations - autres représentations au Festival
de Bath et au Festival Haendel de Göttingen
- Londres - 14
novembre 1979 - première reprise intégrale de
l'oeuvre - dir. John Eliot Gardiner - à partir d'une
transcription de Neal Zaslaw, de l'Université
Cornell.
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