Tragédie en musique, en un
prologue et cinq actes, sur un livret attribué à Thomas
Corneille, d'après la Théogonie
d'Hésiode.
Philippe Quinault avait, en 1665, composé une
tragédie sur le thème de Bellérophon, insensible
aux avances de Sthénoboée, reine d'Argos, et qui
vainquit la Chimère, monté sur son cheval
Pégase.
C'est à la demande du roi que Thomas Corneille,
que le peu de succès de Psyché avait
éloigné de la scène lyrique, écrivit le
livret... dont Fontenelle réclama la paternité en 1741.
L'oeuvre fut représentée à
l'Académie royale de musique, le 31 janvier 1679, où
elle tint pendant neuf mois, avec une distribution réunissant
: Gaye (Apollon), le Roy (Bacchus), Arnoul
(Pan) dans le prologue, Beaumavielle (Jobate, roi de Lycie), Mlle
Saint-Christophle (Sthénoboée, veuve de Praetus, roi
d'Argos), Mlle Aubry (Philonoé, fille de Jobate),
Clédière (Bellérophon), Nouveau (Amisodar), Le
Roy (La Pithie), Mlle de La Prée (Pallas), Pulvigny (Un
Sacrificateur).
Les décors étaient
de Vigarani, dont ce fut la dernière collaboration avec
Lully.
Les personnages les plus
marquants de la cour et de la ville se pressèrent au
spectacle, notamment Le Dauphin, Monsieur et Madame et leur fille, la
reine d'Espagne, la duchesse d'Hanovre.
Le livret fut
apprécié, et on lisait dans le Mercure galant en
mars 1679 : l'action y est suivie
partout, de sorte qu'il n'y a aucune scène qui n'ait de
l'enchaînement avec celle qui l'a
précédée, ce qui ne laisse aucun endroit
languissant.
Les représentations furent interrompues pour
préparer celle devant le roi, à St Germain en Laye, le
3 janvier 1680, avec Gaye (Apollon), Le Roy (Bacchus) et Arnoul (Pan)
pour le prologue, Mlle La Prée (Pallas),
Gaye (Jobate), Mlle Saint-Christophle (Sthénoboée),
Mlle Ferdinand (Philonoé), Clédière
(Bellérophon), Morel (Amisodar), Mlle Bonie (Argie), Le Roy
(La Pithie). Plusieurs
représentations eurent lieu jusqu'au 5 février, et on
raconte que le roi faisait répéter deux fois dans
chaque représentation les morceaux qu'il appéciait
particulièrement.
Le succès fut tel que
Lully décida de faire imprimer la partition, par C. Ballard,
en typographie.
Durey de Noinville, bibliographe
et historien (1683 - 1768), nota dans son Histoire du théâtre de l'Académie
royale de musique : l'exposition de la première scène a
passé pour la plus belle du théâtre lyrique ; le
second acte est celui qui a le plus prêté au musicien,
par le moyen de la magie, qui est, sans contredit, la plus plus
frappante qu'on ait jamais vue au théâtre...On a
trouvé les fêtes du troisième acte trop longues,
et que le quatrième n'est pas assez rempli. On aurait aussi
souhaité que la pièce eut fini par la mort de
Sténobée. La fête qui suit a paru hors de saison
après une catastrophe aussi terrible.
L'oeuvre fut reprise
à Lyon, le 20 juin 1688, dans la salle du Jeu de Paume
de la rue Pizay, durant six mois. Le succès était tel,
depuis l'inauguration de l'Académie de musique de Lyon, le 3
janvier 1688, avec Phaëton, qu'il avait fallu accepter
des spectateurs aux répétitions.
Elle fut jouée aussi à Bruxelles, au Quai
au Foin, avec un prologue de Fiocco, le 8 novembre 1696, et le 14
novembre 1708.
Au Palais Royal, les reprises eurent lieu :
le 10 décembre 1705, avec Thévenard
(Apollon), Desvoyes (Bacchus), Hardouin (Pan) et Boutelou (Un
Berger) pour le prologue, Mlle Joubert (Pallas), Hardouin
(Jobate), Mlle Desmatins
(Sthénoboée), Mlle Journet (Philonoé),
Cochereau (Bellérophon), Thévenard (Amisodar), Mlle
Poussin (Argie), Chopelet (La Pithie) ; selon Parfaict :
Cet opéra qui a eu un
succès si éclatant dans sa nouveauté eut le
malheur d'être reçu assez faiblement à cette
reprise ;
le 11 janvier 1718, avec modification du
divertissement du quatrième acte, décrié,
remplacé par un divertissement mieux approprié au
sujet, avec Le Mire
(Apollon), Buseau (Bacchus), Dun fils (Pan) et Murayre (Un Berger)
pour le prologue, Mlle Milon (Pallas), Hardouin (Jobate), Mlle Journet (Sthénoboée), Mlle
Poussin (Philonoé), Cochereau (Bellérophon),
Thévenard (Amisodar), Murayre (La Pithie) ; mais le
succès fut médiocre ;
le 6 avril 1728, avec
Dun (Apollon), Cuvillier (Bacchus), Chassé (Pan) et
Grenet (Un Berger) pour le prologue, Mlle Antier (Pallas), Dun
(Jobate), Mlle Antier puis Mlle Eremans
(Sthénoboée), Mlle Pelissier (Philonoé),
Tribou (Bellérophon), Chassé puis Dun (Amisodar),
Grenet (La Pithie) ; à cette occasion, on fit quelques changements... On substitua au IVe
acte un nouveau Divertissement composé des peuples des
campagnes de Lycie... Cette fête parut assez bien
imaginée et plus satisfaisante que celle des Faunes et des
Napées qui paraissaient autrefois.
le 1er
février 1745 ;
le 17 février 1749,
chez la Reine, à Versailles, en version non scénique
;
le 27 novembre 1773, à
Versailles, dans une version en quatre actes de Berton et Grenier,
à l'occasion du mariage du comte de Provence, futur
Louis XVIII, avec Marie-Josèphe de Savoie, fille du roi de
Sardaigne Victor Amédée III.
Une parodie de Dominique et
Romagnesi, Arlequin
Bellérophon, fut jouée
au Théâtre Italien le 7 mai 1728.
Ce héros est connu dans
l'Histoire poëtique, par son insensibilité pour les
avances amoureuses de Stenobée, Reine d'Argos, & par la
défaite de la Chimère, dont il triompha, monté
sur le cheval Pégase. Cette Fable a fourni le sujet d'une
Trag. composée par Quinault, représentée
à l'Hôtel de Bourgogne en 1670, & qui eut plus de
réussite que ne l'ont dit quelques Auteurs ; & celui d'un
Opé. dont les Paroles ont toujours été
attribuées à Thomas Corneille, & cependant que
Fontenelle a revendiquées & prétend avoir faites
à très peu de chose près, & la musiq. est de
Lully ; il fut représenté pour la premiere fois le 28
Janvier 1679, & continué pendent neuf mois de suite.
Corneille rebuté par le peu de succès de PSICHE, avoit
renoncé au Théatre lyrique pour s'attacher uniquement
au dramatique ; mais le Roi lui ayant témoigné qu'il
eût souhaité qu'il travaillât pour l'Opéra,
il se rembarqua, dit-on, sur cette mer orageuse, par cette piece,
dont le Prolo. est entre Apollon, les Muses, Bacchus & Pan. On a
dit aussi que Despreaux prétendoit avoir une grande part
à ce Poëme lyrique ; mais Fontenelle, dans une lettre
adressée aux Auteurs du Journal des Savans, a assuré
bien positivement qu'à l'exception du Prolo. d'un morceau qui
ouvre le quatrieme Acte, & du Cannevas, il ne pouvoit y avoir
rien de Despreaux dans Bellerophon, & que Thomas Corneille, qui
ne se soucioit pas trop de cette sorte de travail, lui avoit
envoyé à lui-même le plan de cet Opé. pour
l'exécuter, ce qu'il avoit fait, & que ses vers ne
souffrirent que de légers changemens. On l'a imprimé
dans le tome dixieme de la derniere édition des OEuvres de
Fontenelle. Cet Opé. est le 11me ; il a été
imprimé en musi. puis gravé ; il a été
remis en 1680, 1705, 1718 & 1728. (de Léris - Dictionnaire
des Théâtres)
Personnages : Bacchus (haute-contre), Pan (basse), Apollon
(basse), Les neuf Muses, Choeurs d'Aegipans, de Ménades, de
Bergers et de Bergères (Prologue) ; Philonoe, fille de Jobate,
roi de Lycie, Stenobée, veuve de Prétus, roi d'Argos,
Argie, sa confidente, Pallas, Bellérophon, Jobate, roi de
Lycie, Amisodar, prince lycien, savant en magie et amoureux de
Sténobée, La Pythie (haute-contre), Sacrificateurs,
Amazones, Solymes, troupe de Magiciens, Choeur de Peuples.
Argument
Bellérophon, ayant
tué son frère sans le connaître, s'exile, pour se
châtier, à la cour de Proetos, roi d'Argos. Mais ce
prince, bientôt gagné par la jalousie, expédie
son hôte à son beau-frère Iobatès , roi de
Lycie, avec des tablettes où, en signes mystérieux, il
demande que Bellérophon soit mis à mort. Iobatès
décide d'opposer Bellérophon à l'invincible
Chimère, monstre dont le corps était moitié
lion, moitié chèvre, avec une queue de dragon, et qui
vomissait des flammes dévorantes. mais Bellérophon,
monté sur son cheval ailé Pégase, tue la
Chimère. En récompense, il épouse la fille du
roi Iobatès, à qui il succèdera.
Synopsis
Prologue
Le théâtre représente le Mont
Parnasse ; Apollon y est assis accompagné de neuf Muses qui
sont aussi assises des deux côtés.
Apollon chante les louanges du Roi, par qui est venue
la paix. Il convie Pan et Bacchus à se joindre aux chants
d'allégresse. Bacchus entre d'un côté
accompagné d'Oegipans et de Ménades, et Pan entre de
l'autre côté, suivi de Bergers et de Bergères.
Ils chantent le temps revenu de l'amour. Apollon invite à un
spectacle en l'honneur du héros.
Acte I
La ville de Patare, capitale du royaume de
Lycie
(1) Sténobée, veuve du roi d'Argos
Pretus, confie à Argie qu'elle est venue en Lycie pour offrir
la couronne à Bellérophon. Ce dernier avait
été envoyé à la cour de Jobate, roi de
Lycie, par Pretus jaloux à la suite des accusations de
Sténobée. Sténobée espère que
Bellérophon sera sensible à sa proposition. (2)
Philonoë, fille de Jobate, annonce à
Sténobée qu'un époux doit lui être
désigné, et qu'elle espère qu'il s'agira de
celui qu'elle aime. Sténobée comprend qu'il s'agit de
Bellérophon. (3) Sténobée est
désespérée et sent monter en elle le
désir de vengeance. Elle décide de s'adresser au prince
Amisodar capable de créer un monstre quiq ravagera les lieux.
(4) Le roi Jobate annonce qu'il a choisi Bellérophon pour
époux de sa fille. Sténobée lui rappelle que
Prétus l'avait envoyé chez lui pour être mis
à mort. Elle promet de se venger. (5) Bellérophon
arrive, avec une troupe d'Amazones et de Solymes. Jobate lui annonce
qu'il lui donne sa fille en mariage. Il consent par ailleurs à
libérer les Amazones et Solymes de leurs fers. Choeur.
Acte II
Un jardin délicieux, au milieu duquel
paraît un berceau en forme de dôme, soutenu à
l'entour de plusieurs Thermes ; au travers de ce berceau, on
découvre trois allées, dont celle du milieu est
terminée par un superbe palais, en éloignement. Les
deux autres finissent à perte de vue.
(1) Philonoé se réjouit du choix de son
père. Elle demande à deux Amazones de chanter la
louange de Bellérophon, le plus grand des héros. (2) Ce
dernier la rejoint et partage son bonheur. (3) Philonoë laisse
Bellérophon seul avec Sténobée.
Bellérophon se plaint que celle-ci le poursuive.
Sténobée avoue son amour. Bellérophon la quitte.
(4) Argie pousse Sténobée à la vengeance. (5)
Celle-ci rejoint Amisodar et lui demande de troubler les noces de
Philonoë et Bellérophon. Amisodar lui propose de faire
surgir un monstre furieux qui sèmera la désolation. (6)
Resté seul, Amisodar fait se transformer le jardin en un une
espèce de prison horrible, taillée dans les rochers et
percée à perte de vue, avec plusieurs chaînes,
cordages et grilles de fer qui la remplissent de toutes parts. Quatre
magiciens et quatre magiciennes paraissent et témoignent, en
dansant, l'ardeur avec laquelle ils se préparent à
servir Amisodar. Celui-ci leur demande de faire sortir des monstres
par leurs invocations. La terre s'ouvre et on en voit sortir trois
monstres qui s'élèvent au dessus de trois
bûchers, l'un en forme de dragons, l'autre de lion et le
dernier de boue. Trois des magiciens montent dessus. Après
quoi les quatre, qui ont déjà dansé, font une
nouvelle entrée avec les quatre magiciennes, pour marquer leur
joie de ce que le charme a réussi. Leur danse étant
finie, les trois magiciens, qui sont sur les monstres, chantent
alternativement avec les autres magiciens. Amisodar unit les trois
monstres en un seul.
Acte III
(1) Argie se lamente des ravages causés par le
monstre. Mais Sténobée ne goûte même pas sa
vengeance. (2) Sténobée persuade le roi que
Bellérophon est la cause des malheurs subis par la Lycie. (3)
Bellérophon propose au roi venu consulter l'oracle d'Apollon,
de combattre le monstre. (4) Philonoë est effrayée quand
elle l'apprend. (5) Le sacrificateur invoque l'aide d'Apollon. Les
signes étant favorables, le choeur du peuple marque son
allégresse. L'autel qui a paru s'enfonce et la Pythie sort de
son antre, les cheveux épars. En même temps, on entend
de grands éclats de tonnerre : le Temple tremble et on le voit
tout brillant d'éclairs. La Pythie annonce qu'Apollon va
paraître. La Pythie se penche vers la terre, tandis qu'Apollon
paraît en statue d'or et prononce l'oracle : un des fils de
Neptune apaisera le monstre, mais la Princesse devra le prendre pour
époux. La Pythie s'enfonce dans l'antre d'où elle est
sortie. Apollon disparaît et le peuple se retire. (7)
Bellérophon et Philonoë sont écrasés par
l'oracle, et refusent d'être séparés.
Acte IV
Des rochers fort hauts et fort escarpés,
couverts de sapins et d'autres solitaires. Au fond parait un rocher
de la même hauteur et garni des mêmes arbres. Il est
percé par trois grottes au travers desquelles on
découvre un paysage à perte de vue
(1) Amisodar se réjouit à la vue des
dévastations dans la mesure où il en recevra l'amour de
Sténobée. (2) Argie vient lui transmettre la demande de
Sténobée de faire disparaître le monstre, pour
sauver Bellérophon. Amisodar ne peut s'y résoudre. Mais
voilà qu'arrive le monstre. (3) Une Dryade et une napée
se lamentent au spectacle du pays désolé. (4) Les Dieux
des bois se joignent à elles pour déplorer le feu qui
ravage leurs forêts. (5) Bellérophon annonce au Roi
qu'il décidé de combattre le monstre pour l'amour de
Sténobée. Il refuse d'accompagner le roi qui va
sacrifier à Neptune.
Un paysage rempli de feu et de fumée, pour
marquer le dégât que fait la chimère dans le
pays
(6) Bellérophon se prépare à
périr en combattant le monstre. (7) Pallas apparaît dans
un char de nuages. En même temps paraît un autre char
vide qui descend de l'autre côté. Pallas assure
Bellérophon de son secours, et l'invite à monter dans
le char vide. Il est enlevé avec Pallas. Le choeur, invisible,
se lamente. Apparaît la Chimère, puis Bellérophon
qui la combat, monté sur Pégase. A la troisième
attaque, il la blesse à mort et disparaît dans les airs.
Le choeur manifeste sa joie.
Acte V
Une avant-cour d'un Palais qui paraît
être élevé dans la Gloire. On y monte par deux
grands degrés qui forment les deux côtés de cette
décoration en ovale et qui sont enfermés par deux
grands bâtiments d'architecture d'une hauteur extraordinaire.
Les deux degrés et les galeries qui les environnent sont
remplis de peuples de la Lycie, assemblés en ce lieu pour y
recevoir Bellérophon que Pallas doit ramener, après la
défaite de la Chimère.
(1) Le Roi annonce que Pallas va ramener
Béllérophon, que Neptune a reconnu pour fils, pour
être l'époux de la princesse Philonoë. Celle-ci
laisse éclater sa joie. (2) Sténobée survient et
révèle qu'elle et Amodar sont à l'origine du
monstre qui a ravagé la région. Elle annonce qu'elle
s'est empoisonnée. Elle meurt. (3) Pallas arrive dans un char
avec Bellérophon. Pallas confirme que Bellérophon est
fils de Neptune et promis à la princesse. Bellérophon
descend du char et Pallas est enlevée dans les airs. Le Roi
annonce l'hymen et appelle aux réjouissances. Le choeur se
réjouit : Le plus grand des héros rend le calme
à la terre. Il fait cesser les horreurs de la guerre.
Vienne - Theater an der
Wien - 25 janvier 2011 - Les Talens Lyriques - Arnold
Schoenberg Chor - dir. Christophe Rousset - avec Cyril Auvity
(Bellérophon), Céline Scheen (Philonoé),
Ingrid Perruche (Stenobée), Jean Teitgen (Amisodar),
Evgueniy Alexiev (Jobate), Jennifer Borghi (Argie), Robert
Getchell (La Pythie)
Beaune - Basilique Notre
Dame - 24 juillet 2010 - Paris
- Cité de la musique - 16 décembre 2010 -
Opéra royal du château de
Versailles - 17 décembre 2010 - Les Talens
Lyriques - Choeur de Namur - dir. Christophe Rousset - avec Cyril
Auvity (Bellérophon), Ingrid Perruche
(Sténobée), Céline Scheen (Philonoé),
Jennifer Borghi (Argie/Pallas), Evgueniy Alexiev, (Jobate/Pan),
Jean Teitgen (Amisodar/Apollon), Robert Getchell (La
Pythie/Bacchus) - recréation en première mondiale
Le Monde -
Bellérophon" retrouve vie à Beaune
L'édition 2010 du
Festival de Beaune a atteint son apogée, samedi 24 juillet,
avec la "re-création" en version de concert de
Bellérophon. Septième des quatorze tragédies
lyriques de Lully (1679), elle restait la dernière à
avoir échappé à la remise sur le métier
du "renouveau baroque" lullyste, initiée dans le dernier quart
de notre XXe siècle.
On peut à bon droit
s'interroger : pourquoi a-t-on fait passer en dernier le héros
corinthien qui vainquit la Chimère et chevaucha Pégase
? Après Atys, mais aussi Alceste et Phaéton, puis, tout
au long des années 2000, Persée, Isis, Roland, Amadis,
Proserpine, Thésée, Psyché, Armide, et
même Cadmus et Hermione.
Une seule raison, semble-t-il
: Bellérophon est la seule tragédie lyrique, avec
Psyché (réduction de la pièce de Molière
à un livret d'opéra), qui ne soit pas de la plume de
Philippe Quinault (1635-1688), librettiste attitré de Lully,
mais de Thomas Corneille, le petit frère du grand Pierre. Tout
ça par la faute d'Isis, dont la création en 1677 avait
provoqué une véritable cabale organisée par les
détracteurs de la tragédie en musique. Un scandale
public qui, assimilant le roi à Jupiter et la jalouse Junon
à sa maîtresse en titre, Mme de Montespan,
précipita l'exil de la belle nymphe Io, alias la
dernière favorite du roi, Marie-Elisabeth de Ludres, ainsi que
la disgrâce du malheureux librettiste. Lully dut se
résoudre à choisir un autre compagnon de
tragédie.
Certes, Thomas Corneille
(1625-1709) n'a pas le savoir-faire quinaultien. La genèse de
l'opéra est même fort laborieuse, l'implacable exigence
du compositeur mettant son nouveau librettiste "à tout moment
au désespoir", témoigne Lecerf de la Viéville
dans sa Comparaison de la musique italienne et la musique
française. "Pour cinq ou six cents vers que contient cette
pièce, M. de Lisle (alias Thomas Corneille) fut contraint d'en
faire deux mille...", précise-t-il. Corneille dut même
se résoudre à demander de l'aide à trois
auteurs. Lesquels, devant le triomphe remporté à la
création de l'oeuvre, le 31 janvier 1679, à
l'Académie royale de musique, revendiquèrent la
paternité du livret - Boileau et Fontenelle, qui
prétendirent chacun avoir tout réécrit, et...
Quinault, lequel aurait en effet restructuré la
tragédie.
Car Bellérophon est un
des grands triomphes de Lully. L'opéra resta à
l'affiche du 31 janvier au 27 octobre, faisant même l'objet de
deux représentations officielles, le 31 mai pour M. le Dauphin
et le 6 septembre pour la reine d'Espagne. Avant d'être repris
l'année suivante, les 3 et 15 janvier à Saint-Germain
devant le roi, qui "a trouvé des endroits si beaux, qu'il les
fit répéter deux fois dans chaque
représentation" (Le Mercure Galant de janvier 1680), puis
à Lyon en 1688, et enfin à Paris en 1705, 1718 et
1728.
Pour ce Bellérophon
2010, la directrice artistique du Festival de Beaune, Anne Blanchard,
a fait appel à un fidèle de la première heure,
le chef d'orchestre et claveciniste Christophe Rousset,
déjà auteur d'une re-création lullyste à
Beaune en 2001 avec Persée, dont témoigne un
enregistrement pour Naïve. Ce 24 juillet, le faste royal en
moins mais la ferveur en plus, la réussite musicale a rejoint
la légende de la création il y a plus de 300 ans,
donnant à cette partition "perdue" un éclat, un relief
et une jeunesse incomparables.
Car il y a belle lurette que
le mythe de Bellérophon a cessé d'émouvoir nos
maigres fantasmes allégoriques. D'autant que le vainqueur de
Chimère et des Amazones (et surtout de la "princesse
incomparable", Philonoé) ne connaît pas avec Lully la
crise dont parle Horace dans le livre IV de ses Odes.
Bellérophon, pour avoir voulu s'égaler aux dieux, fut
puni par Zeus : un taon opportunément envoyé sous la
queue de Pégase précipita le cavalier céleste
sur la terre, où il finit ses jours aveugle, estropié
et solitaire. C'est au contraire en glorifiant à outrance son
Louis XIV-Bellérophon, héros de la guerre et de la
paix, que Lully put paradoxalement reconquérir le doit
à user de son librettiste favori, Quinault.
Pourtant l'oeuvre parvient
à nous parler, autrement. Servie par une brillante et
homogène distribution (où rivalisent le
Bellérophon vaillant et juvénile de Cyril Auvity, la
Sténobée grand style d'Ingrid Perruche et
l'époustouflant Amisodar de Jean Teigten), par un Choeur de
chambre de Namur et un orchestre des Talens lyriques visiblement
inspirés. Et par un Christophe Rousset des grands jours, qui
donne à entendre mieux qu'une belle exhumation, une
véritable exultation musicale. Nul besoin de Dauphin ou de
reine d'Espagne pour courir sus à ce Bellérophon, qui
sera cet automne à la Cité de la musique, à
Paris, avant l'Opéra royal de Versailles."
Télérama - Lully ressuscité
en majesté
"Créée à
Paris en janvier 1679, Bellérophon, septième
tragédie en musique de Lully — et l'une des plus accomplies —
n'avait jamais été redonnée en France depuis la
fin du XVIIIe siècle. Sa résurrection, en primeur au
festival de Beaune, samedi 24 juillet, était l'un des
événements musicaux majeurs de l'été. Et
la consécration du soutien que, depuis presque trois
décennies, le festival dirigé par Anne Blanchard
apporte à ce répertoire, et aux interprètes qui
le servent — en particulier aux Talens lyriques de Christophe
Rousset, hôtes réguliers de la cité
bourguignonne.
Avec Isis, tragédie
lyrique créée deux ans plus tôt, Lully a senti
passer le vent du boulet. Croyant se reconnaître dans le
personnage de Junon, la belle Françoise-Athénaïs
de Rochechouart, marquise de Montespan, s'est
déchaînée contre le librettiste, le doux
Quinault, que l'ire de la favorite a contraint à un exil
temporaire. Le docile Thomas Corneille, frère de Pierre,
assure l'intérim, sur un sujet mythologique qui, cette fois,
ne prête à aucune ambiguïté satirique : la
victoire de Bellérophon, fils secret de Neptune, sur la
Chimère, un monstre qui dévaste les royaumes. Du
prologue au chœur final, musique et paroles célèbrent
à l'envi « le plus grand des héros », «
le plus grand prince de l'Univers », au moment où les
traités de Nimègue, imposés à l'Espagne
et à la Hollande, consacrent Louis le Grand maître et
arbitre de l'Europe.
En dramaturge consommé,
Thomas Corneille double l'enjeu guerrier d'une intrigue amoureuse.
Eprise sans succès de Bellérophon, qui lui
préfère la jeune princesse Philonoé, la reine
Sténobée, pour s'en venger, appelle à son
secours le magicien Amisodar, qui a ses entrées aux enfers.
Des flots du Styx et de ses affluents, le Cocyte et le
Phlégéton, surgissent trois monstres ressoudés
en un seul – la Chimère, corps de chèvre, tête de
lion et queue de serpent. Son souffle carbonise forêts et
campagnes.
Comme elle, Lully est un
composé, la résultante de plusieurs forces musicales :
le compositeur officiel des fanfares de batailles et autres pompes
royales, l'invocateur farouche des plongées aux enfers, et le
chantre élégiaque des désespoirs amoureux.
Chaque acte illustre une facette de son talent. Au deuxième et
au troisième, opère l'ordonnateur des sabbats
diaboliques – dont l'écho se prolonge, via le Zoroastre de
Rameau, jusqu'au chœur des prêtres de Pluton, au final des
Troyens de Berlioz …
Le quatrième acte, lui,
exhale les tendres plaintes, avec le lamento poignant de
Bellérophon, résolu à périr («
Heureuse mort ») et le douloureux quatuor de dryades et de dieux
des bois, déplorant les ravages commis par la Chimère
(« Joignons nos soupirs et nos pleurs »). Godillot
inconditionnel du pouvoir royal, Lully aurait-il été un
humanitaire compatissant secrètement à la
détresse des territoires nettoyés au karcher
louis-quatorzien par les mercenaires de Versailles – mise à
sac du Palatinat, exactions et autres dragonnades dans les fiefs
huguenots des Cévennes ou du Poitou...
La république
d'aujourd'hui n'ayant plus les moyens financiers de la monarchie
d'autrefois, la distribution vocale de Beaune se réduit
à sept chanteurs, pour plus de quinze rôles. Ce qui est
perdu en diversité de timbres et de caractères est
regagné en unité de style. Dominent le Bellerophon
aussi vaillant que stylé de Cyril Auvity, un des ténors
fétiche de Beaune, et la Sténobée, très
Champmeslé, d'Ingrid Perruche. Mention particulière
pour les pupitres masculins du Chœur de chambre de Namur,
sollicités pour les basses-œuvres infernales.
La marine anglaise avait
baptisé « Bellérophon » le navire de guerre
qui, après la défaite de Waterloo, expédia
Napoléon captif à Sainte-Hélène.
Christophe Rousset et sa grande armée des Talens lyriques ont
lavé l'affront infligé à l'orgueil national.
Bellérophon est désormais synonyme d'une victoire
musicale digne du soleil d'Austerlitz."
Diapason - septembre 2010 - Ivres de
Bellérophon
"A sa création, le
triomphe du Bellérophon de Lully fut tel qu'il fallut
interrompre les représentations au bout de neuf mois. Pour le
jouer enfin devant le roi qui en fit, dit-on, rejouer plusieurs
sections. Notre siècle prompt à exhumer n'a
guère témoigné d'empressement à
l'égard de cette tragédie en musique, alors que Lully
fait jaillir du livret de Thomas Corneille un théâtre
concentré et un orchestre acteur. Il était donc temps
que le Festival de Beaune réveille le bel endormi, ses
maléfices ou sa Chimère. Et plus encore
Sténobée, figure digne de Phèdre dont la
démesure inspira au surintendant des fulgurances
rhétooriques inouïes.
Pour cette dernière, le
métal presque anonyme d'Ingrid Perruche se féminise,
frémit, se fend avec une vérité, une
modernité de sentiment qui jamais ne contrarie le style.
Exemplaire pour sa franchise de timbre et sa dicction, Cyril Auvity
en vient pourtant à paraître univoque dans
l'héroïsme comme dans la tendresse du rôle-titre.
D'autant que Céline Scheen cisèle les courbes de
Philonoé avec la légèreté d'une plume.
Evgueniy Alexiev ne met pas tant de soin à Jobate, qu'il
débite le nez dans ses notes, en voix de bois et accent
exotique. Jean Teitgen déploie à l'inverse des
harmoniques somptueux. Mais son chant a plus d'impact dans
l'énigmatique oracle d'Apollon que dans les invocations du
magicien Amisodar, où manque un tranchant qui en
révélerait l'efffroyable ironie.
Ivres de cette
recréation, les Talens Lyriques ont l'agile
vélocité de Pégase quand Christophe Rousset,
d'un geste qui est la concision même, exalte
l'allégresse parfois redondante du divertissement, la claire
vitalité du discours. Ceux qui n'ont pu voir renaître
Bellérophon se précipiteront à Paris ou
Versailles pour rencontrer enfin le héros."
Opéra Magazine - septembre 2010
"Comme l'écrit si
joliment et justement Vincent Borel dans le programme de la
soirée : « Bellérophon naît du destin le
plus honni des courtisans : la défaveur» - entendez par
là la disgrâce qui frappa le librettiste favori de
Lully, Philippe Quinault, accusé d'avoir brocardé la
toute-puissante Montespan dans Isis. Ce qui amena le compositeur
à collaborer avec Thomas Corneille (et Fontenelle, sans
oublier, semble-t-il, Boileau !). À la création, en
1679, le succès fut au rendez-vous, et il perdura.
Jusqu'à ce que l'oubli engloutisse le fougueux cavalier de
Pégase.
Lully ayant, désormais,
retrouvé le chemin des scènes lyriques, la
résurrection s'imposait, d'autant que l'ouvrage était
le seul à manquer à l'appel. Disons-le d'emblée:
pas un instant, au cours du Prologue et des cinq actes de
Bellérophon, on ne s'ennuie. Déjà, à
l'époque, le Mercure de France soulignait, non sans raison, la
solidité de l'intrigue. Amour (celui du héros pour
Philonoé, fille du roi Jobate), jalousie (celle de
Sténobée, éprise du jeune homme), fantastique
(avec l'arrivée du mage Amisodar, auquel
Sténobée demande de faire disparaître celui qui
l'a repoussée, et qui, pour cela, fait naître la
Chimère), suspense (qui va délivrer le pays du monstre
?), fin heureuse : comment mieux soutenir l'attention de l'auditeur ?
Le Prologue, on s'en doute, par la bouche d'Apollon en personne, loue
« le plus grand roi de l'unwers », autrement dit, Louis
XIV.
Rien d'inutile dans tout cela,
mais une nécessité dramatique constante. On sourit, on
frémit, on s'émeut. L'opéra n'a sans doute pas
la profondeur d'Atys, mais sa séduction est plus
immédiate, et propre à séduire qui ne
connaîtrait pas l'art du Florentin. La musique semble couler de
source, variée, expressive dans la peinture des affects,
colorée, irrésistible dans ses parrties chorales et
chorégraphiques, animée dans les récitatifs,
souple et flexible dans les airs. Lully est à son meilleur,
qui n'ignore rien de l'aspect jubilatoire du théâtre.
Christophe Rousset l'a bien compris, auquel on doit cette
renaissance, bientôt enregistrée. Brillante et fine, la
sonorité des Talens Lyriques illumine la parrtition, lui donne
le lustre, l'éclat, la vie qu'elle mérite. Une ombre au
tableau dans la distribution: Evgueniy Alexiev, sans cesse aux prises
avec l'intonation et le style. Céline Scheen, Ingrid Perruche,
Jennifer Borghi : le trio féminin est homogène, les
voix sont fraîches, suffisamment différenciées,
la caractérisation des personnages intelligente, en l'absence
de l'aide qu'apporterait une mise en scène. Robert Getchell,
Bacchus déluré, pourrait nimber la Pythie d'un plus
grand mystère. Jean Teitgen, basse magnifique, à la
ligne vocale parrfaitement contrôlée, campe un noble
Apollon ; il est aussi Amisodar, un rôle qu'il ne charge
jamais, mais auquel il pourrait conférer encore plus de
noirceur. De ce chanteur, en pleine possession de ses moyens, on est
en droit d'attendre beaucoup, dans des réperrtoires
étendus et pourquoi pas jusqu'à Wagner ? Cyril Auvity
trouve en Bellérophon un emploi idéal. Véritable
haute-contre à la française, au registre aigu
négocié avec une aisanœ déconcertante, diseur
subtil, il possède la fougue, la jeunesse, l'aura
poétique du fils de Neptune.
A quand, maintenant, le retour
sur les planches? Les machines, les apparitions, les décors :
on peut toujours rêver !"
ResMusica
"L’équipe musicale est
à la hauteur de cet enjeu. Le plateau vocal est dominé
par Ingrid Perruche : disposant d’un registre grave charnu, cette
talentueuse soprano compose une magnifique figure de femme ; elle
sait en rendre les complexes facettes, agissant plus par petites
touches successives qu’elle ne les brosse à grands traits.
Parmi les autres membres de cette distribution, on signalera
Céline Scheen, évidemment musicienne, même si,
ça et là, demeurent de menues affèteries. On
saluera la forte prestation qu’a proposée le Chœur de chambre
de Namur : homogène, bien timbré, très dynamique
et offrant une élocution impeccable, il est,
assurément, l’autre chœur belge, avec le Collegium vocale
Gent. Comme il en a la si remarquable habitude, Les Talens lyriques
agit, non en ensemble, mais en véritable orchestre, au sens
plein du terme. Christophe Rousset a livré une grande
interprétation : cet ouvrage lyrique, que nous
découvrions, est rendu avec un naturel si confondant qu’il est
déjà un classique."
Rouen -
Théâtre des Arts - 7
juin 1911 - extraits - dir. Charles Anfry - arrangement Julien
Tiersot - avec June Damry (une Dryade, Pallas), Chardy
(Bellérophon)