Tragédie lyrique en cinq actes et un
prologue, sur des paroles de Antoine Houdar de La Motte.
Celui-ci s'était inspiré des Amours de
Jupiter et Sémélé, pièce à
machines de l'abbé Claude Boyer, créée au
Théâtre du Marais, le 1er janvier 1666.
Elle fut représentée - sans succès
- à l'Académie royale de musique, le 9 avril 1709,avec
une distribution réubissant Charles Hardouin (Le
Grand-Prêtre), Mlle Dun (La Prêtresse), et Beaufort
(Apollon) pour le prologue, Charles Hardouin (Cadmus, roi de
Thèbes), François Journet (Sémélé,
fille de Cadmus), Gabriel-Vincent Thévenard (Jupiter sous le
nom d'Idas), Jacques Cochereau (Adraste, Prince thébain),
Françoise Dujardin (Junon), Marie-Catherine Poussin (Dorine,
confidente de Sémélé), Jean Dun (Mercure sous le
nom d'Arbate), Mlle Aubert (Une Bergère), Mlles Daulin et
Boisé (Bergères).
Les choeurs réunissaient trente-et-un chanteurs,
les ballets trente-deux, dont Claude Balon, Michel Blondy, Dangeville
l'aîné, Françoise Prévost, David et
François Dumoulin.
Il n'y eut pas de reprise.
Un privilège de dix ans fut donné par le
Roi à Marin Marais le 17 octobre 1705. Une partition
réduite, ne comportant que les parties principales (parties
vocales solistes, parties de dessus et de basse des choeurs, parties
de dessus et de basse de l'orchestre, basse continue) fut
gravée chez Baussen le 15 février 1709, seule source
actuelle de la partition.
Synopsis
Prologue : Les Bacchanales
Dans le fond, un sacrifice à Bacchus et sur
le devant des berceaux, où des sylvains, des aegypans et des
bacchantes sont placés, un vase et une coupe à la main,
au-dessus, entre les feuillages, paraissent des satyres jouant du
hautbois
Un prêtre et une prêtresse rendent hommage
au dieu auquel le lieu est consacré. Ils rappellent qu'il est
le fils de Jupiter et engagent leurs suivants à chanter "ses
glorieux exploits, sa jeunesse et ses charmes". Puis, au cours d'une
cérémonie où un "nectar charmant" commence
à provoquer son effet enivrant et où dansent
ménades, aegypans et bacchantes "en fureur", une "symphonie
tendre"se fait entendre : Apollon descend alors, se
réjouit de voir qu'on célèbre Bacchus, et
annonce le sujet de la tragédie.
Acte I
Le temple de Jupiter
(1) Le roi de Thèbes, Cadmus, annonce qu'il
destine sa fille Sémélé au prince Adraste, qui
est revenu victorieux d'une campagne contre des peuples
rebellés. Il entre dans le temple de Jupiter pour lui offrir
sa reconnaissance. (2) Sémélé s'épanche
auprès de sa suivante Dorine. Doit-elle obéir à
son père ou bien écouter son coeur qui la porte vers
Idas dans un amour partagé? En dépit des conseils
donnés par sa confidente Dorine, la princesse se décide
à renoncer à son amour, ne sachant pas encore qu'elle
est éprise d'un dieu.
(3) Une troupe de guerriers portant les
dépouilles des rebelles introduit une cérémonie
pour célébrer les exploits militaires remportés
par Adraste. Sémélé fait part de sa
décision d'obéir à son père. Adraste se
réjouit de son bonheur. Cadmus et Adraste invitent à un
divertissement dans le goût héroïque en l'honneur
de Jupiter. Mais quand le prince victorieux s'apprête à
offrir à Jupiter les armes prises à l'ennemi, le
"temple se ferme et des Furies viennent renverser les
trophées". Les guerriers et Cadmus comprennent que les dieux
son en colère. (4) Adraste se fait fort de se concilier les
dieux.
Acte II
Un bois, coupé de rochers
(1) Mercure - sous le nom d'Arbate - s'étonne
que Sémélé ait choisi Adraste au lieu d'Idas.
Tous deux se jurent fidélité et chantent un duo, hymne
à l'amour. (2) Sémélé et Jupiter se
rencontrent. Jupiter reproche à Sémélé de
l'avoir délaissé, et ne la croit pas quand elle lui dit
qu'elle n'a fait que son devoir. Idas est contraint de
découvrir sa véritable identité à
Sémélé et, pour mieux la séduire, il
ordonne aux dieux des eaux et des forêts d'organiser dans cet
édifice une "aimable fête" en l'honneur de sa
conquête. (3) Divertissement des Nymphes et Naïades. (4)
Adraste survient et, indigné par le spectacle qu'il voit,
interroge Sémélé. Lorsqu'elle lui avoue qu'elle
est aimée d'un dieu, il refuse de la croire et veut frapper
Jupiter. Sémélé l'arrête, un nuage
s'élève devant lui et emporte le couple d'amants.
Adraste seul demeure et, désespéré, demande
à son rival de le "réduire en poudre".
Acte III
Dans les jardins de Cadmus
(1) Adraste ne doute plus que son rival est Jupiter, et
appelle la jalouse Junon à son secours. (2) Celle-ci descend
du ciel et consent à le venger, s'associant à sa rage.
(3) Junon prépare sa vengeance et ordonne aux Zéphyrs
d'enlever Béroé, la nourrice de
Sémélé, dont elle veut prendre les traits. (4)
Sémélé, sans voir Junon, se réjouit
d'avoir Jupiter comme amant. Junon, sous les traits de
Béréoé, parvient à semer le doute dans le
coeur de Sémélé sur l'identité d'Idas.
(5) Pour mieux l'impressionner, elle lui fait voir le "spectacle
affreux" des Enfers. (6) Convaincue par la force persuasive de son
interlocutrice, Sémélé accepte d'exiger de
Jupiter qu'il rende public son choix, et se montre "armé de
son tonnerre" et qu'il descende "avec tout l'appareil du souverain
des Dieux, tel qu'aux yeux de Junon il paraît dans les
cieux".
Acte IV
Dans une grotte
Mercure se dévoile à Dorine, ce qui a
comme effet de la détacher de lui, et de mettre en doute la
fidélité des amours des dieux avec les mortels.
Un hameau
(2) Mercure ordonne un divertissement champêtre
donné par des bergers et des bergères en l'honneur de
Jupiter et Sémélé. Jupiter demande à
Sémélé d'oublier sa grandeur pour ne songer
qu'à sa tendresse. (3) Mais la princesse, gagnée par le
soupçon, ne peut dissimuler son inquiétude. Jupiter
jure de lui accorder tout ce qu'elle lui demandera. Elle lui demande
de paraître dans toute sa gloire. Jupiter se reproche son
serment, sachant qu'il condamne Sémélé à
mort.
Acte V
Le palais de Cadmus
(1) Sémélé invoque Jupiter, lui
demandant de venir la rejoindre. (2) Adraste se lamente : Junon n'a
pas empêché que Sémélé triomphe, et
lui ne peut rien contre un dieu. (3) Le peuple de Thèbes
implore la protection du dieu et son souverain ; Cadmus, lui demande,
avec sa fille, de faire régner dans son royaume la victoire et
la paix. Mais pendant qu'est célébrée la venue
de Jupiter auprès des mortels, la terre tremble, puis le
tonnerre et les éclairs embrasent la scène, faisant
fuir ses occupants. (4) Seuls restent Sémélé et
Adraste, qui périssent dévorés par le feu.
Jupiter va néanmoins sauver celle qu'il aime : il lui redonne
la vie et lui permet de siéger dans les cieux et d'y partager
"aux yeux de Junon même l'éternelle gloire des Dieux".
Il est ensuite enlevé avec Sémélé par les
Zéphyrs, "tandis qu'une pluie de feu achève de
détruire le palais de Cadmus".
Montpellier - Opéra
Comédie - 30
janvier, 1er et 3 février 2007 - Le Concert
Spirituel - dir. Hervé Niquet - mise en scène
Olivier Simonet et Louise Narboni - décors Gilles
Cenazandoti - costumes Giusi Giustino - lumières
Sébastien Michaud - vidéo Calicot Productions - avec
Shannon Mercer (Sémélé),
Bénédicte Tauran (Dorine), Hjördis
Thébault (Junon), Andres J. Dahlin (Adraste), Thomas
Dolié (Idas-Jupiter), Marc Labonnette (Cadmus), Lisandro
Abadie (Arbate-Mercure)
Le Monde de la Musique - avril
2007
"Après le concert, la
scène attendait Hervé Niquet et le destin de la
mortelle Sémélé, brûlée par son
amant Jupiter. Le spectacle d’Olivier Simonnet connaît,
hélas, le même sort que son héroïne,
carbonisée pour avoir désiré cet éclat
interdit aux humains. On espérait pourtant de cet oeil
avisé, remarqué par ses captations habiles de
productions baroques, une lecture inventive du livret. L’emploi
timide de la vidéo ne peut pas masquer l’indigence de la mise
en scène ni la misère des décors (des bouts de
ficelle et des blocs de polystyrène) propres à
détourner définitivement le néophyte de
l’opéra baroque.
La musique ne subit
heureusement pas les mêmes foudres et rappelle ses
singulières beautés. On peut, certes, juger un peu trop
droits les rails sur lesquels Hervé Niquet élance son
Concert spirituel (choeur et orchestre): au moins guident-ils le
récit dans la bonne direction. La soprano canadienne Shannon
Mercer interprète avec intelligence et délicatesse le
rôle-titre. Anders Dahlin surmonte les difficultés
vocales mais ne semble pas prendre au sérieux son personnage
d’Adraste. Hjördis Thébault (Junon),
Bénédicte Tauran (Dorme), Thomas Doué (Jupiter)
et Marc Labonnette (Cadmus) confirment la bonne impression beaunoise.
Quelques jours plus tard, les microphones de Glossa enregistraient
cette oeuvre superbe débarrassée de ces tristes
images."
Diapason - mars 2007
"A Montpellier, le spectacle
approximatif d’Olivier Simonet accuse les qualités et les
manquements de l’interprétation que relevait Ivan A. Alexandre
l’été dernier, à Beaune, quand Hervé
Niquet et les siens exhumaient Sémélé, pour
l’année Marais. Le réalisateur d’Un Automne musical
àVersailles se révèle pour sa première
mise en scène régisseur peu inspiré : direction
d’acteurs tout du long assez pataude, interprétation parfois
saugrenue — ainsi Adraste devient un personnage buffo, conception
contre laquelle le jeu outré du parfait Anders J. Dahlin
semble protester in petto—le tout encombré de vidéos
qui figent les personnages et ne parviennent jamais au pouvoir
évocateur auquel elles prétendent. Décors et
costumes très patronage, mais on ne peut reprocher à
Gilles Cenazandotti de faire avec les moyens qu’on lui donne, sinon
d’importer un peu facilement les principes qu’il met à ses
réalisations pour les restaurants de Starck —
éclairages sans mystère, utilisation du plateau
très formelle. Le vrai bonheur c’est la distribution
franco-canadienne qui nous l’offre d’abord par une diction
impeccable. Pas un mot ne se perd dans l’acoustique fine de
l’Opéra-Comédie, rendant justice au joli verbe d’Houdar
de la Motte. Les chanteurs collent presque toujours parfaitement
à leur rôle : Thomas Dollé, Jupiter
séducteur et fragile à la fois, Shannon Mercer,
Sémélé qu’on aurait aimé un peu plus
dramatique —en fait on y aurait bien entendu le timbre plus
corsé de Hjördis Thébault, Junon grand teint —
Mercure sonore de Lisandro Abadie, Dorine piquante de
Bénédicte Tauran, Cadmus assez noble de Marc
Labonnette. Avec un tel ensemble, l’absence du Prologue qui voit
naître Dionysos, fils de Jupiter et de
Sémélé, donc partie intégrante du drame,
est incompréhensible. Il paraît que le disque lui rendra
justice. Attendons."
Opéra Magazine - mars 2007
"Faute de moyens
conséquents, des blocs de polystyrène blanc font tout
le décor. Leur abus étouffe la palette du Concert
Spirituel qui paraît souvent mat, voire terne. Ajoutez à
ce basique de la déca un fond rouge pour les Enfers, un vert
pour l’acte champêtre, un orangé pour le triomphe
guerrier et d’éblouissants projecteurs pour l’apparition
destructrice de Jupiter. Agrandis par la vidéo, son visage et
celui deJunon inscrivent le destin des mortels sous le regard des
dieux, en référence au Choc des Titans. Junon est une
Marilyn Monroe argentée, Jupiter un Apollon doré de
pied en cap. Pour les humains, l’Italienne Giusi Giustino a
opté pour des costumes vaguement Grand Siède.
Cadmus est un Bourbon courbatu, Adraste un fat emperruqué.
Mercure a le tricorne de Sganarelle et Donne la perruque d’une
précieuse. Pour tous, Olivier Simonnet choisit la
simplicité entrées cour etjardin, symétrie,
frontalité. Ces postures convenues illustrent, à
défaut de l’habiter, cette tragédie de la
brûlante jalousie.
Le spectade est surtout
porté par une solide distribution, différente de celles
des concerts. Shannon Mercer est une Séméié au
beau timbre, Bénédicte Tauran une Dorme piquante et
charnue, Hjördis Thébauit une Junon tranchante. Anders J.
Dahlin (Adraste), cinglante haute-contre, se tire sans
déshonneur de l’effroyable air avec trompette «
Maître des héros et des rois ». Thomas
Dolié, Lisandro Abadie et Marc Labonnette ne
déséquilibrent pas un plateau où brillent les
impeccables vingt voix du choeur. Quant à Hervé Niquet,
il a tempéré ses tempi et rendu leur souplesse à
des instrumentistes dont certains pupitres (les vents)
sonnèrent « rustiques ».
Théâtre des
Champs Elysées - 23
octobre 2006 - Le Concert Spirituel - dir. Hervé Niquet -
version de concert - avec Magali
Léger, dessus (Sémélé), Emiliano
Gonzales-Toro, haute contre (Adraste), Hjördis
Thébault, dessus (Junon), Blandine Staskiewicz, dessus
(Dorine), Thomas Dolié, baryton (Jupiter), Marc Labonnette,
baryton (Mercure), Renaud Delaigue, basse (Cadmus)
Forum Opéra
"Dès l’ouverture, on
sent que le Grand Siècle a tiré à sa fin, et que
Rameau n’est pas loin… L’œuvre, élégante et audacieuse,
comprend notamment un Prologue (une fois encore infortunée
victime tombée sous la coupe du chef), un premier acte martial
avec trompette et timbales, de nombreux divertissements où
l’écriture instrumentale de Marais fait merveille, et un final
apocalyptique proprement époustouflant qui rivalise avec sa
fameuse tempête d’Alcyone.
En ce qui concerne la
distribution, c’est mêlé : la belle Blandine Staskiewicz
incarne l’ambitieuse princesse avec panache et conviction,
malgré des aigus un peu plats et un chant qu’on aurait parfois
voulu plus nuancé (« Amours, aimez en paix »
était notamment l’occasion de pianissimi
éthérés). Sa confidente Dorine trouve en
Bénédicte Tauran une interprète sensible,
techniquement impeccable, si l’on excepte quelques trilles un peu
hasardeux. Mieux encore, les timbres des deux artistes se fondent
particulièrement bien et le duo « Que vous causez un
trouble extrême, Amour, charmant Amour » parvient à
surmonter la mièvrerie du livret pour devenir un vrai moment
d’émotion. En revanche, les voix masculines laissent plus
à désirer : Marc Labonnette aurait dû obtenir le
rôle de Jupiter pour son émission stable, noble et sa
diction théâtrale mais sans grande projection. En effet,
le Maître de l’Univers de Thomas Dolié a paru
fatigué et brouillon pendant les 3 premiers actes, souvent
submergé par l’orchestre. Emiliano Gonzalez-Toro, quant
à lui, souffrait doublement de son amour éconduit et
des notes trop aigues de la partition qui l’ont obligé
à forcer sans cesse sa voix au prix d’un vibratello constant
et d’une justesse douteuse. Enfin, citons une Junon dont le chant
confirme le caractère de mégère
criarde.
Puisque nous parlons d’amour,
venons-en aux affaires du chœur. Fidèle à
lui-même, les choristes du Concert Spirituel ont
été dynamiques et aérés, avec un
remarquable équilibre entre les parties. Tout à fait
dans son élément lors des grandes
célébrations royales du premier acte, le chœur reste
cependant assez uniforme théâtralement et un peu plus
d’engagement dramatique dans l’acte infernal aurait été
bienvenu.
Heureusement, le Concert
Spirituel est là, ample et précis, tour à tour
suggestif et vigoureux. L’orchestre caméléon
déroule l’ouverture avec ductilité, jouant les notes
inégales de façon plus liée qu’à
l’ordinaire, attaque les fanfares avec une joie tonitruante,
n’hésite pas à se faire danseur dans les ritournelles…
La grande Chaconne de l’acte II a été splendide
grâce aux choix judicieux d’Hervé Niquet. En faisant
dialoguer les cordes entre elles, en changeant de tempi et
d’orchestration, en permettant aux instrumentistes d’ornementer
librement, le chef a métamorphosé une page solennelle
en surprise permanente, frisant presque l’improvisation. Saluons donc
la beauté des timbres (ah, ces bassons grainés) et la
cohésion des musiciens, sans oublier la panoplie variée
des percussions (castagnettes, timbales, tambourins, tôle
à tonnerre…) que nous retrouverons avec impatience dans
l’enregistrement Glossa, en espérant que le Prologue sera
rétabli."
Festival de Sablé
- 26 août 2006 - Ricercar Consort et le Choeur de
chambre de Namur - dir. Pierre Pierlot -
avec Céline Scheen (Sémélé),
Guillemette Laurens (Junon), Stephane MacLeod (Jupiter) et
Jean-François Novelli (Adraste)
Beaune - Cour des Hospices
- 1er juillet 2006
- recréation mondiale - version de concert -
Montpellier - Opéra
Comédie - 12 juillet 2006
- Théâtre des Champs
Élysées - 23
octobre 2006 - Le Concert Spirituel - dir. Hervé Niquet -
avec Blandine Staskiewicz (Sémélé), Emiliano
Gonzalez-Toro (Adraste), Hjördis Thébault (Junon),
Bénédicte Tauran (Dorine), Thomas Dolié
(Jupiter), Stephen Mc Leod (Mercure), Marc Labonnette
(Cadmus)
Opéra
Magazine - septembre 2006 - 12
juillet 2006
"En 1709, cette oeuvre
puissante, sur le thème bien connu des amours entre Jupiter et
la princesse Sémélé, ne renouvela pas le
succès d’Alcyone, au point que musicien et librettiste
décidèrent d’abandonner le théâtre
lyrique, la partition ne parvenant jusqu’à nous que sous forme
« réduite ». Le tact et la compétence du
travail accompli par le Centre de Musique Baroque de Versailles dans
la restauration des parties orchestrales — et parfois chorales —
manquantes font d’autant plusregretter, s’agissant d’une
première exécution dans les temps modernes, que le chef
ait une fois encore choisi de couper le Prologue (d’une
exceptionnelle qualité musicale, si l’on en croit le programme
de salle !). Pour le reste, on découvre avec bonheur une
partition superbe, d’une grande variété de climats
(duos d’amour, scènes pastorales, choeurs infernaux,
tempêtes), qui culmine, au cinquième acte, dans un
tremblement de terre annonçant l’ensevelissement final du
palais de Cadmus, digne pendant de la très fameuse
tempête d'Alcyone.
Comme à son habitude,
Hervé Niquet, avec sa gestuelle si particulière,
privilégie les moments où il peut tirer de son bel
orchestre des sonorités puissantes et des phrasés
nerveux, au détriment quand même de la
variété du discours. On aimerait, par exemple, plus de
détente dans les passages tendres ou galants, plus de
caractérisation aussi dans les scènes infernales
(notamment le saisissant petit choeur d’hommes à l’acte III,
où des voix au caractère plus marqué auraient
été bienvenues). L’accent mis sur l’opulence sonore a
également pour conséquence le choix, pour les parties
de dessus et de haute-contre, de solistes au médium
corsé mals à l’aigu insuffisamment souple. C’est
surtout le cas avec l’Adraste d’Emiliano Gonzales-Toro, pour lequel
plus d’une note semble hors d’atteinte. Mais ce handicap est
également sensible chez Blandine Staskiewicz dans le
rôle-titre. Flatteur pour la rondeur et la puissance de
l’instrument, le choix d’une mezzo a des conséquences sur le
profil du personnage, qui impressionne plus qu’il ne touche, sans la
palette de nuances et de couleurs qu’y mettrait un vrai dessus. Du
reste de la distribution, jeune et globalement de haut niveau, on
retiendra surtout une saisissante Junon, une piquante Dorine et un
très spirituel Mercure." (Opéra Magazine - septembre
2006)
Diapason - septembre 2006 - Coup de foudre
"Avant Montpellier et
Versailles, le Festival de Beaune fêtait la résurrection
d’une oeuvre oubliée depuis trois siècles,
Sémélé, tragédie en musique de Marin
Marais tombée aussitot qu’apparue au printemps 1709.
"Résurrection", car nous ne pouvons comparer la tentative
fragmentaire et maladroite de Philippe Pierlot en 1999 avec la
restitution magistrale qu’ont achevée Gérard Geay et le
Centre de musique baroque, ni avec les forces déployées
par Hervé Niquet. Celui-ci est donc le premier moderne
à servir l’ouvrage intégralement, à quelques
répliques près mais aussi, selon son habitude, à
l'exclusion du Prologue. Si l’ablation des prologues politiques
était déjà l’usage au XVIIIe siècle, si
Rameau finit par ses omettre à son tour, le ciseau donne un
coup doublement malheureux à Sémélé.
Malheureux parce que la musique en est divine. Malheureux parce que
le thème de ce Prologue n’est autre que la naissance de
Bacchus, c'est-à-dire l’issue de la tragédie: briser la
construction en flash-back de la pièce revient à en
sacrifier une part significative.
Mais il serait injuste de nous
en tenir à ces chicanes, car aussitôt levé le
rideau imaginaire (nous sommes en concert, et dehors), le chef file
droit au but avec une vigueur, une attention, un appétit
contagieux. Que de merveilles ! Hélas plus pour les sens que
pour l’esprit. Car la raison de l’échec originel nous saute aux
oreilles : le librettiste Houdar de la Motte s’est fendu de la plus
maigre poésie et du drame le plus lâche, ouvrant un
espace démesuré aux anecdotiques Dorine et Mercure —
lesquels singent platement les amours de Jupiter et de
Sèmélé — pour ne traiter qu’en un acte
expéditif la jalousie de Junon, nerf de la guerre.
Sémélé assurément ne repose pas sur le
récitatif, pourtant bien long. Que la troupe le traverse au
pas de charge aura donc des conséquences moins douloureuses
que dans les récentes Callirhoé ou Proserpine. On
eût sans doute reçu avec gratitude un peu de tendresse
ici, de caresses là, d’inquiétude ou de
frémissement. Avant d’y mettre son petit,
Sémélé presse tout de même ardemment la
cuisse de Jupiter. Or, sitôt qu’à la trompette martiale
succède la flûte amoureuse, la musique se fige. Le chef,
dirait-on, ne craint rien tant que l’incertitude, le trouble, le
silence. Il lui faut du spectacle et de l’action. Alors, tout
s’embrase. Un choeur disert, un orchestre somptueux, une basse
continue volubile enfièvrent l’acte initial.
Victoires, furies,
cataclysmes, ultime foudre : superbes tableaux. Malgré une
percussion oiseuse, la plus grisante chaconne de tout l’opéra
français (acte II, rien que pour ça...) accomplit son
miracle. Quant au chant, si Mercure pourrait soupirer plus que ne le
permet le grave Stephan McLeod, et si Emiliano Gonzalez-Toro, talent
irrésistible, force sa nature en haute-contre
héroïque (n’étant au fond ni l’un ni l’autre), la
distribution laisse peu à désirer. A ces deux belles
voix répondent la SéméIé pulpeuse et
insolemment lyrique de Blandine Staskiewicz, le Cadmus patelin de
Marc Labonnette, l’âpre Junon de Hjördis Thébault,
le Jupiter idéal de Thomas Dolié (autre merveille
à suivre) : plaisir continu. Sémélé va
tourner, revoir la scène cet hiver (à Montpellier).
Puisse la fée des sentiments se pencher sur ce berceau
mythologique déjà bien plus que
prometteur."
ResMusica - 12 juillet 2006 - Le faste du Merveilleux
"En ouverture du Festival et
dans le bel écrin de l’Opéra Comédie,
Hervé Niquet à la tête du Concert Spirituel
« recréait » la Tragédie lyrique
Sémélé de Marin Marais dont l’édition
imprimée de 1709 ne restitue qu’une partition réduite –
parties solistes, chœur et basse continue – qu’il fallut donc «
restaurer » pour compléter les parties manquantes et
faire revivre l’instrumentation dans l’esprit innovant et moderne qui
caractérise l’art de Marin Marais. On s’étonne
d’ailleurs que ce quatrième ouvrage, après le
succès d’Alcyone en 1706 à l’Académie royale de
Musique, ne fut pas applaudi par la cour comme il le fut, ce mercredi
12 juillet à Montpellier, par un public totalement conquis par
le spectacle.
Ce n’était pourtant
qu’une version concert qui nous privait de cette part de merveilleux
donné par les « machines » de théâtre.
Tirons d’abord un grand coup de chapeau à Hervé Niquet,
maître d’œuvre de la soirée, qui, par son énergie
et son sens inné de la dramaturgie, sut nous transporter dans
l’Olympe et donner vie et relief à cette intrigue «
fabuleuse » contant, une fois encore, les frasques amoureuses de
Jupiter affrontant la colère de Junon. Différente de
celle de Haendel, la Sémélé de Marin Marais
pétrie de sentiments nobles et de fierté altière
n’acceptera les avances du Dieu des Dieux qu’en exigeant la descente
sur terre de Jupiter armé de son tonnerre ; accéder
à sa demande c’est la condamner à la mort puisque la
descente de gloire sera accompagnée d’un terrible tremblement
de terre et d’une pluie de feu consumant tout à son passage.
Mais la volonté des Dieux, ce Deus ex machina renversant in
fine les situations les plus tragiques, sauve
Sémélé des Enfers et l’installe aux Cieux
où elle partagera l’éternelle gloire des Dieux.
Autant de situations
d’exception qui mettent en valeur d’admirables symphonies
descriptivesexigeant une virtuosité
phénoménale et totalement assumée de la part des
cordes soutenues désormais par une partie très active
de contrebasses. La musette pour les bergers, les castagnettes,
guïro, tambours et trompettes viennent colorer l’ensemble selon
les circonstances dramatiques, tandis que les flûtes
allemandes, très sollicitées par Marin Marais,
s’accouplent à la voix soliste pour souligner les
épanchements amoureux comme dans le très bel air de
Sémélé, « Amour, régnez en paix
». Blandine Stakiewicz, dans le rôle-titre, campe à
merveille la noblesse de son personnage avec une aisance
d’élocution et une assurance vocale étonnantes. Tout
aussi séduisante, avec une souplesse admirable dans sa
diction, Bénédicte Tauran nous enchante dans le
rôle de Dorine, suivante de Sémélé. Au
côté de Hjordis Thébault – une Junon au
caractère bien trempé – Thomas Dolié domine son
monde d’une voix superbement projetée et beaucoup de
raffinement dans l’émission vocale. Si Emiliano Gonzalez-Toro
– Adraste – fait preuve d’une grande efficacité oratoire, sa
voix manque parfois de ductilité et d’aisance dans cette
tessiture tendue. Moins sollicités mais tout aussi
remarquables, les baryton et basse Marc Labonette et Stephan Mac-Leod
incarnant le roi de Thèbes Cadmus et Mercure, viennent
parfaire l’excellence de ce plateau. Mais le drame n’aurait pas cette
intensité sans la présence du chœur qui, comme dans la
tragédie antique, analyse, commente l’action et lui
confère toute sa majesté. Avec une précision
d’attaques et une homogénéité de pupitres qui
laissent présumer la très grande exigence de son chef,
le chœur en alternance avec les symphonies donnait à cette
tragédie en concert l’illusion du spectacle total dans ce
merveilleux décor naturel offert, ce soir, par l’Opéra
Comédie."
Le Monde - 1er
juillet
"...Sémélé, de Marin Marais, le
gambiste le plus fameux - avec Sainte-Colombe - auprès du
grand public depuis le beau film d'Alain Corneau, Tous les matins du
monde (1991), est du baroque pur jus avec tous les accessoires
obligés : scènes de guerre (un vrai Te Deum profane !),
de tempête, d'enfers, un intermède chlorophyllique avec
bergers et musette, etc. Méconnue depuis sa création
sans succès, en 1709, Sémélé est parvenue
à la postérité sous forme de partition
incomplète. Pour le compte de l'atelier des éditions du
Centre de musique baroque de Versailles, coproducteur, le musicologue
Gérard Geay en a comblé brillamment les
vacances.
Marin Marais, surtout connu
pour ses cinq "Livres" de musique sublime pour la viole de gambe,
connaissait toutes les ficelles lyriques, et sa maîtrise est
admirable. Mais on sent une difficulté
àinventer dans le cadre contraint des lieux communs du
genre et l'on ne retient rien des récits (c'est-à-dire
l'ensemble de la partie chantée), nul "air" particulier ne
frappe la mémoire, à l'exception peut-être de la
scène incarnée par la jalouse Junon. Si, chez Lully,
les splendeurs proprement lyriques des récits sont
légion et les moments instrumentaux et choraux brillants mais
souvent secondaires, c'est l'inverse chez Marin Marais : on retient
surtout les scènes chorales et la musique orchestrale, dont
une monumentale chaconne qui a pour succulente bizarrerie
d'être une partie de son temps en mouvement binaire (mais,
après tout, Tchaïkovski allait bien écrire une
valse à cinq temps...).
L'exécution par les
jeunes solistes de cette production, samedi 1er juillet,
sentait un peu la fin de stage de musique baroque. Du bien faire, on
n'entendait surtout que la volonté. Hervé Niquet, geste
large, belle imagination, dirige formidablement les grandes fresques
de la partition, notamment les passages choraux, mais l'ensemble
manque de "lié" dans les enchaînements.
La direction du festival ayant
décidé d'essayer de finir avant le match de football
France-Brésil, l'entracte, fort court, n'a pas permis le
réaccord des clavecins. Une large partie de la deuxième
partie (Le prélude de l'acte V !) était jouée
dans une sorte de no man's land de l'intonation, aggravé par
deux basses d'archets du continuo, fausses depuis le début du
spectacle."
Altamusica - 1er juillet 2006
- Tellurique
Sémélé
"Malgré de
nombreuses coupures, Hervé Niquet exalte la puissance
descriptive de cette tragédie de la jalousie divine. La
redécouverte de la tragédie lyrique post-lulliste,
et souvent même pré-ramiste, d’abord timide, semble
désormais en bonne voie. De Marin Marais, seule Alcyone
avait connu les honneurs de la scène moderne.
Sémélé, dont l’échec incita aussi bien
le compositeur que son librettiste Antoine Houdar de la Motte
à abandonner le genre de la tragédie lyrique,
renaît aujourd’hui grâce aux efforts conjugués
d’Ivan Alexandre et Anne Blanchard, directrice artistique du
Festival de Beaune, dans une reconstitution de Gérard Geay,
musicologue attaché au Centre de Musique Baroque de
Versailles.
N’était sa
continuité dramatique, la version présentée
à Beaune ferait davantage figure de brillante
sélection que d’intégrale : deux heures à
peine pour une tragédie lyrique, même amputée
de son prologue, cela reste un peu court. Mais c’est avant tout la
puissance descriptive de l’œuvre qu’Hervé Niquet s’applique
à exalter. Outre le tremblement de terre, frère de
la fameuse tempête d’Alcyone, l’invention orchestrale de
Marin Marais, déjà goûtée dans la
scène des furies du premier acte, atteint son apogée
dans la chaconne étincelante du deuxième acte et la
scène infernale du troisième. Et le
dénouement, où Jupiter sauve
Sémélé des flammes qu’elle avait
elle-même suscitées, sur les fourbes conseils de la
jalouse Junon, est proprement fulgurant.
Hervé Niquet prend
la partition à bras le corps, et la parcourt d’un souffle
dévastateur, sans doute plus propice au déploiement
d’un phrasé vigoureux qu’à une minutieuse revue de
détails. Le Concert Spirituel se révèle
dès lors instrument dense et urgent, soutenu par les
clavecins virtuoses de Sébastien d’Hérin et
Elisabeth Geiger.
Et la distribution se fait
le parfait relais de cet élan pour ainsi dire tellurique,
sans doute plus satisfaisante sur le plan stylistique que
strictement vocal. Ainsi, la Sémélé de
Blandine Staskiewicz, intelligemment caractérisée,
manque de définition dans la couleur pour pleinement
convaincre dans un répertoire où la concentration du
timbre est indissociable de l’intelligibilité. Le dessus de
Hjördis Thébault possède en revanche toute
l’aigreur qui convient à Junon, à quelques graves
près. Et la Dorine de Bénédicte Tauran, sans
rien d’inoubliable dans la voix, est d’une conduite, d’une
vivacité admirables. Parfait diseur, chanteur, Stephen Mc
Leod n’en accuse pas moins une certaine neutralité en
Mercure, rôle pourtant béni, quand Marc Labonnette
affiche une santé souveraine en Cadmus. Un peu
tiraillé par la haute-contre d’Adraste, Emiliano
Gonzalez-Toro est toujours exceptionnel de timbre et
d’investissement. Et Thomas Dolié, dont la voix mûrit
superbement, fait un Jupiter dont l’ardeur n’exclut pas la
noblesse. "
Webthea
"Mercredi 12 juillet : la
manifestation prenait son envol avec la redécouverte d’un
opéra oublié de Marin Marais (1656-1728),
lui-même rangé au rayon des archives jusqu’à ce
que le cinéaste Alain Corneau en ressuscite l’histoire et la
musique dans son film magnifique Tous les matins du monde.
Sémélé donc, son ultime opus, donné en
version de concert par des spécialistes inspirés des
sonorités baroques, Hervé Niquet et son ensemble Le
Concert Spirituel qui travaillent en résidence à
l’Opéra de Montpellier. Sémélé,
tragédie d’une princesse dont les amours adultérines
avec le dieu Jupiter déclenchent les fureurs de Junon,
l’épouse trompée à la jalousie féroce,
fut créée en 1709, sans grand succès si bien que
Marin Marais, le plus grand gambiste de son temps, abandonna le genre
lyrique et reprit son archet pour se consacrer à d’autres
formes musicales. De l’original il ne reste guère de version
complète et c’est le musicologue Gérard Geay du Centre
de Musique Baroque de Versailles qui vient d’en restaurer les
manques. Debout au milieu de ses instrumentistes - les
théorbes jouent dans son dos - Hervé Niquet papillonne
des doigts, dirige du menton, insuffle à chacun, à
chacune une énergie contagieuse qui fait déferler les
tempêtes, les orages et autres guerres célestes qui
secouent le destin des héros, entre deux pastorales avec
bergers et musette. Pas de gosiers étoilés dans la
distribution mais une bande jeunes chanteurs aussi convaincus que
convaincants notamment dans la maîtrise de la diction : celle
de Blandine Staskiewicz, blonde Sémélé à
la voix ronde aussi belle à regarder qu’à entendre,
celle de Hjördis Thébault, Junon
déchaînée au timbre implacable, la basse Stephen
MacLeod en Mercure, les barytons Thomas Dollé et Marc
Labonnette pour Jupiter et Cadmos, le contre-ténor
Emiliano-Gonzales-Toro en Adraste encore un peu
hésitant."
prrintemps 1999 - dir. Pierre
Pierlot - reconstitution Pierre Pierlot