Le compositeur

L'INCORONAZIONE DI POPPEA

Poppée

COMPOSITEUR

Claudio MONTEVERDI
LIBRETTISTE

Giovanni Francesco Busenello

ENREGISTREMENT
EDITION
DIRECTION
EDITEUR
NOMBRE
LANGUE
FICHE DETAILLEE
1952
1953
Walter Goehr
Classic/Concert Hall
(?) LP
italien
1952
1965
Walter Goehr
Edito Service

italien

1952
1990
Walter Goehr
Editions Atlas
1
italien
1954

Nino Sanzogno
Arkadia

italien
1954
1985
Nino Sanzogno
Fonit Cetra
1 (LP)
italien
1962
1963
Hans Georg Ratjen
Teldec
1 (LP)
italien
1962
1963
Rudolf Ewerhart
Vox
3 (LP)
italien
1962
1964
John Pritchard
EMI
(?) (LP)
italien

1962
2000
John Pritchard
EMI
2
italien
1963
1998
Herbert von Karajan
Deutsche Grammophon
2
italien
1966
1966
Carlo Franci
Opera d'oro
2
italien
1966

-
Alan Curtis
Cambridge

italien
1967

-
Bruno Maderna
Myto
1
italien
1971
2010
Raymond Leppard
Chandos
2
anglais
1974
1993
Nikolaus Harnoncourt
Teldec
3
italien
1974
1996
Nikolaus Harnoncourt
WEA
1
italien
1978
1981
Julius Rudel
Legendary Recordings

italien
1978
1996
Nikolaus Harnoncourt
Teldec
2
italien
1980
1994
Alan Curtis
Fonit Cetra
3
italien
1984
1985
Jean-Claude Malgoire
CBS Records
3
italien
1988
1997
Alberto Zedda
Nuova Era
3
italien
1988
2006
Alberto Zedda
Nuova Era
3
italien
1988
2007
Richard Hickox
Virgin Classics
3
italien
1990
1990
René Jacobs
Harmonia Mundi
3
italien
1993
1996
John Eliot Gardiner
Archiv Produktion
3
italien
1997
1998
Ivor Bolton
Farao
3
italien
2000
2000
Gabriel Garrido
K 617
3
italien
2004
2005
Sergio Vartolo
Brilliant Classics
4
italien
2009
2010
Claudio Cavina
Glossa
3
italien

DVD

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
FICHE DÉTAILLÉE
1984
2004
Raymond Leppard
Warner
1993
2001
René Jacobs
Arthaus
1994
2005
Christophe Rousset
Opus Arte
2000
2005
Marc Minkowski
Bel Air Classiques
1979
2007
Nikolaus Harnoncourt
DG
2008
2009
Emmanuelle Haïm
Decca

 

Opéra en un prologue et trois actes, sur un livret de Giovanni Francesco Busenello (*), inspiré des Annales de Tacite (**). Créé au Teatro SS. Giovanni e Paolo à l'automne 1642, il fut repris dans ce même théâtre durant le carnaval 1646 (***), puis à Naples en février 1651, par la compagnie I Febi Armonici, sous l'intitulé Il Nerone overo L'Incoronazione di Poppea.

(*) Giovanni Francesco Busenello (1598, à Venise - 1659, près de Padoue), poète et librettiste italien, originaire d’une riche famille vénitienne. Egalement juriste et ambassadeur à la cour de Mantoue). Il a écrit plusieurs livrets pour des opéras de Cavalli et Monteverdi. Comme l’un des plus anciens librettistes vénitiens, il joua un rôle significatif dans l’établissement des conventions littéraires dans l’opéra de cette ville. Il influença toute une générations de librettistes dans la manière de mettre en scène le mythe et l’histoire, tout en servant les intérêts politiques, sociaux et commerciaux de la République. Il tire essentiellement son inspiration des sources anciennes, comme avaient fait ses prédécesseurs à la cour de Mantoue ou de Florence, c’est-à-dire Tacite, Ovide, Plutarque, Lucain et Virgile.

Giovanni Francesco Busenello

(**) Publius Claudius Tacite (env. 55 - 120) : historien latin. Tout en remplissant les charges d’une carrière qu’il acheva comme proconsul d’Asie, il écrivit les Annales, les Histoires, La Vie d’Agricola, La Germanie et le Dialogue des Orateurs. Son style expressif, dense et concis fait de lui un maître de la prose latine.

(***) la réalité de cette reprise vénitienne, citée par Cristoforo Ivanovic, est contestée.

La compagnie I Febi Armonici avait été appelée à Naples par le comte de Oñate (*), qui l'avait connue à Rome quelques années auparavant, alors qu'il était ambassadeur d'Espagne, pour célébrer sa victoire sur la révolte de Masaniello. On donna alors à Naples les premiers opéras en musique, parmi lesquels, outre L'Incoronazione di Poppea, l'Orontea de Cesti et la Veremonda de Cavalli.

(*) Don Juan José d'Autriche, comte d´Oñate, né en 1629, bâtard de Philippe IV d'Espagne, avait été envoyé à Naples avec une escadre militaire pour venir en aide au vice-roi Rodriguez Ponce de Léon alors au prises avec la révolte populaire emmenée par Masaniello.

La représentation de l'Incoronazione à Naples eut lieu dans une salle du Parco Reale, dite Comedor de la Pelota (*), face à l'Arsenal, habituellement utilisée pour le jeu de paume. On a fait l'hypothèse que la représentation avait été hâtée à l'annonce de la naissance d'un enfant de la reine d'Espagne.

(*) On dispose d'un Avissos de Napoles, 18 de Febrero 1651, évoquant une Comedia de Musica Italiana nel Comedor de la Pelota.

En 1888, lorsque Taddeo Wiel révèle l'existence d'une partition à la Bibliothèque Marciana de Venise, seul le livret de l'oeuvre était connu. Le manuscrit de Venise, qui était la propriété de Pier Francesco Cavalli, est une copie brouillonne et incomplète, ne comportant pas la moindre indication sur l'exécution instrumentale. L'acte I et III sont de la main de l'épouse de Cavalli, Maria, l'acte II d'une autre main anonyme, aucune n'étant celle de Monteverdi.

Manuscrit de Venise

La seconde partition manuscrite est découverte en 1930 par le professeur Guido Gasperini dans les fonds de la Bibliothèque du Conservatoire San Pietro a Maiella à Naples. Plus complet et cohérent que le manuscrit de Venise, il comporte de profonds remaniements par rapport au livret original, mais ne fut pas utilisé pour la représentation de 1651.

L'attribution de l'oeuvre à Monteverdi est contestée. En effet, aucun des premiers auteurs ayant fait le panégyrique de Monteverdi au XVIIe siècle ne cite cet opéra parmi ses oeuvres. Le premier à l'attribuer à Monteverdi fut Cristoforo Ivanovitch en 1681, dont le Minerva al tavolino , catalogue des opéras joués à Venise de 1637 à 1681, comporte de nombreuses erreurs. Les deux manuscrits ne comportent d'autre relation au maître vénitien, qu'une inscription - Monteverde - rayée, sur le dos de la couverture du manuscrit vénitien, ajoutée plus tard, inscription reprise sur la première page de la partition. Le Scenario de l'opéra, relatif aux représentations vénitiennes de 1643, pas plus que le texte relatif à la mise en scène napolitaine de 1651, ne font aucune référence à Monteverdi. On attribue aujourd'hui la partition à différents compositeurs proches de Monteverdi : Pier Francesco Cavalli, Benedetto Ferrari, Francesco Sacrati.

 

La première résurrection eut lieu le 24 février 1905, à la Schola Cantorum de Paris, en version de concert, sous la forme de huit scènes reconstituées par Vincent d'Indy.

 

  

Personnages : la Fortuna, la Virtu, Amore (soprani) dans le Prologue ; Ottone, second mari de Poppée, nommé par Néron gouverneur de Lusitanie (alto), deux soldats de la garde prétorienne (ténors) ; Poppea, noble, favorite de Néron (soprano) ; Nerone, empereur romain (soprano) ; Arnalta, vieille nourrice de Poppée (alto) ; Ottavia, impératrice, épouse de Néron (soprano) ; Nutrice, nourrice d'Octavie (alto) ; Seneca, philosophe, précepteur de Néron (basse) ; Valletto, page de l'impératrice (soprano) ; Pallade (soprano) ; Drusilla, dame de la cour (soprano) ; Mercurio (basse) ; Liberto, capitaine de la garde prétorienne (basse) ; Damigella, demoiselle de l'impératrice (soprano) ; Lucano, poète, compagnon de Néron (ténor) ; Littore, licteur (basse) ; Venere (soprano) ; Famigliari di Seneca, gens de la maison de Sénèque ; Consoli, deux consuls ; Tribuni, deux tribuns

 

Synopsis

Prologue

La Fortune (soprano) et la Vertu (soprano) se querellent à propos de leur importance respective, chacune prétendant être indispensable aux hommes au détriment de l'autre (Deh nasconditi, o Virtu). Survient alors l'Amour (soprano) qui met tout le monde d'accord en affirmant son absolue supré-matie : le monde lui est soumis.

Acte I

A l'aube, devant la résidence de Poppée - Deux soldats de la garde de Néron endormis

Scène 1 - Othon (castrat soprano), rentré de son exil en Lusitanie, rôde aux abords de la maison de Poppée, sa bien-aimée, attendant son réveil (E pure io torno qui). Mais soudain il aperçoit sur le seuil des soldats de Néron, qui dorment d'ailleurs au lieu de monter la garde. Il a compris : sa maîtresse l'a trompé, elle dort avec Néron. Il est désespéré.

Scène 2 - Les soldats (ténors) s'éveillent (Chi parla, chi va li ?), de méchante humeur contre Poppée qui accapare l'empereur, contre celui-ci qui néglige l'Empire, contre Sénèque, ce pédant, ce rapace. Mais soudain, s'avisant de la liberté de leur langage, ils se taisent.

Scène 3 - Le jour se lève. Poppée (soprano), toujours plus lascive et sensuelle, s'accroche voluptueusement à Néron (castrat soprano) (Signor, deh, non partire)qui se laisse prendre aux charmes de sa maîtresse. Il songe à répudier Octavie, mais pour l'heure, malgré les trésors de charme que déploie Poppée, il doit s'arracher à sa couche, jurant de revenir bientôt.

Scène 4 - Déjà Poppée se rêve couverte d'un manteau royal (Speranza tu mi vai). Arnalta (ténor travesti), sa vieille nourrice, la met en garde : Octavie a découvert leurs amours et peut se venger ; Néron peut s'éloigner ; les Rois ont d'autres intérêts que ceux des hommes. Mais Poppée demeure confiante : pour elle guerroient l'Amour et la Fortune.

Le palais impérial

Scène 5 - Seule dans ses appartements, Octavie (mezzo-soprano) est rongée par l'humiliation (Disprezzata Regina). Transportée de fureur jalouse, elle n'hésite pas à accuser Jupiter lui-même d'impuissance, d'injustice. La Nourrice (mezzo-soprano ou contralto) , désolée elle-même, lui conseille de se venger par les mêmes armes, en prenant à son tour un amant et en blessant ainsi Néron dans son honneur. Mais l'Impératrice repousse avec grandeur cette suggestion infâme.

Scène 6 - Le philosophe Sénèque (basse) s'efforce de consoler Octavie par un raisonnement subtil (Ecco la sconsolata donna) : si la Fortune la frappe, sa Vertu n'en resplendit que plus. Mais ce discours spécieux est vain pour apai-ser les tourments d'Octavie. Le Valet (ténor) écume de rage en entendant le raisonnement alambiqué de Sénèque qu'il vomit comme sornettes : il menace même le philosophe de mettre le feu à sa barbe, à sa toge, à sa bibliothèque si celui-ci ne s'efforce pas d'aider un peu mieux la souveraine.

Scène 7 - Pendant qu'Octavie s'en va prier au temple, Sénèque médite sur la condition des princes dont les pouvoirs n'empêchent pas les tourments et les douleurs (Le porpore regali e imperatrici).

Scène 8 - La déesse Pallas lui apparaît, lui prédisant une mort prochaine que Mercure lui confirmera si elle doit advenir (Seneca, io miro in cielo infausti rai). Très calme, Sénèque affirme ne pas craindre la mort qui n'est pour lui que l'aube d'un jour infini.

Scène 9 - Néron a pris sa résolution (Son risoluto insomma) : il veut...répudier Octavie et épouser Poppée. Sénèque tente de l'en dissuader en lui opposant la Loi. Mais Néron déclare que la Loi est faite pour ceux qui doivent obéir, non pour celui qui commande. Sénèque essaie alors de lui faire valoir combien l'arbitraire détruit l'obéissance. Peine perdue. A chaque argument du philosophe pour conduire l'empereur sur les chemins de la raison politique, Néron s'emporte un peu plus contre son contradicteur - jusqu'à finalement le chasser.

Scène 10 - Poppée a rejoint Néron et lui rappelle leurs étreintes de la nuit (Come dolci, Signor, comme soavi). Ces souvenirs délicieux chassent peu à peu de l'Empereur les sombres pensées qui l'assaillent. S'enflammant, il lui promet d'en faire l'impératrice en même temps que son épouse. Mais Poppée, insidieusement, s'alarme de l'influence que dit avoir Sénèque sur son amant. Piqué au vif, Néron ordonne alors qu'on coure chez Sénèque pour exiger qu'il meure aujourd'hui même.

Scène 11 - Othon retrouve Poppée et s'efforce de l'apitoyer sur le sort malheureux de son amour (Ad altri tocca in sorte). En vain car celle-ci en appelle au destin qui décide de tout et qui la fait à présent appartenir à Néron qu'il ne s'en prenne qu'à lui-même si sa séduction n'a pas pu rivaliser avec celle de l'empereur Arnalta est prise de compassion pour le jeune homme et s'étonne de la dureté de sa maîtresse.

Scène 12 - Othon, désespéré, voit soudain le sort qui l'attend : Poppée, pour que Néron n'en sache rien, risque de vouloir effacer jusqu'au souvenir de ses amours passées ; il pressent le danger qui le guette (Otton, torna in te stesso). Il décide alors de le prévenir en assassinant lui-même Poppée.

Scène 13 - Depuis longtemps amoureuse d'Othon, Drusilla (soprano) plaisante celui-ci sur son attachement à Poppée (Pur sempre con Poppea). Mais Othon lui annonce que tous les liens sont rompus entre Poppée et lui et qu'il peut désormais être tout à elle, Drusilla. Celle-ci n'en croit pas ses oreilles. Mais à peine s'est-elle éloignée qu'Othon, lucide, comprend que même en se vouant à Drusilla, il gardera Poppée comme une écharde au coeur.

Acte II

Le jardin de la villa de Sénèque

Scène 1 - Sénèque s'est retiré dans sa villa pour jouir de la solitude (Solitudine amata) et de la paix. Mais, descendant du Ciel, Mercure (basse) vient lui confirmer, de la part de Pallas, que l'heure ultime est venue pour lui. Sénèque se réjouit de quitter la vie des hommes pour ejoindre le rivage des dieux.

Scène 2 - Libertus (basse), le capitaine de la garde prétorienne, arrive chez Sénèque, pour s'acquitter de son devoir : annoncer au philosophe qu'il doit mourir (Il comando tiranno). Mais Sénèque, le devançant, lui déclare qu'avant même énoncé il a compris le message. Libertus est impressionné et. prédit au philosophe une longue postérité par ses écrits.

Scène 3 - Réunissant les gens de sa maison, Sénèque leur annonce qu'il va mourir (Amici, è giunta l'hora). Ceux-ci tentent de l'en dissuader en célébrant les plaisirs de la vie auxquels ils tiennent. Mais Sénèque leur demande de préparer le bain où il va se trancher les veines.

Scène 4 - (supprimée) Sénèque, invité au ciel, est célébré par la Vertu et un choeur de vertus.

Le palais impérial

Scène 5 - Le Valet éprouve un sentiment indéfinissable, qui le trouble et lui plaît en même temps (Sento un certo non so che). La Demoiselle (soprano) lui explique que c'est l'Amour qui se joue de lui : elle va donc entreprendre de calmer ce tourment...

Scène 6 - A présent que Sénèque est mort, Néron a appelé près de lui le poète Lucain (ténor), avec lequel il célèbre, dans une extase que les mots renouvellent sans cesse, les beautés de Poppée (Hor che Seneca è morto).

Scène 7 - (supprimée). Duo d'amour entre Néron et Poppée.

Scène 8 - Othon médite sur le projet qu'il a eu d'assassiner Poppée : il s'en veut d'avoir pu éprouver un tel désir (I miei subiti sdegni). Son amour est toujours présent en lui comme une obsession et il préfère jouir de cet amour, fût-il désespéré.

L'appartement d'Octavie

Scène 9 - Octavie a fait appeler Othon et, lui rappelant certains bienfaits reçus, lui demande son aide : il s'agit de tuer Poppée (Tu che dagli Avi miei). Othon est boule-versé, mais Octavie s'impatiente déjà. Elle lui enjoint de se déguiser en femme pour approcher par ruse de sa victime. Othon implore un peu de temps pour se préparer à cette idée. Mais Octavie, tout à sa rage, le menace de mort s'il ne s'exécute pas sur-le-champ.

Scène 10 - Drusilla rayonne de bonheur : Othon va aujourd'hui lui renouveler la promesse de son amour (Felice cor mio). Pendant ce temps, le Valet taquine cruellement la Nourrice en lui faisant constater son âge qui ne lui permettra plus d'éprouver les plaisirs qui font briller les yeux de Drusilla.

Scène 11 - Othon, désespéré, accourt jusqu'à Drusilla et lui confie le secret qui lui broie le coeur : il doit tuer Poppée (Io non so dov'io vada) et, pour se déguiser, il prie Drusilla de lui donner ses vêtements. Celle-ci lui donnerait son sang même tant l'amour l'exalte.

Le jardin de la résidence de Poppée

Scène 12 - Maintenant que Sénèque est mort, Poppée, confiante, en appelle à l'Amour pour qu'il réalise ses voeux et la fasse épouser Néron (Hor che Seneca è morto). Arnalta la prie de ne pas oublier sa vieille nourrice et de l'emmener avec elle à la Cour. Puis, se faisant préparer un lit dans le jardin, Poppée s'endort, bercée par la voix d'Arnalta (Adagiati Poppea).

Scène 13 - Pendant son sommeil, l'Amour descendant du Ciel vient monter la garde pour la défendre de la mort en marche vers elle (Dorme, l'incauta dorme).

Scène 14 - Othon, déguisé en Drusilla, s'approche, prêt à tuer Poppée (Eccomi trasformato). Sa résolution chancelle pourtant, son coeur est déchiré. Mais il se rappelle les menaces d'Octavie. Il se décide enfin, lève le poignard sur Poppée... quand l'Amour s'interpose et repousse le meurtrier. Poppée s'éveillant voit ce qu'elle croit être Drusilla, l'arme à la main. Othon, d'un bond, parvient à s'enfuir.

Scène 15 - L'Amour exulte : il a sauvé Poppée ; elle sera impératrice (Ho difesa Poppea).

Acte III

La salle du trône, au palais impérial

Scène 1 - Drusilla, frémissante de bonheur mais inquiète en même temps, guette le retour de son bien-aimé après le meurtre de sa rivale (O felice Drusilla, o che sper'io).

Scène 2 - Mais c'est Arnalta, suivie d'un licteur, qui se précipite vers la jeune femme et la fait arrêter pour avoir tenté de tuer Poppée (Ecco la scelerata). Drusilla comprend. Trop tard.

Scène 3 - Néron interroge Drusilla pour savoir ce qui l'a poussée à ce crime (Onde tanto artimento ?). Mais Drusilla proteste d'abord de son innocence jusqu'à ce que, menacée de la torture, elle craigne de trahir son amant. Elle s'accuse donc d'être seule coupable et est aussitôt condamnée à une mort cruelle pour expier son forfait.

Scène 4 - Othon se précipite et, clamant l'innocence de Drusilla, se dénonce et dénonce Octavie (No, no, questa sentenza). Pourtant, Drusilla, pour sauver son amant, continue de s'accuser avec véhémence. Finalement Néron, comprenant la situation, condamne Othon à vivre en exil loin de Rome, abandonné de tous, son crime demeurant le fouet qui frappe sa conscience jusqu'à la fin de ses jours. Et, saluant le courage de Drusilla, il lui accorde de partir avec son amant pour partager son sort. Le bonheur les réunit tous les deux dans cet exil. Puis Néron, saisissant l'occasion trop belle, répudie alors Octavie, ordonnant qu'on l'embarque sur l'heure sur un bateau livré au gré des vents.

Scène 5 - Poppée, encore toute alarmée, se précipite vers Néron (Signor, hoggi rinasco). Celui-ci lui raconte tout ce qui s'est passé et conclut qu'à présent rien ne s'oppose plus à ce qu'elle soit aujourd'hui son épouse. Poppée exulte.

Scène 6 - Octavie s'apprête à l'exil. Elle a tout perdu et l'avenir est sombre. Elle dit adieu à Rome, le coeur broyé (A Dio Roma, a Dio patria).

Scène 7 - Arnalta partage à son niveau le bonheur de sa maîtresse : Poppée va être impératrice et elle-même, la suivant, va gravir les marches des grandeurs (Hoggi sara Poppea). Née esclave, elle mourra matrone. Elle eût d'ailleurs préféré le contraire : il est plus facile de quitter un monde qui n'apporte que peine qu'un monde où l'on se sent bien. 

Scène 8 - Néron guide Poppée vers le trône impérial (Ascendi, o mia diletta). Les amants s'émerveillent de se répéter leur passion et s'éblouissent qu'elle soit ainsi comblée. Les consuls et les tribuns couronnent Poppée du diadème impérial : à ses pieds l'Afrique et l'Asie, l'Europe et l'Océan doivent à présent se prosterner. Néron et Poppée, éblouis d'eux-mêmes, s'enlacent dans l'extase de l'Amour (Pur ti miro).

(L'Avant-Scène Opéra)

 

n° 115 - décembre 1988

n° 224 - janvier 205

 

 

 Représentations :

 

 

 

 

"Fort heureusement, la nouvelle production du Couronnement de Poppée que présente l'Opéra de Lille démontre à raison, tout ce qu'un metteur en scène peut apporter de cohérent voire de lumineuse pertinence au théâtre baroque. Il éclaire s'agissant de la partition de Monteverdi, ses éléments visionnaires et si justes qui fonde toujours son étonnante modernité.

En abordant son premier Monteverdi, Jean-François Sivadier nous régale en nous offrant de très beaux tableaux qui tombent à pic dans le déroulement dramatique. Les vraies réussites de ce point de vue sont l'intrusion en plein conseil politique d'une Poppea lascive et conquérante, plus sensuelle encore qu'au duo du début, véritable ... Phryné provoquant l'assemblée virile (tous choqués quittent le lieu de cette passion qui s'exhibe sans mesure, fin du I); ici règne non pas amour mais la force du désir souverain, possédant par ses vertiges érotiques, et l'âme de la sirène, et la raison de l'empereur trop passif...

Même esthétisme poignant pour le suicide de Seneca qui trouve face à la mort programmée, cette grandeur stoïque qu'il a si souvent défendu de son vivant: dans la maison du philosophe - sorte d'antre minéral traité comme un hypogée de calcaire-, le Mercure d'Amaury Lefèvre, coloré comme une statue de bronze y reste mémorable: agent funèbre tout en pétillante ivresse, agile, dansant, surtout voix admirablement colorée et timbrée, noble et facétieuse à la fois, dans une atmosphère aux reflets lumineux miroitants: une réussite totale, poétique, visuelle, vocale !

Les deux autres grands moments sont l'avant dernier duo de Néron et sa maîtresse, d'une lascivité à nouveau torrentielle au bord de la scène, et l'adieu à Rome d'Octavie, autre victime de Poppéa, après Seneca, Ottone et Drusilla: quand les deux coeurs fusionnent jusqu'à se dévorer, en fond de scène, l'impératrice déchue recoît simultanément la lettre de sa répudiation avant d'enchaîner sur sa tragique déploration (très convaincante et fine Ann Hallenberg). Les deux scènes se pénètrent et s'enchaînent avec beaucoup d'intelligence. A partir d'une trame de départ, qui entremêle les épisodes tragiques, comiques, héroïques, sentimentaux, comme une fresque cinématographique-, la vision de Sivadier reprend des éléments déjà vus dans ses précédentes mises en scène, dont La Traviata à Aix, moins réussie à notre avis que cette Poppea d'un parfait cynisme progressif. On y retrouve la conception d'une équipe d'acteurs chanteurs en tenues contemporaines qui peu à peu s'approprient, à la façon d'un atelier pris sur le vif, le sujet de la pièce, costumes, situations, enjeux... L'ample scène du début se pare de voiles suspendus qui délimitent désormais les lieux de l'action. Les comédiens se transforment à vue (les deux gardes de Néron); à partir du Prologue, peu à peu les caractères se dessinent, les interactions entre les personnages se précisent... et la machine est lancée.

En homme de théâtre, Sivadier préserve toujours la lisibilité du sens général: Monteverdi n'a jamais composé un opéra plus barbare et cynique que Poppea: la peste décimant des miliers d'âmes à Venise où il s'était fixé depuis 1613, a marqué les esprits de l'époque; rien de plus fragile que la vie terrestre; rien de plus pathétique aussi que le théâtre politique; si vain est le pouvoir et si faible le coeur des hommes; en brossant le portrait d'un Néron soumis à son seul désir pour Poppée, qui n'hésite pas à tuer son maître en philosophie, Sénèque; et répudier son épouse en titre, Ottavia, le compositeur dénonce la faiblesse, la lâcheté, la perversité d'un coeur indigne, sans moral ni valeurs. La vision est sans illusions et sans espoir: d'un cynisme éloquent; la puissance de l'opéra est d'autant plus active que la sensualité qui anime Poppea et aimante Nerone, est musicalement irrésistible: Monteverdi n'a jamais écrit de duos amoureux aussi sulfureux, d'une vérité plus provocante. Rien n'égalent à ce titres l'ensemble des duos et des airs faisant l'apologie de l'amour triomphant.

A l'opposé de ce sublime érotique, fusionnant l'Empereur et sa nouvelle maîtresse, Monteverdi cultive avec son librettiste Busenello, un regard acerbe et désespéré sur le politique et le genre humain en général; empruntant à Tacite, la chronique de l'histoire romaine, les deux auteurs épinglent la clique politicienne: Néron, qui se fiche comme d'une guigne du peuple et du Sénat, est un jeune vicieux accro au sexe, d'une perversité rare; Poppée, l'icône de la séductrice manipulatrice, prête à tout pour être couronner impératrice (d'où le titre de l'ouvrage); Seneca, violemment critiqué par les gardes au I: aussi corrompu que les autres; la nourrice de Poppée, Arnalta, une plébeienne grasse et vulgaire, d'un parvenu assez pathétique; tout se résume ici à deux termes emblématiques (dignes de nos soap-opera télévisuels): sexe et pouvoir.

Sivadier souligne encore le sens profondément désespéré, amer, du cynisme glaçant de l'ouvrage en fin d'action, un comédien rappelle que personne n'échappe à son destin; tous, empereur ou impératrice du jour, finissent suicidés ou assassinés; si Néron ordonne la mort de Seneca, il n'échappe pas lui aussi à la mort honteuse, et pire encore, dans un accès de colère, relaté par Suétone, il tue en lui assénant des coups de pieds dans le ventre, sa si chère Poppée, de surcroît enceinte.

Inscrire dès lors la passion de Néron et Poppée, leur duo final, si suave, dans cette perspective terrifiante, ne fait que mieux souligner le mystère absolu de l'amour et surtout l'ombre du désir omnipotent qu'il est capable de susciter: c'était d'ailleurs toute la réussite de la mise en scène de Peter Mussbach à Aix, qui exprimait le trouble juvénile de Néron et Poppée, portraiturés en adolescents saisis chacun, comme submergés par la découverte d'une passion incontrôlable: leurs duos avaient de purs accents tendres et innocents. A Lille, le duo final ouvre la dernière scène sur du "purement humain" (selon les propres termes du metteur en scène): ni loi divine énoncée, ni deus ex machina, ni divertissement triomphal: rien que le mystère d'une attraction énigmatique, capable d'être pure comme terrifiante. L'exposition de cette ambivalence est excellemment démontrée.

Le regard de Jean-François Sivadier est globalement mordant, très proche en cela de la couleur acide du livret de Busenello (et qui fait de l'opéra, le chef d'oeuvre absolu de l'opéra vénitien de l'âge baroque, et une oeuvre maîtresse toujours aussi marquante). Une scène à ce titre est d'une vérité criante; quand Ottone, rival malheureux de Néron dans le coeur de Poppée, manipule la belle Drusilla, sincère et amoureuse, prête à tout pour le servir (excellente Amel Brahim-Djelloul): elle lui demande: " tu m'aimes?", et lui de répondre: "je te veux". Tout est dit dans cette simple réplique: le décalage des coeurs, la manipulation de l'un; la naïveté aveugle de l'autre.

Ne nous y trompons pas: l'opéra ne désigne pas ici le pouvoir souverain de l'amour (comme le Prologue pourrait nous le faire comprendre): c'est qu'il faut nuancer davantage les enjeux de l'ouvrage: il cible plutôt la fascination barbare et l'emprise destructrice que peut faire naître le désir sans raison. L'amour devient une arme de destruction cynique.

Et rien n'apaise en définitive cette chute des valeurs humaines: ni les duos amoureux des jeunes et tendres coeurs amoureux Damigella/Valetto (doubles plus innocents du couple Nerone/Poppea); ni les épisodes comiques de pur délire bouffon portés par les personnages "populaires" (Arnalta et sa "consoeur", nourrice d'Ottavie)... le déploiement scénique de Sivadier nous fait comprendre tout cela avec un réel sens de la narration (les pauses hors musique dont la scansion en fond de scène exprime la marche du temps, l'oeuvre du cynisme universel); l'homme de théâtre ajoute un comédien qui ne chante pas mais s'active tout au long de l'opéra: sculpteur portraitiste d'Ottavie, scrutateur au Conseil de Néron, ombre familière désormais quand Poppée s'endort en pensant à Néron... C'est un témoin silencieux de ce théâtre de l'horreur, et tout autant, une idée très juste.

En cohérence avec la vision acide de Sivadier, le Nerone de Max Emanuel Cencic s'avère surprenant: à peine reconnaissable sous son atroce perruque d'un blond décoloré à l'eau oxygénée (comme un surfeur des années 80), avec décollement des racines (!)... le contre-ténor convainc par son engagement scénique et stylistique, musicalement très abouti, en ado cruel et froid, soucieux de son seul plaisir, trouvant même des couleurs dans les aigus proches de la transe hystérique, éclairs vocaux parfaitement couverts, cris de jouissance à peine masqués (duo d'extase ici encore exhibitionniste et d'une violence presque obscène, de Néron avec le poète Lucain au II).

A ses côtés, Sonya Yoncheva, toute en courbes et sensualité incarne la plus pulpeuse des Poppée rêvées (quel chemin parcouru depuis sa "prise de rôle" lors de l'Académie baroque d'Ambronay 2010). Aux chanteurs déjà cités, saluons les tempéraments complémentaires qui se distinguent par leur aisance scénique et leur relief vocal: Ann Hallenberg nous l'avons dit (très juste en épouse répudiée, bientôt manipulatrice malheureuse); Mathias Vidal (toujours percutant, incisif, articulé) et Camille Poul, vrai tempérament dramatique, piquante et plus qu'impliquée, portée par l'intensité du verbe musical. Dans la fosse, excellente continuiste au clavecin, Emmanuelle Haïm s'évertue à colorer et diversifier chaque climat émotionnel comme chaque situation dramatique: les idées de timbres ajoutés (avec percus), de variations chorégraphiques pleuvent sans pourtant caractériser une vision d'ensemble; il y manque tellement de cette pâte, de cet abandon, de ces vertiges qui ont fait les délices désormais légendaires de ses aînés, Christie, ou Garrido. Même en teintes chambristes soudainement en accord murmuré avec les seules voix sur les planches, la chef n'arrive jamais à atteindre cette épure énigmatique et suspendue qui faisait la réussite de la lecture de Gardiner. Pour autant si elle manque de profondeur, d'aigreur critique comme de langueur érotique, la direction sait réussir là où on l'attend justement: tous les airs de charges satiriques (quand paraissent entre autres les deux nourrices, celles de Poppea triomphante, celle d'Ottavia déchue: soit Arnalta et sa consoeur) ne manquent pas de truculence... parfois grossière. A ce titre, Emiliano Gonzalez Toro en Arnalta en fait carrément trop. Même l'Ottone, vocalement irréprochable de Tim Mead... nous laisse de glace, tellement le chanteur paraît étranger, lointain, rêveur, hors de toute passion réelle. Quoiqu'il en soit, la réalisation scénographique mérite absolument d'être vue. Et le couple impérial, Nérone/Poppea, écouté sans attendre."

"Il régnait en cette fin d'après-midi une atmosphère printanière dans la métropole lilloise. Mais que nos amis baroqueux se rassurent aussitôt : il n'était nullement question ce soir-là à l'Opéra du Sacre du Printemps, mais bien du Couronnement de Poppée, chef d'œuvre de Monteverdi (et de ses contemporains Cavalli, Sacrati ou Laurenzi, le fameux duo final « Pur ti miro » proviendrait d’ailleurs de la plume de Ferrari). L'affiche ne laissait pas de faire frémir nos esgourdes, enflammées à l'annonce de trois contre-ténors sur scène (le grand Cencic lui-même, Tim Mead - dont nous avions pensé le plus grand bien lors de sa récente prestation lors de l'Agrippine de Haendel à Dijon il y a quelques mois, Rachid Ben Abdeslam)...Du côté des femmes, Sonya Yoncheva avait déjà incarné une Poppée provocatrice à souhait dans la même Agrippine, et Ann Hallenberg s'est déjà largement illustrée dans les enregistrements baroques (notamment le récent Farnace de Vivaldi).

Côté mise en scène, si les mimiques du prologue (dont les parties orchestrales sont toujours délicates à "meubler") nous laissent un peu sur notre faim, les choix de Jean-François Sivadier se révèlent au total plutôt convaincants : un palais impérial suggéré à partir du déploiement de quelques écrans placés sur le sol qui s'élèvent peu à peu en colonnes, l'établissement de bains aux éclairages diaphanes où Sénèque se donne la mort, un "trône" surélevé en fin de scène et meublé de quelques fauteuils dorés, une scène du couronnement partiellement éclairée à la bougie...Au chapitre des trouvailles, la lecture par Pierre-Guy Cluzeau (juste avant le duo final) des circonstances qui entourent la fin des julio-claudiens (mort de Néron après qu'il ait tué Poppée enceinte, la brève succession de Galba, Othon et Vitellius marquée de complots et d'assassinats) constitue un rappel pertinent de cette période troublée, mais interrompt le flot musical à un moment-clé du drame.

Les costumes signés Virginie Gervaise soulignent clairement le caractère des personnages dans cette atmosphère "antiquisante" : une Octavie tout droit sortie du banquet de Trimalcion dans le Satyricon de Felllini (robe turquoise rehaussée d'or, perruque très "baroque"), un Néron en toge safran à la chevelure blond peroxydé qui évoque la Rome de la décadence, une Poppée en tenue très légère qui étale ses charmes, un Sénèque stoïque dans sa toge grisâtre, des tenues assez caractéristiques pour identifier les divinités, et des habits burlesques pour accentuer les rôles travestis (notamment Arnalta). Les costumes évoluent aussi au gré de l'action : lorsqu'il prépare l'assassinat de Poppée, Othon revêt un pagne rouge sang !

Au chapitre des voix le plateau se caractérise par une bonne homogénéité, ce qui n'était pas gagné pour les seconds rôles, les premiers étant confiés à des interprètes de premier plan. Dans le rôle-titre, Sonya Yoncheva incarne une Poppée dévorée d'ambition, à peine atténuée par sa sensualité et sa simplicité naturelle. Son timbre cristallin aux accents langoureux, ses attitudes enjouées règnent sans partage sur Néron comme sur les spectateurs...De son côté, Max-Emanuel Cencic accentue le caractère acéré de son timbre pour mieux camper un Néron versatile et colérique, qui n'hésitera pas à sacrifier son précepteur Sénèque et son épouse Octavie pour mieux assouvir son désir charnel. Dans le duo final, retrouvant une couleur plus naturelle, il mêle avec bonheur sa voix à celle de Yoncheva pour nous offrir un magnifique sommet musical. Ann Hallenberg se montre une Octavie humiliée et émouvante (superbe "Ah disprezzata regina !" au premier acte). La pointe d'acidité du timbre ajoute une note dramatique à son caractère cuivré, sans toutefois verser dans la rigidité.

L'aspect ouaté de la voix de Tim Mead dans le rôle d'Othon traduit à merveille le caractère indécis du personnage, jaloux et toujours épris de Poppée, qui hésite à aller au bout de l'assassinat commandé par Octavie et encouragé par Drusilla. Soulignons aussi l'excellent jeu scénique du contre-ténor, qui rend bien compte de ses hésitations, puis de sa détermination lorsqu'il se dénonce à Néron. Avec ses graves caverneux, la basse Paul Whelan incarne de manière très théâtrale le philosophe stoïcien, s'opposant avec vigueur au projet de répudiation de Néron puis affrontant la mort avec sérénité. La Drusilla d'Amel Brahim-Djelloul a le charme plus discret que Poppée, même si elle est vêtue presqu'aussi légèrement...Son timbre nacré, avec une petite pointe cuivrée, restitue avec conviction son dévouement et son amour pour Othon.

Rachid Ben Abdeslam égaie de son timbre de falsetto le rôle de nourrice. Mais la palme du burlesque revient incontestablement à Emiliano Gonzalez-Toro (Arnalta). Habilement le ténor joue de la stabilité de sa projection pour outrer son timbre charnu, et démultiplier le comique du rôle travesti. Effet garanti lorsqu'il dépeint l'avenir d'Arnalta, future grande dame de la Cour après le couronnement, en entamant une danse endiablée au son des tambourins ! Camille Poul, de sa voix aux reflets moirés, incarne avec conviction l'Amour, bien secondée par les autres divinités (Anna Wall et Khatouna Gadelia). Signalons aussi la courte mais brillante apparition de Mercure (Aimery Lefèvre, au timbre de baryton chaleureux), avec son étonnante pantomime, fort réussie, et la diction délicate du ténor Nicholas Mulroy (Libertus), qui traduit efficacement l'effroi du messager chargé de transmettre l'ordre du suicide au grand philosophe.

Enfin Mathias Vidal (qui incarne le poète Lucain) mêle admirablement sa voix de ténor à celle de Cencic pour nous offrir un magnifique duo à la reprise de l'entr'acte (l'unique coupure ayant été réalisée au milieu de l'acte II).

Côté orchestral, Emmanuelle Haïm oppose à de récentes interprétations plus dépouillées la richesse enthousiaste du Concert d'Astrée avec violons et violoncelle, mais aussi les reflets colorés des harpe, luths et guitares, flûtes, cornets et dulciane...Les percussions sont également présentes à des moments-clés. A défaut de correspondre à la vérité historique de la création (avec probablement un effectif nettement plus réduit – on se réfèrera à l’interview de Jérôme Correas sur la partition et l’instrumentarium), cette orchestration foisonnante s'avère parfaitement convaincante malgré les distractions qu’elle impose vis-à-vis des récitatifs. L’orchestre sert ainsi à merveille la somptuosité des ariosos, imprime un rythme soutenu à l'ensemble de l'ouvrage et rehausse avec bonheur les nuances du chant. Certes, ce bouillonnement constant est quelquefois trop présent, et les fortes inflexions méditerranéennes, tout comme certains partis-pris expérimentaux (continuo proche du pizzicato jazz) s’avèrent douteux. Toutefois, rappelons ici que, compte tenu du caractère incomplet des deux manuscrits dits de Naples et de Venise qui nous sont parvenus, toute exécution du Couronnement laisse une belle part d'initiative à l'orchestre, sous la direction de son chef, pour en recréer les différentes parties.

Il est inutile d'ajouter que la représentation fut longuement applaudie par le public lillois ce soir-là, avec de nombreux rappels. Il ne reste que quelques jours pour profiter de cette excellente production à Lille, puis à Dijon où elle sera reprise début avril : avis aux amateurs !"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"En ce samedi 12 février 2011, le Théâtre Auditorium de Poitiers accueille l'ensemble Les Paladins dirigé par Jérôme Corréas qui propose l'Incoronazione di Poppea de Claudio Monteverdi (1567 1643) sur un livret de Gian Francesco Busenello. Composé en 1642 et créé en 1643, peu avant la disparition du compositeur. L'Incoronazione di Poppea retrace l'histoire de l'ambitieuse Poppée, prête à tout pour évincer Octavie et devenir impératrice à sa place, et elle y parviendra; néanmoins l'oeuvre tombe rapidement dans l'oubli et ce sont deux partitions, l'une de 1646, l'autre de 1651, qui sont retrouvées en 1888 et 1930 laissant supposer que l'oeuvre a été composée à plusieurs ce qui était relativement courant au XVIIe siècle.

Si l'on admet que la notion de théâtre chanté est le point de départ de la production que nous ont proposée Jérôme Corréas et Christophe Rauck, la mise en scène devient à peu près cohérente. "A peu près" seulement car le prologue ou l'on voit la fortune en chaise roulante et l'amour vêtu comme un personnage gothique et les deux scènes qui ouvrent la seconde partie de la représentation, censées être sensuelles, voire comiques, sont quelque peu ridicules. Ramener le spectateur en plein XXIe siècle en utilisant comme point central de ces deux scènes une vespa et les habituels clichés des grands monuments romains tels que nous les voyons nous et non tels que les voyaient Néron et Poppée a de quoi surprendre. Ces détails tendraient plutôt à amoindrir le propos alors que l'on nous avait plongés jusqu'alors dans une Rome intemporelle qui convenait plutôt bien au sujet encore qu'elle s'accommode assez mal des nombreux costumes contemporains, simples vêtements de ville pour l'essentiel, dont sont vêtus les artistes à l'exception de Poppée elle même, Drusilla et Octavie qui ont la chance d'être habillées de très belles robes qui ramènent le public à l'époque de la création de l'oeuvre.

La chose est assez rare pour être remarquée : la distribution de cette production dont font partie de jeunes talents très prometteurs est exclusivement française. Quel dommage cependant que Valérie Gabail, annoncée souffrante en début de soirée ait été atteinte d'une terrible extinction de voix qui l'a contrainte à chanter tout le rôle de Poppée une octave en dessous de sa tessiture normale; non que le rôle soit très long, mais il est dense et du coup la malheureuse chanteuse n'arrive pas, dans son jeu d'actrice, à transcrire correctement les sentiments de l'ambitieuse Poppée. En revanche Maryseult Wieczorek incarne un Néron de très belle tenue dans l'ensemble tant vocalement que scéniquement même si dans le duo d'amour qui suit l'annonce de la répudiation d'Octavie, la jeune femme doit chanter une octave en dessous pour ne pas couvrir Valérie Gabail rendant du coup ce duo inaudible; Néron apparait comme le souverain lunatique qu'il était effectivement même si le compositeur et son librettiste ont édulcoré les traits du personnage. Françoise Masset est une Octavie magnifique, elle fait parfaitement ressortir le désespoir et la jalousie de l'impératrice. Elle est omnubilée par son abandon, et n'entend pas les paroles de Sénèque qui prend ici les traits de Vincent Pavesi qui ne montre son véritable potentiel qu'à la mort de Sénèque très émouvante. L'Othon de Paulin Bündgen est certes correct mais il donne l'impression de réciter son personnage, complice de Néron, plus que de le jouer véritablement. Si les rôles secondaires sont bien interprétés, quel dommage que l'amour (Hadhoum Tunc qui chante aussi le court rôle de la Demoiselle) ait hérité d'un costume aussi laid et que Lucain (Romain Champion qui incarne également les deux petits rôles du 2e soldat et du 2e famillier de Sénèque) ne soit pas mieux mis en avant alors que l'un et l'autre ont un vrai tempérament.

Dans la fosse, Jérôme Corréas à la tête des Paladins a volontairement choisi un effectif réduit pour mieux mettre en valeur la musique de Monteverdi et dans l'ensemble c'est un pari plutôt réussi. La sûreté de métier de Corréas qui débuta en tant que baryon-basse avant de se ré-orienter vers la direction d'orchestre lui permet de ne pas tomber dans la facilité. Mais comment le chef, lui-même chanteur à l'origine, a pu laisser son artiste principale prendre le risque de s'abîmer la voix car même si le rôle de Poppée n'est pas d'une longueur excessive, il n'en est pas moins dense sur le plan vocal.

Au final si cette version de L'Incoronazione di Poppea est très honorable elle aurait pu être excellente avec une Poppée en pleine possession de ses moyens et une mise en scène moins tape à l'oeil (en début de seconde partie). On ne peut également que saluer le courage de Valérie Gabail même si sa volonté de vouloir assurer son rôle à tout prix a paru parfois suicidaire."

"Un opéra en tournée dans des villes non dotées de structures lyriques (Cergy, Lorient, Châtenay-Malabry et en l’occurrence Poitiers) on ne peut que s’en féliciter. Et regretter la rareté d’une telle entreprise. Toutefois la petitesse des moyens ne doit pas empêcher le professionnalisme et la qualité. Si un exemple flagrant nous avait été donné l’été dernier avec Opera seria de Gassman au fin fond de la Loire-Atlantique, on ne pourra pas en dire autant de cet Incoronazione di Poppea produit par l’Arcal qui tourne sur un nombre impressionnant de dates et de lieux depuis janvier 2010.

Hésitant entre classicisme, références baroques et délire fellinien, Christophe Rauck et ses comparses offrent une vision inaboutie. Les quelques gags (Valletto et Damigella sur une Vespa, Lucano en drag-queen, …) tombent à plat, les chanteurs – qui ne sont pas tous ici bons acteurs - semblent totalement livrés à eux-mêmes. Les tentures faisant office de décor dans ce bric-à-brac ne sont pas toujours du meilleur goût non plus…

Est-ce l’effet de la fatigue d’une tournée chargée en dates ? Les Paladins sonnent particulièrement faux d’un bout à l’autre de l’ouvrage, et l’ensemble manque d’entrain. La distribution ne brille guère non plus : nombreux sont les chanteurs à l’italien hésitant, à la justesse parfois approximative, au souffle court quand ce n’est pas aux vocalises savonnées.

De cette morne soirée quelques noms ressortent. Parmi les seconds rôles, notons l’instrument solide de Matthieu Chapuis. Dorothée Liorthiois est une Drusilla brûlante de désir et bien en voix. Jean-François Lombard excelle dans son double rôle travesti de mégère ménopausée et maîtrise à la perfection les affetti monteverdiens. Françoise Masset est une tragédienne hors-pair, et on peut noter la bonne prestation de Maryseult Wieczoreck dans le difficile rôle de Néron. Mais la triomphatrice de la soirée reste Valérie Gabail, Amour dans la production de l’Opéra national de Paris en 2005, elle est ici une Poppée incandescente, provocante, doublant ses dons d’actrices d’une parfaite connaissance du style de Monteverdi.

Un spectacle à voir ne serait-ce que pour Poppée."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Après un Orfeo peu convaincant en 2008 et un Ritorno d'Ulisse in patria nettement plus inspiré en 2009, on espérait que Pier Luigi Pizzi allait conclure sa trilogie montéverdienne au Teatro Real sur une réussite éclatante. Il a malheureusement fallu rapidement déchanter.

Trois décors se succèdent sur une plate-forme pivotante : une façade en marbre blanc veiné de gris, percée de six portes anthracite disposées sur deux niveaux ; une double colonnade néoclassique typiquement « pizzienne », avec des piliers noirs zébrés de motifs blancs, surmontés de chapiteaux également blancs ; une paroi rouge-gris renfermant une alcôve remplie de livres (pour la bibliothèque de Seneca). Le premier, avec son architecture vaguement mussolinienne, n'est guère inspirant, le dernier non plus ; le deuxième, en revanche, est très beau, les immenses miroirs disposés sur les côtés et au plafond approfondissant encore les perspectives.

Dans ce dispositif parfaitement fonctionnel mais dépourvu de toute originalité (on pourrait tout aussi bien y jouer La clemenza di Tito !), on attendrait une direction d'acteurs extrêmement affûtée, susceptible d'en atténuer la froideur et l'aspect «anonyme». Pizzi, que l'on sait capable du meilleur, se contente, hélas, d'une mise en place conventionnelle, sans jamais explorer la dimension poétique, politique ou philosophique de l'ouvrage, ni jeter un éclairage nouveau sur les relations entre les personnages. Symboliquement, quand il ne sait vraiment plus quoi faire, il baisse le rideau à l'avant-scène et plante là ses chanteurs, en comptant leurs dons de comédien (particulièrement saisissants dans le cas de Danielle de Niese et Philippe Jaroussky), et sur la splendeur des costumes pour retenir l'attention du spectateur.

C'est effectivement du côté vestimentaire que Pizzi, grand couturier de théâtre devant l'Éternel, réussit une fois encore le mieux. Le long manteau en plumes noires de Nerone, façon diva de music-hall des années 1930, ses magnifiques cafetans dorés, les sublimes drapés de Poppea, l'ample cape argentée d'Ottavia, taillée dans une matière à l'aspect de cotte de mailles, sont une fête pour les yeux. Davantage que les shorts noirs, rangers, gants de cuir et marcels gris métallisé des gardes de Nerone, que l'on croirait échappés d'une boîte «cuir» du Marais ! Comment un artiste de cette renommée peut-il encore se réfugier dans de tels clichés, en imposant en plus à ces pauvres figurants des poses de statue antique parfaitement ridicules ?

Par chance, la partie musicale est d'un niveau extrêmement relevé, peut-être encore davantage que dans L'Orfeo et Il Ritorno d'Ulisse in patria. Comme les années précédentes, William Christie et ses Arts Florissants sont irréprochables dans un répertoire qu'ils servent comme personne. Mais c'est la distribution qui attteint cette fois à l'exceptionnel, grâce au Nerone de Philippe Jaroussky. Sans rien perdre de ses qualités de timbre ni de ses phénoménales capacités techniques, le contre-ténor français a gagné en assurance, en projection et en puissance. Et puis, surtout, quelle émotion dans son chant, culminant dans des duos d'amour absolument envoûtants avec Poppea !

Il trouve, il est vrai, une partenaire d'une irrésistible séduction en la personne de Danielle de Niese. Comme à Glyndebourne en 2008, la soprano américaine rayonnne dans un emploi qui lui va comme un gant, avec un physique de star hollywoodienne (on dirait Jennifer Lopez !) et une fort jolie voix. Anna Bonitatibus bouleverse en Ottavia, avec une intensité dans l'accent qui fait passer le frisson. Le rôle d'Ottone, décidément peu valorisant par rapport aux trois précédents, ne permet pas à Max Emanuel Cencic de révéler toute l'étendue de son talent ; il s'y montre néanmoins à la hauteur de sa réputation. Antonio Abete met un peu de temps à stabiliser son émission mais campe ensuite un digne Seneca, la nombreuse équipe de comprimari ne trahissant aucune faiblesse.

On en détachera la fraîche Drusilla de la jeune sooprano portugaise Ana Quintans et l'éloquent Liberto du baryton allemand Andreas Wolf (deux carrières à suivre de très près), la percutante Fortuna de Claire Debono, le Lucano du toujours bien chantant Mathias Vidal et l'Arnalta hors normes du ténor britannique Robert Burt, lancé dans un hilarant numéro de drag-queen en robe et collants fuchsia. Dommage, répétons-le, que, d'un bout à l'autre de cette trilogie montéverdienne, la partie visuelle ne se soit jamais hissée au niveau de la formidable réussite orchestrale et vocale."

"Avec ce Poppea on pourrait écrire, comme il y a un an, ou presque : la beauté monteverdienne a battu son plein au Teatro Real de Madrid. Encore une belle mise en scène, pleine d’imagination et d’équilibre entre l’humour et le drame. Cette fois-ci, le côté «auto sacramental» (mais éhonté) montre les personnages de la Vertu (elle y sera battue), de la Fortune et de l’Amour (que l'on trouvait dans Ulisse), sont ici chantés par les mêmes sopranos, Claire Debono et Hanna Bayodi-Hirt, avec les mêmes costumes, mais en inversant les rôles). On se demande si le résultat de la pièce de Busenello mise en musique par Monteverdi est l'étrange morale des philosophes vénitiens, ou tout simplement le triomphe des cyniques, des malveillants satisfaits, voire ravis. Est-ce un des avatars du pessimisme baroque? La création de Poppea date de 1642, période qui n'est pas des plus heureuses pour l'Europe. Il reste l’histoire du triomphe apparent du désir sur la justice et l’honnêteté; apparent, parce que le public de Venise, à cette date, savait bien (grâce à Tacite), en entendant le dernier duo d’amour (« Pur ti miro, pur ti godo »), que Poppea allait mourir plus tard sous les coups de Néron. Rajoutons qu'à l'époque on ne mettait pas en question l’histoire racontée par Tacite, qui écrivait pourtant lui-même qu'« elle possédait tout, hormis l’honnêteté ».

Deux ou trois semaines plus tôt, on entendait pour la première fois le bel enregistrement de Poppea (Nerone, plutôt) par La Venexiana dirigée par Claudio Cavina (Glossa). Cavina et son équipe refusent à Monteverdi la paternité de Poppea. Ce n’est pas la première fois qu’une proposition semblable est faite. Mais cette fois les raisons sont très sérieuses et très solides. Cela n'enlève rien à la beauté de la partition. C’est encore Jonathan Cable qui signe l’édition, en partant du manuscrit de Venise. Par contre, Cavina et Stefano Aresi se basent sur le manuscrit de Naples.

Comme pour Ulisse, l’ensemble instrumental est réduit à dix-sept musiciens: William Christie au clavecin et au régal, cordes frottées et cordes pincées, cornetti, flûte et claviers. Ici aussi l’ensemble joue presque toujours en familles, en petites unités, comme accompagnement des airs et des récitatifs cantabile. Rarement en tutti, sauf dans des moments solennels, comme la transition de l’hommage des courtisans à la nouvelle souveraine. Pas de fosse, comme dans les deux opéras précédents.

La distribution est presque parfaite. On connaissait par le biais du DVD la Poppea de Danielle de Niese à Glyndebourne (2008). Vocalement identique, quoique Pizzi ne lui demande pas les inflections que Carsen exige. Danielle de Niese possède une belle voix, spécialisée dans la période baroque. Couleur et vibrato sont d’un très bon niveau, avec quelques nuances de femme-enfant; de plus, de Niese est une actrice convaincante. Nerone est un rôle souvent interprété par un soprano ou un mezzo; cette fois-ci, on a choisi un contre-ténor stupéfiant, le français Philippe Jaroussky, dont la voix est plus féminine et s'apparente plus à celle d'un mezzo ou d'un castrat (pour autant que l'on puisse imaginer aujourd'hui ce qu'était une voix de castrat) qu'à la voix de fausset. Jaroussky, prodigieux, obtient un succès formidable à Madrid dans le rôle de Nerone.

Deux voix féminines, pour des rôles plus secondaires, sont d’un très bon niveau: Anna Bonitatibus, belle voix, peut-être un peu froide, est irréprochable dans le rôle d’Ottavia; et Ana Quintans campe une Drusilla enflammée. N'oublions pas les autres rôles féminins, comme celui interprété par Claire Debono, et celui, très insinuatif, de Hanna Bayodi-Hirt en Amore, déjà mentionnées. Quel bonheur de les retrouver un an après, même si leur présence sur scène est limitée! La distribution offre également deux sopranos d'un très bon niveau vocal et « de comédie »: la Slovène Suzana Ograjensek et la Britannique Katherine Watson ( respectivement Valletto et Virtute).

La distribution masculine est d’un niveau différent. Au sommet, le contre-ténor Max Emanuel Cencic, en Ottone, à la voix de fausset aussi étrange que peu naturelle (au contraire de Jarousssky), mais un bon chanteur. Antonio Abete, dans le rôle de Seneca, n'est à la hauteur que dans le médium. José Lemos, dans ses deux rôles, fait preuve de talent. Le rôle d'Arnalta, bouffe jusqu'à la caricature, est plus discutable. On peut contester la légitimité d’insérer à la fin de l'ouvrage un air aussi grotesque, sans pour autant en rendre l'interprète responsable. D'ailleurs, le grotesque est essentiel au XVIIe siècle (tout comme au XXe, quoique pour des raisons différentes). Robert Burt, comédien, et aussi ténor, se tire fort bien du rôle travesti - et désopilant - d’Arnalta, et rend justice au recitativo cantabile « Oggi sarà Poppea ».

Enfin, on a eu encore la joie d’avoir parmi William Christie et Les Arts Florissants, dans un spectacle signé Pizzi. L'ensemble est d’une grande beauté théâtrale et d'un très haut niveau vocal."

"Programmer l’Incoronazione di Poppea en version de concert relève, a priori, du contresens : l’opéra vénitien du Seicento procède avant tout du théâtre et la musique ne peut en être dissociée. Or, nous n’avons justement pas assisté à un concert dimanche dernier, à Pleyel, mais à une représentation d’opéra : sans décors, machines ni costumes, certes, mais avec de véritables acteurs, magnifiquement accompagnés, qui se retirent après leur numéro, comme à l’opéra. Cet Incoronazione di Poppea arrive du Teatro Real de Madrid, où il était monté par Pier Luigi Pizzi. L’expérience de la scène constitue bien plus qu’un atout, elle est indispensable pour innerver le théâtre musical de Monteverdi, lui conférer le naturel, l’énergie et la lisibilité sans lesquels il ne peut fonctionner ni trouver son public. Bien sûr, l’imagination du spectateur doit suppléer quelques lacunes, comme ces gardes invisibles auxquels Néron ordonne de conduire Drusilla au supplice, et transcender l’une ou l’autre incongruité, en particulier cette Arnalta chauve et au physique de garçon boucher, mais l’essentiel est ailleurs : dans la performance d’une troupe soudée qui nous raconte le premier péplum de l’histoire lyrique et nous permet de savourer l’invention luxuriante du poète Busenello. A l’image de la partition, probablement due à plusieurs mains, on peut parler d’une réussite collégiale. Cependant, le tout est supérieur à la somme des parties et la caractérisation, l’engagement, l’adéquation vocale connaissent bien des variations…

Anna Bonitatibus (Ottavia) domine le reste du plateau et justifierait à elle seule le déplacement : sa furie vengeresse nous glace le sang dans les veines, alors que sa douleur nous étreint et nous épuise. C’est un vrai choc cathartique. Il y a quelques mois, son Sesto (Giulio Cesare), fougueux et touché par la grâce (bouleversant Care Speme), avait déjà tenu la dragée haute au couple star Cecilia Bartoli/Andreas Scholl réuni à Pleyel, mais il laissait à peine entrevoir de telles ressources dramatiques. Son Octavie incandescente nous a valu un immense moment de chant et de théâtre. Remarquée par les connaisseurs chez Haendel, Mozart ou Rossini, la mezzo italienne n’a pas seulement un talent fou: elle possède aussi le magnétisme des plus grands et ce don de soi qui les distingue des fonctionnaires de l’art. Ana Quintans est l’autre bonne surprise de cette production. La jeune soprano portugaise, dotée d’une voix lumineuse et bien timbrée, nous rappelle que Drusilla est une dame de la cour et non une soubrette, délicieuse, certes, mais farouchement déterminée, prompte à se réjouir de la mort de sa rivale et prête à se sacrifier pour l’homme qu’elle aime.

Philippe Jaroussky débutait en Néron il y a dix ans, sous la direction de Jean-Claude Malgoire. Les noctambules découvraient alors son timbre désarmant de fraîcheur et sa musicalité rayonnante dans un reportage de Musique aux Cœurs. A la fois hystérique et langoureux, le personnage convainc toujours, mais le contre-ténor n’a plus tout à fait l’aisance requise pour affronter cette partie très tendue. S’il peut encore verser des larmes de tendresse et de douceur (Busenello), les aigus sont parfois crispés et l’affrontement avec Sénèque tourne à son désavantage. Antonio Abete chante très proprement, mais il n’a pas la carrure ni les graves sonores pour incarner cette figure imposante qu’il prive de noblesse et de grandeur. La plainte de ses Familiers est autrement convaincante que ses placides adieux! Toujours aussi sensuelle et aguicheuse, la Poppée de Danielle de Niese roucoule à l’envi, mais n’est plus la nymphette candide de Glyndebourne (2008) : elle sait se montrer impérieuse, sinon cruelle avec Othon. Cette partie fort grave et ingrate pour un contre-ténor échoit à l’étoile montante du baroque, Max Emanuel Cencic. Est-ce un bon choix ?L’impétueux mezzo ne peut y déployer ses ailes, il peine à traduire les nuances du texte et les affects de l’amant déchu, sinon peut-être son désespoir quand Octavie lui intime l’ordre de tuer Poppée.

Au rayon nourrices, Robert Burt n’a pas son pareil pour mettre le public dans sa poche, en minaudant, la bouche en cul de poule, ou en se précipitant sur William Christie pour lui caresser la nuque et les oreilles ; cependant, d’une vielle fille, il possède aussi la voix usée et stridente, au souffle court et à l’intonation approximative, et sa berceuse anémiée ne libère aucun charme. José Lemos (Nutrice), quant à lui, se débat avec une tessiture périlleuse et multiplie les décrochages abrupts. Dans le plus érotique des duos, Matthias Vidal rivalise de finesse et de sensibilité avec Philippe Jaroussky, même s’il faut parfois tendre l’oreille – du moins depuis le premier balcon – pour apprécier ses inflexions voluptueuses. Toujours parmi les comprimarii, Juan Sancho et David Webb font d’excellents soldats, Claire Debono (La Fortuna, Pallade, Venere) et Andreas Wolf (Liberto, Tribuno), deux belles pousses du Jardin des Voix, tirent aussi habilement leur épingle du jeu.

William Christie dirige, du clavier, un opulent continuo (luths et théorbes, clavecins, orgues, régale, harpe, gambe, contrebasse, lyrone, violoncelle et dulciane) et couve du regard les chanteurs qui jouissent d’un soutien de tous les instants. Une paire de violons et une autre de cornets complètent l’effectif, mais n’interviennent que dans les ritornelli et sinfonie ou dans de rares accompagnements. Comme dans sa magistrale lecture d’Il Ritorno d’Ulisse in Patria, le chef s’en tient à la partition pour mieux se concentrer sur le drame, là où d’aucuns fantasment un peu trop sur le luxe des spectacles de cour et versent dans le décoratif."

"Sous la direction de Willliam Christie, sans éclat, et dans des décors et costumes de Pier Luigi Pizzi, toujours élégants mais un peu répétitifs et conventionnels dans le genre colonnes, miroirs, néoclassique marmoréen et glacé (mais toujours mieux que des garages, des asiles de fous ou des camps de concentration... ), l'opéra de Monteverdi est mis en lumière par des voix exceptionnelles.

La principale curiosité, bien sûr, va à Philippe Jaroussky, qui aborde pour la première fois ce grand rôle (confié d'habitude à une soprano) et qui, pour la première fois aussi, campe une figure de méchant, lui le bien-aimé des anges. Bien qu'il ne semble guère à l'aise dans des robes type doges de Venise, il déploie un chant merveilleux, tendre, passionné, qui sait donner le change sur la perversité du personnage, juste avant d'en révéler pleinement la cruauté. Sa partenaire, l'excellente Danielle de Niese (à droite), est parfaite et les deux duos, celui du début et celui de la fin, sont des sommets à la fois de chant baroque et de bel canto.

À part le page travesti, qui resssemble trop à une fille, tous les rôles sont fort bien tenus. Max Emanuel Cencic, en Othon, ressemble de moins en moins à un contre-ténor et fait plutôt penser à un tenore di grazia, sans rien perdre de sa perfection sonore. Bouleversantes, les figures de Sénèque et d'Octavie, la basse italienne Antonio Abete et la mezzo-soprano italienne Anna Bonitatibus, dont les adieux à Rome bouleversent la salle et soulèvent des applaudissements qui agacent le toujours aimable William Christie. Grande soirée, en définitive (à paraître prochainement en DVD), dont on a peu d'équivalents à Paris."

 

 

 

"C'était déjà un beau projet sur le papier : réunir ce 8 janvier autour du dernier opéra de Monteverdi, Le Couronnement de Poppée, les forces vives de l'Arcal (Atelier de recherche et de création pour l'art lyrique) et celles du Théâtre Gérard-Philipe - Centre dramatique national (CDN) de Saint-Denis, pour la première mise en scène d'opéra de son directeur, Christophe Rauck. Une réussite incontestable qui donne raison à l'initiateur, Christian Gangneron (ex-directeur de l'Arcal, auquel a succédé Catherine Kollen), lequel a su convaincre le metteur en scène, a priori récalcitrant. [...]

Face au riche foisonnement du Couronnement de Poppée, oeuvre phare de l'opéra baroque créée à Venise fin 1642 ou début 1643, où la fusion entre texte et musique reste le maître mot, Christophe Rauck dit avoir eu peur "d'être trop bavard". Mais le metteur en scène signe au contraire un travail subtilement dépouillé servi par une remarquable direction d'acteur. Modèle de tact et d'intelligence, la mise en scène évolue sur un mode atemporel, lequel ne renie ni l'illusion baroque (toiles peintes et ciels de nuages, théâtre à machines par le truchement de draperies, masques de carnaval vénitien, travestis) ni l'allusion contemporaine (la scène de drague fellinienne avec Vespa entre page et demoiselle, les golden guards tout droit sortis d'une bande dessinée).

Quel beau parti que celui de l'épure pour évoquer l'iconoclastie d'un monde sans morale, cette danse de sexe, de pouvoir, de mort et d'iniquité qui élève, via l'immature et tyrannique Néron, la courtisane Poppée au rang d'impératrice - après le meurtre du philosophe Sénèque, la répudiation de l'impératrice Octavie et la trahison de son amant, Othon.

Mérite partagé pour la direction musicale souple et raffinée, mais non sans puissance et volubilité, de Jérôme Corréas à la tête de ses (neuf) Paladins. Une foison de couleurs et de phrasés, avec notamment une délicatesse dans la diversification des continuos, le tout au service d'une musique qui se déclame autant qu'elle se joue et se chante. La juvénile aisance d'une distribution scéniquement et musicalement très engagée (Valérie Gabail en Poppée, Maryseult Wieczorek en Néron, Françoise Masset en Octavie) a fait le reste, suscitant un enthousiasme mérité dans cette salle de banlieue parisienne, dont le public, formé en partie par des classes du collège Henri-Barbusse de Saint-Denis, prouve qu'on peut faire de l'opéra dans le "neuf-trois" et construire comme ailleurs l'ici et maintenant de "ce que sera la France demain ou ne sera pas" - Christophe Rauck dixit."

"Un public éclectique dans la salle comble du Théâtre de Saint-Denis applaudit chaleureusement les artistes en ce frileux samedi de janvier. Dans une volonté commune d’ouvrir l’art lyrique à tous, l’Arcal et le Théâtre Gérard Philipe ont joint leurs ressources pour monter le dernier opéra de Monteverdi, dont la passion baroque retentit encore avec force plus de 350 ans après sa création.

En prologue, la Fortune et la Vertu se crêpent le chignon : laquelle gouverne le destin des hommes ? C’est compter sans L’Amour, qui s’en mêle et les coiffe au poteau. Belle introduction métaphorique à l’histoire de la courtisane Poppée, dont le désir ambitieux la mènera tout droit jusqu’à la couronne d’impératrice aux côtés de Néron, balayant sur son passage tous les obstacles qui croiseront sa route. Course au pouvoir ? Course à l’amour ? Les nuances sont floues dans cette œuvre, où l’énergie des passions supplante leur aboutissement.

Trouvant écho jusque dans la salle, où l’ancien cadre de scène rénové côtoie la modernité technique, la mise en scène de Christophe Rauck (directeur du TGP) repose visuellement sur la beauté d’une noble atemporalité. Amples drapés d’une simple évidence, éclats d’or lumineux sur des peintures murales graphiques, divins clair-obscurs et sobres estrades à corniches, composent une ambiance qui évoque à la fois la mythologie, l’antique, le contemporain et permettent à l’œuvre une résonance universelle.

Du côté de la distribution des rôles, comme dans la Bérénice de Faustin Linyekula la confusion des genres est au rendez-vous, avec l’interprétation de Néron par une femme, une nourrice homme et un valet femme. Argument politico-social revendicateur chez Linyekula, le motif est moins clair ici, hésitant entre plusieurs possibilités de partis pris. Néanmoins coup de fouet fantaisiste à l’ensemble, le « nourricier » a le mérite d’apporter un humour certain, mais le travesti en Vespa est moins convaincant au son du clavecin. Penchons donc pour la revanche des femmes ou l'abolition des repères sexués, dans un possible degré de lecture.

Notons également que l’ensemble semble s’accorder à mettre tous les chanteurs sur un pied d’égalité, sans chercher à distinguer réellement les premiers et seconds rôles du point de vue du chant ou de leur présence scénique. Chacun a ainsi son moment propre et son importance dans la partition visuelle et sonore. Cela contribue à faire de ce spectacle une expérience intime et mémorable, novatrice pour les initiés à l’opéra et/ou, comme le souhaitent les directeurs du projet, séduisante pour les nouveaux spectateurs."

"Présenté par la troupe de l'ARCAL, le spectacle est également donné en banlieue parisienne (Vélizy, Nanterre, Beynes, Clamart, Le Vésinet, Guyancourt et Villejuif) et en province (Reims, Besançon, Angoulême, Martigues). Le tout sous la direction musicale de Jérôme Correas, l'un de nos meilleurs spécialistes de la musique baroque, à la tête de son excellent ensemble d'instruments anciens, Les Paladins.

Incontestablement, cette première est une très belle réussite. Certes, l'on cède parfois à la tentation du surjeu et certains chanteurs (dans les rôles d'Othon et d'Octavie notamment) peinent un peu à concilier la nécessaire concentration sur leur chant avec les exigences du metteur en scène.

Par ailleurs, certains effets scéniques font sourire sans que l’on sache si c'est vraiment voulu. Ainsi, à la fin du duo sublime de Néron et Poppée, moment d’une beauté musicale inouïe, où les deux amants, dans les bras l’un de l’autre, avancent lentement au rythme de la barque qui les porte… jusqu’à ce que le rideau découvre un légionnaire en jupette, tout droit échappé d’Astérix, poussant la barque comme Raymonde le caddie chez Leclerc. C'est dommage, car la magie est un peu gâchée.

On n’en voudra pas pour autant à Christophe Rauck qui, pour son coup d’essai à l’opéra, signe une mise en scène, vivante, moderne, colorée, cohérente du début à la fin. Mais, dans Monteverdi, peut-être ne faut-il pas trop vouloir en montrer, tant la musique elle-même, avec une subtilité et une science qu’elle n’a sans doute jamais dépassée, peut montrer, suggérer et faire ressentir ce qui se cache entre les lignes du texte et dans le cœur des personnages.

Dirigé avec précision par Jérôme Corréas, le plateau vocal montre une belle brochette de jeunes chanteurs talentueux et pleins de vie, que l’on a envie de revoir très vite sur scène. Le choix de faire chanter Néron, non par un ténor ou un haute-contre mais par une soprano m’avait un peu effrayé. Mais les voix magnifiques de Valérie Gabail et Maryseult Wieczorek m’ont totalement conquis, notamment dans les duos sublimes, moments suspendus au cours desquels je vois les visages se crisper, les poitrines retenir le souffle et quelques larmes couler lentement sur la douce joue de ma belle voisine.

C'était une première à Saint-Denis, où aucune oeuvre lyrique n'avait jamais été présentée. Les places sont proposées aux habitants de la ville au prix de 15 euros et plusieurs classes de collège et de lycée sont venues assister au spectacle. Tous ces jeunes, au départ interloqués, sceptiques et puis très vite conquis, voire émus aux larmes par ce chef d'oeuvre absolu. C'est aussi cela qui était très beau dimanche après-midi."

On se fait toujours une grande joie à l'idée de pouvoir entendre et voir Le Couronnement de Poppée de Claudio Monteverdi. Le dernier opéra du père du genre est trop rare pour se priver d'une nouvelle production. Jérôme Corréas - qui nous a déjà offert des œuvres uniques comme l'Ormindo de Cavalli avec mise en scène ou un Xerxe du même compositeur, en septembre dernier au TCE, en une version concert de grande valeur - nous semblait pouvoir nous en offrir une très belle version.

Mais ce soir, la déception est au rendez-vous. En aucun ce n'est la faute des musiciens ou des chanteurs, ni d'ailleurs de qui que ce soit, mais plutôt celle d'un lieu où l'acoustique ne peut que tuer la musique en l'étouffant. Car celle de Monteverdi est délicate et l'acoustique de ce théâtre lui est impropre. Il n'en demeure pas moins que cette salle a le mérite de vouloir faire entendre à un public qui ne va pas ou peu à l'opéra des œuvres exceptionnelles, ce qui est d'un grand prix. La seule difficulté est de devoir écrire une critique juste d'un spectacle dont on ne put percevoir qu'une partie.

Ayant choisi de nous présenter Le Couronnement de Poppée avec l'effectif qui put être le sien à la création de 1643 au Teatro Pirrotta à Venise, Les Paladins se présentent à nous en petit effectif : cordes, clavecin et orgue. Et si, par instant, on discerne quelques couleurs qui, dans un autre lieu, trouvaient leur profondeur, elles apparaissent ici ternes et couvertes, comme un feu que l'on cherche à éteindre. Ainsi, seul le théorbe de Rémi Cassaigne offre quelques beaux moments. Tous les autres instruments laissent l'impression d'une aura lointaine, leurs efforts semblant vains, passé le cinquième rang.

Cette acoustique s'avère tout aussi regrettable pour les voix. Seules Françoise Masset, dans le rôle d'Octavie, et Jean-François Lombard, interprétant les deux nourrices, dépassent cette ambiance moquette et offrent de fort beaux moments. La première fait d'Octavie une victime pathétique plus que tragique, au sens le plus noble du terme. Par son éloquence, sa diction parfaite et ses intonations d'une justesse confondante, elle est cette épouse trompée et bafouée. Jean-François Lombard caractérise chacune des nourrices de Poppée et d'Octavie, avec un réel plaisir. Il savoure chaque rôle non seulement scéniquement mais par un timbre qu'il colore pour mieux rendre les différences des deux personnages. Dans la scène du sommeil de Poppée, c'est à lui que nous devons le seul véritable instant de grâce. Il termine mezza voce sur les mots È luminoso il dì, sì come suole, E pur vedete, addormentato il sole, sans que l'acoustique n'en éteigne la subtile nuance. Il est quasi impossible de parler des autres interprètes, si ce n'est de la Poppée au timbre charnu et sensuel de Valérie Gabail et de l'Othon de Paulin Büngden qui dessine au rôle une véritable personnalité. Plutôt que de nous le montrer implorant, il en fait un être veule capable d'une tentative de viol sur l'héroïne.

La mise en scène de Christophe Rauck, quant à elle, se veut un mélange des genres. Si parfois cela donne de bons résultats, comme dans l'entrée d'Octavie avec une mappemonde sur laquelle elle trouve appui et qui se consumera comme les passions à la fin de la tragédie, ou celle de la mort de Sénèque avec bougies et piles de livres, elle reste trop hésitante, voire parfois vulgaire, et manque de moyens là où le comique de situation et de mot se suffisent à eux-mêmes. Ainsi le prologue paraît-il peu attrayant, ou la carte postale romaine avec sa mobylette déplacée. Mais la plus grande déception vient du traitement du duo final. Alors qu'il est probablement le plus sensuel de toute l'histoire de l'opéra, jamais les deux amants ne se rejoindront, cachés derrière le rideau ; certes, ils s'avancent l'un vers l'autre, mais plus en enfants qu'en maudits.

Enfin, certains costumes et éclairages se révèlent plutôt intéressants. Compte tenu des circonstances et vu les qualités qu'il nous a semblé discerner ce soir dans ce Couronnement de Poppée, la production mérite d'être vue et entendue en un lieu qui saura lui rendre justice et démontrer que l'ouvrage est certes du théâtre, mais aussi et avant tout une musique sublime. Nous ne doutons pas que Les Paladins la feront alors sonner ainsi. A l'Opéra Royal à Versailles, l'année prochaine, ils bénéficieront de circonstances plus favorables."

"C'est un pari. Celui de créer l'épisode 3 de la Trilogie opératique montéverdienne (aux nombreux opus hélas disparus) à Saint-Denis, loin des grandes institutions traditionnelles, des salles aux stucs dorés ou des festivals confidentiels, dans ce TGP plus habitué à d'autres arts et d'autres siècles que ceux de notre Muse. Mais à l'issue d'une soirée convaincante, l'on finit par oublier la distance qui sépare le Teatro SS. Giovanni e Paolo du carnaval vénitien de l'automne 1642 du siège de la Basilique des rois de France et de son stade adjacent.

Premier ingrédient de cette réussite, la présence de la fosse des Paladins, certes en effectif modeste, mais qui se révèlent toujours aussi à l'aise avec le langage musical encore structurellement très libre de cette première moitié du XVIIème siècle, comme on avait pu s'en apercevoir lors du Xerses de Cavalli de l'automne dernier. La direction de Jérôme Corréas, fluide et naturelle, est soucieuse de jouer sur les oppositions de style shakespeariennes entre scènes nobles (superbe monologue d'adieu d'Octavie) et séquences plus prosaïques (soldats râleurs, les Nourrices travesties de Jean-François Lombard qui cabotine à qui mieux mieux...). De même, l'orchestre, intimiste et discret, n'en est pas pour autant effacé, avec des ornements bien sentis de la part des violons, des violes suggestives, et la capacité de brosser en quelques ritournelles, souvent dansantes, un véritable climat psychologique qui "plante le décor" sonore avec à-propos. On regrettera toutefois l'absence - justifiable historiquement - de flûtes, de cornets, voire de dulcians, trompettes ou trombones qui auraient pu permettre de varier plus les coloris et d'insuffler plus de solennité à certaines scènes, comme la séquence finale du couronnement. Dans l'entretien qu'il nous a accordé par la suite, le chef explique en détail ses choix interprétatifs.

Le continuo s'avère très sensible, en particulier le théorbe ou la guitare de Rémi Cassaigne, la harpe de Nanja Breedijk et les clavecins de Philippe Grisvard ou Jérôme Corréas himself, soucieux d'appuyer le discours des chanteurs. Là-encore, Jérôme Corréas a fait le choix d'une épure complice, résistant à la tentation d'un continuo trop envahissant, laissant pleinement la vedette au jeu des acteurs/chanteurs avec une attention toute particulière portée à la déclamation et à la prosodie.

Justement, côté scène, a été assemblée une distribution très homogène, d'où émerge notamment le quatuor composé de l'Octavie impériale et racée de Françoise Masset, de la Poppée un peu enfantine de Valérie Gabail, du Sénèque vibrant de Vincent Pavesi, et enfin de l'Othon désespéré - mais plus brutal qu'à l'accoutumée - de Paulin Bündgen.

Françoise Masset campe une Octavie d'une fierté digne, à la projection puissante et aux inflexions mélodiques complexes. Très dramatique, entièrement impliquée dans le destin blessé de son personnage, l'épouse déchue, toute de noir vêtue, encore éprise de Néron semble t-il, lutte en vain pour sa survie. Même la scène de chantage d'Othon conduisant à la tentative d'assassinat de Poppée n'avilit pas le portrait d'une monarque souffrant en silence, et qui délivrera un monologue d'adieu superbement poignant.

Sa rivale sensuelle Valérie Gabail possède un timbre plus clair et léger, une vivacité rieuse et piquante parfois un peu verte dans les aigus qui s'avèrent charmants. Loin de la redoutable intrigante, Marquise de Merteuil antique attrapant l'Empereur dans ses filets, Christophe Rauck et la soprano ont opté pour une jeune fille séductrice mais plutôt innocente, soubrette d'une spontanéité et d'un optimisme sans faille. Il y a une passion réciproque entre cette Poppée et ce Néron qui n'est pas qu'un simple marchepied vers un trône qui transforme le personnage en une patricienne plus humaine et aux espoirs d'amour, gloire et beauté auxquels le public peut plus facilement s'identifier.

Le Sénèque de Vincent Pavesi, monolithique et puissant, habillé au départ à la manière d'un docte professeur viennois de début de siècle, marque les esprits par un timbre profond et une émission extrêmement stable, qui en fait une sorte de Commandeur mozartien. Face à une telle autorité vocale, force est d'avouer que le Néron de Maryseult Wieczorek, relativement neutre et au chant voilé, n'en mène pas large, ce qui fait que leurs disputes n'en sont guère, l'Empereur étant rapidement dominé par son maître à penser. Plus généralement, Néron se révèle dramatiquement trop plat, et la soprano ne parvient pas à hisser son personnage, soit au rang du tyran irascible et jaloux de son pouvoir, aveuglé par l'amour, soit d'immature adolescent soumis à ses pulsions qu'une Anne Sofie von Otter ou qu'un Flavio Olivier s'étaient amusés à dépeindre avec une sanglante gourmandise. Le procès d'Othon et le décret de répudiation d'Octavie, de même que la scène du Couronnement, manquent d'une certaine grandeur mégalomane, de brutalité, de folie. Et ce Néron finalement assez retenu, plutôt carré, est bien moins déraisonnable et haïssable que le livret pouvait le suggérer. On ajoutera au passage que le timbre peu androgyne comme le costume rendent difficilement crédible le travestissement masculin de Wieczorek, et qu'on aurait pu a minima attacher sa cascade de cheveux blonds.

La révélation de ce concert fut l'Othon de Paulin Bündgen, dont on admire dès son entrée le timbre stable, le chant tendre mais ferme, les aigus adoucis mais légers, les articulations habiles qui ne se démentiront pas tout au long de la représentation. Bündgen apporte en outre à son amant abandonné une touche d'obsession violente, qui le rehausse du rang de soupirant qui soupire à celui "d'ex un peu encombrant" voire potentiellement dangereux, comme dans la scène où il violerait pratiquement Poppée.

Enfin, on touchera un mot des deux nourrices travesties de Jean-François Lombard, toujours aussi amusant et vocalement juste dans ces rôles comiques qu'il interprète avec une jubilation communicative. Le reste du plateau est honnête, avec des voix souvent encore jeunes, qu'il s'agisse de la Drusilla légère et appliquée de Dorothée Lorthois, ou de la Demoiselle d'Hadhoum Tunc encore approximative.

Christophe Rauck a opté pour une mise en scène intemporelle, mêlant quelques éléments antiquisants (soldats romains), et des costumes des années 40. L'ensemble est épuré, les accessoires peu nombreux, au service du drame sans fioritures intempestives. Si l'on observe certaines facilités (gondole dorée, voilages, vespa rouge et cartes postales de Rome), on en retiendra surtout plusieurs tableaux remarquables et évocateurs, à savoir la mort de Sénèque où une baignoire aux griffes de lion prend le centre de l'attention alors que des livres et de grandes bougies se profilent au fond d'une scène sombre, l'enterrement de Sénèque avec des silhouettes recueillies en arrière-plan munies de parapluies alors que Néron et Lucain s'enivrent poétiquement de beauté poppéenne sur le devant de la scène, et enfin la séquence finale, en contre-jour strehlerien, avec cette vision ultime d'une mappemonde en flamme alors que les ombres chinoises de Néron et Poppée s'avancent de chaque côté d'un rideau qui se ferme lentement.

Et c'est cette dernière séquence où Rome, l'Empire et l'Univers se consument par l'incendie du cœur dans une lumière mordorée que nous emporterons dans la navette qui nous ramène vers la capitale, après des salves d'applaudissements triomphales et méritées d'un public conquis."

"Au moment où elle change de « patron » (Catherine Kollen succède au fondateur Christian Gangneron), la compagnie lyrique ARCAL, après un quart de siècle, reste fidèle à ses missions : porter l'opéra dans des lieux inhabituels. En ce cas, c'est le TGP : Théâtre Gérard Philipe), à Saint-Denis, ville ouvrière, où, en dix représentations, un bon millier d'adolescents aura assisté à une exemplaire Poppea.

Pour ses débuts à l'opéra, Christophe Rauck a révélé une ample musicalité : à maints moments, la seule partition a guidé ses choix dramaturgiques. Sans assigner d'époque à l'action, il en a suggéré plusieurs : le théâtre baroque (rideaux, drapés, masques et toiles peintes), Cinecittà vers 1950 (Fellini) et notre temps. Ajoutons-y une fine direction d'acteurs, et tous les ingrédients sont là pour cerner au plus près, le livret de Busenello, ici perçu comme un constat de la nature humaine. Par cette attention structurante portée au texte, Christophe Rauck rappelle l'art d'Antoine Vitez n'est pas un mince compliment ! Aucun geste spectaculaire qui recouvrirait l'œuvre et en dissimulerait la désespérante portée politique ; c'est même le contraire de la récente production de Robert Carsen à Glyndebourne, ainsi que le montre un commun usage d'une baignoire à l'acte II.

Les chanteurs épousent cette éthique de production, avec un exigeant alliage de théâtralité et de vocalité. Distribuer les trois rôles principaux offre une alterrnative : des tessitures et des timbres interchangeables, que seule la mise en scène distinguera ; ou un dégradé de tessitures. Tel est le cas ici, avec Ottavia au centre. De l'épouse bientôt répudiée, Françoise Masset a composé un personnage exempt de l'habituelle résignation, tant la souveraine, également lionne, manœuvre et descend dans l'arène pour sauver son rang ; voix longue et toujours bien sonnante, elle sait aller du susurrement à la véhémence.

En Nerone, Maryseult Wieczorek est tout aussi saisissante : son ample carrure physique, alliée à un timbre sombre et à un dense talent déclamatoire, fait de l'empereur davantage un adulte retors qu'un odieux adolescent. Enfin, à Poppea, la bien chantante Valérie Gabail apporte une subtile intrication de sentiments amoureux et de stratégies. Au-delà de ses mérites individuels, ce trio tire sa cohérence du fait que Christophe Rauck en a banni toute vulgarité et a assigné à chacun, non un destin joué dès le début, mais une libre trajectoire à vivre.

Parmi les autres rôles, on saluera les excellents Vincent Pavesi (dense Seneca), Paulin Bündgen (un Ottone plus ample qu'à l'ordinaire) et Dorothée Lorthiois (fraiche et limpide Drusilla). Dirigé par Jérôme Correas, l'ensemble Les Paladins offre de fruités moments de continuo."

"Est-ce parce que Le Couronnement de Poppée est avant tout du théâtre que Christophe Rauck, vierge en matière comme en manières d'opéra, a su, sans jamais les contourner pourtant, éviter tous les pièges dans lesquels bien des metteurs en scène, et parmi les plus aguerris, ont sauté à pieds joints? Ni porno chic pour papier glacé, ni caricature de soap opera, l'ultime dramma in musica de Monteverdi évolue dans une scénographie minimale aux références subtiles, que soulignent des c1airs-obscurs aussi beaux qu'économes. Par un sens supérieur de la rupture dans la continuité, cette nouvelle production de l'Arcal donne à voir tout ce que le texte de Busenello dit de la vanité du monde, de ses illusions, entre comique et tragique : simple évidence de cette Octavie suffoquée par l'immobilité du vide, évacuée sur un diable tel un marbre antique. A cet instant comme à tous ceux qui le précèdent, la réalisation musicale en totale osmose, à travers la palette d'une variété constante que Jérôme Corréas sait obtenir de ses Paladins en effectif musicologiquement correct : neuf cordes, pas une de plus, les fosses vénitiennes n'en permettaient pas davantage. Volubile, cynique ou facétieux, d'un lyrisme soudain épanché jusqu'à l'extase sensuelle, le continuo se fait miroir du chant, d'une liberté qui cependant n'admet aucun écart de style de la part d'interprètes comme rarement rompus à ce répertoire. Nutrice et Arnalta aux traits jamais forcés, Jean-François Lombard suit les traces de Dominique Visse et Jean-Paul Fouchécourt (pour peu qu'il ne les ait déjà rattrapées), quand Paulin Büngden, par l'intensité déclamatoire du phrasé, resssuscite quelque chose de l'Ottone absolu, Henri Ledroit. Et c'est au cœur du velours éruptif du Néron de Maryseult Wieczorek que se lovent, comme pour mieux le dévorer, les courbes entêtantes de Valérie Gabail, Poppée couronnée d'ombres et de flammes."

 

 

 

 

 

 

 

"Spectacle à vocation pédagogique porté par les jeunes chanteurs et musiciens des Conservatoires de Genève et de Lausanne, sous la direction alerte et impertinente de Leonardo Garcia Alarcon, ce « Couronnement de Poppée » ne manque ni d'élan, ni fraîcheur, ni d'originalité. Seulement de rigueur dans l'interprétation. Et cela s'entend. Dès les premières mesures, on devine le décalage entre une fosse, où l'excès de percussions sème le désordre dans les troupes, et le continuo, installé sur scène, qui lutte pour imposer une rectitude des lignes instrumentales. Sur le plateau, la troupe pléthorique donne l'impression que l'on a voulu faire chanter tout le monde.

Les jeunes chanteurs ne manquent pas d'atouts. Beaucoup possèdent le matériau, des voix pleines de promesses encore à l'état brut, comme Jérémie Brocard (Sénèque) ou Alessandro Giangrande (Othon). Mais cela ne suffit pas pour affronter les lignes de chant redoutables d'une partition exigeante. Entre ceux qui ont des problèmes de puissance et ceux qui négocient maladroitement les virages imposés par les passages de registre, quelques-uns (ou plutôt quelques-unes) tirent leur épingle du jeu à l'image de Solenn'Lavanant-Linke (Octavie) et surtout Sonya Yoncheva qui interprète avec classe et mordant le rôle de Poppée.

Heureusement, la mise en scène très shakespearienne de François Rochaix, qui transpose l'action à notre époque avec la cohorte des clichés d'un théâtre post-moderne, compense les problèmes de justesse musicale. Dans un décor réduit à sa plus simple expression - un plateau surélevé sur lequel les interprètes montent lorsqu'ils ont à intervenir -, les jeunes pousses du chant baroque donnent chair à leur personnage avec un engagement dramatique jamais démenti. Mais cela ne suffit pas pour nous faire oublier que, à l'évidence, ce projet est trop ambitieux pour ces jeunes interprètes."

 

 

 

 

 

 

Ajoutant à sa galerie de portraits féminins une nouvelle figure séductrice et lascive, ambitieuse et finalement abandonnée, le metteur en scène canadien procède par mises à distance successives : le prologue prétexte débute par un dialogue parlé, en français, où la Fortune accuse la Vertu d’avoir usurpé sa place au premier rang du théâtre. C’était sans compter sur l’Amour qui, une fois le premier rideau tombé, devient le moteur véritable, omniprésent d’une énième mise en abyme. Mais tout cela ne se trouve-t-il pas déjà dans les mots mêmes de Busenello, énoncés avec une clarté certes allégorique, condamnant à la redondance toute forme de préambule ? Secondé par son habituel cortège de femmes de chambre et majordomes, Carsen déploie dans l’intrigue de cour son savoir-faire, mais ne surprend jamais à travers le reflet édulcoré de la mise en scène gratuitement trash de David McVicar, elle-même calque affadi de celle de David Alden, qui a su mieux que quiconque ces dix dernières années épuiser l’esprit de l’œuvre.

Matrice de l’univers carsenien, le lit occupe le centre d’un plateau modelé par des rideaux rouges, raccourcis plus que symboles de l’amour, du sang, du sexe, de la violence… Puis une baignoire, où seul Sénèque devrait mourir, suicidé par caprice adultérin, mais où viennent tremper dans une eau teintée de crime Lucain, étouffé pour avoir été meilleur poète que Néron – ce dernier ne s’exclamera-t-il pas, se voyant mourir : « Quel artiste va périr avec moi ! » ? –, Octavie conspiratrice, Drusilla complice. Parce que tous sont de la même eau, dans le même bain.

Oui, cette Octavie qui occupe seul le lit conjugal atteint une certaine dignité tragique, et le déploiement des tentures projette des ombres virtuoses. Mais rien ne trouble l’ordre moral, la licence demeure lisse et sans volupté dans une esthétique qui ne tend jamais vers cette rupture qui est le lieu véritable de l’opéra vénitien. Belle donc, la Poppea de Robert Carsen l’est assez pour se laisser feuilleter comme les pages glacées d’un magazine de mode, prisonnière de sa signature glamorous chic.

Là n’est assurément pas le propos musical, plus encore poétique, théâtral de Rinaldo Alessandrini, qui n’use d’aucune distance avec la lettre monteverdienne, fidèle à l’instrumentarium ascétique qu’il défend dans l’œuvre depuis toujours, farouchement opposé tant à l’hédonisme vain de William Christie qu’à la rigueur métrique signifiante et luxuriante dont René Jacobs pare le récitatif. Souvent le clavecin seul guide la voix nue dans ce qui ressortit au pur recitar cantando, harpe, basses d’archet et cordes pincées n’ornant pour ainsi dire que les arie ou mezz’arie, tandis que les deux violons et l’alto n’interviennent, conformément au manuscrit de Naples sur lequel se base cette réalisation de la partition, que dans les sinfonie et ritornelli.

Cette aridité assumée de la couleur instrumentale se révèle particulièrement exigeante pour les chanteurs, et ne pourrait sans doute être goûtée pleinement qu’avec une distribution exclusivement italienne, et parfaitement rompue aux exigences stylistiques singulières de ce répertoire, où la notion de sprezzatura, cette nonchalance évoquée par Giulio Caccini dans la préface de ses Nuove musiche, conduit trop souvent à un relâchement de la déclamation, sous le prétexte d’une liberté prosodique qui n’en doit pas moins suivre le rythme poétique.

Par nature, l’Ottavia de Roberta Invernizzi domine tout. Parce qu’elle possède évidemment la langue, ses couleurs, ses ruptures, et qu’elle sait infléchir chaque syllabe selon une nécessité poétique guidée par le seul sens, jamais soumise à un quelconque moule vocal, sans doute hétérogène d’émission donc, mais si supérieure d’émotion. Par culture, Jeremy Ovenden, le Nerone d’Alessandrini à l’Opéra du Rhin en 2005, où déjà se pressentait le rôle d’une vie, l’égale presque d’une diction au cordeau, et infiniment variée, d’une couleur certainement peu séduisante, mais exaltée jusqu’à la perversité, et d’une ornementation hardie, ciselée, d’une jouissive liberté. L’Ottone de Max Emanuel Cencic est un cas à part, car nul n’a sans doute jamais mieux chanté le rôle en terme de pure tenue vocale dans cette tessiture périlleuse, notée dans la clé intermédiaire, ni soprano ni alto, d’ut2. Pas un instant, son métal noble ne semble flotter entre deux registres dans un flux suffisamment nourri de consonnes pour ne pas se limiter à une somptueuse démonstration de legato. Monumentale est l’Arnalta de Jean-Paul Fouchécourt, et se doit d’être appréciée comme telle, en oubliant donc que le ténor, ou plutôt haute-contre français, y a moins cabotiné, et parvenait il y a peu encore à susurrer sa berceuse comme dans un seul souffle. Dans le travestissement, la Nutrice de Martin Oro, vraiment falsettiste lui, et jouant de ruptures marquées entre la tête et la poitrine, ne lui cède en rien.

Les autres figures, sans exception, sont moins marquantes. Comme en tout ce qu’elle fait, Jaël Azzaretti est une Drusilla vocalement calibrée, irréprochable, mais sans plus de grâce. Daphné Touchais, Valletto physiquement idéal, est trop limpide de timbre pour être espiègle, alors qu’Ingrid Perruche méritait plus que la Fortuna, Drusilla par exemple. Jérôme Varnier n’a pour Sénèque que son creux, sans souplesse, sans dynamique, sans mot, absolument monolithe, ce qui ne peut tenir lieu de stoïcisme. Quant à Karine Deshayes, elle semble assez constamment encombrée de son opulent mezzo, dont l’enveloppante pulpe se durcit, malgré l’évidence de l’extension, dans le haut d’une tessiture qui plus d’une fois l’oblige à escamoter les consonnes et niveler les voyelles. Sa Poppea n’est donc qu’ambitieuse, par défaut de sensualité."

"Sexe, pouvoir, amour et trahison sur fond d'histoire romaine : on ne peut imaginer livret plus romanesque que celui écrit par Gian Francesco Busenello pour « Le Couronnement de Poppée », de Claudio Monteverdi - plus moderne aussi. Des personnages d'une force extraordinaire y sont mis à nu sans complaisance. Pour les faire vivre, il faut disposer d'une équipe solide et soudée. Créé en 2008 au Festival de Glyndebourne, ce spectacle est l'hôte de Bordeaux, ville coproductrice. Le théâtre bâti par Victor Louis, une pure merveille, lui offre un cadre idéal.

Rino Alessandrini est à la tête d'un ensemble regroupant des membres de son Concerto Italiano et de l'Orchestre national de Bordeaux-Aquitaine. Une dizaine de musiciens en tout, dont il obtient un discours vif, nerveux, ductile et d'une rare élégance, la vraie, celle qui ne se remarque pas. La diversité des timbres produit un jeu de couleurs s'adaptant à chaque épisode de ce drame aussi palpitant qu'un feuilleton quasi « shakespearien ».

Même si certaines voix paraissent bien minces, la distribution, homogène, est digne d'éloges. Animant le plateau de sa présence constante, l'Amour (délicieuse Khatouna Gadelia) s'oppose à la Vertu (Julie Pasturaud, en bonne soeur timorée) et à la Fortune (Ingrid Perruche, vamp provocante). Truculent, le duo de soldats (Luca Dordolo, Fredrik Akselberg) ; adorable le duo formé par le Page et la Demoiselle (Daphné Touchais et Alexandra Resztik) ; ambigu, le Lucano (Dordolo, encore), ami de Néron ; et énergique le Licteur de Jean-Manuel Candenot. Sobre et intègre, le Seneca de Jérôme Varnier, affrontant la mort annoncée par Mercure (le sobre Trevor Scheunemann).

Les deux Nourrices sont des hommes, celle d'Ottavia (Martin Oro), celle de Poppée, Arnalta, l'un des rôles-fétiches de Jean-Paul Fouchécourt, désopilant. Le charme de Drusilla s'accommode du chant aérien de Jaël Azzaretti, et le contre-ténor Max Emmanuel Cencic vit intensément les contradictions douloureuses d'Ottone. Roberta Invernizzi est une discrète Ottavia, l'épouse répudiée ; ses adieux à Rome pourraient être plus poignants. Nerone, l'empereur, est un ténor, Jeremy Ovenden, fantasque et cruel. Face à lui, une Poppée de rêve, Karine Deshayes, timbre de velours et de soie, tempérament vocal maîtrisé avec élégance, musicalité raffinée.

Ultradépouillée, la scénographie de Michael Levine laisse d'immenses rideaux découper l'espace ; le rouge domine, sang et passion à la fois. La touche d'humour, on la trouve dans les costumes de Constance Hoffman. Efficacité est le maître mot, comme pour la mise en scène de Robert Carsen, reprise par Christophe Gayral et Daniele Guerra. Sans grande originalité, le parti pris d'une transposition à l'époque actuelle et d'un brin de théâtre dans le théâtre (le Prologue commence dans la salle, où deux spectatrices, Fortuna et Virtu, se disputent une place) fonctionne bien, soutenu par une fidélité sans réserve au texte et un sens du rythme infaillible. A travers les siècles, « Le Couronnement de Poppée » défie le temps."

"Sexe et pouvoir mènent toujours le monde. En tout cas, depuis Monteverdi. C'est ce que nous dit la production de son testament lyrique Le Couronnement de Poppée signée Robert Carsen, qui s'arrête au Grand Théâtre de Bordeaux après le Festival de Glyndebourne dans la campagne anglaise et avant l'Opéra de Vienne. La vision du metteur en scène canadien dominée par le rouge carmin des rideaux qui tombent des cintres avant de s'étaler sur le sol comme une mare de sang, démontre avec une rudesse toute shakespearienne que la barbarie destructrice et l'intelligence constructive restent les moteurs de l'action humaine quelle que soit l'apparence de progrès technique. Aussi bien Néron s'affiche-t-il en complet veston révolver au poing, Sénèque en négligé philosophique, les serviteurs en énarques, Poppée et Octavie en robe du soir : la cour du Bas Empire transposée dans l'univers impitoyable de la haute finance...

Mais avec Carsen comme avec Monteverdi, l'humour suit toujours le tragique comme un antidote. Ainsi, lorsque la nourrice de la prostituée promue, ne se sentant plus devant la réussite outrageante de sa protégée, se prend à ne plus avoir le triomphe modeste, Carsen l'habille en grande dame jusqu'à ce que le bibi ridicule et le sac à main carré viennent parfaire le portrait de... sa Majesté Elisabeth II ! On sourit aussi lorsque les protagonistes étalent sur le fameux rideau rouge le contenu d'un panier à pique-nique so british que les moutons de Glyndebourne en font encore des gorges chaudes. Si Sénèque s'ouvre les veines dans son bain, la scène d'après, Néron rejoint tout habillé son ami le poète Lucain dans la même baignoire où il le trucide : ce mec est fou ! Mais l'histoire nous avait prévenus. C'est à peine une entorse à la réalité.

Si la scénographie reste identique d'un théâtre à l'autre, la réalisation musicale varie d'une ville à l'autre en fonction du chef. A Glyndebourne, la Française Elisabeth Haïm avait convoqué l'Orchestre des Lumières ; à Bordeaux, l'Italien Rinaldo Alessandrini a raréfié l'oxygène musical en réunissant cinq membres de son Concerto Italiano et cinq Bordelais. Le sublime écrin sonore qu'est le théâtre de Victor Louis le permet : on n'y perd rien des deux théorbes, ni de la harpe dévorés d'ordinaire dans les grandes salles. Ils ont leur juste place face aux voix où l'on ne manquera pas de remarquer celle faite aux jeunes chanteurs français, du mezzo pulpeux de la Poppée de Karine Deshayes aux graves insondables et colorés du Sénèque de Jérôme Varnier en passant par la pétillante Drusilla de Jaël Azzaretti.

Leurs compatriotes Ingrid Perruche, Fortuna, Julie Pasturaud, Virtu, Jean Paul Fouchécourt, impayable Arnalata, complètent notamment la distribution. Mais il faut également citer le craquant Amour de la soprano géorgienne Khatouna Gadella, l'Otton passionné du contre-ténor viennois Max Emmanuel Cencic, l'Octavie douloureuse de l'Italienne Roberta Ivernizzi et surtout l'impressionnant Néron du ténor anglais Jeremy Ovenden. Un spectacle captivant de bout en bout. Comme hors du temps."

"Près de 370 ans après la création et même dans le cas d'une production venue du prestigieux festival de Glyndebourne, « le Couronnement de Poppée » est toujours une aventure. Aventure dans la fosse, où Rinaldo Alessandrini fait cohabiter quelques musiciens de l'Onba, et les instrumentistes de son Cocerto Italiano. Le résultat sonne étonnamment naturel. Il est vrai que le chef a choisi une instrumentation dépouillée, où les théorbes tiennent souvent le continuo avec une belle variété d'accents.

Aventure sur la scène aussi. Forcémemment, avec Robert Carsen... Le metteur en scène a décidémment le don de restituer avec limidité les histoiresles plus compliquées, avec personnages ciselés et théâtralisation de la moindre rencontre. Ça tombe bien, le chef d'oeuvre de Monteverdi en est plein, qui fourmille de récits parallèlles, dépeignant de couple en couple toutes les nuances de l'amour.

L'Amour, justement (Kathouma Gadelia), circule ici entre les personnages sans qu'ils le voient. Habile façon de jouer avec la contrainte du prologue mais aussi de placer tout l'opéra sous le signe d'une sensualité que chacun décline à sa façon sur fond de draps rouges et de lits nombreux : juvénile et claire chez Valletto (Daphé Touchais, adorable) ; complexe et tourmentée chez Ottone (Max-Emmanuel Cencic, contre-ténor au registre d'une rare homogénéité) et Drusilla (Jaël Azzaretti, toute de clarté) ; amère pour Octavia, la reine déchue (Roberta Invernizzi, grande classe et phrasés exceptionnels d'intelligence)... Les uns et les autres sont escortés par des « vieux » revenus de l'amour : Jérôme Varnier est un Sénèque à la voix de basse extraordinairement timbrée jusqu'au tréfonds et Jean-Paul Fouchécourt une Arnalta drôlement inventive.

Et puis voici Poppée et Néron, couple soudé par la passion malsaine mais que sauve le tempérament des chanteurs : Karine Deshayes, timbre soyeux que le rôle n'épuise même pas, donne à la courtisane une pointe de candeur tandis que Jeremy Ovenden, voix claire aux aigus aisés, livre une incarnation saisissante de l'empereur tenté par la folie et l'effroi.

Suberbe soirée en vérité, courez-y !"

  "Heureux coproducteur du spectacle qui nous avait séduits, l'été dernier, au Festival de Glyndebourne, l'Opéra National de Bordeaux a brillamment achevé sa saison avec L'incoronazione di Poppea. On ne saurait rêver d'un lieu plus propice au chef-d'œuvre de Monteverdi que le cadre enchanteur du Grand-Théâtre. Réduit à de symboliques et virtuoses jeux de rideau pourpre et à quelques meubles (lit, baignoire, table ... ), le décor minimal de Michael Levine s'intègre idéalement aux proportions de la scène.

En l'absence de Robert Carsen retenu à Amsterdam pour sa nouvelle Carmen, et qui s'est contenté de superviser le spectacle avant la première, la scénographie a été idéalement remontée par ses assistants, Christophe Gayral et Daniele Guerra. En ce qui concerne la dramaturgie, le résultat est plus mitigé : en effet, l'essentiel reposait sur la personnalité et le physique spécifique des interprètes originaux, alors que Bordeaux a opté pour une distribution totalement différente et théâtralement moins adaptée à son parti pris. Toujours élégant, mais moins incisif et surtout moins pervers, le spectacle devient ici plus banal, vidé de sa critique sociale, édulcoré tout particulièrement quant aux relations très aseptisées de Nerone et Poppea. A priori, le choix d'un Nerone ténor aurait dû rendre les rapports dramatiques du couple plus crédibles. Le résultat est à l'opposé de cette logique, justement parce qu'on tombe dans une normalité bienséante. À Glyndebourne, la mezzo britannique Alice Coote exprimait de manière hallucinante les névroses, le sadisme et l'ambiguïté sexuelle de l'empereur. À Bordeaux, avec son compatriote Jeremy Ovenden, la scène de beuverie et de débauche, où Nerone cède à une attirance physique irrésistible pour son commpagnon, avant le meurtre quasi rituel de ce dernier dans la baignoire de leurs ébats, ne fonctionne plus du tout.

Jeremy Ovenden et Karine Deshayes, vocalement de tout premier ordre, seraient certainement parfaits dans une production « traditionnelle ». La ravissante mezzo française se distingue particulièrement, mais elle est bien trop charmante, douce et sincère pour incarner le personnage carnassier voulu initialement par Carsen. Si Jaël Azzaretti est une Drusilla délicieusement fruitée, on est déçu par l'Ottone plutôt insignifiant de Max Emanuel Cencic, peu digne de sa réputation. Assez pâle elle aussi, l'Ottavia de Roberta Invernizzi. Jérôme Varnier a la prestance de Seneca mais la voix, superbe, manque totalement de la flexibilité exigée par ce répertoire. Khatouna Gadelia est irréprochable en Amore omniprésent. Enfin, Jean-Paul Fouchécourt et Martin Oro assument avec brio leurs travestis respectifs.

En revanche, ce regard plus aimable de la production colle idéalement à l'approche ample et charnue, souple, nerveuse et richement colorée de Rinaldo Alessandrini. avec les onze solistes issus du Concerto Italiano et de l'Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Résolument vénitien, ce Monteverdi chaleureux et enlevé est un bonheur parfait."

"Le prologue commence par un scandale dans la salle : une spectatrice vêtue de lamé doré (la Fortune) s’en prend à une religieuse (la Vertu) assise à sa place et déchire son billet. Toutes deux gagnent la scène pour y vanter leurs mérites respectifs. Le rideau de scène en velours rouge s’ouvre derrière elles tandis qu’au second plan un rideau identique tombe presque instantanément sur le sol, découvrant un mur nu au fond de la scène. Au centre se découpe la silhouette de l’Amour qui vient à l’avant-scène, entouré par des figurants qui déroulent le rideau tombé à terre et le posent sur ses épaules comme un manteau impérial. L’Amour proclame sa supériorité absolue et reste jusqu’à la fin de l’opéra le maître des lieux.

Suit un changement à vue virtuose où de nombreux pans de rideaux s’écartent ou se rapprochent successivement, formant des figures géométriques qui symbolisent alternativement des extérieurs et des intérieurs. Un grand lit venu du fond où reposent Poppée et Néron occupe le centre de la scène. Le manteau-rideau recouvre maintenant le sol comme un tapis moelleux et l’Amour a pris place au coin du lit.

L’éblouissante démonstration d’inventivité et de vélocité technique sur le plateau est d’autant plus impressionnante que le prologue est bref. Hélas, on connaît désormais toutes les possibilités de transformation de ce huis clos, il n’y a donc plus de surprise à attendre ! De plus, les rideaux ont l’inconvénient d’amortir partiellement le son et de faire obstacle à l’imagination du spectateur. Enfin, cette atmosphère feutrée convient aux scènes de luxure, mais atténue l’entrechoquement des passions.

Deuxième ombre au tableau, la distribution diffère totalement de celle de Glyndebourne et Carsen étant occupé ailleurs, ses deux assistants ont dû assumer l’ensemble de la réalisation. Les déplacements sur le plateau, très nombreux et complexes, ne leur ont posé aucun problème mais pour la direction d’acteurs, c’est une autre affaire. Les personnages étant fortement caractérisés dans le livret et la lecture du metteur en scène fort complexe, comment faire accepter aux chanteurs certaines interprétations qui, au premier abord, pourraient passer pour un détournement de sens ?

Le cas le plus flagrant est celui de Senèque. Le philosophe stoïcien, précepteur de Néron, est présenté ici comme un petit fonctionnaire minable, avec des vêtements et un cartable usagés. Presque tous ses disciples l’ont abandonné et les trois restants se révoltent contre la doctrine à l’annonce de sa mort programmée, réclamant le droit à la vie et rejetant la valorisation stoïcienne du suicide (en cela, Carsen suit le texte). Sénèque sort, décontenancé, pour se donner la mort sans témoin.

On ne retrouve que par moments réalisées sur scène les intentions de Robert Carsen, clairement lisibles à Glyndebourne si l’on en croit les comptes rendus de presse : à Bordeaux, certains personnages manquent de densité et on ne ressent guère d’émotion à les voir se débattre contre l’adversité. La critique aigüe de l’arrivisme, des méfaits du pouvoir, de ses déviances et de la recherche exclusive de son propre intérêt qui caractérisaient la production à Glyndebourne n’est incarnée que par certains chanteurs.

Jérémy Overden (Néron) et Karine Deshayes (Poppée) dominent la distribution. Outre leur remarquable qualité de timbre, de flexibilité vocale et d’expressivité, tous deux incarnent des personnages aux nombreuses facettes, allant du lyrisme élégiaque à la violence, la haine et la perversité, à un degré extrême chez Néron, un peu moins contrasté chez Poppée.

Kathuna Gadelia en Amour et Jaël Azzaretti en Drusilla, le seul personnage intègre de cette histoire, apportent toutes deux un havre de fraîcheur dans ce sombre univers avec leur timbre clair et brillant et leur jeu naturel. Les interprètes masculins des deux nourrices, Jean-Paul Fouchécourt (Altara) et Martin Oro (Nourrice mais aussi 1er familier), ont une belle ligne de chant baroque et campent avec bonheur des personnages drôles ou inquiétants.

Roberta Invernezzi s’implique totalement en Octavie, mais semble livrée à elle-même. Sa voix, très agréable au demeurant, manque d’ampleur pour le rôle. Par ailleurs, les splendides graves de basse profonde de Jérôme Varnier, moins à l’aise dans l’aigu, ne suffisent pas à étoffer son personnage qui reste transparent. Le contre-ténor Max Emanuel Cencic, pourtant excellent acteur, ne réussit pas à nous émouvoir malgré sa situation dramatique, car la mise en scène, trop dispersée, nous empêche de nous identifier à lui. Son timbre trop uniforme y est également pour quelque chose.

Citons, parmi les seconds plans, l’excellente prestation du baryton Luca Dordolo dans le premier soldat, le 2e familier et Lucain, ainsi que celles de Trevor Scheunemann (licteur, tribun et 3e familier).

Alessandro Alessandrini soutient efficacement les chanteurs à la tête du Concerto italiano et les six instrumentistes de l’Orchestre national de Bordeaux, mais on aimerait plus de pulsation et de mordant. On se retire un peu déçu de ce spectacle pourtant bien supérieur à la moyenne, car on en attendait encore mieux."

 

 

"Primo, l’orchestre était rachitique – onze musiciens seulement, pas un de plus – et complètement déséquilibré – uniquement des cordes, pas un seul vent. Pour l’ornementation, c’était le minimum syndical, aucune idée musicale, tout était platement joué.

Secundo, à l’exception de Roberta Mameli, qui fut vraiment époustouflante dans le rôle de Néron, et d’Emanuela Galli, tout juste acceptable dans celui de Poppée, tous les autres chanteurs étaient épouvantables, à commencer par Claudio Cavina lui-même qui a eu la mauvaise idée, en plus de diriger, d’interpréter le rôle d’Othon, où il était vraiment en dessous de tout. C’est fou parfois ce que les gens peuvent s’illusionner sur leur petit talent et s’octroyer un pouvoir exorbitant… Matteo Bellotto, qui interprétait le rôle de Sénèque, était tout à fait sinistre. Je sais bien que Sénèque n’est pas quelqu’un de drôle, mais quand même, c’est la première fois que, en écoutant cet opéra, j’étais impatient qu’il meure et laisse la place à Lucain qui, tout compte fait, était aussi sinistre que lui, sinon plus ! Mario Cecchetti, puisque c’est de lui dont il s’agit, aurait dû être joyeux et enivré par sa coupe de vin... Il était au contraire pâle comme un linge, raide comme un piquet, et chantait sans aucune inspiration – un comble quand même pour un poète. Son fameux duo avec Néron, le célèbre Cantiamo, l’un des plus beaux de tout l’opéra, faisait carrément pitié à voir ! Jamais deux chanteurs n’auront été plus mal assortis. Rien à voir avec François Piolino que j’avais vu neuf ans plus tôt sur la même scène et qui restera pour moi le Lucain le plus sensuel et le plus excitant de tous les temps. Mais le coup de grâce a été donné par le duo final Pur ti miro, que Cavina a complètement staracadémisé en modifiant les tempi et en demandant à ses chanteuses d’introduire des ornements vocaux complètement inappropriés, de sorte qu’on se serait cru dans La Boum 2, en train de danser un slow avec Vic.

Tertio, la mise en scène était d’un ridicule achevé. Cavina, qui, décidément, s’essaie à tout, y compris à la mise en scène qu’il a conçue avec Paola Reggiani, a eu l’idée de transposer le lieu du drame dans le Japon des années 60. C’est ainsi que Poppée ressemble à une geisha et que Néron est affublé d’un kimono… Bon, pourquoi pas?… Mais il faudra m’expliquer un jour la valeur heuristique d’une telle transposition. Car ce ne sont pas les justifications pseudo-anthropologiques de Cavina qui pourront me mettre sur la voie : « Dans les deux sociétés, écrit-il, on retrouve la même propension au suicide comme solution honorable sur les plans éthique et politique. » Merci du tuyau ! De même, jeter un téléphone dans la main d’Othon parce que ce dernier se dit prêt (pronto, en italien) à servir Octavie est d’une lourdeur incroyable…"

 

 

 

 

 

 

 

 

"La mise en scène de David Alden a reçu au Liceu de Barcelone de longs applaudissements enthousiastes au terme d’une nuit qui ne cumula pas que des points positifs. Alden, craignant sans doute d’ennuyer le public avec les destins tragiques de certains personnages de l’histoire, a non seulement laissé lamentablement carte blanche aux cabotinages surfaits de Dominique Visse (Arnalta et la nourrice) et son éternelle cigarette, mais il a même tenté de nous faire rire au cours d’épisodes tout à fait dramatiques vécus par Ottone, Drusilla, Ottavia, et même Seneca.

L’Orchestre Baroque du Gran Teatre del Liceu a accompagné les voix par des rythmes bien marqués et une excellente coloration instrumentale. Malheureusement Harry Bricket n’a pas réussi à équilibrer la scène et la fosse, les voix dominant trop souvent les instruments. Et c’est bien là que la grâce et l’équilibre du baroque ont cédé la place aux accents, bien rendus au demeurant, plus modernes de quelques chanteurs mal adaptés à leurs rôles. Pire encore, le choix du « tout comique » exigé par David Alden, et l’appui manifeste donné par le public aux interprétations vocales étrangères au style baroque, ont entraîné par moments les interprètes, même ceux qui étaient à priori bien orientés vocalement, vers les pentes savonneuses du « pathos » et du « forte » avec plusieurs « f ».

Inutile de signaler les coupables car si la distribution fut hétérogène, les chanteurs n’ont pas tous maintenu de bout en bout le cap de leurs propres convictions. Et ainsi, par moments, Ottone (Jordi Domènech), Ottavia (Maite Beaumont), Nerone (Sarah Connolly), Seneca (Franz-Joseph Selig) et Drusilla (Ruth Rosique) ont atteint la perfection, alors que, à d’autres moments ils nous ont ramenés au temps de l’Opéra de Paris en 1978 où l’excellence vocale de Jon Vickers, Gwyneth Jones ou Christa Ludwig n’était pas adaptée à la musique du XVIIème siècle. Ce qui aujourd’hui serait difficilement acceptable."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  "L' Incoronazione di Poppea occupe une place privilégiée dans les annales de Glvndebourne, qui a affiché l’ultime chef-d’oeuvre de Monteverdi, sous la baguette de John Pritchard, dès 1962, à une époque où le compositeur n’était pas encore sorti des oubliettes. En 1984, Raymond Leppard a dirigé sa propre édition de l’ouvrage, dans une mise en scène de Peter Hall qui a fait date. La vogue du baroque avant depuis totalement bouleversé notre approche de ce répertoire, c’est à Emmanuelle Haim et à l’Orchestra of the Age of Enlightenment qu’est revenu l’honneur d’accompagner le premier Couronnement musicologiquement et stylistiquement authentique du Festival, dans une nouvelle production de Robert Carsen.

Génial Carsen, capable de nous offrir, en quelques mois seulement, deux spectacles aussi brillamment pensés et achevés que Tannhaüser et, dans un esprit et une esthétique différents, ce Couronnement. A chaque instant, il trouve une idée qui fait mouche, en symbiose avec le livret de Busenello, dont l’étonnante modernité ne cesse de nous émerveiller. Dans la légèreté comme dans la gravité, le metteur en scène suggère avec élégance et subtilité, sans jamais appuyer ni insister. Un pur régal d’esprit et de finesse, qui nous repose des leçons démonstratives du Regietheater !

Le spectacle commence dans la salle, avec l’arrivée d’une élégante spectatrice, qui provoque un scandale car sa place, au premier rang, est occupée par une... religieuse. Cette dernière se révélera être Virtu (Simona Mihai), chassée par Fortuna (Sonva Yoncheva). De son côté, Amore (Amy Frestoni, en tailleur violet, sera omniprésent, manipulateur de cette sombre histoire où il est plus question de sexe que d’amour véritable. En guise de décor unique, Michael Levine a conçu une succession de trois rideaux rouges, symbolisant à la fois le théâtre dans le théâtre, l’ambition effrénée et la soif de pouvoir. À l’exception de Seneca (Paolo Battaglia), tout le monde nourrit ici de ténébreuses arrière-pensées, que la direction d’acteurs met en évidence avec un précision redoutable. La scène où Ottavia (Tamara Mumford, à qui Carsen a donné le look de Soraya séduit Ottone (Iestyn Davies, en alternance avec Christophe Dumaux) pour l’obliger à tuer Poppée est sur ce plan anthologique. L’humour est également au rendez-vous, grâce aux inénarrables nourrices : Arnalta à l’image de Mme Doubtfire (Wolfg Ablinger-Sperrhacke) et Nutrice (Dominique Visse) qui évitent cependant toute caricature.

En Poppea, Danielle de Niese a moins l’occasion faire ressortir ses qualités vocales qu’en Cleopâtre jouée sur cette même scène, mais l’interprète demeure irrésistible. Composant un Nerone malsain mais névrotique, sadique, avec un regard et une expression inquiétante, dissimulant la maladie mentale, Alice Coote est aussi sensationnelle par le jeu que par le chant, d’une rare perfection musicale. Sous la direction attentive et précise d’Emmanuelle Haïm, l’orchestre est en osmose avec le texte et l'action dramatique. Une soirée totalement jubilatoire !"

 

 

 

 

 

 Kate Royal en Poppea

 "... Chen Shi-Zheng assure la mise en scène, après avoir monté avec succès, sur le même plateau du Coliseum, en avril 2006, une production de L’Orfeo nommée pour l’Olivier Award du meilleur spectacle lyrique de l’année. The Coronation ofPoppea, accueilli par des applaudissements polis et quelques sifflets — inhabituels à Londres — n’est hélas pas de la même eau. De bout en bout, la scénographie, aux prétentions chic et choc, se révèle cheap et toc L’univers essentiellement — et mystérieusement — aquatique imaginé par Chen Shi-Zheng n’a strictement aucun rapport avec le livret, aucun des personnages ne possédant la moindre consistance dramatique ou psychologique. Seul Seneca, en complet-veston strict, impose une authentique théâtralité, d’évidence le fruit de la réflexion artistique et de l’expérience personnelle de Robert Lloyd, dont on salue la prestance et la santé vocale.

Tous les autres solistes, vêtus pour la plupart de costumes fluo criards aussi laids qu’incongrus, sont victimes de la désolante absence de direction d’acteurs. Le décor, quant à lui, évoque, dans le meilleur des cas, les fonds marins et la faune du Monde du silence du commandant Cousteau ; quelques effets spectaculaires, certes, quelques (rares) jolies images colorées, mais, le plus souvent, une succession de gadgets « coquillages et crustacés » (vidéos de flora&faunavisions). La futilité des danseurs javanais de l’Orange Blossom Dance Company (dont la présence se justifiait dans L’Orfeo) ajoute encore à la vanité du propos, tant leurs contorsions vont à contresens de la musique. Si on veut absolument trouver une justification à cet étalage de mauvais goût, culminant sur un grotesque envol d’insectes dans la sublime scène finale, sans doute faut-il assimiler la décadence romaine à celle de notre époque... Pour couronner le tout, ce pseudo-modernisme visuel s’avère en totale contradiction avec la direction pour le moins académique de Laurence Cummings.

La distribution, heureusement, à l’exception d’Anna Grevelius, mezzo trop claire et trop légère pour Nerone, réserve quelques satisfactions, comme la Drusilla d’une exquise fraîcheur de Lucy Crowe, habillée en Lolita rose bonbon, et l’intense Ottavia de Doreen Curran, trônant sur une bouée en forme de citrouille, aussi séduisante que perverse. La perversité, c’est sans doute ce qui manque à la Poppea glamoureuse de Kate Royal, contrainte par la production à un exhibitionnisme vestimentaire et à des poses de top model en minijupe ou bikini." (Opéra Magazine - décembre 2007)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Tutu, justaucorps et perruque rose : Zaza Napoli ? Néron. L’empereur gifle Poppée, la met à terre, la frappe au ventre avec les pieds. Subtilement, au ralenti, pendant le duo d’amour qui conclut l’opéra. L’effet est saisissant, le spectateur choqué. Mais pour la bonne cause sous des dehors intellos et provocants, le metteur en scène Philippe Arlaud a imposé sa petite morale mesquine au plus amoral des opéras. Car, au fond, de quoi nous parle Le Couronnement de Poppée? Le Prologue pose le sujet, l’amour tout-puissant, plus fort même que la vertu et la fortune. Démonstration a fortiori : observons ses effets là où on l’attend le moins, chez le pire des tyrans. Conclusion sans appel : deux voix s’enlacent, l’amour triomphe, pulsion autant que sentiment, après avoir anéanti tous ceux qui encombraient son ascension. Arlaud croit voir plus loin que le sujet, la puissance profane d’un amour qui ne s’encombre ni de bien ni de mal. En vérité, il ne fait que loucher sur Néron, le répugnant Néron de ses fantasmes et de l’Histoire, ce Néron qui, sur la scène du Grand-Théâtre de Genève, reniflera le slip de Poppée et léchera goulûment son entrejambe, comme il léchera le scalpel maculé du sang de Sénèque (et de Lucain). A ce jeu, Arlaud désamorce l’intrigue. Comment Octavie, Sénèque, et même Poppée pourraient-ils avoir la moindre influence sur le monstre qui tue tous ceux qui l’approchent? L’incroyable galerie de portraits dont Busenello a fait la matière première du génial livret, dans la pure tradition de l’opéra vénitien, n’est plus qu’un faire­valoir, dans des décors à la mode en harmonies rouge-violet (déjà démodées ?). Acteurs, danseurs et figurants ont beau s’agiter au bord de l’hystérie, l’ennui menace vite, faute d’intérêt et d’affection pour ces caricatures. L’opéra semble interminable.

C’est aussi l’agitation qui prévaut pour le chant. Disciple de Jacobs, Attilio Cremonesi a réglé des récitatifs suractifs, presque aboyés parfois, efficaces mais sans saveur ni variété. Les voix n’y sont guère à leur avantage. Othon superbe à Garnier la saison passée, Christophe Dumaux force un curieux « tremulando» ; Valetto de rêve au Théâtre des Champs-Elysées, Amel Brahim-Djelloul cherche son timbre ; la belle Maya Boog (Poppée) ne laisse deviner aucun sens de la ligne jusqu’à ce qu’elle chante vraiment, in extremis, pour le duo final.., parfaitement phrasé. Déception, encore, pour l’Arnalta en petite voix de Jean-Paul Fouchécourt et pour Mane-Claude Chappuis, Octavie sans nuance, toujours virulente, et pour une Nutrice en contre-emploi. Trois acteurs nous réconcilient avec la voix et la déclamation italienne, Martina Jankova, Drusilla au charme fou (et il en faut pour ne pas être insupportable dans le personnage de pimbêche sous acide imaginé par Arlaud !), Emiliano Gonzalez Toro, qui en plus de son timbre suave, a désormais trouvé le mordant nécessaire à Lucain, et Carlo Lepore, Sénèque magistral. Reste le groupe instrumental, d’une mobilité exemplaire, et Kobie Van Rensburg. Le ténor joue des couleurs les plus ingrates de son chant et d’une vocalise fulgurante, détestable à souhait le « Néron show» repose sur ses épaules. Et la perruque rose lui va plutôt bien."

"Même équipe, résultats différents. Les deux opéras vénitiens de Monteverdi prouvent encore une fois qu’ils sont des oeuvres à risque. Par leur diversité musicale, leur dramaturgie complexe et leur longueur,LeRetour d'Ulysse et Le Couronnement dePoppée, les deux opéras de Monteverdi composés pour des théâtres vénitiens posent un défi monumental tant au metteur en scène qu’au chef. En confiant ces oeuvres à un même tandent le Grand-Théâtre de Genève a trouvé une solution qui les rend a priori proches malgré leurs divergences. Mais ce diptyque en est-il bien un?

Musicalement, les choix du chef Attilio Cremonesi (ancien claveciniste chez René Jacobs) face à ces partitions problématiques (sources incomplètes, différentes venions pour un même texte) sont judicieusement guidés par des considérations pratiques et soulignent la proximité stylistique entre les deux oeuvres. Son ensemble est nourri par un continuo riche et varié et il n'hésitepas à couper ou ajouter. Il ne manque parfois qu’un surplus d’énergie dramatique pour que le spectacle prenne toute son envergure.

En revanche, la mise en scène de Philippe Arlaud n’essaye pas de trouver de liens entre les deux oeuvres. Plus serrée, moins anecdotique, plus grave malgré ses moments comiques, son Retour d'Ulysse réussit là ou son Couronnement de Poppée caricatural rate sa cible. Pourquoi réduire les scènes de passion de Néron et Poppée à de ridicules simulacres de film porno ? Pourquoi faire de la figure de Néron (Kobie van Rensbuzg) une brute sans états d’âme ou de celle de Poppée (Maya Boog) une pin-up de pacotille? Seul Sénèque (excellent Carlo Lepore) échappe à la caricature et offre, dans la scène de sa mort le seul moment convaincant du spectacle."

"Avec un Retour d’Ulysse presque parfait, Philippe Arlaud avait mis la barre très haut pour cet ultime volet de sa trilogie monteverdienne présentée au Bâtiment des Forces Motrices qui, presque inévitablement, déçoit. Non que le metteur en scène français ne tire le fil de Poppée avec intelligence, mais son inventivité curieusement bridée – le livret de Busenello est bien plus foisonnant que celui de Badoaro – le révèle plus habile que fulgurant, et surtout plus anecdotique qu’essentiel, alors même qu’il tend à négliger cette galaxie de personnages secondaires qui fait la saveur si singulière du théâtre vénitien, et qu’il croquait avec tant de malice dans le précédent opus, jusqu’à ne plus trop savoir quoi faire d’Amour, improbable Charlot. Concentrée sur la folie destructrice de Néron, tyran puéril et capricieux, adepte de la masturbation par téléphone, à la fois poète et chorégraphe, ivre de sexe et de sang – non content de neutraliser Sénèque, il tranchera la gorge de Lucain avant de faire exécuter Drusilla, Othon, Arnalta, et d’anticiper, dans un duo final au ralenti, la fin sordide de Poppée –, la vision de Philippe Arlaud se perd dans un espace qu’il ne maîtrise pas avec la même virtuosité que dans Ulysse, comme coincé entre la vastitude d’un palais écarlate ultramoderne et la chambre des amants, dont les tonalités exaltent le désir.

Et pourtant, cette Poppée, dont les incessants ballets de techniciens de surface nus sous leur salopette sapent cette esthétique baroque de la rupture parfaitement consacrée par le livret de Busenello, n’est jamais torride, sinon sur le tard, lorsque les amants perruqués de rose célèbrent leur union sur un monceau de cadavres. Mais le triomphe de l’Amour est de courte durée, qui s’efface devant la folie singulière d’un empereur sadique, homicide et exhibitionniste.

Contraint de multiplier les ritournelles, Attilio Cremonesi trouve toujours le ton juste, à la tête d’un Ensemble baroque du Grand théâtre de Genève encore en période de rodage. Débordante d’invention, sa réalisation de la partition fait preuve d’une constante originalité, bousculant les habitudes musicologiques avec une insolente liberté : les familiers pressent littéralement Sénèque de ne pas mourir, plutôt que de chanter une oraison funèbre, et l’avant dernier duo de Poppée et Néron distille plus de venin que d’abandon.

Malheureusement, la Nutrice bien fade de Sulie Girardi, sans grave ni abattage dans un rôle le plus souvent confié à un contre-ténor, la Damigella ni gracieuse ni pétulante de Valérie MacCarthy, l’Amore et le Valletto insipide de Cristina Presutti et la Drusilla plus gourde que de raison d’une Whal-Ran Seo approximative n’arrivent pas à la cheville de l’ensemble de seconds rôles imbattables du Retour d’Ulysse. Mais Emiliano Gonzalez Toro est un Lucain d’exception, et Jean-Paul Fouchécourt une irrésistible Arnalta, bien qu’incapable, avec son art de la voix mixte désormais terni, de suspendre la berceuse sur son fil hypnotique. Souple et sonore, Carlo Lepore est un formidable Sénèque, face à l’Octavie glaçante de Marie-Claude Chappuis, qui triomphe davantage par son sens aigu du recitar cantando que par une ampleur limitée et des couleurs forcées, à l’instar de Christophe Dumaux, obligé de pousser sa voix jusqu’à la trémulation pour composer un Othon inhabituellement véhément et vindicatif. Avec son timbre un rien nasal, Kobie van Rensburg est un Néron ténor d’une idéale perversité, usant pertinemment d’un art de la voix mixte qui a pu, ailleurs, passer pour de la préciosité. Plastique dangereuse, voix anguleuse, Maya Boog est une Poppée à la sensualité toujours venimeuse, ultime victime de la démesure d’un amant diabolique."

"Après sa décevante mise en scène d’Il ritorno d’Ulisse in Patria de Monteverdi clôturant la saison 2005/2006 du Grand Théâtre de Genève, Philippe Arlaud signe le spectacle d’ouverture de la saison 2006/2007 avec, cette fois, l’Incoronazione di Poppea. C’est dire la circonspection légitime avec laquelle on aborde cette soirée. Les sceptiques en seront pour leurs frais. Le spectacle du metteur en scène est une réussite totale. Homme de théâtre, Philippe Arlaud est manifestement plus à l’aise dans cet opéra à caractère historique que dans des œuvres impressionnistes. Choisissant de raconter la relation entre Néron et Poppée sous l’aspect d’une aventure sexuelle dérivant vers la folie de l’empereur romain, Philippe Arlaud manie le scandale avec intelligence et à propos. Il raconte l’œuvre de Monteverdi comme une fable amorale dont aucun protagoniste ne sortira grandi. Usant à profusion de la plastique avantageuse de la soprano zurichoise Maya Boog (Poppée), il n’a aucune peine à porter le ténor Kobie van Rensburg (Néron) dans le jeu de la séduction. Dans un captivant jeu de couleurs, le rouge dominant des scènes s’oppose aux costumes blancs de pureté du sage Sénèque et de ses disciples et au vert de la robe d’Octavie, couleur de son espoir de sauver son mariage.

Dans une chambre découpée dans un mur laqué de rouge, Néron et Poppée se livrent aux jeux de l’amour et du sexe. Prélude à la lente marche de la courtisane Poppée vers le pouvoir et de l’inexorable descente d’Octavie vers la répudiation. Les nes carrées crénelées bordant un large espace sans meubles et s’ouvrant sur une monumentale baie vitrée laissant apparaître un paysage de gratte-ciels semble être l’incongruité du décor. On comprendra que le décalage entre les costumes romains et la contemporanéité du décor veut plonger le spectateur dans un univers de travestissements propre à la folie naissante de ce Néron moderne vivant dans une société déliquescente. Sex and the City !

Dans cette approche de la société actuelle et de ses excès, les personnages gravitant autour des deux principaux protagonistes sont admirablement dépeints. À commencer par les gardiens de la foi, Sénèque et ses disciples, tous de blanc vêtus et charriant les innombrables livres de ses enseignements à la suite de leur Maître. La basse Carlo Lepore (Sénèque) est impressionnante de verticalité. Le chant admirablement timbré, la diction parfaite, il domine le plateau vocal avec un talent insolent. À ses côtés, la soprano Maya Boog (Poppée) se coule admirablement dans le rôle de l’intrigante, jouant de ses charmes pour gagner sa place dans la société. Admirablement provocante, jamais pourtant elle ne tombe dans la caricature, restant dans la beauté d’un timbre vocal bien conduit. Parfaitement noyé dans le style monteverdien, le ténor Kobie van Rensburg (Néron) vocalise avec une aisance déconcertante. La voix puissante, il peut alors se fondre sans peine apparente dans un jeu théâtral qu’il varie avec sensibilité. De son côté, la mezzo suisse Marie-Claude Chappuis (Octavie) semble plus à l’aise que dans sa précédente prestation (Il Ritorno d’Ulisse in Patria) même si elle ne convainc pas totalement. Encore empruntée dans son chant, elle joue plus qu’elle ne chante. Exagérant sa vocalité, elle tend vers une interprétation presque vériste d’un rôle qu’elle durcit inutilement. Si le manque de puissance et le voile couvrant la voix du contre-ténor Christophe Dumaux (Othon) tranche avec la brillance des autres protagonistes, il semble se confiner à l’intérieur d’un personnage étranger à l’intrigue telle qu’imaginée par le metteur en scène. À l’opposé, formidable actrice, doublée d’une aisance vocale étonnante, la soprano Amel Brahim-Djelloul (Valet) inonde le plateau d’une fraîcheur irradiante. L’éblouissante distribution réunie sur le plateau genevois s’offre même le luxe de la soprano Martina Jankova (Drusilla), l’impeccable Renarde dans la Petite Renarde Rusée. Laissant exprimer la beauté d’une voix qu’elle pare de velours, la soprano tchèque est ravissante de lyrisme dans un personnage qu’elle habite de beauté diaphane. L’inoubliable interprète de Platée, le ténor Jean-Paul Fouchecourt (Arnalta) campe le difficile personnage de la nourrice de Poppée. Empoignant son personnage avec humour, le ténor ne tombe pourtant pas dans le grotesque facile qu’on peut donner à un rôle de travesti.

Dans la fosse, le chef Attilio Cremonesi couronne le succès de cette production en dirigeant avec finesse et attention un très bon Ensemble baroque du Grand Théâtre de Genève."

"Brillante ouverture pour la saison 2006-2007 à Genève, avec une version du Couronnement de Poppée qui a remporté un vif succès auprès du public de la première, tous interprètes confondus. Dès le prologue, le ton est donné : la présence d’un poste téléphonique mural et d’un micro sur pied ainsi que les costumes datent la transposition. C’est le vingtième siècle qui servira de cadre temporel à la résolution du débat dont l’amour est censé sortir vainqueur. Mais les références au cinéma et au music hall, arts de l’apparence et de l’éphémère, sont autant de clefs : l’Amour lui-même se fait des illusions, quand la Vertu est réduite à faire des ménages et la Fortune soumise aux caprices de la vogue. Dès lors l’entreprise de démystification est en marche, avec une cohérence sans faille, jusqu’à la scène finale, qui n’est plus l’acmé d’un orgasme sublime mais la préfiguration d’un enfer sado-masochiste fatalement destiné à mal finir.

Néron, dans une tenue de noces qui pourrait appartenir à Zaza Napoli, force Poppée à quitter sa robe d’apparat pour l’exhiber en sous-vêtements affriolants type Madonna et lui impose une veste de coupe masculine. Alors il s’offre à elle en spectacle tandis qu’ayant relevé sa longue jupe fendue il tend sa croupe aux tribuns venus rendre hommage. La réaction de Poppée déchaîne la colère de Néron, qui se rue sur elle et la roue de coups de poings et coups de pieds, en musique naturellement. Elle gît, disloquée, tandis qu’il s’éloigne dans les profondeurs du palais. Auparavant, Néron est venu contempler le cadavre de Sénèque, hommage flirtant avec la profanation, Othon et Drusilla ont été supprimés alors même que Néron venait de leur accorder son pardon et de consentir à leur exil, et l’encombrant témoin des amours impériales, l’entremetteuse Arnalta, a cessé de vivre au fond d’une malle. Celui que Poppée croyait dominer par les sens se révèle ainsi scène après scène conforme à sa légende noire. Délivré des dernières contraintes, il peut désormais s’abandonner à ses obsessions.

Cette vision est-elle provocante ? Sa logique interdit de le penser ; le metteur en scène a seulement nourri le livret de ce qui, encore non avenu, peut enrichir les situations et leur donner une force immédiatement perceptible pour nous. Si son entreprise est réussie, c’est qu’il a trouvé dans les interprètes et le chef des partenaires ayant joué le jeu à fond, sans restrictions.

Bravant l’inconfort de certaines postures aux limites de la décence mais justifiées par le contexte sans que le texte soit forcé, Maya Boog et Kobie Van Rensburg incarnent Poppée et Néron avec une conviction digne des plus grands éloges. Elle est dépourvue de la douceur insinuante de certaines consoeurs, mais rend quasiment palpables la frénésie et l’avidité de l’ambitieuse. Avec un ténor chantant à l’octave le rôle de Néron, on perd en harmoniques, mais la scène finale prend une force inconcevable autrement.

Superbe prise de rôle pour Carlo Lepore, dont la voix profonde et agile a fait grande impression dans le rôle de Sénèque. Marie-Claude Chappuis confirme ses qualités dans une Ottavia qui semble la frustration incarnée. Christophe Dumaux est un Ottone sans mièvrerie, à la voix homogène et fermement projetée. Martina Jankova, Fortune acerbe au prologue, devient ensuite une Drusilla émouvante de fraîcheur et à la douleur poignante. La Demoiselle de Valérie MacCarthy est pétulante à souhait, comme la Nourrice de Sulie Girardi a la rondeur et l’autorité nécessaires. Emiliano Gonzalez Toro se joue désormais du rôle de Lucain, et Luigi di Donato est un Mercure élégant. Les soldats, Hans-Jürg Rickenbacher et Bisser Terziyski, semblent sortis d’un polar satirique de série B.

Deux mentions spéciales : Jean-Paul Fouchécourt a souvent interprété Arnalta ; il réussit à préserver son incarnation de la routine, aidé par deux costumes qui en font d’abord une sœur des Vamps, puis un clone de Nadine de Rotschild qui aurait oublié ses conseils vestimentaires. La voix frappe par sa fraîcheur intacte. Amel Brahim-Djelloul, quant à elle, séduit d’emblée : Amour joli comme un cœur sous l’apparence de Charlot, à peine modifiée pour devenir Valletto, elle ravit par le charme d’un timbre très pur, la musicalité de l’accent, et la désinvolture scénique.

Attilio Cremonesi, à la tête des musiciens rassemblés dans l’Ensemble baroque du Grand Théâtre de Genève, seconde le plateau depuis le clavecin chromatique placé au centre de la fosse. Le rythme de swing qu’il imprime à l’orchestre tandis que Néron se déhanche, les intermèdes destinés à servir de lien et de support pour les chorégraphies rythmant le travail des « esclaves » préposés aussi bien au nettoyage qu’aux services sexuels, le choix des instruments affectés au continuo témoignent de son souci de réaliser une synthèse des exigences musicologiques et des contingences du spectacle. Les interminables applaudissements recueillis au rideau final devraient le rassurer."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"L'Opéra de Houston est la première scène américaine à pouvoir admirer la mise en scène suggestive de Graham Vick, dans les remarquables décors et costumes d’époque fasciste de Paul Brown. Tous les spectateurs ne sont pas restés jusqu’au bout mais ceux qui l’ont fait ont réservé un accueil triomphal à l’ensemble, et plus particulièrement aux titulaires des rôles principaux.

Près de trente ans après sa Penelope dans Il ritorno d’Ulisse in patria au Festival de Glyndebourne et au New York City Opera, Frederica von Stade aborde Ottavia avec une classe infinie, un style immaculé et une rare finesse de touche dans les effets dramatiques. La voix n’est plus celle du mémorable Cherubino que nous avons connu dans les années 1970, mais elle sonne encore suffisamment riche et sonore. Son adieu à Rome était absolument bouleversant. Susan Graham, qui lui a succédé dans quelques-uns de ses meilleurs emplois, apporte à Poppea la beauté de son timbre et la séduction de son phrasé, réussissant même à triompher d’une coiffure peu seyante. On espère que cette prise de rôle ne reste pas sans lendemain... Incisif et plein d’assurance, William Burden négocie avec aplomb les écueils de Nerone. Depuis ÉricTappy, nous n’avions pas entendu un ténor aussi à l’aise dans cette tessiture. Scéniquement, il est parfaitement crédible en tyran gâté et sans scrupule, gouvernant avec le plus profond mépris du Sénat et du peuple, et recourant au népotisme, à la menace et au mensonge. Il porte tout aussi admirablement la robe rouge digne de La Cage aux folles dont Paul Brown l’affuble pour son duo avec Lucano (l’admirable Norman Reinhardt).

La suppression du prologue met particulièrement en valeur le personnage d’Ottone, que Vick voit comme l’oeil du spectateur sur le déroulement de l’action. De bout en bout superbe, Nathan Gunn se distingue par l’intensité de son chant, son sens de la dynamique et sa musicalité infaillible. Vocalement excellent (malgré un extrême grave un peu faible), Raymond Aceto manque de relief dramatique en Seneca. Joseph Evans s’est transformé en un percutant ténor de caractère, qui fait merveille en Arnalta. Heidi Stober est une Drusilla sympathique et bien chantante, les membres du Studio de l’Opéra de Houston complétant avec efficacité le plateau. A la tête d’instruments modernes en formation réduite, complétés par deux harpes, deux théorbes, une guitare baroque et une viole de gambe, William Lacey dirige l’édition d’Alan Curtis. On admire la finesse des sonorités et la manière dont les instruments ne font jamais obstacle à la projection du texte."

 

 

"Rome est toujours dans Rome et à deux millénaires de distance les tyrans continuent de régner selon leur bon plaisir. A Toulouse, Nicolas Joël a transposé Le Couronnement de Poppée de Monteverdi de la Rome de Néron à celle de Mussolini et ce voyage dans le temps lui va comme un gant. Il est vrai que l’ultime chef d’œuvre de l’inventeur de l’opéra se prête à bien des fantaisies. L’irrésistible ascension sur les marches du pouvoir de la maîtresse de l’empereur reste bien l’archétype de l’amoralité absolue en matière politique. Puisée dans les Annales de Tacite, cette fiction a pour héros des hommes et des femmes qui ont réellement existé et raconte des événements inscrits dans les livres d’histoire : la passion de Néron pour la belle et ambitieuse patricienne Poppée, la répudiation de l’impératrice Octavie, le suicide du philosophe Sénèque ordonné par Néron, le couronnement de l’usurpatrice, série de coups bas qui, à travers le philtre musical de Monteverdi et celui du livret de Busenello, devient le triomphe de l’Amour sur celui de la Vertu. Le mal l’emporte sur le bien, le païen sur le chrétien et la chair sur l’esprit autant d’ingrédients sulfureux qui, depuis la redécouverte du répertoire baroque, a mis en transes l’imagination des metteurs en scène. Du meilleur au pire. De la grâce autrefois d’un Jean-Pierre Ponelle jusqu’à la vulgarité trash de David Mac Vicar ou le grotesque obscène de David Alden, auteurs de deux productions vues à Paris lors de la saison dernière.

Emerveillement et soulagement à Toulouse où l’élégance et l’humour se disputent les clés de la réalisation de Nicolas Joël. Il nous emmène donc dans la Rome des années trente du XXe siècle et Néron y règne tel un petit roquet fasciste ayant puissance de vie et de mort sur l’ensemble de ses citoyens et plus particulièrement sur ceux qui partagent les coulisses de son palais : une rotonde blanche pivotante, hérissée de statuaires musclées imaginée par Ezio Frigerio et dans laquelle claquent les bottes des uniformes blancs et noirs réinventés par Franca Squarciapino. « Les lois sont faites pour les serviteurs, seuls les rois ont le pouvoir de les abolir et de les remplacer » : rien de nouveau sous le soleil des chefs de tout acabit dans le texte bigrement moderne de Busenello et dont, ici, on savoure chaque syllabe. « La nature nous fait naître libres - le mariage fait de nous des esclaves » entend-on encore de la bouche du petit dictateur pressé de se débarrasser de son encombrante moitié : cette Octavie qu’il condamnera à l’exil de sa patrie et de sa raison d’être pour faire place à une rivale aux lèvres aussi gourmandes que l’ambition.

Nicolas Joël en a confié la sensualité dévoreuse à la soprano Anne-Catherine Gillet qui est si belle et si douée qu’elle ferait fondre un glacier. Comédienne autant que chanteuse au legato raffiné et aux aigus qui grimpent aux cimes sans avoir l’air d’y toucher. Avec en prime une souplesse d’acrobate qui lui permet de chanter la tête en bas, on pourra dire que ce couronnement est celui de son entrée dans la cour des grands du lyrique. Sophie Koch, l’autre pensionnaire privilégiée du Capitole, mezzo au timbre d’or mat lui oppose un Néron jeune loup, lascif au lit et sec en politique. Tout à son plaisir, le couple relègue aux oubliettes scrupules et nobles sentiments et son duo final - pur ti miro, pur ti godo, pur ti stringo - porte la passion à un incroyable degré d’incandescence charnelle.

Catherine Malfitano, toujours en forme, apporte une noirceur tragique à Octavie, l’impératrice sacrifiée tandis que le chant cuivré de la basse Giorgio Giuseppini transforme le désespoir de Senèque en leçon de dignité. Ces deux figures mélancoliques contrebalancent et tranchent le rythme de commedia buffa de cette drôle de farce de sexe et de pouvoir, avec ses Pierrots et ses clowns blancs, Ottone (le contre-ténor Max Emmanuel Cenci), Arnalta (Gilles Ragon), Nutrice (Anders Dahlin) et sa Colombine de service, la Drusilla si joliment campée par Sabina Puertolas.

Christophe Rousset et sa quinzaine de Talens Lyriques, grands routiers du répertoire baroque, enlèvent ce petit bijou avec tout l’à propos que requiert sa sensualité et sa très grave légèreté. Un bonheur à ne pas manquer."

"Pouvoir, argent, sexe, meurtre, passion, envie, vengeance… le Couronnement de Poppée, c’est Dallas ! Mais en bien mieux, en plus fort, plus palpitant, plus troublant, par la force du texte remarquable, poétique, cru, tendre et violent, de Busenello, qui fait de tous ces affreux sans scrupule - et il n’y en pas un pour sauver un semblant de moralité - des amants fous de passion. Et si vous trouvez que la fin, l’heureux mariage du monstre ivre de pouvoir et de la séductrice arriviste, est un happy end, c’est que vous êtes au moins aussi dépravés que Néron lui-même !

Nicolas Joël a décidé de situer la pièce dans l’Italie de Mussolini, époque qui selon lui présente le plus d’analogie avec celle de la dictature romaine. On pouvait craindre le pire, des allusions appuyées au fascisme, il n’en est heureusement rien, le metteur en scène ne voyant « dans cette allégorie aucun autre message politique que celui qui est dans l’œuvre elle-même et qui est déjà suffisamment explicite et puissant ». Aussi, l’action se déroule dans une salle de palais évoquant irrésistiblement l’architecture de l’EUR (ndlr : Exposition Universelle de Rome, quartier de Rome créé par Mussolini en 1936) de Piacentini, décorée de statues d’athlètes hypertrophiés venues tout droit du Stadio dei Marmi du Foro Italico (ndlr : ex Foro Mussolini, immense complexe sportif dont la construction a débuté dans les années 20), mais à la musculature exagérée jusqu’à l’absurde, aux trapèzes et deltoïdes qui mettraient des complexes à Schwarzenegger lui-même. Cela ne manque pas d’à propos, alors qu’à lieu au Grand Palais une exposition très controversée sur l’art italien du XXe siècle qui semble faire l’impasse sur les soubresauts fascistes, et le jour même où débutent les élections législatives italiennes.

Dans ce décor esthétique et décadent, plein d’une fausse grandeur, parodie d’antique démesurée et de virilité outrancière et triomphante, une Poppée, fausse Jean Harlow, magnifique petite fille perverse, se joue d’un Néron prince-enfant, allumé de vices et d’érotisme. Deux enfants-rois n’écoutant que leurs caprices de l’instant, dans un univers où les faibles adultes ne savent plus qu’obéir servilement ou clamer de creuses maximes, comme le pompeux Sénèque. Seule Octavie, véritable veuve noire, paraît capable d’affronter la folie de l’empereur ; mais, terrible et menaçante, elle n’est au fond guère plus sympathique et inquiète même davantage.

Combien y a-t-il d’Anne-Catherine Gillet en Anne-Catherine Gillet ? On l’avait découverte Despina rusée et malicieuse, on la retrouvait Zdenka amoureuse éperdue, la voici à présent Poppea Lolita, sexy et pervertie. Hier soubrette, aujourd’hui fillette fatale, toujours convaincante, avec une fraîcheur qui rend son personnage d’autant plus troublant que l’on se sent touché par sa jeunesse et son entrain irrésistibles, qui feraient presque oublier sa cruauté. Et la voix se découvre à chaque fois plus pleine ; piquante toujours, mais d’une égalité et d’un charme sans cesse accrus. Face à elle, Sophie Koch, moins exaltée qu’à l’habitude, est un Néron plein de morgue et très bien chantant, avec un timbre toujours aussi chaleureux. On l’a dit, Catherine Malfitano - hier une Poppée - a tout de l’araignée tissant sa toile. Peu importe que la voix soit aujourd’hui bien instable et fatiguée, elle est réellement impériale par sa retenue, la majesté du port et sa force dramatique. Et pourtant, Octavie ne vaut guère mieux, ici, que son détraqué de mari. Mais cette conviction de reine outragée lui donne un pouvoir émotionnel qui dépasse la cruauté du personnage. Il y a en elle de la Didon abandonnée.

La voix de Max-Emanuel Cencic est remarquable par l’homogénéité d’un timbre rare, la qualité du chant, plus que par un dramatisme très mesuré. Son Ottone faible et touchant forme avec sa Drusilla, elle aussi réservée, un couple d’amants un peu pâles, faibles jouets des puissants, gentils égarés dans un monde de méchants d’une tout autre carrure. Dans son ensemble, la distribution est d’ailleurs d’une grande qualité, avec une mention spéciale pour les deux nourrices également réjouissantes de Gilles Ragon - irrésistible ! - et Anders Dahlin.

Avec un orchestre réduit à sa plus simple expression - deux violons, quelques bois mais un continuo varié et fourni - Christophe Rousset se met totalement au service des voix et de l’action. Pas un temps mort, mais pas de précipitation ou d’exagération dramatique non plus ; partout l’impression d’une grande évidence, d’un naturel de l’action. Il faut également souligner la qualité de la préparation stylistique, chaque chanteur semblant s’exprimer - par-delà les différences de moyens vocaux - comme si le chant baroque lui était familier.

Nicolas oël a su parfaitement traduire et intégrer les facettes multiples de l’action dans un spectacle plein d’idées, d’humour et de tension - sans doute l’une de ses meilleures mises en scène. Comique et tragique ne sont pas juxtaposés mais profondément imbriqués, l’un donnant naissance à l’autre. L’importance accordée aux deux nourrices n’est pas innocente ; en moquant les autres personnages, en détournant les situations, elles créent, non pas de la drôlerie, mais un malaise constant. Car leur ironie participe de la cruauté du livret, leur bon sens aigre et malicieux n’exprime que l’absurdité de la vie ordinaire. Monteverdi, avec une économie de moyens remarquable, nous donne une immense leçon de théâtre et de vie, qui a séduit sans doute même les plus réfractaires au baroque. Car il faut dire, enfin, l’accueil enthousiaste que le public a réservé à l’œuvre, ce qui prouve que, contrairement à ce qu’on peut parfois entendre, les Toulousains ne s’intéressent pas qu’à Traviata ou Carmen."

"Public en fête ce 14 avril à Toulouse au terme de cette représentation de L’Incoronazione di Poppea saluée par de très longs applaudissements ponctués d’ovations. Succès amplement mérité pour cette nouvelle production du Capitole : la phalange réunie par Christophe Rousset a fait merveille et la mise en scène a dissipé les réticences a priori liées aux repères historiques choisis. Les quatorze musiciens techniquement impeccables allient rondeur, éclat et soyeux à une méticuleuse précision ; Christophe Rousset maîtrise parfaitement l’œuvre et en donne aujourd’hui la version la plus aboutie parce que la plus équilibrée, supérieure à celle d’Amsterdam pourtant déjà très belle. Dynamisme et lyrisme s’enchaînent comme naturellement, sans jamais donner l’impression de contraindre la musique à une conception dogmatique, c’est une grande réussite.

Cherchant à éviter le peplum, Nicolas Joel a pensé que le fascisme mussolinien serait un équivalent pertinent au régime impérial néronien. Son collaborateur Ezio Frigerio a donc conçu un décor pivotant inspiré du Palais des Civilisations édifié à Rome vers 1938 , qui, lui-même relecture de l’architecture antique, en conserve les péristyles bordés d’arcades et les statues de géants musculeux. Selon l’orientation et l’ampleur de son ouverture cet espace varie au gré des éclairages ou des accessoires et devient alors une antichambre, un salon, voire un cachot.

Le prologue est censé indiquer la morale de l’histoire : l’amour est chez les hommes une passion si forte que rien ne peut lui résister. La Fortune apparaît dans la loge d’avant-scène à jardin sous les traits d’une jeune et belle mondaine dont l’arrogance et la riche parure contrastent avec la mise et le maintien modestes de la Vertu, présente dans la loge symétrique à cour. C’est un des charmes du spectacle que les rôles soient distribués aux sœurs Milanesi, dont la gémellité enrichit encore l’effet de miroir et purge la scène de la fadeur des oppositions rhétoriques ; d’autant que le soupçon d’acidité dans l’aigu qui entachait leurs précédentes collaborations avec Rousset semble avoir heureusement disparu et seul reste le charme de timbres fruités et de voix souples.Au deuxième acte, le Valletto de Giorgia est une composition particulièrement réussie d’adolescent faussement désinvolte qui préfigure Chérubin. Emergeant du rideau de scène, L’Amour piquant de Kathouna Gadelia a le visage encore poupin qui s’impose pour cette incarnation.

Dans le jour naissant, l’arrivée d’Ottone près de la demeure de Poppea est celle d’un personnage dépourvu de la force et du prestige qui pourraient fasciner et retenir Poppea . Max Emanuel Cencic interprète ce rôle avec justesse, en donnant à voir sa faiblesse et jusqu’à sa veulerie, et le chante sans faiblir d’une voix remarquable d’homogénéité et de clarté. Les soldats qui montent la garde au pied du péristyle surélevé sont les premiers à souligner la dangerosité d’un régime où le pouvoir despotique menace quiconque s’aviserait de dire la vérité. Emiliano Gonzalez Toro est l’un d’eux, comme il sera plus tard un des familiers de Sénèque et le poète Lucain. Il fait un numéro à la Mayol dans son duo avec Néron ; au fil des années il a acquis une désinvolture scénique aujourd’hui totale, et au fil de la représentation se libère de l’engorgement initial. Sénèque a l’autorité, la componction et l’aspect rassis qu’on attend d’un philosophe officiel. Giorgio Giuseppini prête de beaux accents à ce personnage que le livret ne ménage pas. La scène où il prend congé de ses amis est magnifiquement traitée, musicalement et vocalement, et prend un relief saisissant. Drusilla est une jeune fille à la mode, qui a les passe-temps de ses contemporaines privilégiées – elle joue au tennis – sans avoir pour autant renoncé à la profondeur des sentiments ; elle le prouvera en gardant le silence sous la torture pour ne pas incriminer Ottone. Comédienne efficace, Sabina Puertolas lui prête une voix ductile et séduisante.

L’impératrice bafouée a le sentiment de son rang ; toujours flanquée de deux serviteurs vêtus de noir, à l’ancienne, avec fraise et pourpoint, elle porte elle-même du noir, semé de jais comme les parures de deuil, solennité vaguement déplacée, protestation vaine de celle qui se cramponne à son titre et à son statut. Cet appareil la discrédite déjà : c’est au passé des unions de convenance qu’elle appartient. Faut-il voir de la perversité dans l’attribution de ce rôle à la Malfitano ? Poppea voici quelques lustres, elle est une Ottavia dont l’inadéquation stylistique demande au continuo des trésors de vigilance, mais ce choix paradoxal finit par servir la mise en scène et prendre une pertinence indiscutable tant il justifie l’éviction du personnage qui déjà vocalement n’est plus à sa place.

Auprès d’elle une nourrice-dame de compagnie qui d’un acte à l’autre passe des cannes anglaises au fauteuil roulant ; sa décrépitude va de pair avec l’affaiblissement de la position de sa maîtresse. Comme Arnalta elle arbore ces tenues ternes et sombres qui sont l’uniforme de la respectabilité chez les duègnes. Mais son couplet sur la condition féminine révèle plus d’amertume que de résignation. Anders Dahlin compose une savoureuse silhouette de vertu desséchée et son chant révèle une souplesse remarquable. Gilles Ragon, naguère brillant Matteo sur cette même scène, semble s’amuser comme un fou à composer cette fausse prude qui lorsqu’elle est seule soupire devant les croupes des statues. Son Arnalta a un relief scénique et vocal qui n’a rien à envier à d’autres fameuses. Elle aussi évolue parallèlement à sa maîtresse et la montée en gloire de Poppea verra sa dévouée entremetteuse en matrone épanouie et impudente.

Participant chacune pour la troisième fois à la saison actuelle, Sophie Koch et Anne-Catherine Gillet étaient respectivement Dorabella et Despina dans le succulent Cosi de janvier dernier. En les réunissant dans le couple Néron-Poppea Nicolas Joel pariait sur une alchimie nécessaire pour que l’œuvre fonctionne jusqu’au sublime duo final. Pari gagné ! Dès leur première scène, dans la banalité des accessoires matériels, le seau à champagne, la table basse, le canapé, les dessous de satin et la vulgarité de cette lumière rouge (qui est peut-être un ingrédient nécessaire à la libido de Néron) on perçoit comme physiquement une atmosphère d’érotisme moite qui est bien la caractéristique essentielle –et peut-être la seule- de l’attirance de Néron pour Poppée. Il nous est arrivé de regretter dans les mises en scène de Nicolas Joël un déficit de sensualité – dans sa Carmen par exemple - pour ne pas applaudir sans réserve le climat créé ici, avec évidemment le concours des deux interprètes.

Anne-Catherine Gillet, dans sa lingerie de magazine spécialisé, dévoile une plastique des plus séduisantes dans des corps à corps où la souplesse physique des chanteuses leur permet d’onduler en des reptations qui épousent les circonvolutions et les alanguissements de la musique, créant ainsi un spectacle total où l’œil et l’oreille sont simultanément comblés. Elle semble chanter comme on respire et alterne exaltation et langueur en un composé savant au goût de traité amoureux. Outre l’élégance avec laquelle elle porte le travesti, Sophie Koch donne au personnage la juvénilité qui fait de lui la proie idéale pour les flatteurs et le pousse à vouloir affirmer son autorité contre ses mentors. Un peu en retrait sur le plan de la virtuosité, elle chante avec une fougue convaincante et son timbre diapré fait le reste.

La direction d’acteurs souligne efficacement la manipulation à laquelle Poppea se livre sur Néron, et le décalage entre leurs désirs, celui de Néron pour le corps de Poppea et celui de Poppea pour le titre d’impératrice. La dernière scène est à cet égard d’une beauté et d’une richesse confondantes. Alors que l’on devrait assister au triomphe de Poppea devant l’assistance réunie pour célébrer son couronnement, les dignitaires sont sortis après avoir fait acte de présence, et sur le plateau nu , à cour et à jardin, Poppea et Néron se regardent , séparés par l’espace, et commence le duo « Pur ti miro ». Cet espace entre eux révèle brusquement l’évidence : que leur reste-t-il à désirer ? Il a éliminé les obstacles qui s’opposaient à son mariage avec Poppea, elle a atteint l’objectif qu’elle poursuivait. Devant eux, le vide. Est-ce pour le conjurer qu’ils s’approchent lentement l’un de l’autre et semblent hésiter à s’étreindre ? Est- cela, le triomphe de l’amour ? Sur ce mystère plane l’envoûtante cantilène où les voix s’unissent tandis que les corps sont lointains, voix qui se tairont quand les corps seront proches. Une simplicité grandiose.

Quand nous aurons dit d’un mot la beauté des costumes féminins, on comprendra que, si la perfection n’est pas de ce monde, on n’en était pas très loin à Toulouse avec ce Monteverdi. Le succès de la location a montré, ici comme ailleurs, l’existence d’un public assez nombreux pour inscrire les opéras baroques au répertoire du Capitole. Gageons que le spectacle sera repris et qu’il aura des successeurs."

"Est-ce parce que son amoralité et son cynisme parlent plus que jamais, quatre siècles après sa création, à notre temps? Toujours est-il que « L'Incoronazione di Poppea », l'ultime opéra de Claudio Monteverdi - sur un livret shakespearien de Francesco Busenello - est un des ouvrages lyriques les plus en vogue ces derniers temps. En un an, on y aura vu René Jacobs (Paris, Berlin et récemment Bruxelles), Ivor Bolton (Paris), William Christie (Lyon), Nikolaus Harnoncourt (Zurich), Rinaldo Alessandrini (Strasbourg) ou Ottavio Dantone (Côme, entre autres). A Toulouse, Christophe Rousset se lance à son tour avec - atout précieux dont ne disposait pas Jacobs à la Monnaie - une Poppée de premier plan: la soprano belge Anne-Catherine Gillet, en passe de réussir une remarquable passe de quatre dans le célèbre Théâtre du Capitole.

De façon assez convaincante, le patron de la maison toulousaine (et papabile pour la succession de Gérard Mortier à l'Opéra de Paris) a transposé l'action dans l'Italie mussolinienne : glorification flamboyante d'un néo-classicisme qui renvoie forcément à l'époque originale de l'action (somptueux décors d'Ezio Frigerio, costumes et lumières à l'avenant), dérive autocratique du pouvoir de Néron, violence à peine contenue, il n'y a ici nulle trahison mais, au contraire, un éclairage complémentaire jeté sur l'actualité d'une oeuvre qui n'a pas fini de nous parler. Extrêmement développée au début du spectacle (avec une première scène Poppea-Nerone d'un érotisme puissant où la soprano belge est amenée à chanter dans des positions des plus acrobatiques, y compris tête en bas), la direction d'acteur se fait plus schématique par la suite, sans pour autant que la cohérence et l'intensité du propos ne s'en ressentent. Et la réussite de la mise en scène tient aussi à sa capacité à réussir autant les moments comiques de l'oeuvre que ses passages tragiques ou poétiques.

Moins fournie que celles qu'affectionne René Jacobs, la distribution instrumentale est néanmoins suffisante pour garantir une diversité sonore qu'accentue encore la direction à la fois souple et contrastée de Rousset. Chose exceptionnelle enfin, la distribution de cet opéra à vingt-sept rôles (tenus, ici, par quinze chanteurs) est sans aucun point faible. Il y a des fidèles de Rousset, quelques belles découvertes (la basse italienne Giorgio Giuseppini en Seneca, la soprano espagnole Sabina Puertolas en Drusilla, le contre-ténor slovène Max Emanuel Cencic en Ottone) et même quelques noms dont la réputation dépasse largement le domaine baroque: Sophie Koch, Néron idéalement androgyne, Gilles Ragon désopilante Arnalta et même Catherine Malfitano en Ottavia révoltée. Mais c'est encore Anne-Catherine Gillet qui rallie le plus de suffrages, tant par sa voix rayonnante - même à pleine puissance, elle donne le sentiment de garder encore de la réserve - que pour sa présence scénique, ici en blonde pin-up, étonnant croisement de Clara Petacci et Marilyn Monroe."

"La Rome mussolinienne vaut bien, en démesure comme en cynisme, la Rome néronienne, d’autant que de la Domus Aurea au palazzo inspiré de ce colosseo quadrato restitué à sa rotondité par Ezio Frigerio, où déambulent, sous le regard de marbre d’allégories sportives, les ragazze souplement vêtus par Franca Squarciapino, l’analogie est évidente. Pour son entrée dans le temple du répertoire qu’est le Théâtre du Capitole, Nicolas Joël couronne donc Poppée dans les heures les plus noires de l’Italie du siècle dernier, sans pour autant chercher à en éclairer les ambiguïtés, à en explorer les méandres, ni se plonger dans ces bas-fonds qui font la modernité même d’un livret insurpassé.

Dès lors, la transposition, plutôt la parabole, ne peut que se suffire à elle-même, somptueux écrin pour un théâtre sans doute trop linéaire et littéral, mais le plus souvent habile, et surtout parfaitement lisible dans la caractérisation des personnages, alors même que certains y sont laissés pour compte. N’était son adieu à Rome, comme un adieu à la scène, Octavie devrait en effet se contenter d’un répertoire de poses mélodramatiques, à l’instar d’un Néron cousin du dictateur de Chaplin plutôt que du Duce.

Précédée de sa réputation de tragédienne, Catherine Malfitano est ainsi livrée à elle-même, non sans intensité. Davantage Agrippine qu’Octavie – Busenello n’y est pas étranger –, la soprano américaine, qui fut une grande Poppée, peine dans une tessiture aussi bien que dans un style pour lesquels sa voix n’a plus l’assise nécessaire, mais sait encore parer l’impératrice de quelques éclats foudroyants.

Plus problématique encore est le Néron de Sophie Koch, dont la voix merveilleusement épanouie dans Strauss et Mozart paraît embarrassée par la souplesse et la diction requises par ce répertoire, constamment obligé qu’il est de composer avec une absence totale de naturel et pour corollaire un contraste cruel, et d’autant plus dommageable pour l’équilibre de leurs duos, avec la Poppée blond platine d’Anne-Catherine Gillet. Passées quelques attaques d’une langueur stylistiquement douteuse, la jeune soprano incarne l’ambitieuse courtisane avec un brio vocal et scénique éblouissant, la souplesse de l’instrument faisant écho aux contorsions par lesquelles le metteur en scène la fait serpentine.

Les portraits les plus savoureux n’en échoient pas moins aux nourrices, Arnalta de stentor de Gilles Ragon et Nutrice sèche et moustachue du très prometteur Anders Dahlin, comme au Lucain idéalement virtuose d’Emiliano Gonzalez-Toro, tandis que la Drusilla piquante de Sabina Puertolas a, de retour de sa partie de tennis, des allures de Damigella. Et si le Sénèque aride du très verdien Giorgio Giuseppini n’a aucune envergure, l’Othon de Max Emanuel Cencic est simplement prodigieux. Par la beauté et l’égalité de son timbre naturellement sombre, le contre-ténor yougoslave parvient en effet à exprimer toute la fragilité d’un personnage dont la plupart des interprètes n’ont pu surmonter l’apparente fadeur.

De cette distribution stylistiquement hétérogène, qui voit finalement triompher les « baroqueux », Christophe Rousset n’en obtient pas moins une belle unité. Agrémentant les voix de violons et d’alto de l’ornamento de flûtes et de cornets, le chef et claveciniste tisse avec ses Talens Lyriques un continuo d’une variété de couleurs et d’une vivacité rythmique tourbillonnantes. Souvent atténuée par le monumentalisme des décors, l’esthétique de contrastes si essentielle dans l’opéra vénitien se trouve ainsi exaltée par une réalisation musicale d’une mobilité exemplaire."

"Nicolas Joël se risque à aborder le chef d’oeuvre de Monteverdi. Un Couronnement transposé à l’ère mussolinienne? Pourquoi pas, on sait que le livret de Busenello est éternel et endosse sans dommage toutes les époques mais pour le coup on trouve Nicolas Joël un rien timoré. Il aurait pu saisir la perche tendue par l’actualité et transformer son Néron en Berlusconi, ou pousser plus avant le parallèle historique en allant jusqu’à lui donner les traits d’Hitler.

En dehors de cette transposition temporelle, la mise en scène respecte scrupuleusement l’œuvre, et sa direction d’acteur est d’une justesse qui fait mouche. On aimera, ou pas, le décor unique et tournant, salle ronde d’un palais de marbre avec ses colosses démarqués de l’antique et bodybuildés comme les voulait le Duce, et les costumes bien vus pour les femmes, trop galonnés pour les hommes (Ah ! ces soldats avec toutes leurs breloques, ça vous a un petit coté opérette), mais la distribution est assez inattaquable, sauf pour un rôle, précisément celui autour duquel Nicolas Joël a bâti son projet : l’Octavie de Catherine Malfitano. La tentation de transformer l’impératrice répudiée en un numéro de composition est tentant, on devrait pourtant toujours s’en défendre. Outre que Malfitano hurle littéralement quelques unes des plus touchantes musiques coulées de la plume de Monteverdi, on ne peut croire un instant à cette Octavie furiosa qui fait plutôt penser à Clytemnestre. Autour d’elle quasiment une perfection : Koch tente la tessiture élevée de Néron avec bonheur, et son empereur est presque trop noble – on aurait aimé entendre les Adieux d’Octavie par cette voix là, justement – Gillet idéalement sensuelle et mutine offre une Poppée jeune fille qui flirte avec la courtisane sans en souligner le maquillage. Le couple est irrésistible, mais son italien, surtout confronté à celui idiomatique de bien des comprimari, sonne un rien exotique.

Deux révélations qui prouvent que le maître des lieux peaufine ses distributions avec un art consommé, le Sénèque serein et simple de Giorgio Guiseppini, basse chantante aux graves jamais poitrinés, un model de style, et la Drusilla lumineuse, percutante de Sabina Puertolas qui donne à son personnage trop souvent sacrifié à des sopranos anonymes un relief dont son Ottone, l’excellent Max Emanuel Cencic, hélas pas dans son meilleur jour, était quelque peu privé (mais de là à mériter les sifflets d’un public décidément peu amène, non vraiment). La vis comica connaissait des fluctuations malheureuses : pour une Nourrice finement vue et très peu surjouée par Anders Dahlin, il faut pardonner à Gilles Ragon son Arnalta grossièrement chantées, constamment aboyée au point que son instrument s’épuise, et que la berceuse, détimbrée et chantée aux abîmes d’une voix éraillée fut un moment pénible. Mention spéciale au Lucain d’Emiliano Gonzales Toro : ce ténor cuivré, au timbre pugnace devrait sortir des emplois de caractère qui lui vont pourtant si bien. Dans son duo avec Néron il ravissait la palme à Sophie Koch .

En fosse, l’orchestre minimaliste réuni par Rousset faisait finement, toujours musical mais en deçà des possibilités expressives du plateau, restitué à l’idéal dans l’acoustique du Capitole, décidément parfaite pour ce répertoire, au point qu’on aimerait y entendre une saison parallèle consacrée à l’opéra baroque, ce qui serait d’ailleurs probablement possible. Mais l’on aurait aimé plus de contraste, plus d’implication dramatique, plus d’exaltation de la part de Rousset bridé justement par la modestie de son ensemble."

"L'Incoronazione di Poppea demeure un ouvrage délicat à mettre en scène, comme en témoignent les nombreuses expériences plus ou moins heureu-ses vues ici et là, ces dernières années. Disons-le d'emblée, la proposition de Nicolas Joël s'inscrit dans une transposition réussie, sa scénographie situant l'action dans un hémicycle dont les massifs athlètes de marbre suggèrent le Foro Italico qu'Enrico Del Debbio érigeait au début des années trente. Ici, par un ingénieux procédé qui fait pivoter l'arrondi d'un bâtiment en coupe, les protagonistes évolueront dans une architecture marquée par le fascisme - décors de Ezio Frigerio -, révélant d'autant mieux l'urgence des situations. Egalement datés, les costumes de Franca Squarciapino sont bien ceux d'un temps où une certaine élite, largement vulgaire, entendit user, dans sa distraction, des avantages de la modernité tout en imposant une barbarie d'un autre âge aux classes dominées. Aussi, les fresques rappellent-elles un Art Nouveau moribond dont les courbes alanguies contrastent presque dangereusement avec les impératives arêtes - bien qu'à travers un prisme flatteusement callipyge - d'autant d'avant-bras, d'ar-cades sourcilières et de cuisses limitant notre regard, dans une lumière - signée Vinicio Cheli - qui tour à tour découpe cruellement les contours par une blancheur édifiante ou laisse respirer notre imaginaire en distribuant des ocres arrondis, plus sensuels, tout droit venus du Giardino dei Finzi-Contini. C'est donc assez naturellement qu'on y rencontre une Drusilla raquette en main, un Nerone mussolinien en uniforme blanc et casquette, une élégante Poppea de film muet, et ainsi de suite.

Lorsqu'un tel parti pris associe aux détails du flacon une direction d'acteur attentive, il s'assure l'ivresse. Outre la parfaite cohérence avec laquelle les personnages intègrent cet espace offrant une circulation toujours limpide, il semble bien qu'on ait pris la peine de se pencher sur les affects au point de rendre chacun d'entre eux crédible et attachant. Le public peut suit alors l'impériale intrigue de palais avec une sorte de rare familiarité, sans que la production n'ait jamais recours à des ficelles trop tendues. Servi par une distribution dans l'ensemble avantageuse, le spectacle fait mouche. Introduisant ce Couronnement depuis les baignoires, Fortuna et Virtu haranguent l'opinion d'un seul et troublant profil : celui des sœurs Milanesi, Giorgia et Raffella, idéalement employées. Kathouna Gadelia est un Amore à la voix agile, lampe de poche en main, ouvreur-plaçeur qui nous invite à nous blottir dans le noir pour admirer des monstres sur grand écran. On félicitera tant les petits - Laurent Labarde, Alfredo Poesina et Ivan Ludlow - que les seconds rôles, comme la Nutrice hypocondriaque de Anders Jer-ker Dahlin, au chant toujours soigneusement mené, la truculente Arnalta que campent les brillants cuivres de Gilles Ragon, et la fausse candeur intrigante du Lucano à la voix souple d' Emiliano Gonzalez-Toro. Quant aux rôles-clés, passant sur les quelques réserves qu'en notre appréciation les prestations de Giorgio Giuseppini (Seneca) et de Max Emanuel Cencic (Ottone) ont pu suggérer, on saluera la fraîcheur vocale de Sabina Puerto-las en Drusilla, Sophie Koch qui, parfois au détriment de la nuance, offre à Nerone toute la richesse de son timbre, ainsi que l'agilité, l'efficacité et le charisme d'Anne-Catherine Gillet en Poppea. Enfin, l'on gardera un souvenir tant ému qu'admiratif de l'Ottavia qui perce l'écran de Catherine Malfitano, imposant à la fois grandeur, sensibilité et démesure au per-sonnage, jusqu'au saisissant Addio Roma, addio patria, amici addio, littéralement bouleversant.

Depuis les claviers (clavecin et orgue), Christophe Rousset conduit une douzaine d'instrumentistes de ses Talens Lyriques dans une interprétation attentive qui suit pas à pas la dramaturgie de L'Incoronazione di Poppea sans omettre jamais les dimensions moins spectaculaires de l'œuvre, livrant un Monteverdi subtilement pensé."

 

 

 

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"Lors de sa création au Théâtre des Champs-Élysées, cette production du Couronnement de Poppée avait suscité quelque scandale et provoqué des articles généralement acerbes dans une presse globalement négative. Pour cette reprise à la Monnaie, il semble que certains détails sulfureux ont été modifiés, car dans ce que nous avons vu à Bruxelles, il n’y a pas de quoi fouetter un chat, la production suscitant plutôt l’indifférence et la lassitude d’une grande partie du public belge. Privée de son parfum de scandale, cette mise en scène est un ratage à peu près complet, car David McVicar a choisi une transposition dans un univers MTV-CNN très contestable, peu originale et difficile à comprendre, car les protagonistes agissent sans qu’on décèle véritablement leurs desseins.

Le spectacle commence pourtant bien, avec un beau prologue, d’une parfaite sobriété, dans lequel l’intérêt est concentré sur les splendides robes de la Vertu et de la Fortune. On déchante cependant avec l’entrée d’Ottone, équipé des inévitables costumes cravate, attaché-case et téléphones portable, et des gardes de Neron, en costume sombre, patrouillant en voiturette de golf. On ne saisit d’ailleurs pas trop qui est leur maître. Avec sa coiffure rasta et son tatouage, est-ce une rock star bisexuelle, un gros bonnet du trafic de drogue, ou un héritier dévoyé d’une grosse fortune patronale ? Difficile à dire, et difficile d’y voir en tout cas une « sorte de Bush antique », comme l’explique avec désinvolture McVicar dans le texte de présentation. Les autres personnages sont aussi maltraités : Poppea est une call girl pas très classieuse, sa nourrice une drag-queen, Drusilla une executive woman en tailleur strict, et Sénèque est un pompeux philosophe médiatique à qui on commande de se suicider en direct sur le plateau d’une émission de télévision. L’actualisation à marche forcée montre ses plus criantes limite dans le traitement de Valletto, qui devient un jeune rappeur à casquette, dansant le hip hop. Pour le rendre plus crédible, on trafique le surtitrage des paroles de son air à Sénèque, qui deviennent une sorte de « ziva le bouffon » ou « tu me gonfles vieux débris » (nous n’avons pas eu la présence d’esprit de noter les paroles exactes). Le seul personnage traité avec dignité est celui d’Ottavia, habillée d’une robe classique et superbe, à la fois crédible et émouvante, débarrassée des gadgets clipeux dont les autres acteurs sont encombrés. Peu d’idées dans cette mise en scène, mais des grossièretés banales pour en masquer l’absence : on rote, ça sent le joint, on se caresse entre hommes sur un cercueil et, cela n’étonnera plus personne, on sniffe de la coke. Bref, cet Incoronazione di Poppea est un pétard mouillé, et cette mise en scène incohérente se révèle bien plus fatigante et irritante que choquante et révélatrice. La distance entre ce qu’on entend, une musique d’un érotisme capiteux et subtil, et ce que l’on voit, un spectacle grossier et trivial, à l’imagination très faible et au pouvoir suggestif nul, est un gouffre. Rome sous le règne de Néron était certes assez décadente, mais on s’y débauchait certainement avec plus de classe que dans ce que nous montre McVicar, et les (en)jeux du pouvoir sont singulièrement absents.

Cette faillite théâtrale est d’autant plus navrante que le résultat musical de la soirée est très enthousiasmant. La distribution est presque sans faille. Marie-Claude Chappuis est une chanteuse un peu irrégulière, nous l’avions beaucoup appréciée dans la Brockes-Passion de Telemann, nettement moins dans la Clemenza di Tito, ce soir en Octavie, elle est superbe, chantant avec engagement, noblesse et beaucoup de classe. Malena Ernman en Néron fait preuve d’abattage et d’engagement, mais la ligne de chant manque un peu de souplesse et le timbre de sensualité. Scéniquement par contre, elle est remarquable, se prêtant courageusement à tout ce que la production lui demande. Sa nourrice est incarnée par Marie-Nicole Lemieux. La chanteuse québécoise a un tempérament généreux et des aigus de plus en plus brillants et aisés, et le registre grave est toujours d’une beauté stupéfiante. Déchaînée sur scène, elle semble beaucoup s’amuser, mais en fait peut être un peu trop dans le genre nymphomane délurée. Carmen Gianattasio est une Poppea vocalement capiteuse, au médium grisant, mais elle semble perdue sur le plateau (la direction d’acteurs est assez relâchée, mais c’est elle qui en souffre le plus), et on l’habille de robes qui ne sont pas très adaptées à son physique potelé. Carla Di Senso est une Drusilla touchante malgré l’effacement dans lequel elle est maintenue par la mise en scène, Laurence Zazzo peine un peu dans les aigus, mais il chante avec élégance et cœur, Thomas Michael Allen est parfait et Amel Brahim-Djelloul, peu aidée par son personnage de rappeur et par les chorégraphies qui vont avec, est un Valletto rayonnant, au timbre délicieux et aux aigus d’une rare plénitude. Finalement, la seule véritable déception de cette distribution est le Sénèque gris et court de voix d’Antonio Abete, souvent dépassé par les exigences du rôle.

Dans ce répertoire qu’il a dans le sang, René Jacobs, dirigeant un Concerto Vocale à l’instrumentarium luxuriant, avance dans l’œuvre avec des raffinements calculés et une élégance assez précieuse. Certains trouveront cette direction maniérée et peu théâtrale, mais elle est d’une sensualité troublante, et son pouvoir de séduction est immense. "

"Nous n'avions guère aimé cette production du Couronnement de Poppée lors de sa création au Théâtre des Champs-Elysées à Paris il y a deux ans. Mardi soir, à la Monnaie, il semblait que David McVicar avait resserré les boulons d'une production hier fort disparate. Certes, les contrastes d'ambiance s'opposent toujours avec un naturel outré où le clin d'oeil racoleur remplace l'exaltation, mais l'orchestre de René Jacobs, plus présent dans l'écrin de la Monnaie que dans le grand vaisseau de l'avenue Montaigne, commente et anime l'action avec un luxe d'accents et de couleurs beaucoup plus chaleureux.

Certains diront toujours qu'il en fait trop : l'essentiel est qu'il le fasse bien et le traité des passions et des perversions que symbolise cet opéra fonctionne avec le tonus voulu. C'est dans l'actualisation d'une dénonciation un peu primaire de notre société en voie d'américanisation que se situent les limites du propos du metteur en scène écossais. Les références à la TV, l'accumulation des travers, des beuveries, des gestes obscènes et des positions scabreuses cessent d'amuser à force d'être redondantes.

Tout le monde est d'accord pour dire qu'il n'y a aucun personnage à sauver dans cette sordide querelle de désirs et de pouvoir qui constitue la base du livret de Busenello. Mais ces monstres ne nous fascinent-ils pas justement par leur dimension démoniaque et quasi shakespearienne ? Ici, ils ne sont souvent que minables. On devrait frémir face à leurs audaces ; on a plutôt envie de leur donner la fessée des sales gamins.

Musicalement par contre, le propos est plus juste. Stupidement sentencieux, le Seneca de Antonio Abete, dérisoire et pitoyable l'Ottone de Lawrence Zazzo dont on a peine à croire qu'il deviendra empereur romain, intrigante et inquiète la Drusilla de Carla de Censo. On donnera un fameux coup de chapeau à la Nutrice de Marie-Nicole Lemieux, tout comme au Valletto rappeur d'Amel Brahim-Djelloul. Le Nerone de Malena Ernman est collant et dépravé à souhait, la Poppée de Carmen Giannattasio ensorcelante et un peu sotte. Seule l'Ottavia de Marie-Claude Chappuis impose une évidente noblesse à cette société de déchets comme si David McVicar avait voulu conserver un soupçon de dignité presque intemporel.

Un spectacle qui ne nous fait oublier ni les souvenirs de Grüber à Aix ni ceux de Bondy à la Monnaie dans la version Boesmans. La soirée, par contre, se voulait distrayante et y a réussi."

"Après avoir présenté Agrippina de Haendel il y a quelques années, le duo Jacobs-McVicar approfondit le sujet en continuant l’histoire de Néron et de Poppée grâce à l’lIcoronazione di Poppea, dernier opéra écrit par Monteverdi. Cette production arrive à Bruxelles après un périple commencé à Paris il y a environ un an et demi et la menant ensuite à Strasbourg et à Berlin, périple dont les échos qui nous sont parvenus étaient à la fois passionnés et divergents. Ceux-ci et les souvenirs de l’Agrippina ne laissaient planer aucun doute sur le fait que conformisme et conventions ne figureraient pas au menu de la soirée, ce qui fut effectivement le cas. Pour l’accompagner dans ses oeuvres, René )acobs avait réuni au sein de Concerto Vocale des instrumentistes qui figurent parmi la crème de la crème de ceux que l’on trouve dans les ensembles baroques les plus renommés. Ils étaient une vingtaine en tout : cordes, flûtes à bec, cornets, trombones ainsi qu’un continuo bien fourni constitué de deux clavecins, un positif, une harpe, théorbe, archiluth et deux violes de gambe. Leur prestation, colorée et vivante à souhait, fut à juste titre très appréciée. De grands panneaux verticaux constituent l’essentiel d’un décor où interviennent également des jeux d’éclairage et des éléments plus “légers” (divan, couche, cercueil, plateau de télévision) disposés en fonction des exigences de la mise en scène,... sans oublier des fumées auxquelles certains larynx semblent particulièrement sensibles. Comme pour Agrippina, McVicar situe les choses à notre époque ce qui peut se justifier rien que par le fait que le livret, malgré son grand âge, n’a pris aucune ride. On comprend par contre les irritations devant certains choix, notamment la dénonciation d’excès qui nous sont contemporains, chose pour laquelle chacun a ses propres limites en fonction de sa sensibilité et de ses convictions. Qu’il y ait des chocs n’a rien d’étonnant, on ne peut cependant ignorer que le trait est forcé, ce qui à la longue entraîne une lassitude certaine une fois dépassé le seuil personnel de saturation. L'Incoronazione fait la part belle aux contrastes, les contraires se côtoient ce qui les met, les uns et les autres, en perspective. Le problème est qu’ici la mise en scène privilégie trop l’aspect dénonciateur, comme la dérision par rapport au sérieux, etc.... La mort de Sénèque, moment important s’il en est, est plus l’occasion de critiquer le comportement de l’auteur des paroles de sagesse que de marquer son irrémédiable disparition. Poppée n’a pas beaucoup d’épaisseur dramatique avec la soprano italienne Carmen Giannattasio, Néron retrouve par contre en Malena Ernman, mezzo-soprano suédoise qui lui avait déjà donné voix dans Agrippina. Ses cheveux tressés et sa démarche évoquent immanquablement Michael iackson, jeu auquel elle se prête sans doute avec un peu trop d’enthousiasme, ce qui ne remet pas en cause les qualités incontestables de son chant. Octavie trouve avec la mezzo Marie-Laure Chappuis ce qui, à notre avis, est la plus belle des voix féminines de la distribution tant par sa noblesse que par la véracité de son discours (superbe lamento). De tous les personnages, elle est celle qui échappe le plus à la caricature et, comme on le dit, ceci explique sans doute cela. Le contre-ténor Lawrence Zazzo donne également à Othon les accents sincères d’un inconsolable amoureux qui voit “sa” Poppée choisir d’autres bras que les siens. Heureusement, une amie d’Octavie, Drusilla, la soprano Caria Di Censo, peut lui apporter une sincère consolation. La voix et la prestance de la basse italienne Antonio Abete étaient le bon choix pour incarner le sage Sénèque et donner une pertinente gravité à ses dires. Parmi le reste de la distribution, on soulignera avec plaisir la généreuse nourrice qu’est Marie-Nicole Lemieux et la précieusement risible Arnalta de Thomas Michael Allen, personnages quasi-felliniens dont on soulignera les talents de comédiens et qui donnèrent une touche d’humour bienvenue au spectacle, sans oublier Amel Brahim-Djelloul, soprano algérienne, tantôt valet, tantôt Amour malicieux. La direction de René Jacobs est comme d’habitude des plus vivantes et attentives. On n’est pas étonné de le voir guider son petit monde dans les nombreux parlar cantando pour lesquels Monteverdi réclamait clairement de la rigueur rythmique marquée par la battuta di maso. Cet exercice lui est familier et il est certainement à notre époque un de ceux qui le pratiquent avec la plus belle intuition."

"LB : Côté mise en scène, celle de McVicar a suscité quelques scandales...

RJ : On rentre de Berlin, où la distribution était à la fois excellente et impliquée (plus qu'à Paris) et le public a très bien reçu le spectacle, il l'a compris en profondeur. Mais il ne s'agit pas du public de l'avenue Montaigne, un public superficiel qui s'est amusé, soir après soir, à huer le même passage, explicite il est vrai mais nullement vulgaire, et où un imbécile a même trouvé le moyen de lancer un «brava» après l'«Addio, Roma»... On pourrait écrire une anthologie des musiciens qui ont souffert de l'arrogance d'un certain public parisien, à commencer par Mozart..." 

 

 

 

 

 

Anna Caterina Antonacci (Nerone)

Angeles Blancas Gulin (Poppea)Roberta Invernizzi (Ottavia)

  "En raison du mystère entourant ses origines, comme des différentes sources parvenues jusqu'à nous, chaque nouvelle production de L’incoronazione di Poppea est prétexte à débats et controverses, plus particulièrement dans la Péninsule, où les théâtres lyriques ont une regrettable tendance à ignorer tout ce qui précède Mozar.t Fort heureusement, Pavie a eu la bonne idée de coproduire, avec Crémone, Brescia, Côme, Ferrare et Ravenne, la trilogie montéverdienne complète, avec des distributions presque entièrement italiennes, dont cette Poppea constitue l’ultime volet.

Dirigeant son Accademia Bizantina, Ottavio Dantone, qui a préféré le manuscrit vénitien (dramaturgiquement plus efficace) au napolitain, privilégie un effectif instrumental réduit : deux violons, un alto, une viole de gambe, un violoncelle, une harpe, deux théorbes, deux flûtes, un clavecin, un orgue et une dulciane. L'ouvrage y gagne en intimité et en transparence, mais les cordes et les vents semblent parfois timides, avec des sonorités trop âpres. Le décor de I)ionisis Fotopoulos vise à l’essentiel : des parois blanches sur les côtés pour délimiter l’action, un mur au fond sur lequel défilent des images de cieux orageux, des mouvements ondulatoires, des tableaux de la période classique et des nuages. Entre Chirico et Mitoraj, une statue acéphale et quelques têtes sculptées occupent le plateau. Peu nombreux, les accessoires visent à « moderniser » le dispositif : sièges en plexiglas style Kartell, néons accompagnant les gestes lents des dieux, protagonistes chaussés de baskets... Les couleurs ? Noir pour le costume d’Ottavia, rouge pour l’ultime bain de Seneca, vert pour le jardin de Poppea (des sacs en plastique). Presque nus, Valletto et Damigella s’étreignent devant le cadavre de Seneca (référence banale à Eros et Thanatos). Arnalta, seins et arrière-train proéminents, ne se sépare jamais de ses aiguilles à tricoter... Au bilan, un cocktail de poésie et de grotesque, de minimalisme et de ridicule, de pure géométrie et d'évidente bonne volonté.

La distribution est globalement excellente, à commencer par Anna Caterina Antonacci, Nerone juvénile et cruel, d’une exceptionnelle présence scénique. Vocalement pâle et maniérée, la Poppza d’Angeles Blancas Gulin s’offre avec langueur à sa convoitise, sous le regard de l’Ottavia digne et sévère de Roberta Invernizzi, dont on admire la ligne de chant dans l’adieu à Rome. Gemma Bertagnolli campe une Drusilla sensuelle, Sonia Prina un Ottone au phrasé ductile et aux messe di voce raffinées, et Raffaele Costantini un Seneca suffisamment solennel. Hors propos, en revanche, le contre-ténor Gianluca Belfiori Doro en Arnalta.

Salle comble, pour un beau succès au rideau final."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • Opéra International - juillet/août 2005 - 11 mai 2005

"Adieu abus de cocaïne, partouzes frénétiques et surcharges de références cinématographiques: David McVicar, pour la reprise de sa sulfureuse Poppea inaugurée l’an dernier au Théâtre des Champs-Elysées, a dégraissé son propos. Comme dans l’orchestre de Monteverdi, que Rinaldo Alessandrini réduit à deux clavecins, un violoncelle, une harpe, deux théorbes, deux violons, un alto, une contre­basse et deux épisodiques trompettes, l’opulence disparaît au profit d’une meilleure lisibilité. Mais cet effeuillement scénique ne gomme pas le manque de liant d’une réalisation qui est avant tout une succession de numéros plus ou moins heureux. Ce qui n’empêche certaines scènes de devenir plus percutantes, comme la torture de Orusilla par les sbires de Nerone ou le duo jubilatoire de Lucano et Nerone, ici confié à deux ténors. L’ambiguïté du chant et de l’action ouvre alors de nouvelles lectures à cette oeuvre à géo­métrie variable.

Dérouler sans ennuyer plus de trois heures de spectacle, avec le plus souvent un clavecin et deux théorbes, n’est pas donné à n’importe quel chef. L'austérité lyrique voulue par Alessandrini est d’abord intrigante, puis vite passionnante. Parce que les voix choisies ne forment pas un plateau de stars, mais cherchent plutôt à incarner au plus près le drame en cours ? Dévoués à l’oeuvre, et non brillant par elle, on apprécie le Nerone façon rock-star sur le retour de Jeremy Ovenden et l’exquise Miah Persson en Poppea, l’une des plus fines entendues cette saison, avec Danielle de Niese à Lyon. Jean-Paul Fouchécourt est subtil de jeu et beau de timbre en Arnalta. La jalouse Ottavia de Francesca Provvisionato, feu et flamme, fait oublier la trop réservée Anne Sofie von Otter. Seneca-Finkelkraut trouve en Andrea Concetti une basse rassurante. Ouant à la Drusilla de Cristina Zavalloni, actrice passionnelle, elle donne à son personnage une intensité neuve, alors que l’Ottone pâlichon de Steven Wallace ne fait pas oublier le raffiné Lawrence Zazzo."

  • Concertclassic - 4 mai 2005 - Le couronnement de Rinaldo Alessandrini

"Co-produit par le Théâtre des Champs Elysées, La Monnaie de Bruxelles et la Deutsche Oper de Berlin, Le Couronnement de Poppée de MacVicar pose ses valises à l’Opéra National du Rhin. Rinaldo Alessandrini choisit la version napolitaine et opte pour l’accompagnement du basso continuo uniquement s’il est noté, de même pour le choix des instruments, ainsi que quatre parties pour les ritournelles, ce qui donne une fluidité au discours musical, et permet une articulation du texte fort bien venue. Autre changement d’importance, Néron est distribué à un ténor. Pour cela il s’appuie sur le texte musical et les ouvrages antérieurs du maître italien : Orphée est un ténor, de même Ulysse. Le duo Lucain/Néron est prévu pour deux ténors, celui-ci reprend les éléments stylistiques des duos pour ténors des septièmes et huitièmes Livres de Madrigaux. De fait cette option influe sur les comportements amoureux de Néron/Poppée, d’autant que les deux interprètes sont mari et femme à la ville. Cela permet à MacVicar de pousser au paroxysme la gestuelle amoureuse des deux amants.

Le ténor Jeremy Ovenden/Néron et la soprano Miah Persson/Poppée forment un couple d’une rare efficacité, lui, enfant gâté à la limite de la névrose, avec une voix fluide et fort bien conduite, elle, mante religieuse à la fois amoureuse sincère, avec un brin de perversité pour arriver à ses fins. La voix est ample et généreuse. Cette convaincante Poppée est secondée par l’époustouflante Arnalta de Jean-Paul Fouchécourt qui se coule à merveille dans les oripeaux de la nourrice. Son entrée au premier acte soulève les rires de la salle (peignoir rose débraillé, mules assorties, bigoudis et fichu, cigarette au coin des lèvres) mais surtout véritable Zaza Napoli à la fin (magnifique fourreau de star, diadème scintillant de tous ses feux et bagues à tous les doigts) il en devient la caricature de Poppée. La voix n’a rien perdu de son charme et le jeu est irrésistible : un triomphe aux rappels.

L’Octavie de Francesca Provisionnato est impressionnante et fait ressortir à merveille les tourments de cette impératrice déchue. Le couple Othon/Drussilla s’harmonise admirablement, tant vocalement que physiquement. Le haute-contre Stephen Wallace, que l’on avait pu admirer in loco dans Théodora, n’a rien perdu de son charme et de sa prestance, voix puissante, égale sur toute la tessiture avec une uniformité des registres à en faire pâlir plus d’un. Cristina Zavalloni/Drusilla, le seconde admirablement avec une voix fruitée conduite sur un souffle inépuisable. Quelle force de conviction dans sa confrontation avec Néron au troisième acte !

Le Sénèque d’Andréa Concetti illustre admirablement la conception de MacVicar. La voix est souple avec un creux suffisant. Quelle sublime scène de mort, détachée de tout ! Le reste de la distribution est à la hauteur de ce superbe spectacle avec une mention spéciale pour le Valetto d’Annie Gill. Le continuo formé des membres du Concerto Italiano est disert et varie superbement les différents affects de la partition, secondé en cela par quelques musiciens du Philarmonique de Mulhouse.

Une grande version du Couronnement, que viendrait admirablement illustrer un DVD."

"Il n'est pas si courant de rencontrer une Incoronazione di Poppea si satisfaisante que celle de ce soir… La Première strasbourgeoise de ce spectacle dont Paris eut la primeur cet automne - il ne s'agit pas d'une reprise mais d'une co-production conjuguant les efforts de l'Opéra National du Rhin, du Staatsoper Unter den Linden (Berlin), du Théâtre Royal de la Monnaie (Bruxelles) et du Théâtre des Champs-Elysées - bénéficie d'une distribution équilibrée, d'une direction précise et rigoureuse, et d'une mise en scène d'une grande inventivité dont l'aura emporte l'adhésion du public.

Avec cet ouvrage, David McVicar semble retrouver quelques personnages de l'Agrippina de Haendel que nous avions eu le plaisir de voir et de présenter sur nos pages. Du reste, il choisit un climat général analogue, habité d'une même vitalité et traversé d'exquis décalages comparables. La structure elle-même de ce travail pourrait bien s'inscrire dans une sorte de schéma, au risque parfois d'appuyer certains systématismes laissant poindre que l'inventivité revendiquée souffrirait cependant de redites décevantes. La machine est efficace, fonctionne à merveille, réunissant juste ce qu'il faut d'irrévérence pour alimenter les conversations, sans dénaturer le propos. Elle offre de vrais moments de rire, bien que certaines scènes détournent l'attention vers des points de détails qui noient totalement le sujet à traiter. Réflexion ou recette, continuité ou redite, motifs ou tics ? - lui seul le sait : McVicar se sert une nouvelle fois des gesticulations de notre quotidien, de l'ironie sur nos médias, de la représentation des classes dominantes rongées par l'accessibilités de plaisirs destructeurs, etc. Il a su s'entourer d'une équipe excellente, Rob Jones magnifiant la mise en scène par l'élégance des décors, Paule Constable par l'à-propos des lumières, tandis que les costumes de Jenny Tiramani et la chorégraphie de Andrew George accompagnent en bonne intelligence ses options.

Ce soir, c'est Rinaldo Alessandrini qui officie en fosse, dirigeant cinq de ses complices du Concerto Italiano pour le continuo et six musiciens de l'Orchestre Symphonique de Mulhouse dans le tutti. Avec cette formation réduite, il offre un soutien soigneux et toujours minutieusement à l'écoute des voix, et un chemin d'une grande clarté au déroulement de la partition. Le plateau vocal est tout simplement captivant, dominé par la superbe Poppea de Miah Persson. Le timbre affirme une belle égalité, ici vivifiée par une expressivité absolue, la voix s'avère souple, et la présence scénique idéale pour un tel personnage. Jeremy Ovenden est un Nerone vaillant et extrêmement clair, avec un grave parfois un rien faible, et incarne parfaitement le capricieux goret de l'histoire. Andrea Concetti donne un Seneca avantageusement sonore, doté d'un legato bien mené. Les nourrices s'en donnent à cœur joie : celle d'Octavia, Andrew Watts, contre-ténor très puissant, monté sur talons aiguilles et ridiculement perruqué ; celle de Poppea, Arnalta, campée par un Jean-Paul Fouchécourt excellent, trouvant moyen de nuancer tant le jeu que le chant dans un personnage drôlissime et toujours juste. L'Ottone de Stephen Wallace demeure peu convainquant, parvenant même à se laisser couvrir par un orchestre si mince. L'Octavia de Francesca Provvisionato s'engage dans un chant d'une théâtralité terrible, n'hésitant pas à enlaidir sa voix s'il le faut, tandis que Cristina Zavalloni présente une Drusilla attachante, dont on aimerait pouvoir goûter plus précisément la qualité du grave (assez peu sollicité par le rôle, mais suffisamment pour laisser poindre une couleur fascinante), et qui se révèle immense comédienne."

 

 

 

 

 

  • Opéra International - mars/avril 2005 - 18 février 2005

"Nikolaus Harnoncourt est revenu à son point de départ en acceptant de diriger une nouvelle production de L'incoronozione di Poppea, plus de vingt-cinq ans après le formidable retentissement international de son premier cycle Monteverdi monté ici-même avec la collaboration de Jean-Pierre Ponnelle. Son approche n'a pas changé, mais la sensualité et la suavité prennent maintenant le pas sur l'acuité des angles et la rigueur rythmique recherchées par le passé. L'Orchestre La Scintilla, bien que parfois en guerre avec la justesse de l'intonation du côté des vents, tisse une broderie chatoyante dans une fosse surélevée pour l'occasion afin de faciliter le dialogue avec les chanteurs. Moins directif que par le passé, le chef accepte d'accorder le primat à la parole et à la situation dramatique ; ce parti pris confère une souplesse inattendue mais bienvenue à son approche, désormais ennemie de tout dogmatisme, jusque dans l'acceptation de certaines ornementations parfois franchement audacieuses, comme par exemple le rire des courtisans lors du couronnement ou les longs bégaiements d'Ottavia dans les mesures initiales de son "Addio, Roma".

Les chanteurs, parfaitement à l'aise malgré la défection de dernière minute deVesselina Kasarova en Poppea, forment une troupe homogène dont chaque élément se profile avec une impressionnante justesse de ton et un engagement scénique non moins admirable. Juanita Lascarro (la Poppea de l'opéra de Francfort) a sauvé in extremis la représentation en reprenant au pied levé un rôle qu'elle habite jusque dans ses moindres replis ; sa présence sexy, alliée à sa voix chaude quoique peu percutante dans l'aigu, rend parfaitement crédible son ascension au trône. Le ténor allemand Jonas Kaufmann est un Nerone impulsif, capable de pianissimi ensorcelants dans les duos d'amour, mais dont les moyens vocaux se révèlent d'une étonnante puissance dans la scène d'orgie avec Lucano, chanté ici avec verdeur par Rudolf Schasching. Francesca Prowisionato, remplaçant Marjana Mijanovic en Ottavia, fait avec son timbre profond une démonstration brillante de chant baroque, alors que le Seneca de Laszlo Polgar réussit à être solennel sans devenir pontifiant. Franco Fagioli utilise les ressources d'un timbre de contre-ténor plutôt fragile pour souligner la veulerie et la lâcheté d'Ottone, alors que Jean-Paul Fouchécourt en Arnalta crée la sensation avec sa voix sûre, sensuelle et étale sur tout le registre. Sandra Trattnigg brosse de Drusilla le portrait d'une femme fondamentalement vertueuse et aimante. Excellente jusque dans les emplois les plus courts, la troupe zurichoise transforme ces trois heures et demie de spectacle en un véritable enchantement salué par les ovations d'un public conquis.

Jùrgen Flirnm, dans sa mise en scène, entend souligner le modernisme du propos en transposant l'action en plein XXe siècle. Il a fait construire sur le plateau tournant une maison qui semble avoir été dessinée par un élève moyennement doué de Le Corbusier (décors : Annette Murschetz) ; les personnages, en tenues vestimentaires de coupe contemporaine (costumes : Heide Kastler), passent constamment d'un endroit à un autre, comme pour souligner le caractère interchangeable des situations qui se construisent autour de l'appât du gain et du désir sexuel aveugle. Une certaine froideur se dégage de cette production baignant dans des éclairages crus, mais elle sert finalement bien un livret où l'on chercherait en vain une trace de grandeur humaine, et peut-être même de sincérité."

  • ConcertoNet - 18 février 2005

"Nikolaus Harnoncourt est le chef d’orchestre qui peut se targuer de la plus longue expérience de Monteverdi. N’a-t-il pas été, au début des années 70, l’initiateur - avec Jean-Pierre Ponnelle - d'un cycle ici même à Zurich des trois opéras du compositeur, cycle qui a joué un rôle déterminant dans l’entrée au répertoire de ces oeuvres? Trente ans plus tard, le maestro remet l’ouvrage sur le métier: après Il Ritorno d’Ulisse in Patria en 2002, il reprend aujourd’hui L’Incoronazione di Poppea, avec la complicité de Jürgen Flimm, un tandem qui a déjà été à l'origine de représentations à Salzbourg en 1993. Sur le plan musical, l'auditeur est frappé par l'importance de l'effectif orchestral, qui dépasse nettement les usages en la matière. Avec pour résultat un son plus dense, moins sec que ce qu’on a l’habitude d’entendre dans ce type de répertoire, et personne ne s’en plaindra. Pour le reste, si la direction d’Harnoncourt s’est affinée, elle n’en continue pas moins de fasciner par sa dynamique et ses contrastes, avec des tempi plutôt rapides. L’ensemble La Scintilla, composé de musiciens de l'Opéra de Zurich jouant sur instruments anciens, peut parfois manquer de précision, mais il offre une impressionnante palette de couleurs, démontrant les progrès accomplis sous la baguette de chefs tels qu'Harnoncourt justement, mais aussi Gardiner, Christie et Minkowski.

Comme pour prouver que l’intrigue est intemporelle, Jürgen Flimm a décidé de la transposer à notre époque, dans un décor constitué par un appartement ultra design sur deux étages et pivotant sur lui-même. Un critique anglais a d’ailleurs malicieusement démontré la pertinence de ce choix en demandant à ses lecteurs si cette fresque d’un souverain qui finit par couronner sa maîtresse ne leur rappelait pas une autre histoire de notre époque... Blague people à part, on ne peut manquer de constater que le plateau est rempli de lits, de divans et de fauteuils sur lesquels sont assoupis bon nombre de figurants. Et pourtant, le spectacle n’incite pas à la somnolence, bien au contraire, tellement il est prenant. D’abord par sa très haute charge érotique. Les duos entre Néron et Poppée se déroulent le plus souvent sur un lit et plusieurs personnages évoluent en sous-vêtements (ce qui n'est pas - encore? - une évidence pour les chanteurs d'opéra), avec pour point culminant la scène entre l'empereur et Lucano, aux connotations très explicitement homosexuelles. Au-delà de ce parti pris au demeurant fort réussi, Flimm a su proposer une excellente direction d'acteurs, en caractérisant habilement chaque personnage. Pour une fois, la transposition fonctionne, ne suscitant pas de rejet de la part du public.

Après une grippe qui l’a contrainte à annuler les premières représentations, Vesselina Kasarova a fait des débuts très attendus dans le rôle-titre. Malheureusement, les attentes n’ont été comblées qu’à moitié. Si, sur le plan vocal, la mezzo bulgare impressionne toujours par ses graves d’une richesse incroyable, elle peine, physiquement parlant, à imposer son personnage de séductrice prête à tout pour arriver à ses fins et paraît un peu terne. D’autant que l’autre héroïne, l’Ottavia de Francesca Provvisionato, brille quant à elle par son intensité scénique et l’émotion qu’elle dégage dans le rôle de l’épouse bafouée. Seule italophone de la distribution, sa diction est excellente, rendant superflus les surtitres. Chez les messieurs, la palme revient à Laszlo Polgár, Sénèque à la gravité noble, et à Jean-Paul Fouchécourt, qui réalise un numéro magnifique de drôlerie en Arnalta. Un peu plus en retrait, mais néanmoins convaincant, grâce notamment à son physique d’athlète, dans son rôle d’empereur paranoïaque et tyrannique, Jonas Kaufmann séduit par son lyrisme, alors que le contre-ténor argentin Franco Fagioli fait des débuts remarqués à Zurich. On se réjouit d’ores et déjà de le retrouver bientôt face à Cecilia Bartoli, dans Giulio Cesare."

 

 

  • Opéra International - mars/avril 2005 - 26 janvier 2005

"A Munich, en 1997, c'était un spectacle superbe, hardi et innovant. Le carrelage à damiers occupait royalement la perspective du Prinzregententheater. Poppea, sinueuse et téméraire, grimpait littéralement aux murs - et nous faisait grimper avec ! -, entre elle et son Nerone se passait quelque chose de torride que le spectateur croyait ressentir sur sa propre peau. Au palais Garnier, le théâtre à l'italienne déforme cette harmonie, la tronque ; et la modernité a évidemment pris un coup de vieux, comme c'est son destin, d'autant que pour la hardiesse (et gratuite souvent), une autre production de L'incoronazione, entre-temps, à Paris même, a fait beaucoup plus. Les deux nourrices folles du spectacle de David Alden feraient presque rosières, comparées aux deux de David McVicar au TCE. Dominique Visse, passant le même hiver de l'une à l'autre, doit se faire l'effet d'une vierge sage, un prix de vertu ! A peine remis des frénésies du spectacle de McVicar, le même public parisien se sent un peu dans les eaux tièdes du conventionnel avec Alden, et chahute. C'est assez injuste, et en tout cas pour le travail d'orfèvre, discret, élégant, exceptionnel de sobriété et de tact, d'Ivor Bolton avec le Barockorchester de Fribourg.

Le plateau vocal porte sa part de responsabilité dans cet effet de tiédeur. Acceptons Anna Caterina Antonacci, revenue de Nerone (son rôle au TCE) là où elle est pleinement chez elle, à Poppea sorcière, sirène, un peu moins sinueuse qu'à Munich,toujours souveraine par les mots, la profondeur du timbre, l'ascendant ; et peut-être Robert Lloyd, rechange estimable à Kurt Moll annoncé en Seneca. Mais le rayon contre-ténors est défaillant : avec des ressources de timbre et de ligne dans l'élégiaque, mais s'étranglant dès qu'il faut projeter, comment Jaeek Laszczkowski réussirait-il Nerone (et il succède à David Daniels !) ? Et Christophe Dumaux est encore bien vert et timide pour Ottone, auquel Lawrence Zazzo au TCE prêtait un autre relief. Miah Persson, très bonne Drusilla (sans valoir la Dorothea Röschmann de Munich), est de la graine de Poppea - elle va l'incarner à Strasbourg pour McVicar en juin -, et l'on remarque le merveilleux Topi Lehtipuu dans de simples silhouettes ; mais Monica Bacelli, excellente dans les adieux d'Ottavia, manque complètement le caractère de "Disprezzeta regina" . Indéniablement, un spectacle vieilli, qui supporte mal sa transplantation et qui est vocalement hétéroclite, mais un niveau musical, pour cette saison, encore inapproché.

  • Crescendo - février/mars 2005 - 26 janvier 2005

"...le spectacle proposé par le metteur en scène américain David Alden, assisté de son compatriote Paul Steinberg pour les décors et de l'israélien Buki Shiff pour les costumes est d'une laideur agressive et d'une vulgarité triomphante à faire hurler, au point qu'on se perd en conjectures quant au choix de Gérard Mortier de présenter ce spectacle en co-production avec l'opéra de Munich et le Welsh Opera de Cardiff. Les éclairages brutaux et frustes soulignent sans pudeur les verts crus et les fuchsias genre acrylique, le graphisme sommaire et géométrique de ce qui tient lieu de décors blessent la vue, les détails lourdement phalliques de certaines scènes, le symbolisme primaire d'une incarnation du Temps clopinant pesamment derrière le couple impérial au cours du duo final, et j'en passe, tout cela offense le goût. La mise en scène, mouvementée, voire frénétique, tire l'oeuvre du côté de la bouffonnerie grimaçante, voire épileptique. La sécheresse agressive des sonorités instrumentales et de la direction, par ailleurs impeccable, d'Ivor Bolton, souligne le parti-pris, rigoureusement tenu, de priver l'oeuvre de toute émotion, voire de toute dimension expressive. Jacobs nous proposait un Néron soprano féminin, option assez fréquente, Christie un beau et noble ténor. Bolton opte pour un contre-ténor (Jacek Laszczkowski) s'époumonant en vaines stridences. Le Néron de Jacobs, admirable Anna Caterina Antonacci, troquant la toge impériale pour la robe longue, incarne ici Poppée, avec sa voix fruitée, charnue, mais à la séduction plus physique que passionnelle, conformément à la vision de David Alden. Ottavia (Monica Bacelli), assez impressionnante dans son déchaînement de rage face à Othon. nous laisse de glace au moment de ses adieux : part-elle en exil ou en week-end ?... Comme souvent. Othon (Christophe Dumaux), rôle à la vérité impossible, est le maillon faible dune distribution qui possède la particularité de confier le rôle du jeune page Valletto à un ténor plutôt qu'à un soprano. Ce rôle ne rappelle donc plus en rien celui de Chérubin, et son exquis Duo avec la Damigella en perd tout son sens. Robert Lloyd campe un Sénèque bien compassé, mais au moins est-ce là une option défendable. Dominique Visse incarne à la fois la Nourrice d'Octavie et Arnalta : sa Berceuse à Poppée nous laisse à nouveau de glace, tandis que son triomphe final, qui précède ici les adieux d'Octavie, grave erreur (c'est comme si le Duetto de Valletto et de sa Damigella précédait la mort de Sénèque) est assez drôle, mais évidemment sans le côté hénaurme de la production McVicar. Je trouve que les deux rôles demandent des interprètes différents, justement pour ne pas trop se ressembler. C'est finalement la Drusilla de Miah Persson qui tire le mieux son épingle du jeu : le seul personnage positif (entendez pur) de cette galerie de portraits atroces échappe ici au côté un peu "nunuche" qui trop souvent en fait la Micaëla de la pièce. Au total, la conception du spectacle est solidement assumée, la direction d'acteurs et le mouvement scénique sont bien assumés. Ah, si tout cela nétait pas d'une aussi agressive laideur visuelle et d'une telle vulgarité dans le propos !..."

  • Webthea - Le Journal des Spectacles - 3 février 2005

"C’est le troisième Couronnement de Poppée de la saison. Après celui obstinément "tendance" du Théâtre des Champs Elysées en octobre 2004 et celui résolument poétique de l’Opéra National de Lyon, en voici un autre, pas vraiment nouveau puisqu’il voyage depuis 1997, mais iconoclaste et provocateur à souhait. Cher Monteverdi, qui décidément en voit et en entend de toutes les couleurs...

Ne pas se fier surtout à l’image du final diffusé un peu partout dans la presse et sur le web, ce pavé mosaïque géant en perspectives ondulantes qui est, il est vrai, de toute beauté. Il vient draper le magnifique duo d’amour de Néron et de sa Poppea enfin couronnée, comme pour faire oublier la laideur des décors, costumes et accessoires des scènes précédentes : le canapé-lit de skaï rouge avachi pour recevoir les princes de Rome, les dieux de l’Olympe et leurs ébats amoureux ; le lampadaire d’autoroute sorti du mur carrelé d’une station de métro ; le mobilier de bureau délabré d’une entreprise en dépôt de bilan ; la porte à tourniquets vitrés d’un palace à l’ancienne au-dessus de laquelle veille l’allégorie de l’Amour tandis que Fortune se pavane le crâne rasé et que Vertu, enceinte comme un ballon, clopine sur deux béquilles... Octavie porte des tailleurs que même la Reine d’Angleterre n’oserait exhiber, Sénèque est un vieillard ivrogne flanqué de disciples en culottes courtes et houppettes jaunes à la Tintin, Arnalta, suivante de Poppée, parade en Dragqueen, la nourrice d’Octavie se prend pour une infirmière de la Croix-Rouge et Poppée elle-même fait de la varappe sur les pitons d’un mur écarlate pour signaler à ceux qui ne l’auraient pas compris que la belle patricienne romaine se dépêche de gravir les échelons du pouvoir.

Salmigondis de prétentions modernes - Quant à Néron, le voilà transformé en paranoïaque hagard que le ténor polonais Jacek Laszczkowski, poussant sa voix naturelle vers les aigus des contre-ténors, gratifie de glapissements hystériques. Le parti pris du metteur en scène américain David Alden se réclame, peut-on lire, de Shakespeare. C’est oublier que les intermèdes comiques des drames shakespeariens ne servaient qu’à entrecouper le fil de leur dénouement tragique par quelques bouffées d’oxygène. Chez Alden et son décorateur Paul Steinberg, le grotesque est quasi permanent et souvent d’un goût si douteux - Nutrice ôtant son slip pour le frotter sous le nez de Valetto, Néron simulant l’acte sexuel sur le cercueil de Sénèque - que personne n’a envie d’en rire. C’est Monteverdi revisité par des Marx Brothers de caniveau. Et c’est bien dommage car sa musique, dans ce salmigondis de prétentions modernes, est à la fête.

Une distribution sans faille - Grâce aux solistes du Freiburger Barockorchester et du Monteverdi-Continuo-Ensemble avec diapason d’époque et instruments garantis anciens que dirigent en parfaite harmonie le chef anglais Ivor Bolton. Grâce à une distribution pratiquement sans faille : Dominique Visse en Frégoli à trois vitesses dans les rôles d’Arnalta, de Nutrice et d’un familier de Sénèque, réussissant, au-delà de ses clowneries, à chanter avec une émotion réelle la merveilleuse berceuse de Poppée, Robert Lloyd, Sénèque désabusé, Monica Bacelli en Octavie mauvaise perdante ou Christophe Dumaux, fragile, trop fragile Othon. Quant à celle qu’on attendait, la belle Anna Caterina Antonacci, qui fut un Néron déjanté dans la production du Théâtre des Champs Elysées, elle n’a pas déçu. Voix chaude, veloutée, sensuelle, elle semble faite pour Poppée. Si parfaitement dans le rôle qu’on pourrait imaginer que, à trois siècles de distance, il fût écrit pour elle."

  • Diapason - mars 2005 - 30 janvier 2005

"Soulagement à Paris : on est d'emblée séduit par le métier d'Ivor Bolton, qui fait sonner large son orchestre (seize instruments, autant qu'à Lyon) sans pour autant contraindre les chanteurs. Les nombreuses cordes pincées du continuo portent les voix sans faire écran, préparent les nuances et amplifient les accents du texte ; tous ces instrumentistes connaissent la partition comme leur poche, et cela s'entend.

Sur scène, malgré l'éblouissante laideur des décors (néons, alternance de fuschia, de fluo et de portes en acier, damier ondulant façon Vasarely pour finir), la mise en scène signée David Alden vaut par sa lisibilité : le spectateur qui découvre ici comprend chaque mot, chaque situation ; dès les scènes d'exposition, exemplaires, il a une idée claire de tous les caractères. Le problème apparaît ensuite : sous ses dehors extravagants, le spectacle nie l'impertinence du livret ; le tragique n'est pas l'abîme que longe l'ascension de la courtisane, Alden en fait une épice, un faire-valoir du comique, désamorcé dès qu'il pourrait s'émanciper. Trois Tintin jouent au yoyo pendant le grand monologue de Sénéque ; le poignard d'Octavie est remplacé par une hache - ce gag ridiculise tout le complot - ; Drusilla est trop pétasse, avec son tailleur, ses lunettes et son chignon, pour que son sacrifice relève d'autre chose que de l'inconscience.

Le Sénèque magistral du vétéran Robert Lloyd transcende cette lâcheté de la mise à distance - pas l'Octavie de Monica Bacelli. Et pourquoi confier les nourrices à un même chanteur (certes génial : Dominique Visse) ? A quoi bon vieillir en ténor-groom le soprano adolescent de Valetto (Barry Banks... qui aurait fait une parfaite Arnalta) ? Christophe Dumaux compense un timbre monochrome par une technique impeccable et une belle composition d'Ottone, Miah Persson chante une Drusilla de rêve, le sopraniste Lacek Laszczkowski cultive habilement le malaise dans son numéro d'empereur dégénéré (dommage qu'il perde en projection à mesure que la soirée avance)--- et Antonacci triomphe. Non seulement comme la plus dangereuse des femmes fatales, mais comme l'une des rares chanteuses qui savourent (et font savourer) à ce point la musique des mots. Elle prend le temps de dire, de nous laisser en-tendre, de couler l'accent dans la forme du vers : c'est avec elle tout un art, que l'on croyait perdu, de la déclamation lyrique, qui renaît."

  • Concertclassic - 30 janvier 2005

"Il faut passer outre, et c’est vraiment difficile, la laideur des décors et des costumes de cette production venue de Cardiff puis de Munich, avec ses éclairages à la truelle et sa palette de couleurs criardes. On en vient au bout de cinq minutes à regretter le raffinement high-tech de la mise en scène de McVicar donnée à l’automne dernier au Théâtre des Champs-Elysées. Ce réverbère, ce canapé convertible, ces élèves de Sénèque déguisés en clone de Tintin sont pitoyablement misérabilistes, et quel hiatus avec le cadre de Garnier ! Oui, il faut passer outre pour apprécier la direction d’acteur efficace et subtile à la fois de David Alden, qui campe de vrais personnages, et il sont nombreux dans le Couronnement. Retrouver notre Atys, Guy de Mey, en Lucain, évoquait bien des souvenirs, Dominique Visse, inaltérable Nutrice et Arnalta emportait à chacune de ses apparitions la salle vers des larmes de rire et quelle santé vocale ! Tous les seconds rôles excellaient, Topi Lehtipuu, sobre messager de la mort et centurion binoclard, Barry Banks, gratifiant son Valleto d’un contre-ut décoiffant (mais quelle idée saugrenue de confier cet emploi à un ténor !), Antonio Abete, égaré en Sénèque au TCE, retrouvait ses quatre rôles habituels, affublé pour Mercure d’un costume ridicule, l’Amour de Valérie Gabail confirme que la jeune soprano est un vrai talent à suivre, elle était déjà un séduisante Drusilla dans le spectacle dirigé par Marc Minkowski à Aix.

Drusilla justement revenait à Miah Persson, vocalement immaculée et dramatiquement si juste, tout comme son incarnation de La Vertu au prologue. Christophe Dumaux campait un Ottone attachant, dont le personnage évoluait avec une vérité psychologique remarquable, de l’élégie à la terreur, si la voix manque de caractère, le chant et la phonation sont exemplaires. Hors de son répertoire d’élection, Monica Bacelli n’a convaincu qu’à moitié, mais son "Addio Roma", entre murmure et fureur, si il laissa la salle de marbre, nous a séduit. Jacek Laszczkowski possède-t-il la voix de Néron ? Non. Quitte à y distribuer un ténor, mieux vaut chercher dans les lyriques mozartiens dont le modèle absolu demeure Eric Tappy. La quinte aigu du polonais impressionne, d’autant qu’il ne recourt jamais au falsetto, mais face à la Poppée charnelle, au timbre opulent de Anna Caterina Antonacci, il paraissait simplement ridicule.

Antonnacci demeure un phénomène vocal unique, ce grand Falcon dont le timbre en lui-même ne possède que peu de séduction, est doublé d’une comédienne consommée. Hier Néron au TCE, elle retrouvait la sensualité conquérante de Poppée avec un naturel confondant. Durant la cinquième scène de l’acte III, son timbre se défit soudain, laissant voir la trame d’une instrument plus fragile qu’il n’y parait. Elle doit aborder la Médée chérubinienne dans quelque mois, et on peut légitimement s’inquiéter après ce moment de fatigue vocale flagrant.

Dans la fosse de Garnier, remontée au maximum, les solistes du Freiburger Barockorchester furent durant toute la représentation avares de couleurs, Bolton dirigeant sans verve une matière sonore gris trottoir. La salle fit une ovation justifiée à l’une des plus grandes basses de notre temps, communément méprisée par la critique française, Robert Lloyd. Son Sénèque sobre, modèle de stoïcisme, dominait d’une bonne tête une distribution remarquable par bien des aspects."

  • Altamusica - Laideur et caricature - 26 janvier 2005

"Venue du Welsh National Opera de Cardiff via l’Opéra de Munich, cette production du Couronnement de Poppée selon David Alden au Palais Garnier choque par sa laideur et une approche exagérément caricaturale de tous ses personnages. Et au beau milieu de tout cela, l’interprétation musicale peine à faire oublier tant de contresens.

La question que l’on se pose à l’issue de ce spectacle est de savoir par quelle aberration un opéra marqué si ostensiblement par toute la finesse, l’érotisme, subtile même dans la crudité du verbe, l’esthétisme évolutif de la Renaissance italienne, a pu inspirer des images d’une telle laideur aux signataires des décors et des costumes, et une direction d’acteur dans l’ensemble aussi superficielle et vulgaire au metteur en scène. Comment écouter en paix du Monteverdi devant ces structures sans âme, tranchantes, qui oscillent entre le mur géant d’une salle de bain et la vitrine d’une grande surface d’ameublement de banlieue provinciale américaine, avec des verts fluo, des jaune citron, des mandarine agressifs ? Comment croire un instant à ces personnages aux tenues disparates, moches, illisibles, triviales, empruntées à la bande dessinée – une fois de plus ! – ou d’une sensualité de bas étage ? On en a vite assez de ces comportement fabriqués, sans vraie signification dramatique, qui sont un cache misère, un faux alibi à réel travail d’acteurs fondé sur la musique et le drame. On balance des images que l’on croit choc, sans rien construire. Et tout cela paraît terriblement daté, avec des relents de « nouveau théâtre à la saxonne fin années 1980 ». Seul le personnage de Néron, sorte d’halluciné fragile, hystérique, amoureux perdu dans un rêve de despote absolu, parvient à prendre corps, grâce notamment à la voix étrange mais très théâtrale, surtout à la fin de la représentation, du contre-ténor Jacek Laszczkowski.

En Poppée, la sculpturale Anna Caterina Antonacci est dramatiquement sous-employée, ne jouant que les vamps qui montre ses jambes ou les courbes avantageuses de son corps. Tous les autres, y compris l’excellent Christophe Dumaux en Ottone sont trop caricaturaux pour ne pas lasser très vite, voire exaspérer. Reste le cas de Dominique Visse, lancé dans un fabuleux numéro de travesti, que l'on peut juger tout aussi bien génial qu’excessif et hors de propos. Vocalement, les joies sont trop moyennes pour racheter ce désastre visuel. Monica Bacelli (Ottavia), Miah Persson (Drusilla) chantent bien, mais personne, pas même la Antonacci aux si beaux moyens, ne marquera les mémoires. Difficile sans doute d’échapper, même inconsciemment, à la laideur visuelle ambiante ! D’autant que chacun chante selon son style propre. Somptueux, Robert Lloyd est un Sénèque de grand opéra, en contraste total avec les contre-ténors, dont style et voix ne s’accordent pas avec ceux de leurs partenaires plus lyriques.

Ivor Bolton, rigoureux avec ses musiciens, semble laisser le plateau faire à sa guise. Un moment d’émotion quand même, qu’il aura fallu mériter : l’Adieu à Rome d’Ottavia et le duo final de Poppée et Néron, malgré ces grotesques lustres montgolfière de pacotille – pour faire luxueux – sur fond de scène à damiers noir et blanc – pour faire moderne. "

  • Le Figaro.fr - Un Monteverdi shakespearien - 28 janvier 2005

"Les premières se suivent et ne se ressemblent pas à l'Opéra de Paris. Le surlendemain d'une pénible Flûte enchantée, Gérard Mortier nous invitait à un grand moment de fascination théâtrale avec le Couronnement de Poppée de Monteverdi, dans une mise en scène de David Alden qui avait déjà triomphé à Munich. Dans les fascinants décors de Paul Steinberg (ce damier aux perspectives fuyantes !), Alden réalise une mise en scène formidablement musicale, où chaque geste est en adéquation avec le rythme dramatique de Monteverdi. Dans une sorte de palace de luxe stylisé, les personnages habillés à la façon jet set du XXe siècle, existent avec une force d'attraction et de répulsion irrésistible. De chanteurs d'opéra, on a fait de grands acteurs, capables de jouer la comédie et la tragédie, le burlesque et la violence : un jeu physique et sensuel, c'est bien le moins pour le plus érotique des opéras du répertoire.

Ce Néron hagard, incapable de maîtriser ses pulsions, cette Poppée femme fatale qui le tient sous sa dépendance sexuelle et mène les autres par le bout du nez, ces femmes au bord de la crise de nerfs qui cassent leur talon, on ne les oubliera pas. Alden en fait des figures shakespeariennes, n'hésitant pas à outrer ce mélange des genres qui rend Monteverdi si audacieux. Mais Alden reste attentif au point d'équilibre entre grotesque et gravité, entre onirisme et réalisme. Le personnage de Sénèque retrouve ainsi le juste dosage entre véritable compassion et raillerie d'un philosophe alcoolique et sentencieux, dont les disciples serviles notent chaque phrase avec une frénésie ridicule. Bien des images nous resteront, non pour leur seule beauté plastique, mais pour leur expressivité : quand le décor s'évacue pour laisser Poppée s'endormir sur fond vert (magnifiques lumières de Pat Collins), quand Octavie fait ses adieux nus pieds en robe noire, quand l'horloge de Chronos vient surveiller les amants réunis, le temps suspend son vol.

Musicalement de haut vol, le spectacle repose sur une distribution de premier ordre. Après son surprenant Néron aux Champs-Elysées, la Antonacci retrouve sa chère Poppée : elle est l'incarnation de la séduction féminine, véritable vamp hollywoodienne, son chant est aussi racé que son port.

Elle vampirise le Néron stupéfiant de Jacek Laszczkowski, qui fait froid dans le dos : voix inclassable, mais saisissante par sa dispersion entre des registres hétérogènes. Le public s'est tellement habitué à des voix dont le grave, le médium et l'aigu font un tout, qu'il est déconcerté par ces creux et ces bosses pourtant fascinants. Le vétéran Robert Lloyd est un Sénèque d'une grande noblesse et Dominique Visse semble enrichir à chaque fois son portrait des deux nourrices.

Si Octavie n'est pas le meilleur rôle de Monica Bacelli et si la voix superbe de Christophe Dumaux n'a pas encore la vigueur de son engagement scénique, le reste de la distribution réunit de fortes individualités. Quant à l'infatigable Ivor Bolton, il dirige tout, texte et musique ! Sa direction passionnée est constamment attentive à la théâtralité de la musique, son continuo percutant et opulent bénéficiant du swing insufflé par Christina Pluhar aux cordes pincées."

  • L'internaute Actualité - un "Couronnement de Poppée" sauvé par le chef et les voix - 27 janvier 2005

"L'Opéra de Paris représente depuis mercredi soir au Palais Garnier un "Couronnement de Poppée" de Monteverdi dans une mise en scène aux options discutables, mais que sauvent la direction musicale du Britannique Ivor Bolton et une distribution vocale dans l'ensemble homogène. Le metteur en scène américain David Alden dont ce sont les débuts à Paris, n'est d'ailleurs pas venu prudemment saluer au rideau final de la première représentation, alors que chef et chanteurs ont été chaleureusement applaudis. La production affichée comme "nouvelle" par l'Opéra de Paris, a en fait déjà fait les beaux soirs de l'Opéra de Cardiff (Pays de Galles) et du Festival d'opéra de Munich (Allemagne) en 1997.

La gène que l'on éprouve face à cette réalisation tient au décalage entre ce qui se passe sur la scène et ce qui est joué dans la fosse d'orchestre. Ivor Bolton, à la tête d'une petite formation où dominent les cordes baroques de l'ensemble de Fribourg et un continuo léger comme à la création à Venise en 1642, a choisi d'interpréter "Le couronnement de Poppée", plutôt comme un "manifeste de stoïcisme" que comme le "triomphe de l'amoralité". Ce qui ne l'empêche pas de tenir compte, sans forcer la note, des intermèdes comiques parfaitement exprimés musicalement. En revanche, le metteur en scène, son décorateur l'Américain Paul Steinberg et la costumière israélienne Buki Shiff, ont opté pour la dérision et la moquerie, en détournant et caricaturant l'esthétique des films américains des années 50. Les protagonistes masculins passent leur temps à boire dans des éclairages aux options colorées passablement simplistes. Le philosophe Sénèque (la basse britannique Robert Lloyd) dont l'éducation de Néron est un échec, meurt entouré par trois caricatures de Tintin, qui jouent au yo-yo...

La soprano italienne Anna Caterina Antonacci, en Poppée, domine d'une légère tête ses camarades, tous à leur place, avec une exception l'interprète de Néron, le ténor polonais Jacek Laszczkowski, que l'on commence par ne pas entendre et qui ne chante pas toujours juste. Le haute-contre français Dominique Visse, dans les personnages des nourrices de Poppée et d'Octavie, donne quant à lui la mesure de son talent de comédien."

  • Les Échos.fr - 31 janvier 2005 - L'Amour mène le monde

"Cette production joue la carte de l'intemporel et, pour mieux brouiller les pistes, mêle dans ses décors (Paul Steinberg) et costumes (Buki Shiff) époques et styles, de l'Antiquité aux années 1960. Au début, un panneau rectangulaire légèrement incurvé, mur carrelé que les éclairages (Pat Collins), qui s'amusent magistralement avec les ombres, parent de fuchsia, d'indigo profond, de beige rosé. A l'acte suivant, des murs droits et noirs percés de portes. Les adieux à Rome d'Ottavia et le fabuleux duo d'amour final entre Poppée et Néron se dérouleront, eux, devant une toile dépliée, couvrant sol et plafond de ses motifs psychédéliques noir et blanc à la Vasarely. On l'aura compris, la production du « Couronnement de Poppée » présentée au Palais Garnier joue la carte de l'intemporel et, pour mieux brouiller les pistes, mêle dans ses décors (Paul Steinberg) et costumes (Buki Shiff) époques et styles, de l'Antiquité aux années 1960. Ce qui n'est pas nouveau, ni particulièrement scandaleux.

Le coup de la transposition est impitoyable, il fonctionne ou pas. L'Américain David Alden, metteur en scène de cette production qui date déjà de 1977, présentée à Munich puis à Cardiff, mais que Paris n'avait pas encore vue, arrive à maintenir la cohérence de son propos, n'esquive jamais les difficultés du mélange des genres, et donne même, fugacement, un soupçon d'humanité aux personnages, y compris les plus grotesques - il suffit à la nourrice de Poppée, Arnalta, d'enlever sa perruque pour que, sous la vamp ridicule, perce la vieille femme. Il ne peut empêcher, toutefois, que, traité à la manière d'un sitcom, « Le Couronnement » perde de sa grandeur. Et lorsqu'il joue la provocation, que l'autre nourrice (Nutrice) enlève sa petite culotte pour la brandir sous le nez du page (Valletto) ou que se pointent les disciples de Sénèque, bermuda, houppe à la Tintin et Yo-Yo à la main, prêts à se gausser du philosophe perçu comme un vieux radoteur, il tombe dans le vulgaire et l'inutile. Et ce, sans porter sur un pilier du répertoire un regard neuf et décapant. Désacraliser les chefs-d'oeuvre n'est pas, de toute évidence, à la portée de tout un chacun.

Dans la fosse du palais Garnier, officient quelques membres du Freiburger Barockorchester et ceux du Monteverdi-Continuo-Ensemble, une quinzaine au total, donc l'effectif des théâtres vénitiens du XVIIe siècle, guidés par Ivor Bolton. La direction est alerte, vivante, mais peu variée en tempos, en couleurs ; un rien bien élevée, aussi, adoucissant le bruit et la fureur. L'orchestre est plus un accompagnateur qu'un véritable protagoniste. Les timbres se fondent les uns dans les autres, rendant presque trop aimable la tragédie et légère l'émotion. Plus gênant demeure le disparate du chant. Ténor qui veut jouer les contre-ténors sans maîtriser les changements de registre, qui manque de grave et craque dans l'aigu, Jacek Laszczowski tente de camper un Néron dépravé et pervers, ce qu'il réussirait s'il n'était pas trahi par ses moyens vocaux. Le style hasardeux de Robert Lloyd ôte du poids à la résignation de Sénèque. Miah Persson est charmante en Drusilla, face à l'Ottone presque trop suave du jeune Christophe Dumaux, haute-contre à suivre. Le délicieux Amour de Valérie Gabail, l'impayable Dominique Visse (qui s'offre le luxe d'incarner les deux nourrices), la piquante Damigella de Jaël Azzaretti, qui trouve son juste pendant avec le Valletto cynique de Barry Banks, et la très digne Ottavia de Monica Bacelli complètent le tableau. Après Néron, Anna Caterina Antonacci, toujours aussi belle, campe une Poppée belle et sensuelle, amoureuse éperdue plus que femme fatale, voix prenante et naturellement poignante.

Un spectacle inégal, qui assume crânement ses choix, même s'ils ne sont pas ceux du public, mais dont la « modernité » porte déjà son âge."

  • Le Monde - 31 janvier 2005 - Avec audace et fantaisie, David Alden couronne "Poppée" à Garnier

"Une mise en scène pleine d'audace qui obéit à un projet artistique cohérent - Une Vertu enceinte jusqu'au cou et se déplaçant à l'aide de béquilles, une Fortune à crâne d'œuf jouant les pimbêches, un bambin d'Amour perché au sommet de tambours cylindriques, ces tourniquets vitrés que l'on rencontre à l'entrée de grands hôtels. .. Le Couronnement de Poppée présenté au Palais Garnier dans une coproduction de l'Opéra de Munich et de celui de Cardiff semble, dès le Prologue allégorique, très éloigné des pratiques montéverdiennes. Et pourtant, la plupart des personnages sont chaussés de cothurnes - version bottes de Spice Girls - comme les tragédiens de l'Antiquité. Et pourtant, le "deus ex machina" - sous la forme ingénieuse des portes-tambour agitées pour traduire la versatilité des sentiments - fonctionne à plein. Et pourtant, la fosse est remplie de bonnes intentions musicologiques avec diapason d'époque et instruments anciens.

On pourrait reprocher à David Alden de prendre à la légère le canevas dramatique de l'œuvre. On s'arrêterait alors à des effets, certes parfois osés, sans considérer l'extrême cohérence du projet artistique. Pourquoi déplorer que la Nourrice de Poppée est une infirmière de la Croix-Rouge et que les proches de Sénèque ont la houppe de Tintin ? Ces audaces s'inscrivent dans un parti général de fantaisie qui ne paraît jamais en porte-à-faux avec le texte. Notamment lorsque les choristes chantent, à la fin du troisième acte, les louanges de l'amour... avec un nez de Pinocchio. En donnant l'impression de détourner son sujet par une fantaisie galopante, David Alden ne procède pas autrement que Monteverdi, qui s'écarte de l'axe sémantique en multipliant les vocalises. Scénique ou vocal, l'ornement autorise tous les excès. Surtout dans le cas d'une esthétique de la griserie permanente comme celle prônée par l'opéra italien du début du XVIIe siècle.

Baroque, le metteur en scène américain l'est donc authentiquement. Avec les moyens d'aujourd'hui, qui lui permettent de symboliser l'ascension de Poppée par un numéro d'escalade sur le mur du palais de Néron. Et il sait aux moments-clés évacuer du plateau (magnifiquement éclairé par Pat Collins) les accessoires kitsch (canapé convertible) et des décors minimalistes (superbe damier ondulant à la Vasarely) afin de laisser rayonner le seul chant. Accompagnée de manière très discrète par Ivor Bolton, la distribution est satisfaisante. Dominique Visse (Arnalta, Nourrice) émerge des rôles secondaires avec sa verve habituelle. Si Robert Lloyd est un Sénèque pas toujours avisé, Valérie Gabail incarne un Amour des plus pertinents. Monica Bacelli restitue bien la complexité d'Octavie, aux dépens de l'insignifiant Othon (Christophe Dumaux).

Une fois n'est pas coutume, Néron est chanté par un homme. Sous les traits émaciés de Jacek Laszczkowski, l'empereur passe pour un ancêtre des Borgia. Il ne se hisse que rarement au niveau de la maîtresse femme qui l'a envoûté. Il faut dire qu'Anna Catarina Antonacci est capable en un tour de voix de faire basculer l'opéra dans un autre monde. Et lorsqu'elle se présente toute de noir vêtue (avec foulard, cape et gants de star hollywoodienne) avant le couronnement, elle ne marche plus vers son destin d'impératrice mais vers celui de diva."

  • Télérama - 15 décembre 2004 - Une Poppée diabolique

"Célébrant d'inquiétantes noces de sexe et de sang à l'ombre du Capitole, Le Couronnement de Poppée, l'ultime opéra de Monteverdi, créé à Venise en 1643, sacre la toute-puissance d'Eros. Il ne pouvait trouver de meilleure incarnation pour le rôle-titre que la superbe Anna Caterina Antonacci. En Marlene Dietrich du baroque, la soprano italienne campe une Poppée satanique, mi-ange bleu, mi-impératrice rouge. On mesure, rétrospectivement, à quel absurde contre-emploi la condamnait la production récente du Théâtre des Champs-Elysées en lui faisant endosser le rôle travesti de Néron. Sa féminité glacée et ravageuse subjugue l'empereur romain du contre-ténor David Daniels, fantoche névropathe alternant soumission lascive et fureur meurtrière. En victime consentante, le Sénèque de la vénérable basse allemande Kurt Moll se drape dans la toge d'un commandeur de pacotille - voix de marbre mals autorité de carton-pâte. Soudée par un bel esprit d'équipe, toute la distribution de cette production, captée live en 1997 au palais Prinzregententheater de Munich, se plie à un expressionnisme fuligineux, à la façon des sombres mélodrames filmés par G.W. Pabst ou Fritz Lang. L'âpre continuo du claveciniste surligne les ornements du chant d'un feston coloré à la sanguine ou incisé à la pierre noire."

  • Libération - 29 janvier 2005 - Néon

"Légitimement chahutée, la Poppée de Garnier entérine une « semaine du fluo» à l'Opéra de Paris, entamée lundi avec la "Flûte enchantée" à Bastille. A la direction si roide et anguleuse d'Ivor Bolton aurait pu éventuellement correspondre une esthétique du vitrail. Le metteur en scène David Alden, visiblement toujours pas remis de son DVD avec les Pet Shop Boys, préfère parasiter la musique de Monteverdi de tableaux visuellement clinquants et agressifs, conjuguant le vert pomme et le fuchsia, le damier et le néon. Le genre de trucs absurdes qui provoquaient peut-être quelques rombières de Salzbourg il y a quinze ans mais qui, aujourd'hui, font pitié de mauvais goût intello-bourgeois. Malgré la Poppée vocalement brûlante d'Anna-Caterina Antonacci, Monteverdi est aux abonnés absents."

"...A Garnier, c'est autre chose : les univers sont plus scabreusement opposés encore, car David Alden, qui a le sien propre, fait de collages modernistes, criards, nets, violents, ose un théâtre qui fait vertige, mais au moins vit, agace, fait réagir! C'est la distribution qui déçoit. malgré quelques grands noms : Anna Caterina Antonacci, autrefois magistrale en Poppée, semble hors du jeu, hors d'elle-même, Robert Lloyd sauve les meubles, Dominique Visse, de fait formidable, a été trop vu déjà, et ce n'est pas la voix de fausset du ténor en Néron, parfois insupportable, qui sauvera le propos."

 

 

  • Opéra International - mars/avril 2005 - 28 janvier 2005

"Etre deux maux, choisir le moindre ? Pour avoir rechigné à la despotique modernité d'un Peter Stein initialement prévu, William Christie et l'opéra de Lyon ont hérité du premier degré fastidieux d'un Bernard Sobel qu'on a connu plus inspiré. Il n'était guère aidé par le décor cheap de Lucio Fanti, sorte de grotte azur explosée entre tachisme et Jean Arp, toute saupoudrée de planètes façon chambre d'enfant. La référence ici avouée est La Calisto de Cavalli par Wernicke, mais loin du génie de cette mise en scène légendaire, rien ne sort ni ne rentre dans cet univers chaotique, sauf des protagonistes dont les costumes hideux, signés Anna-Maria Heinreich, déclinent l'entière palette du chocolat et du caca d'oie. On en vient à regretter l'opulence hollywoodienne de McVicar au TCF, sans parler de la Rome mélancolique de Gruber à Aix-en-Provence. Dans un tel désert dramaturgique, seules restent les voix. La distribution choisie est juvénile et intéressante. L'Ottone de Tim Mead, au timbre doux, possède un charme triste et une vraie présence. Il doit juste apprendre à remplacer les coups de glotte par l'intensité vocale quand la colère l'anime, Le Seneca de Joào Fernandez, bien qu'il ait raté son ultime note, a cette voix agile et grondante qui convient aux rôles de basses haendeliennes. Les nourrices ont été vicieuses à souhait, notamment l'Arnalta de Marc Molomot, haute-contre à la française que l'abus de notes filées empêche cependant de bien articuler son " Qblivion soave ". Resplendissante, la Drusilla / Virtù de Judith Van Wanroij éclipse l'Ottavia de Maria Rewerski, peu aidée par la nappe émeraude dont elle est affublée. En Nerone, le ténor Mirko Guadagnini est vocalement satisfaisant, mais scéniquement éclipsé par la Poppea de Danielle de Niese qui mène seule, par son exotique beauté, son jeu naturel, son ardeur et la plénitude de son timbre, l'intégralité de l'action. Elle redonne son sens au titre de l'oeuvre, travaillant par et pour l'Amour (mutine Ana Quintans). Quant aux Arts Florissants, entre cordes aigrelettes, cornets en permanente discorde et continuo brouillon, leur chef a bien du mal à obtenir d'eux cohérence, suavité et précision. Ils ont été loin de réitérer le miracle de leur Ritorno d'Uhsse aixois et n'ont obtenu du public lyonnais qu'une reconnaissance polie."

  • Crescendo - février/mars 2005 - 21 janvier 2005

"...Ici, Poppée, conformément aux faits historiques, est une grande patricienne romaine, d'une suprême distinction malgré ses moeurs dissolues, et dont la dévorante ambition sociale ne s'en appuie pas moins sur un amour sincère pour Néron. On la comprend, car cet Empereur si souvent vilipendé nous est présenté ici comme un monarque jeune, beau, athlétique, autoritaire et dominateur, certes, mais loin du pantin "play-boy" et cruel. voire sadique, qu'on nous propose généralement. Il est d'ailleurs significativement confié à une voix de ténor, ce qui est plutôt rare de nos jours et ne corespond d'ailleurs pas à la partition d'origine, notée une octave p!us haut. Ce choix change tous ses rapports, non seulement avec Poppée, mais peut-être davantage encore avec Sénèque, qu'il défie avec une autorité tranquille loin des habituels trépignements d'enfant gâté. Le reste est à l'avenant, et d'aucuns pourront même trouver trop sage le souverain classicisme de cette vision, qui fuit tout excès et toute caricature. Dans un très beau décor de Michèle Raoul-Davis, unique mais mobile, aux teintes vert sombre et vert-de-gris oscillant entre le minéral et le végétal stylisés, la mise en scène n'en est pas moins extrêmement vivante et mouvementée, voire très drôle lorsqu'il le faut, et les costumes, sobres mais colorés, de Lucia Fanti, y contribuent de leur côté. Je ferai une réserve quant au découpage de la soirée. L'oeuvre, bien qu'en trois actes, est donnée ici avec une seule interruption, au milieu du deuxième, mais à mon avis elle devrait se situer non point après la mort de Sénèque, mais juste un peu plus loin, à l'issue du duetto Valletto-Damigella, nécessaire catharsis par une juxtaposition des contraires voulue par le compositeur. Cette fin en point d'exclamation est une chute de rideau plus efficace, et de plus le trio de Néron et de ses courtisans célébrant la mort de Sénèque démarre bien mieux la seconde partie. La réalisation instrumentale des Arts Florissants est exemplaire, cela ne saurait étonner, et William Christie, de son clavecin, nous prodigue un continuo d'une richesse et d'une somptuosité exceptionnelles, et aussi d'une souplesse rythmique et d'une parfaite maîtrise du plus subtil rubato épousant parfaitement le jeu et le débit vocal des interprètes. De son "Jardin des Voix", entièrement constitué de jeunes chanteurs qu'il a longuement fait travailler, il a une fois de plus extrait quelques fleurs des plus rares. Aussi passera-t-on sur quelques menues et très relatives faiblesse s: un Othon (Tim Mead) à la voix bien peu séduisante pour défendre le rôle le plus ingrat de la partition, qui me fait toujours penser, mais aggravé, à celui de Don Ottavio : comme il est difficile de jouer de manière crédible les amoureux transis ! De même, l'autre personnage "frustré", celui d'Octavie. ne m'a pas pleinement convaincu dans l'incarnation de Mariana Rewerski : si sa froide et cruelle fureur face au malheureux Otbon "passe" relativement bien, il s'en faut que ses adieux à Rome au dernier acte me fassent oublier la déchirante, la bouleversante Anne-Sofie von Otter de la production MacVicar-Jacobs. Joao Fernandes prête au rôle ambigu de Sénèque la splendeur de son timbre de basse "noire". Isabelle Obadia sa fraîcheur espiègle à l'incarnation du petit Valletto, tandis que l'Arnalta de Marc Molomot triomphe d'une manière bien plus sobre, à la fin, que son homologue parisien(ne) dans son inenarrable "travelo". Reste le couple impérial, magnifique, avec l'éclatant ténor, d'une rare beauté detimbre et de diction, de Mirko Guadagnini (Néron) et surtout, dominant tout le spectacle, l'irrésistible Poppée de Danielle De Niese, une Américaine de sang eurasien qui, à vingt-cinq ans à peine, chante déjà au Met, à Glyndebourne, et sur toutes les grandes scènes du monde. D'une rayonnante beauté, svelte corps de jeune déesse et visage dont la finesse de traits s'illumine du plus ensorcelant sourire. elle ne rendrait pas seulement tous les Néron du monde amoureux fous, car de plus et surtout, c'est l'une des plus belles voix de soprano que j'aie entendues depuis longtemps. Retenez ce nom, qui fait déjà le tour de la planète. je lui prédis la plus brillante des carrières!"

  • Diapason - mars 2005 - 28 janvier 2005

"... l'écriture de Monteverdi semble glisser entre les doigts du chef claveciniste, et ce dès le prélude du Couronnement, minestrone de floritures sans couleur ni relief. Les intentions, bien sûr, se veulent sensibles, mais la "sauce harmonique" du continuo ne prend pas (en gros, trop de motifs, trop peu de timbres) et Les Arts Florissants peinent à jouer ensemble - panique au début des ritournelles ! Sur scène, le décorateur fait joujou avec des figures géométriques gainées de papier vénitien qui s'enchevêtrent, se resserrent et s'écartent sans jamais poser un lieu ou une atmosphère. Malgré quelques erreurs de distribution (Joao Hemandes n'a ni les notes ni le caractère vocal d'un Sénèque, Anders J. Dahlin a tout pour lui... sinon la vocalise de Lucain), les jeunes chanteurs découvrent cette musique avec un enthousiasme évident. Encore faudrait-il, pour qu'ils donnent le change dans ces personnages immenses, qu un metteur en scène les guide. Bernard Sobbel leur abandonne un spectacle de patronage : il survole le sublime livret de Busenello, et son manque de savoir-faire (les entrées d'Octavie, de Sènèque, de Mercure !) étonne encore plus que l'absence d'idée. Le fondateur du Théâtre de Gennevilliers, recruté en remplacement de Peter Stein, n'a-t-il pas eu le temps nécessaire? A-t-il été embarrassé par le décalage entre les jeunes talents et le monument ? A-t-il eu peur de tout ce que l'intrigue a de politiquement incorrect ? Car sa mise en scène, rythmée à l'échelle de la réplique, ne porte pas plus à conséquence qu'une sitcom : elle édulcore les caractères et néglige les enjeux. Voici un Néron aussi pervers qu'un valet de Marivaux (le ténor Mirko Guadagnini, vaillant), une Octavie anecdotique (et fâchée avec l'intonation), un Othon (Tim Mead) bien chantant mais inoffensif (qui croira que cet agneau est le mari légitime de Poppée et qu'il brandira un poignard sur elle ?), un Sénèque qui fait sourire quand il ouvre grands les yeux dans son costume de Panoramix... Au milieu de ce pas-grand-chose, Poppée seule rayonne : la sensualité à fleur de peau, le timbre, la ligne de Daniele de Niese sont bien ceux du personnage : on espère retrouver bientôt la somptueuse métis dans ce rôle."

  • Classica - mars 2005 - 22 janvier 2005

"La production de Bernard Sobel remplaçant un Stein défaillant peut satisfaire ceux qui ne veulent pas voir dans l'opéra autre chose qu'un enchantement visuel : décor abstrait d'univers en expansion signé Lucio Fanti, costumes à la romaine, on illustre, sagement, au premier degré, distillant un ennui théâtral proprement sidéral. Heureusement que des personnalités s'imposent alors par leur nature même, comme l'ébouriffante Danielle De Niese, plastiquement irrésistible, et vocalement convaincante. Mais quand un ténor comme Mirko Guadagnini chante et joue Néron rigide, univoque... Trop de jeunes de la troupe du studio de l'Opéra de Lyon perdent ici en présence ce qu'ils n'ont pas encore en assurance vocale, à l'inverse de l'investissement si productif perçu dans l'Ulysse aixois."

  • Libération - 20 janvier 2005 - Trictrac

"A Lyon, c'est une tout autre affaire. Tout d'abord par la grâce d'un décor composé de pièces de trictrac grises s'emboîtant et se dissociant pour figurer grottes, palais, planètes, laisser passer la nuit rouge ou l'aurore qui point. Par la justesse d'une distribution sans stars, mais d'une beauté physique et vocale qui fait sens dans les duos. Et enfin par la crédibilité du couple central : la soprano métisse Danielle De Niese et le ténor Mirko Guadagnini, un Néron italien au timbre vaillant, au phrasé noble. Aucun rapport avec celui hurlé en falsetto par Jacek Laszczkowski à Paris. Et quel Sénèque, limpide, que celui de Joao Fernandes, en regard de celui tragique d'ennui de Robert Lloyd, encore à Garnier !

La mise en scène de Sobel, directeur du Centre dramatique de Gennevilliers, est d'une précision et d'une honnêteté qui font mouche. Elle lie les personnages nimbés d'éclairages tendres quand, à Garnier, ils font cavaliers seuls, dans une sorte d'agitation psychotique. L'amour de Monteverdi qui suinte de cette production rhodanienne doit avant tout à William Christie. Comme pour le Retour d'Ulysse dans sa patrie à Aix, il dirige depuis le clavecin et l'orgue, seize solistes enfiévrés de ses Arts florissants, et accompagne les chanteurs avec un soin et une passion communicatifs."

  • Le Monde - 24 janvier 2005 - Poppée, immortelle courtisane, couronnée par William Christie

A Lyon, Bernard Sobel signe une mise en scène inventive de l'œuvre de Monteverdi. Qu'avons-nous à couronner ainsi Poppée, la courtisane corrompue dont le crime se mesure à l'aune du pouvoir cynique incarné par Néron, à la mort de Sénèque le philosophe, à la destruction d'Octavie, impératrice répudiée ? De Paris à Séville, en passant par Hambourg, Francfort, Munich, Zurich, Lyon, Strasbourg, et Salamanque, que de Couronnement de Poppée ! Comme si l'idéologie sulfureuse du dernier chef-d'œuvre de Monteverdi (créé au Teatro Santi Giovanni e Paolo de Venise, vraisemblablement fin 1642) n'avait rien perdu de sa terrible actualité. Comme si le livret de Francesco Busenello, d'après Les Annales de Tacite (livre XIV), parlait d'un temps que nous reconnaissons.

Décadence de la République vénitienne, marquée par l'anathème de Rome (excommuniée par le pape Paul V de 1606 à 1614 pour cause de mœurs libertaires) puis épuisée par la grande épidémie de peste noire de 1630 qui extermina plus d'un quart de la ville. La rancune qui animait alors Venise contre Rome, c'est vers un autre "empire" que nous l'avons déplacée. La dénonciation dégoûtée du pouvoir et le triomphe de la luxure morale, n'est-ce pas celle qui nous révolte contre l'ultra-matérialisme de notre époque ? Quelle sera cette fois notre peste d'homme ? La musique de Monteverdi n'a rien perdu de sa verdeur, qui montre sans juger et porte à un point d'équilibre génial les amours incestueuses du théâtre et de la voix.

Paris a donné le coup d'envoi en octobre au Théâtre des Champs-Elysées avec un plateau de haut vol, dans la mise en scène de David Mc Vicar (Le Monde du 16 octobre 2003), dont l'obsession de modernité et la trépidation télé-scénique ont fâcheusement renvoyé la musique dans les cordes - sous la direction de René Jacobs.

Difficile de faire plus dissemblable que la nouvelle production proposée par l'Opéra de Lyon avec le metteur en scène Bernard Sobel. Les trois actes se déroulent dans un ingénieux décor de planètes bleutées, découpées dans du papier vénitien, agencées, imbriquées, se "froissant" autour de la scène ou s'ouvrant selon l'action. La distribution, issue du Nouveau Studio de l'Opéra de Lyon, est jeune, mais déjà très professionnelle. On retiendra la plastique vocale et scénique de la Poppée de Danielle De Niese (qui ressemble à Angelina Jolie), le beau chant de Judih Van Wanroij (Drusilla), la sensibilité du contre-ténor Tim Mead (Othon) et l'adorable Ana Quintans (Amour).

Le Néron de Mirko Guadagnini gagnerait à laisser un peu sa virilité au vestiaire, l'Octavie de Mariana Rewerski à maîtriser son intonation, mais on reste admiratif des progrès accomplis par la jeune basse, Joao Fernandez (Sénèque), qui a affiné et mûri son chant depuis qu'on l'avait découvert dans Le Jardin des voix, l'académie initiée par Bill Christie, en novembre 2002.

Comme René Jacobs, Christie a opté pour une version du Couronnement avec un instrumentarium réduit (16 instruments). Cette fois, la sobriété visuelle exigée par Bernard Sobel a renforcé la lecture dynamique et sensuelle du maître des Arts florissants, magnifiant la puissance, séductrice et édifiante à la fois, de cet opéra de chair, de sexe et de sang."

  • Le Journal des Spectacles - Webthea - 27 janvier 2005 - Erotisme et politique dans les étoiles

La belle et ambitieuse patricienne Poppea qui, avec ses charmes, s’acheta un trône et un empire, palpite et sévit au cœur du dernier ouvrage lyrique de Claudio Monteverdi. Le chant du cygne de celui qui fut l’inventeur de l’opéra. Un personnage troublant qui fut, cette saison, le point d’ancrage d’inspirations aussi différentes que possible. Après sa transposition hard et trash par David McVicar au Théâtre des Champs Elysées en octobre 2004*, et, en attendant la révélation des partis pris du metteur en scène américain David Alden au Palais Garnier, l’Opéra National de Lyon vient d’en offrir une vision aérienne qui colle au plus près à la musique précieuse de Monteverdi et à la poésie du livret de Busenello.

Intrigues sur fond de sexe et de sang - C’est l’histoire d’un amour fou qui flambe dans les étoiles, au milieu de ces "stelle" si souvent invoqués où les hommes et les dieux se côtoient entre ciel et terre. C’est une fiction dont les héros ont vraiment existé et qui raconte des événements inscrits dans les livres d’histoire : la passion de Néron pour une Poppée assoiffée de pouvoir, la répudiation d’Octavie, le suicide de Sénèque ordonné par l’empereur. Tacite les évoque dans ses Annales. Les arrières-plans historiques et politiques du chef d’œuvre de Monteverdi ont, depuis la résurrection du répertoire baroque, fait caracoler l’imagination des metteurs en scène. Souvent tentés de colorer de soufre le nœud d’intrigues sur fond de sexe et de sang qui mène au sacre d’une courtisane au sourire enjôleur et aux dents longues. Chez Monteverdi et Busenello pourtant c’est l’amour en personne qui mène la danse, l’amour qui triomphe de la vertu et de la fortune, l’amour qui sauve et qui transcende...

Bernard Sobel, fidèle à ses visions de poète exigeant - C’est ce point de vue, au plus près de la quintessence de l’œuvre qui a guidé le metteur en scène Bernard Sobel, l’homme de théâtre engagé, le fondateur du théâtre de Gennevilliers, le camarade de route de Bertolt Brecht avec lequel il travailla à Berlin. Il est, cite le Larousse "l’une des consciences morales du théâtre de ce temps". A ce titre, il n’est pas l’homme à triturer la lettre et l’esprit d’une œuvre pour se l’approprier. Sobel sert le théâtre et, pour sa première incursion dans le monde lyrique, il reste fidèle à lui-même, à ses visions de poète exigeant, toujours secondé par celles de ses peintres favoris qui imaginent ses décors. Ici Lucio Fanti, un Italien de Paris qui a exposé dans les plus grands musées et travaillé avec les plus grands du monde de la scène.

Une beauté à damner tous les dieux de l’Olympe - Grâce à eux deux, Monteverdi et sa Poppea planent en apesanteur dans les étoiles : un décor mobile fait de panneaux bleus constellés de planètes, s’imbriquant les uns dans les autres, s’ouvrant des perspectives célestes et les couleurs des humeurs. Des lieux intemporels où vagabondent les rêves. L’attribution des rôles obéit à la même logique de fidélité : Néron n’est plus, comme souvent, ce débauché interprété par une mezzo soprano, mais un beau gosse tyrannique que chante avec conviction et cynisme le ténor italien Mirko Guadagnini et la voluptueuse Poppea de l’australienne Danielle De Niese, voix claire et beauté à damner tous les dieux de l’Olympe, incarne à merveille la femme fatale qui fait tomber les têtes et leur couronne. Toute la distribution issue à la fois du Nouveau Studio de l’Opéra de Lyon et du Jardin des Voix, l’académie des Arts Florissants, respire la jeunesse. Avec ses points de force comme la jeune basse Joâo Fernandes (Senèque ambigu), le contre ténor Tim Mead (Othon éperdu), le ténor Marc Molonot (irrésistible Arnalta), et ses faiblesses comme la mezzo Mariana Rewerski, Octavie au timbre métallique mal maîtrisé. Dans la fosse William Christie surveille de près ses ouailles et dirige presque en retrait, mais avec une grâce absolue, la quinzaine de musiciens de son orchestre retenus pour donner vie à cet étrange et somptueux imbroglio d’érotisme et de politique."

  • Forum Opéra - 24 janvier 2005

"On le dit, on le lit de partout, Poppée a le vent en poupe. Mieux même, la courtisane est devenu l'un des personnages les plus bancable du circuit lyrique. L'Opéra de Lyon s'inscrit donc dans la mode actuelle mais monte son Couronnement à contre-courant des productions actuelles, loin des feux du star-system. On ne redira pas l'étonnante modernité de cet opéra, ni non plus son climat sulfureux d'inversion des valeurs qui voit le triomphe subversif de la luxure. Bernard Sobel le dit assez bien à travers sa vision très personnelle de l'oeuvre. On a un temps été chagriné par le désistement de Peter Stein, initialement annoncé, pour "désaccord textuel". On se console bien vite avec Sobel. Son décor expose toute la portée universelle que le metteur en scène met dans la tragi-comédie bâtie par Busenello. Cosmogonique, fragmenté en de multiples facettes disjointes, l'écrin de l'oeuvre annonce clairement qu'en ce monde, comme dans le microcosme historique, rien n'est jamais simple ou univoque : le tyran Néron peut être capable de clémence et d'humanité ; Octavie, reine trompée, est prête à consommer l'adultère et à se couvrir les mains de sang ; en Othon comme en tout amoureux sommeille un monstre d'égocentrisme. Pessimiste en ce qu'elle ne porte pas une estime débordante au genre humain, l'oeuvre trouve donc en Sobel un interprète fin et fiable. Très bien éclairée, jouant du syncrétisme de costumes antico-modernistes, la régie crée un subjuguant théâtre de passions. Elle suscite chez chacun une vérité du geste, une prodigieuse mobilité de visages, une corporalité violente qui, dans les étreintes de Néron et Poppée, est presque provocante d'érotisme suggestif. Elle met aussi en place le jeu des silhouettes savoureuses du "second plan", virtuoses dans leurs évolutions et succulents de verbe (Arnalta, l'Amour, le Valet). Il faut dire aussi que les chanteurs semblent aussi avoir été castés pour leur physique et leur personnalité, ce dont personne ne se plaindra.

On avait laissé William Christie, dans Monteverdi, sur la réussite éclatante de son Retour d'Ulysse. Ayant manifestement des affinités profondes et subtiles avec l'univers du maître italien, le chef poursuit avec bonheur l'exploration de son répertoire lyrique. Sa réussite, il la doit sûrement au fait qu'il accompagne plus qu'il ne dirige ses troupes. Le "chef" ne quitte d'ailleurs pas sa formation au moment du rideau final et salue sa troupe du fond de la fosse. Son continuo riche irise, irradie le texte, métaphorise la langue éclatante de Busenello dans un succulent jeu d'imitations (les bâillements des soldats, les éternuements du valet), sans pourtant jamais évincer la pure violence du drame (les scènes d'Octavie) ni les serpentines évolutions de l'héroïne. Du grand art vraiment, que cette manière à la fois militante et modeste de Christie de tendre la main à cette équipe qu'il a réunie avec un soin scrupuleux. On sait le talent que le chef a pour mener à maturité, dans les serres chaudes de ses Arts Florissants, les jeunes bourgeons vocaux qu'il sélectionne avec amour et talent. Une fois de plus, dans ce contexte, la voix, travaillée, polie par un Christie enamouré, prend ici une saveur particulière, qui est celle de la vie même plus que du chant "propre".

Dans ces conditions, sans doute les comprimarii sont-ils les plus favorisés par l'option du chef, qui les propulse, éclatants de chair, solaires, sur le devant de la scène. Il y a là, on l'a dit, de vrais miracles (Amour, Nourrice, Lucain) qui sont pour beaucoup dans la réussite de cette oeuvre protéiforme, de ce virevoltant mélange des genres. Il y a là aussi une Drusilla magnifique de naïveté, de détermination, une Arnalta qui file une magnifique berceuse et jette sur le monde l'oeil aiguisé d'une "seconde main" plus philosophe que Sénèque lui-même. Ce dernier, un João Fernandes de haute inspiration et de voix confortable, offre la vision intelligente d'un stoïcien finalement bien attaché aux biens de ce monde. Bel Othon aussi de Tim Mead, déchiré, cauteleux et porté aux dernières extrémités comme l'Octavie majeure de Mariana Rewerski, véritable abîme d'humanité que l'on souhaite retrouver bien vite.

Mais cette production rayonne surtout grâce à l'un des plus beaux couples qui soit. Lui est bien peu philologique, ténor rude, sombre, d'une plastique ensorcelante, que l'on rêve en Orfeo, timbre en fusion et présence violente, moite encore de l'adultère turpide consommé dans les bras de Poppea. Elle, Danielle de Niese, chante avec un naturel de génie (son premier "Signor" semble presque parlé), personnage éternellement changeant, patricienne toujours, mais gamine à l'optimisme vite écorné face à Arnalta, stratège instillant le venin dans l'âme de Néron, ingrate avec Othon. La chanteuse est donc une actrice qui vampe son monde comme personne. S'était-on seulement aperçu avant elle comme à l'acte I, scène 10, ses "combien suaves [...] te parurent les baisers de cette bouche [...] Et les pommes de cette gorge [...] Et les douces étreintes de ces bras", avaient tout le potentiel charnel de la scène mythique, entre Bardot et Piccoli, du "Mépris" de Godard...?

Alors il y a certainement des défauts dans cette production, peu n'en ont pas. Mais il y a avant tout une vérité troublante, une humanité vibrante, un véritable amour de cette musique qui font que ce travail-là restera dans les annales."

 

 

"Cette reprise de l'opéra de Monteverdi offre un exemple rare d'intelligence musicale et scénique, appliquée sans trahir la moindre vanité personnelle à une transmission falsifiée de l'oeuvre.Voilà une production qui, sans recourir à l'actualisation,traduit avec autant de pénétration psychologique que d'éloquence musicale la nature ambivalente de la plupart des personnages, tout en rendant perceptible le fréquent ton d'ironie, inhérent au livret de Busenello et que la composition ne manque jamais d'épouser.

Felice Venanzoni dirige un orchestre de douze instrumentistes avec la même alliance de méticulosité musicologique et de vitalité dynamique que Rinaldo Alessandrini, qui se tenait au pupitre lors de la première de la production. La beauté dépouillée du décor unique conçu par Carl Friedrich Oberle, un amphithéâtre qui permet à l'action de se dérouler principalement sur deux niveaux, se double de l'avantage d'offrir un espace clos favorable à l'acoustique. Auteur de la mise en scène, Rosamund Gilmore y fait évoluer ses personnages avec une plasticité qu'elle intensifie d'ailleurs à plusieurs reprises par le soutien d'un contrepoint chorégraphique de sa propre invention, confié, dans le rôle d'une esclave, à la danseuse Sandra Lommerzheirn, dont la prestation aux lignes sinueuses toujours suggestives n'a pas été moins applaudie que celle des solistes vocaux. Dans le rôle de Nerone, le ténor Johannes Chum conduit sa voix avec virtuosité et subtilité à travers tous les registres, et livre de l'empereur une incarnation d'une nerveuse réactivité et versatilité. Pareillement remarquable, l'Ottavia de Francesca Provvisionato, phrasée avec autant d'intensité que d'intériorité de sa voix superbement timbrée. Confié à la Polonaise Elzbieta Ardam, le personnage d'Ottone acquiert un relief saisissant grâe à l'engagement passionné de cette artiste dotée d'un ample et expansif contralto. Comme dans la plupart de ses autres rôles, Juanita Lascarro est en Poppea stylistiquement moins typée, misant avec un peu trop d'évidence sur la séduction de sa svelte beauté. D'un ensemble fortement individualisé, citons encore le Seneca d'une virile sobriété de Soon-Won Kang et l'époustouflante Arnalta de Hans-Jürgen Lazar, exploitant le texte avec une intelligence se refusant à tout clin d'oeil."

 

 

 

  • Webthea - Le Journal des Spectacles - 27 octobre 2004 - Monteverdi de toc et de tics

"On ne pouvait rêver mieux : René Jacobs et son Concerto Vocale dans la fosse, Anne-Sofie von Otter (Octavie), Patrizia Ciofi (Poppée), Anna Caterina Antonacci (Néron), Lawrence Zazzo (Ottone), Antonio Abete (Sénèque) Dominique Visse (la nourrice), sur le plateau et l’écossais David McVicar, heureux aux commandes de la mise en scène. La déception fut à la mesure de l’attente. Cruciale. Promesses tenues musicalement pourtant, tant par la direction d’orchestre, en parfaite adéquation avec cette musique-là, une musique dont Jacobs connaît les recoins les plus secrets, tous les élans et dont il sait à merveille faire swinguer l’âme. Le Néron d’Anna Caterina Antonacci, que l’on entendra en janvier à Garnier dans le rôle de Poppée, possède les couleurs et les vivacités du rôle, Anne-Sofie von Otter insuffle un sens tragique au féminin à sa pauvre Octavie, Patrizia Ciofi, minaude beaucoup, sans pour autant trop altérer la légèreté de son timbre. Antonio Abete en vieux philosophe, Lawrence Zazzo en amoureux transi sont irréprochables et auraient pu à juste titre triompher si le metteur en scène ne les avait pas embarqués dans une nef de vulgarité. McVicar s’était fait connaître en France par de savoureux rajeunissements apportés à deux opéras du prolifique Haendel, Agrippina et Semele. Des succès qui lui ont fait découvrir les filons de ce qu’il espérait peut-être devenir une mine d’or : la transposition dans l’actualité du jour du contenu d’œuvres écrites il y a trois cents ans. Sur la lancée du procédé, Néron devient un junkie coiffé Michael Jackson, Poppée une baby doll, Othon un cadre sup de multinationale, Sénèque un adepte de la télé-réalité, la nourrice, une drag queen déjantée, Valleto un rappeur obscène... Sans oublier CNN et les élections américaines... Trop, c’est trop. A ce niveau de mauvais goûts, de toc et de tics, il ne reste qu’à fermer les yeux..."

  • Classica - décembre 2004 - McVicar destitué - Monteverdi trahi par une mise en scène grossière - 23 octobre 2004

"S'attendait-on à un tel ratage? Après une Agrippine contestée et une Semele unanimement célébrée, le metteur en scène anglais retrouvait le Théâtre des Champs-Elysées pour le premier Couronnement de Poppée parisien de la saison. David McVicar a transformé cette sublime histoire en une vulgaire bouffonnerie domestique. En voulant moderniser coûte que coûte ce drame antique, il enfile les clichés les plus vulgaires et se vautre dans ce qu'il tente d'ailleurs de dénoncer mollement dans l'acte II : la dictature du présent et de l'image factice. On part d'un prologue décalé à la Peter Greenaway pour plonger dans un néant sans fin, où tout est artificiel, vide - bêtement branché. Pour une raison qui nous échappe encore, chacun est obligé, à un moment ou à un autre, de baisser son pantalon, de prendre de la coke et de regarder CNN ! Voilà pour la profondeur de l'approche. Les trois nobles femmes (Ciofi, von Otter et Antonacci) qui chantent ça, ne peuvent rien au ridicule des situations (pour ne rien dire de leur accoutrement). René Jacobs, sans doute par réaction, a choisi l'hédonisme le plus subtil pour accompagner ces horreurs. C'est déjà ça.."

  • Le Monde de la Musique - décembre 2004 - Poppée in the mood - 23 octobre 2004

"Trop c'est trop" serait-t-on tenté de clamer, tant ce Couronnement de Poppée mis en scène par David McVicar accumule les poncifs chers aux productions "actualisées" d'opéras baroques, dont Peter Sellars, avec un Giulio Cesare de Haendel façon "rois du pétrole", a lancé la mode il y a une quinzaine d'années. Pendant les trois heures de représentation de ce chef-d'oeuvre, on voit un rasta nommé Néron se rouler sur un canapé tapissé de peau de panthère (les Romains étaient vulgaires, c'est connu) et Sénèque se suicider devant les caméras d'un talk-show, le Valetto danser le hip hop et le mari de Poppée fomenter sa vengeance par téléphone (portable, bien entendu). Il va sans dire que le déploiement de cet arsenal dispense le metteur en scène de se demander sérieusement en quoi cette oeuvre vieille de trois siècles et demi nous concerne, et noie dans une lassante parodie le subtil mélange de sublime et de grotesque qui en fait le prix. C'est d'autant plus regrettable que René Jacobs a effectué, lui, un impressionnant travail sur l'ouvrage, même si sa riche réalisation de la partition parait incongrue dans un tel contexte. Les chanteurs Patricia Ciofi en Poppée, Auna Caterina Antonacci en Néron, Lawrence Zazzo en Ottone, Anne Sofie von Otter en Octavie jouent le jeu avec beaucoup de bonne volonté."

  • Diapason - décembre 2004 - Le retour du vice - 23 octobre 2004

"Enfant terrible de la mise en scène lyrique, David McVicar est aussi un enfant gâté. Par les maisons d'opéra, qui lui ont déjà confié certains des meilleurs livrets en 2004, il aura inscrit à son tableau de chasse Don Giovanni, Faust, la Semele de Haendel, ce Couronnement de Poppée et Le Songe d'une nuit d'été de Britten (en décembre, à Bruxelles)... compte non tenu des reprises. Qui dit mieux? Enfant gâté, aussi par les fées : elles lui ont appris à "tailler sur mesure " un personnage pour chaque chanteur et à rythmer ses pas d'un élan virtuose digne des meilleurs shows de Broadway. Ce Couronnement ne fait pas exception, l'oeil est captivé par la scène depuis le lever jusqu'au tomber du rideau, si bien que l'oreille ne s'en détourne jamais pour " visiter " la fosse, malgré toute l'efficacité acoustique du Concerto Vocale de René Jacobs. Mais de l'enfant gâté, c'est le visage ingrat que l'on découvre ici. Celui qui veut toujours se mettre en avant, qui se fiche bien de savoir quelle chance il a de travailler sur le texte sublime de Busenello. Celui qui s'amuse à briser ses jouets les plus précieux - en l'occurrence, à rater presque immanquablement les scènes les plus attendues. Ni l'intelligence de McVicar ni son savoir-faire n'auront raison de cette vanité. Son imagination prolifère, le mot se noie. Dès la fin du merveilleux prologue (divinités ruisselant de lumière, animées d'une rhétorique postmodeme à la fois punk et histrincisante : du bel ouvrage; libre et maîtrisé), il ne sait pas quoi faire de ses mains surdouées. Alors il dégaine la panoplie d'une modernité cheap, attaché-case, voiture, téléphone portable, revolvers, écrans plasma, infos sur CNN, coke, appareil à cartes bleues... Et forcément n'obtient que ce qu'il veut fùir, un goût de déjà vu.

Symptomatique, la scène qui se voudrait la plus blasphématoire dans son aggiornamento est aussi la moins expressive : un suicide de Sénèque sans tension ni grandeur, devant les caméras d'une émission littéraire, revolver et sauce tomate sur la tempe. Pas d'incohérence pour autant : McVicar pousse ici à bout le philosophe sentencieux qu'il a réglé pour l'improbable Antonio Abete. Pas plus d'incohérence à l'échelle de la pièce : Sénèque est méprisable, mais tout autant la glaciale vertu d'Octavie (composition magistrale d'Anne Sofie von Otter, en grande voix) et les jérémiades amoureuses d'Ottone (la faiblesse du personnage est cruellement rendue par le livret quand aucune scène n'est coupée comme ici, pour le tendre Lawrence Zazzo). Le couple impérial devrait unir deux héros. Trop facile pour McVicar, qui s'ingénie à dessiner deux silhouettes fuyantes (elle arriviste frivole, lui perdu plus que pervers) dont seul est palpable le désir. Cette intuition n'a rien d'un contresens, mais elle ne fonctionne pas : Anna Caterina Antonacci occulte sa maîtresse par l'ampleur et la gourmandise de sa déclamation, et la délicieuse Patrizia Ciofi n'a pas le sex-appeal magnétique d'une Poppée.

En trouvant du vice à chacun, en plaçant les nourrices sur le devant de la scène (à tel point que ce sont les performances de Dominique Visse et Tom Allen qui auront le plus marqué les esprits), en refusant de hiérarchiser les bons et les méchants, les grands et les petits (l'impertinent Valetto devient un vrai personnage, d'autant qu'il est pour une fois donné dans son intégralité, et que la jeune Amel Brahim-Djelloul y rayonne), McVicar insuffle au livret de Busenello une réjouissante continuité. Le constraste des genres propre à l'opéra Vénitien refuse les jeux redondants prisés par presque tous les metteurs en scène pour s'élancer dans un grand geste chorégraphique - culminant avec le duo Néron-Lucain, alla Bob Fosse. Manque toutefois une figure essentielle pour que ce tourbillon ne tourne pas à vide : Rome. McVicar l'oublie, les adieux d'Octavie n'ont pas plus d'objet que l'ambition de Poppée. Qu'importe qu'ensuite la ville brûle..."

  • Opéra International - novembre 2004 - 13 octobre 2004

"Qui se cache derrière ce magnifique rideau de tulle bleu roi moucheté de lys d'or tendu à l'avant-scène? Qu'est devenu Nerone, l'adolescent cocaïnomane que nous avions laissé à la fin de l'Agrippina de Haendel mise en scène par David McVicar, dans ce même théâtre ? Autant de questions que se posait le gratin parisien puisque la suite du feuilleton romain, écrit par le même McVicar, attendait le Tout-Paris, suspense entretenu par le dossier de presse rappelant la filiation des livrets écrits par les cyniques patriciens de Venise Busenello pour Monteverdi, et Grimani, soixante-sept ans plus tard. Entre-temps, Nerone s'est laissé pousser des dreadlocks. Une tribu de gogo-boys sortis d'un after au Banana l'escorte en sniffant plus de coke qu'Al Pacino et ses potes dans Scarface. Sa cour achète ses meubles chez Roméo, au faubourg Saint-Antoine, et ses gardes du corps sortent, phares allumés, de NYPD Blue. Les références ciné et télé ne s'arrêteront pas là. Arnalta, c'est Robin Williams dans Mrs Doubtfire. La police impériale s'avère un mélange de MIB et de clones de Matrix. En nuisette sexy, Poppea est une bimbo déjantée à la Tarantino et Ottavia a le chic de Meryl Streep dans "La mort vous va si bien". Hélas, le metteur en scène écossais, pour avoir, comme le chante la rouée Arnalta, "trop bu le vin de la louange (critique) à la coupe du mensonge", lasse très vite. Est-il nécessaire de jouer l'overdose d'accumulations quand on dispose d'un des plus brillants livrets de l'histoire ? Pourquoi, à la tête d'un bud-et costumes et décors qu'on imagine hollywoodien, nous pose-t-il sans cesse la narcissique question : "L'ai-je bien descendu, l'escalier de mon opéra ?" Le livret d'Agrippina, savante déconstruction de l'opera seria, plus difficile à transcrire pour un public du XXIe siècle que du Busenello, l'avait mieux inspiré.

C'est à la mort de Seneca que le système McVicar déraille. Le studio télé où le philosophe, en direct live chez un ersatz de Guillaume Durand, est condamné à mourir, s'avère d'une platitude effarante. Les scènes suivantes surenchérissent dans la démagogie. CNN passe en boucle et Nerone danse sur le cercueil du philosophe en mélangeant "Orange mécanique" avec Chicago. Le désir sexuel est l'axe moteur de cet opéra mais, sans jouer les prudes, pourquoi tant de mains au paquet et de postérieurs reniflés ? Comme tout un chacun, McVicar doit savoir que les meilleures choses s'épuisent quand on en abuse...

Tout avait pourtant bien commencé avec un prologue racé où Fortuna et Virtù, femme chauve et duègne frigide enchâssées par les somptueuses robes à panier de Jenny Tiramani, sortirent des panneaux coulissants et se lancèrent des défis rhétoriques en singeant la gestuelle baroque. On espéra un instant les multiples degrés de lecture à la Martinoty dans ces espaces chics signés Robert Jones. Mais dès l'arrivée d'Ottone, cadre stressé atteint d'une acidité gastrique soulignée d'abondantes prises de Maalox liquide, le toc régna. Un méchant gaspillage quand on dispose d'une distribution grand luxe. L'Ottone racé, à la projection impeccable, de Lawrence Zazzo décroche l'or du contre-ténor. La lamentation d'Ottavia sied autant à Anne Sofie von Otter que sa robe façon Thierry Mugler. Le Nerone d'Anna Caterina Antonacci, très attendu, est littéralement impérial, musclé sur toute la tessiture, viril jusque dans la pointe d'un vibrato subtilement dompté. Seule Patrizia Ciofi déçoit en Poppea. On mettra sur le compte d'une fatigue passagère la curieuse schizophrénie vocale d'un timbre généreux ayant du mal à chasser une seconde vocalité, plate et empêchée. Le stress de la première atteint aussi le soprano trop tendu de Carla Di Censo (Drusilla). Creux comme un philosophe de télé, le Seneca d'Antonio Abete est absent. Dans les seconds rôles - mais y en a-t-il dans cette oeuvre féroce ? -, on retient les performances vocales et théâtrales de Mariana Ortiz-Francés (Damigella et Palade) et d'Amel Brahim-Djelloul, Amore princier mais Valletto déformé par un hip-hop caricatural. Chez les nourrices travesties, Dominique Visse fait sa vicieuse habituelle et le (très) grand Tom Allen (Arnalta) est un joyeux drille.

Dommage que les battues frénétiques de René Jacobs aient ôté toute magie à son "Oblivion soave". A la tête d'un Concerto Vocale impeccable de grain et de justesse, le chef choisit des tempi de cocaïnomane qui laissent peu de place aux ombres présentes dans la partition de Monteverdi et de ses élèves, Il parvient in extremis à baigner de sensualité un duo final abîmé par les costumes Folies Bergère de l'empereur et de sa putain impériale, soudain devenus aras couverts de strass. Ce couronnement annoncé s'est donc transformé en péplum post-moderne sans fil conducteur, ce que le public n'a pas manqué de reprocher bruyamment à l'équipe dramaturgique."

  • Altamusica - 15 octobre 2004 - Poppée sans télécommande

"Après une Agrippina de Haendel décalée, David McVicar et René Jacobs continuent d’explorer l’histoire de la Rome antique et les débordements de l’un des plus célèbres empereurs avec le chef d’oeuvre de Monterverdi, L’Incoronazione di Poppea. Une fois n’est pas coutume, l’action est transposée dans un monde contemporain où se côtoient téléphone portable et allégorie et tout cela tente de faire bon ménage tandis que les musiciens apportent un luxe exemplaire à la partition.

En assistant à cette nouvelle production on pourrait se demander si David McVicar n’a pas eu envie de mélanger les deux styles esthétiques de ses mises en scène, à la fois la beauté épurée montrée dans Semele et le côté contemporain de son Agrippina. Le prologue est vraiment magnifique puisque la Vertu et la Fortune apparaissent sur scène dans des costumes très recherchés, Patrizia Ciofi avec une sorte de robe dorée et Anne-Sofie Von Otter avec une robe noire richement parée. Dommage que la gestuelle des mains soit si ridicule et brise quelque peu la magie de la scène ! Mais après cette splendide scène, les choses se gâtent car Ottone arrive en costume de ville, un sac de voyage sur l’épaule et une petite valise et il semble tout droit sorti des tours de la Défense! Pourquoi replonger le spectateur dans son quotidien après l’avoir fait rêver dans une si belle introduction? Le metteur en scène semble prendre le livret de Busenello au pied de la lettre car comme Ottone dit qu’il revient, il en conclut qu’il revient de voyage et qu’il descendrait presque de son avion. Pourquoi pas, mais ne serait-ce pas dénaturer quelque peu le texte? David McVicar ne manque pas d’idées, c’est indéniable mais peut-être que certaines n’ont pas vraiment de place sur une scène d’opéra. Le rôle de Seneca est assez bien fouillé puisqu’il le présente comme le philosophe qu’il est, mais aussi comme un écrivain qui vient faire la promotion de son livre au début de l’acte II. Jusque-là l’idée aurait pu être intéressante mais la mort de Sénèque est vraiment ridicule car il ne quitte pas son pistolet et une caméra (sur scène avec écran) le montre en train de suicider (merci de respecter Tacite au passage…) et on le voit étendu, mort d’une balle dans la tempe. Quelques idées saugrenues apparaissent ça et là comme le début du troisième acte qui montre les dernières nouvelles de CNN et il n’y est même pas question de la répudiation d’Ottavia !!

Heureusement la distribution est littéralement exceptionnelle et si les avis risquent d’être partagés sur la mise en scène, ils ne risquent pas de l’être sur les merveilleux chanteurs qui défendent corps et âme cette partition. Patrizia Ciofi se frotte de plus en plus à Monteverdi et bien lui en prend. Après une Euridice de toute beauté en compagnie d’Emmanuelle HaÏm au disque, elle aborde aujourd’hui Poppea et sa voix toujours un peu voilée, mais c’est ce qui en fait le charme, s’accorde très bien avec l’écriture monteverdienne avec des retards, des soupirs, etc… Elle campe une Poppea assez déterminée dans son ascension au pouvoir mais elle garde constamment à l’esprit qu’elle aime Néron comme dans les passages langoureux, par exemple le premier duo amoureux avec Nerone.

Anna-Caterina Antonacci, hier Agrippina haendelienne demain Poppea monteverdienne, est complètement surprenante en Nerone et si sa voix est plus claire que celle de Patrizia Ciofi, elle rend justice au personnage et est parfaitement crédible. David McVicar avait présenté, dans Agrippina, un Nerone gamin, assez déluré et de mauvais genre, et apparemment son arrivée au trône ne l’a guère fait évoluer et il est toujours aussi mal accompagné. La chanteuse se prête admirablement au jeu mais c’est surtout sa voix chaude et puissante qu’il convient de louer. Le deuxième duo d’amour avec Poppea est superbe et on les sent prêtes à défaillir à chaque note tellement leur interprétation est intense que ce soit à travers les multiples respirations excessives mais dramatiques ou bien les pianissimi nombreux.

Lawrence Zazzo reprend le rôle d’Ottone mais avec quelques années de plus car s’il se mariait avec Poppea à la fin d’Agrippina, leur idylle semble bien terminée dans l’oeuvre de l’Italien. Mais heureusement, passant de Haendel à Monteverdi, le chanteur n’a rien perdu dans la beauté et la pureté de sa voix, qui parfois fait un peu penser à Andreas Scholl. Il est toujours aussi émouvant dans les notes très douces qu’il exécute sur un fil de voix notamment dans son premier air ou quand il essaie de convaincre Poppea qu’il l’aime encore à la fin de l’acte I.

Anne-Sofie Von Otter aura beaucoup chanté L’Incoronazione di Poppea et si elle avait été un Nerone passionnant à Aix voilà quelques années sous la direction de Marc Minkowski, elle est une Ottavia encore plus convaincante. Elle se montre souveraine jusqu’au bout des ongles, aidée en cela par des costumes magnifiques, que ce soit sa robe noire au premier acte ou bien son tailleur bleu ensuite. Elle laisse éclater sa voix et fait découvrir une puissance qu’on lui a souvent reproché d’être un peu inexistante. Mais ici aucun problème et elle hurle, crie son désespoir notamment dans les “dove sei” de sa première scène ou bien dans le passage où elle oblige Ottone à tuer Poppea. Du très grand art !

Antonio Abete est étonnant dans le rôle de Seneca. Il trouve de magnifiques couleurs et la scène de sa renonciation à la vie est d’une grande émotion. Dominique Visse, comme toujours, est irrésistible en Nutrice. Il est complètement déguisé en dame de compagnie d’Ottavia, très riche (bijoux, tailleur…) et tous ses gestes fins contribuent à rendre son personnage vivant et drôle. Que dire de sa prestation vocale, si ce n’est que comme toujours il joue sur les différents registres de sa voix, allant du suraigu au grave avec une agilité confondante. S’il ne fallait retenir qu’un seul passage ce serait le trio du début du deuxième acte quand il se trouve avec les autres amis de Seneca: il retrouve ici sa grande agilité de chambriste quand il est avec son ensemble et ses premières notes sont d’une intensité rare et d’une immense douceur. Tom Allen se charge du rôle d’Arnalta qui n’est guère épargnée par le metteur en scène. Apparemment elle apprécie le rose puisqu’elle se présente chez Poppea avec une sorte de blouse rose et des chaussons très fournis en poils de la même couleur puis dans sa dernière scène elle porte une robe de soirée rutilante de pierreries également d’un rose plus que douteux. Vocalement le chanteur est assez honnête pour le rôle mais la voix est peut-être un petit peu trop lourde pour ce type de répertoire et sa berceuse n’a pas assez de douceur, même si le chanteur est conscient du problème et essaie manifestement de l’alléger. Amel Brahim-Djelloul fait grande sensation dans ses débuts parisiens et elle obtient une ovation plus que méritée. Cette toute jeune chanteuse se fait de plus en plus remarquer dans le monde baroque et sa tournée en tant que chanteuse du Jardin des voix avec William Christie devrait contribuer à mieux la découvrir. Elle possède un instrument solide, une voix bien placée et timbrée agréablement et surtout elle sait s’investir dans un rôle, voire dans deux puisqu’ici elle interprète le personnage horripilant du Valletto et celui beaucoup plus charmant de l’Amour (sorte de double noir de l’Amour de Semele. Les rôles plus secondaires sont également très bien tenus à commencer par la Drusilla de Carla di Censo qui apporte une voix très fraîche au personnage.

René Jacobs fait merveille dans le répertoire monteverdien. Son orchestre sonne magnifiquement, la réorchestration est subtile, musicale et on reconnaît immédiatement la touche du compositeur qui se cache derrière le chef. Il donne un souffle important à l’ensemble qui permet de présenter cette oeuvre dans une version plus longue qu’à l’ordinaire, puisque, par exemple, le rôle d’Ottone a été largement développé. Un bien bel hommage musical à une oeuvre qui sera très défendue car on ne compte plus les productions, reprises ou nouvelles, qui naissent cette saison. René Jacobs et sa fine équipe de chanteurs ont rendu une grande noblesse à la partition de Monteverdi et si la mise en scène peut choquer, énerver, attrister parfois aussi, il ne faut pas oublier d’écouter cette superbe interprétation qui risque de faire date, du moins on le leur souhaite !"

"Poursuivant leur relecture de l’histoire romaine, le duo McVicar/Jacobs reprend du service au théâtre des Champs Elysées où l’on avait salué leur Aggripina de Haendel, pêchue voire pétaradante. Pour cette nouvelle rentrée parisienne, René Jacobs retrouve le Couronnement de Poppé de Monteverdi (déjà dirigé à Montpellier en 1989 et gravé au disque chez Harmonia Mundi en 1990). Les spectateurs familiarisés par « une équipe gagnante » voire un «système» bien huilé, en ont, là encore, pour leur argent.

Sur la scène, rien ne vous est épargné. Les nostalgiques rêveurs d’une Rome impériale «épurée», balthusienne, seront déconcertés. Les amateurs de trouvailles scéniques à foison, de délires dépoussiérants/modernisants, seront comblés. La fantaisie du metteur en scène écossais, David McVicar, met le feu au poudre : à la cour d’un Néron rasta, règne la loi de la drogue et du sexe. McVicar sait montrer qu’il surfe sur les dernières tendances visuelles : l’image, le rap, l’exhibitionnisme. Là, c’est la mort de Seneca, médiatisée sous la forme d’un plateau télé où la famille du philosophe regroupe les invités du direct, marionnettes impuissantes en proie à de vaines gesticulations. Ici, c’est Valetto (très fine Amel Brahim-Djelloul) qui est un jeune rappeur insolent et mordant (surtout à l’égard du vieux Seneca), volage et déjà indécent (avec Damigella, piquante Marianna Ortiz-Francès). Ailleurs, des éphèbes de plus en plus dénudés, « fashonisés », façon Dolce & Gabbana ou Prada, « posent » dans l’ombre des puissants ; ils forment la suite « people » du jeune empereur corrompu auquel le sort du Sénat et du peuple importe si peu. Ingénieuse aussi, l’idée d’un écran-vidéo pour les apparitions divines, de Pallas et de Mercurio. Ailleurs, de multiples allusions à la vague montante des comédies musicales accusent le détournement du théâtre montéverdien au bénéfice des effets dernière mode. Ainsi le duo Nérone/Lucano célèbre les milles beautés de Poppée sur le cercueil de Seneca à la façon des revues « Cabaret » ou « Chicago ».

Dans cette pyrotechnie scénique qui nous rappelle combien, si jamais nous en doutions, que nous voyons bien un spectacle signé McVicar, les nourrices ne sont pas en reste : elles exacerbent la charge comique voire bouffonne de leur rôle : Arnalta (la nourrice et conseillère de Poppée : Tom Allen très convaincant), n’épargne aucune occasion de paraître en bigoudis, peignoir et chaussons lapins. Ses apparitions bouffes atteignent un sommet dans la conception music-hall de la mise en scène : quand se précise l’avènement de Poppée au trône impérial, la nourrice se « lâche » et dodeline sous les projecteurs en robe de strass rose digne d’un spectacle calibré par Alfredo Arias et revisité genre drag queen. N’omettons pas Dominique Visse qui incarne Nutrice (la conseillère et suivante d’Ottavia). Le haute-contre français surinvestit son personnage : mi « madame Claude », mi bourgeoise arrogante titillant toujours Ottavia (Anne Sofie von Otter, sublime icône tragique) sur le chemin de la vengeance. Une question cependant : le théâtre de Monteverdi a-t-il réellement besoin de tant d’artifices ? Le compositeur vénitien aimait souvent à rappeler Platon : seule importe l’intelligibilité du texte.

Dans la fosse, le travail de René Jacobs s’inscrit dans le sillon tracé par ses premières approches : continuo généreux, alliances des sonorités plastiques, riches, millimétrées. Acuité rythmique, éloquence des accents. Si l’instrumentarium des opéras vénitiens demeure un sujet de réflexion, le chef quant à lui n’hésite plus quant aux options instrumentales. Opéra pour les théâtres publics ou opéra spectaculaire pour les princes, formation économique ou somptueuse phalange ? On sait qu’en dépit des possibilités et du contexte de chaque représentation, Monteverdi aimait étoffer son orchestre. Ici la parure de la fosse déploie un tapis « mille fleurs » des plus raffinés. Osons dire que tant de ciselure et d’invention dans la restitution sont en constant décalage avec les « gesticulations » de la scène : les prouesses instrumentales sont même gâchées par le déballage de la mise en scène où triomphe une Anna Caterina Antonacci (Nerone) absolument déjantée."

"Cette production superbe, dirigée par un des meilleurs spécialistes de Monteverdi et servie par un beau plateau vocal, n'a cependant pas comblé toutes les attentes placées en elle. La faute au metteur en scène ? Pas seulement. René Jacobs n'a pas séduit par sa justesse dramatique habituellement sans failles. Sa réalisation, riche comme à son habitude, de la basse chiffrée de Monteverdi a généré des couleurs orchestrales un peu monotones. La respiration de l'oeuvre a semblé courte. Aucun moment "suspendu", "hors du temps", n'a ponctué cette représentation. On regrette parfois la version plus épurée donnée au Conservatoire il y a quelques années, ou celle de Jean-Claude Malgoire donnée ici-même en janvier 2001. David McVicar et son décorateur Robert Jones nous offrent le type de tape à l'oeil décoratif que l'on trouve plus souvent à l'Opéra de Paris qu'au Théâtre des Champs-Élysées. De beaux rideaux glissant de gauche à droite le temps d'un changement de décor, de belles couleurs et lumières bleu nuit et or créent certes un climat. Mais les panneaux verticaux tournant sur eux-mêmes ont un air de déjà vu, sans parler des extraits de texte parfois affichés au fond. Centrer la mise en scène autour d'un canapé n'est pas nouveau, mais celui-ci a une queue de crocodile et est tapissé de léopard ! Même Roméo n'en vend pas d'aussi chic! Il passe alternativement de droite à gauche du plateau. David McVicar réussit quelques scènes, mais un souffle d'ensemble fait défaut, quoique chaque personnage soit judicieusement présenté : Néron cocaïnomane et bisexuel, pourquoi pas ? Les deux gardes de Néron en jeep et allant chercher des hamburgers à emporter chez McDo, ça coule de source! Des Poppée plus vamps et vulgaires, on en a vu.

Grâce à une Anne Sofie von Otter en grande forme vocale, Ottavia a une noblesse et un pathétique insurpassables. Son air d'adieu est superbe, même si la prononciation des doubles d de "addio" lui fait défaut. Faire d'Othon un "homme de la rue", cadre moderne quelconque en costume et téléphone mobile, est intéressant. Montrer la Damigella en dessous chics pour son duo avec Valletto, pourquoi pas ? Valletto endosse le personnage-type du sale gosse de banlieue portant sa casquette à l'envers, le cliché fonctionne. Amel Brahim-Djelloul joue le jeu à merveille, même si faire jouer ce personnage à une chanteuse d'origine algérienne ayant sa classe et son tempérament relève un peu de la provocation.

Arnalta incarnée par un ténor de haute taille en robe de chambre rose et bigoudis est forcément hilarante, surtout quand elle fait son numéro dans le rayon d'un projecteur, au moment d'accéder au pouvoir sur les pas de Poppée. La Nutrice de Dominique Visse est comme toujours désopilante, très féminine ce soir dans ses conseils d'infidélité à Ottavia ! Seneca en Jospin /intellectuel parisien pontifiant va de soi, et faire de son monologue "Solitudine amata" une émission culturelle télévisée où ses disciples servent d'invités / faire-valoir autour d'une table basse est brillant, efficace et amusant. Certaines scènes sont réussies grâce à un concept, d'autres grâce à un numéro d'acteur, celle entre Ottavia et Ottone l'est simplement par le jeu et la direction d'acteurs. Au rayon des gadgets amusants, on trouve le passage où Othon éconduit ne chante plus à Poppée que par mobiles interposés. Ou cette scène où Othon s'acharne à tirer des coups de feu sur Poppée et Arnalta avec un pistolet enrayé.

Hormis l'erreur de distribution (ou la durable méforme vocale) de Patrizia Ciofi, le plateau vocal est séduisant. Après une bien tiède Fortuna, aux côtés d'une Virtù au timbre aussi peu incisif et presque soufflé, Patrizia Ciofi chante par en-dessous et sonne bas dès son entrée en Poppée, mettant mal à l'aise l'auditeur. Sa voix est toujours tirée dans sa deuxième scène (n°10) avec Néron. Ce rôle est plus grave que ses rôles habituels. N'a-t-elle pas déjà chanté dans des tessitures trop différentes ? Anna Caterina Antonacci, qui chante habituellement Poppée, est un Néron aussi ardent que sa Cassandre des Troyens au Châtelet la saison passée. Sa voix est toujours bien timbrée, son phrasé et son engagement physique sont intenses et expressifs. Si l'on n'avait pas le souvenir du sulfureux Néron du sopraniste Jacek Laszczkowski dirigé par Jean-Claude Malgoire en janvier 2001, on serait comblé. (Jacek Laszczkowski reprendra d'ailleurs ce rôle au Palais Garnier en janvier 2005.)

Amel Brahim-Djelloul, déjà remarquée lors du prix de chant du Conservatoire en 2003, est aussi superbe vocalement en Amore que séduisante scéniquement en Valletto. Lawrence Zazzo présente une si belle homogénéité vocale que d'aucuns lui reprocheront sans doute de manquer de personnalité. Sa belle performance vocale est en parfaite harmonie avec son personnage de loser. La voix de Carla di Censo, sans être ample, a un timbre étonnamment concentré, claironnant et efficace. Antonio Abete chante comme à son habitude du coin de la bouche, en ourlant les lèvres, mais cela semble convenir à sa voix ! Finnur Bjarnason a une voix efficace quoique désagréablement nasale, à l'américaine. Outre son abattage scénique, Tom Allen chante bien sa berceuse à Poppée et donne une belle interprétation du rôle de Mercure, ici donc distribué à un ténor."

"On n’en voudra pas à David McVicar de s’être invité au Couronnement de Poppée comme dans une auberge espagnole. Tout reste possible dans cette œuvre dont les sentiments sont frappés d’éternité et les intrigues politico amoureuses toujours d’actualité. Que Poppée se promène en nuisette, que Néron soit coiffé à la rasta et ses gardes des beaux gosses mafiosi avec lesquels il partage aussi bien le sexe que la vodka et la cocaïne n’est pas écrit contre la vérité historique, mais une simple transposition. McVicar a choisi un angle de lecture inédit et assez pertinent : il voit dans ce livret si puissant et si implacable la libération progressive de l’empereur par sa prise de conscience de son pouvoir absolu.

La scène sur le catafalque de Sénèque est plus qu’une provocation, une catharsis. Le cercueil parait, porté par les gardes, coiffés de chapeaux melons, (on songe au Chicago de Bob Fosse), et le duo passionné entre Néron et son favori, Lucain, avoue dans une débauche singulière où se mêlent les sbires qu’en ordonnant à Sénèque de se révolvériser, l’empereur s’est débarrassé de toutes les entraves de la morale dont son précepteur était le symbole. Ottone et Drusilla l’aideront involontairement à se défaire d’Ottavie, il pourra partager le trône avec sa courtisane et prospérer dans la débauche.

McVicar ne renonce à rien, la mort de Sénèque, filmée comme une émission littéraire, un Valletto (qui bien sûr est aussi Amore) racaille et détonnant (la génialissime Amel Brahim-Djelloul, voix de Chérubin d’une amplitude et d’un caractère unique, pour laquelle Andrew George s’est fendu de chorégraphies décoiffantes), des nourrices déjantée (Tom Allen en Arnalta est indescriptible et son show très Drag Queen lorsqu’il accède au pouvoir dans le sillage de Poppée vaut le détour, mais l’inaltérable nutrice de Dominique Visse n’est pas en reste, comédien subtil jusque dans les excès du buffo), toute une vraie troupe de théâtre où des caractères marqués même dans les emplois les plus épisodiques (le Liberto d’Enrico Facini) renforce la cohérence du propos de McVicar.

La direction bavarde et multicolore de René Jacobs donnait beaucoup de détails à entendre souvent au détriment de l’impact dramatique, et accompagnait plutôt qu’elle ne soutenait une équipe de chant disparate. Le pâle Sénèque de Roberto Abete avec son grave captif est déjà oublié, comme l’Ottone pataud et fade de Lawrence Zazzo, et la Drusilla transparente de Carla di Censo. Ciofi s’est égarée en Poppée, ses aigu passent, son médium savonne, de bout et bout elle est prisonnière de son instrument que l’on sent épuisé, vidé de toute substance et cherche à compenser par un délicieux jeux de scène un canto falso déprimant. Anne Sophie von Otter, que l’on croyait perdue vocalement campe une Octavie qui emplit tout le Théâtre des Champs-Elysées, avec une autorité sidérante, et la douleur à vif de son Addio Roma confirme qu’elle demeure sans équivalent pour l’incarnation des grandes figures tragiques de l’opéra baroque.

Longtemps Poppée, Antonacci chantait ses premiers Néron, et les jouait surtout avec une finesse, une subtilité démoniaque, une sensualité morbide doublés d’une autorité vocale jamais prise en défaut. Dans les beaux décors de Robert Jones (avec ce canapé crocodile inédit), avec les éclairages inventifs de Paule Constable, McVicar a réussi son pari. Et Antonacci retrouvera Poppée pour une autre mise en scène du Couronnement à Garnier, en janvier prochain."

"Cette fois , au diable David McVicar et ses fantasmes ! Ce Néron pop star latino, dreadlocks, jean clouté, santiags, coke et déhanchements à la James Brown, cette Poppée parvenue, Lolita mauvais goût et poule de luxe, ce Sénèque années 1960, falot et ridicule, cette Octavie grande bourgeoise ménopausée, sans parler des nourrices transformistes, entre Mrs Doubtfire et Miss Fine, les infos sur CNN après la tentative de meurtre de Poppée, les bodyguards mafieux, le personnel night-club. .., bref, tout un fatras branchouille.

Après la télé, l'opéra-réalité. McVicar avait pourtant de quoi doper sa production avec un plateau de chanteurs scéniquement performant. Et ce dès le Prologue, où Fortune et Vertu en costumes XVIIe loufoque se disputent le cœur des hommes, avant d'être mises au pas par Amour, mini-Casanova à l'aveugle (une récurrence du Cupido de Semele, de Haendel, mis en scène par McVicar pour ce même théâtre en février).

Que l'Amour ne soit plus enfant de bohème mais rappeur de banlieue ? Que cette histoire se passe essentiellement sous la ceinture ? Certes ! De là à transformer Monteverdi en comédie à l'américaine et vaudeville sulfureux... On s'amuse bien sûr de la déco panthère style Faubourg Saint-Antoine chez Poppée, on sourit de la mort de Sénèque façon débat télévisé, de la diatribe du "djeune" Valetto, on rit du numéro de travelo en boa fuchsia de la nourrice Arnalta, maquerelle promue au rang de grande dame. Mais le rituel à la Madonna sur le cercueil de Sénèque, les adieux d'Octavie dans une sorte d'immense éternuement, le couronnement de Carnaval des impies... Pouvoir et débauche, crime et iniquité appelaient-ils pareille débandade scénique ? On guette sans trop y croire une parcelle d'émotion. Elle viendra subrepticement dans un tiré de rideaux bleu nuit flottant sur les sombres harmonies de l'orchestre avant le douloureux exil d'Octavie.

L'œil agacé rend-t-il l'oreille moins sagace ? La Poppée de Patrizia Ciofi, en dépit d'un bel abattage, n'a pas semblé inoubliable, l'Octavie d'Anne Sofie von Otter a paru dépourvue de couleurs, de nuances. Mais les nourrices (Tom Allen et Dominique Visse) ont été à la hauteur de leur rôle. On a eu des tendresses pour Lawrence Zazzo, Othon torturé (dont le rôle, souvent réduit, a heureusement été restitué par René Jacobs). De la compassion pour le Sénèque d'Antonio Abete, dont le timbre et l'émission sauvent musicalement le rôle au moment de mourir : "La mort est une brève angoisse ; un soupir vagabond quitte le cœur où il est resté pendant des années..." Le Valetto/Amour d'Amel Brahim-Djelloul était bien séduisant, de même Carla di Censo, Drusilla au joli timbre. Quant au Néron violent et sensuel d'Anna Caterina Antonacci, il a mené son jeu en maître : la soprano italienne est surprenante de vérité. En regard d'un tel plateau, le Concerto Vocale de René Jacobs est resté en retrait, manquant à la fois de feu et de bois. Monteverdi n'était qu'à moitié sur la scène, il n'est pas sûr qu'il fût complètement dans la fosse."

"Année 1642, et d’emblée le chef-d’œuvre absolu, celui qui contient tous les opéras à venir, l’œuvre totale, qui mêle le tragique au comique, le bouffon au distingué, le trivial au sublime, le pittoresque à l’élégiaque. L’esprit de Shakespeare, on ne le verra jamais plus transcrit aussi fidèlement en musique. Monteverdi procède à la subversion des sexes avec une impertinence sidérante: Othon et Néron étaient chantés par des castrats, la vieille nourrice par un ténor, le valet par une soprano. L’immoralité profonde de cet opéra, en pleine Italie de la Contre-Réforme, n’est pas son caractère le moins surprenant. Néron répudie son épouse Octavie pour s’acoquiner avec Poppée, une intrigante qui monnaie ses charmes pour accéder au pouvoir. Quant à Sénèque, le vieux philosophe qui a élevé l’empereur et cherche à empêcher cette infamie, il est condamné à s’empoisonner. Un happy end des plus effrontés couronne l’idylle scandaleuse. L’amour physique, la volupté mènent le monde, et, sur la couverture d’un des bons enregistrements de l’œuvre (par Garrido, chez K 617), on n’a pas eu tort de reproduire le jeune garçon impudemment tout nu de Caravage.

Faute de castrats, le rôle d’Othon sera confié à un contre-ténor (l’excellent Lawrence Zazzo), celui de Néron à une soprano, ce qui est conforme à la dinguerie générale de l’opéra. C’est la merveilleuse Anna Caterina Antonacci qui soutiendra cette partie. On l’a entendue naguère, magnifique, dans deux opéras de Haendel, «Agrippina» et «Rodelinda». Cette Italienne s’est spécialisée dans le répertoire baroque, qui passe pour figé et antithéâtral. «Erreur complète, dit-elle, moi, je n’aime que le théâtre, c’est pourquoi je ne fais pas de disques. Je ne me sens bien que sur une scène.» Il est vrai qu’elle a trouvé en David McVicar un metteur en scène de génie, peut-être le seul aujourd’hui à rajeunir les chefs-d’œuvre sans leur tordre le cou par de fausses audaces absurdes. Pas de kalachnikov ni de saunas ridicules, mais une exploration intelligente des possibilités extrêmes de l’œuvre. Dans «Poppea», il exploite à fond la bisexualité de certains personnages. «Il a fait de moi une rock star!», s’exclame l’Antonacci, amusée. Dans ses duos avec Poppée (l’admirable Patrizia Ciofi), l’ambiguïté est patente. Mais dans la scène avec Lucain, l’équivoque n’est pas moins savoureuse, puisque ce sont apparemment deux hommes qui se lutinent. Il y a des morceaux d’anthologie dans la partition: les adieux à Rome d’Octavie répudiée (Anne Sofie von Otter), la chanson d’amour du petit valet, ancêtre de Chérubin, le chœur passionné des amis de Sénèque qui supplient le philosophe de ne pas avaler le poison, la tendre berceuse de la nourrice qui chante pour endormir Poppée, enfin et surtout la scène d’amour qui conclut l’opéra. Jamais amants n’ont exprimé avec plus de force l’attraction entre deux corps que Néron et Poppée dans ce passage d’un insurpassable érotisme. Un duo si fastueux qu’on l’a entendu autrefois chanté par des artistes verdiens ou wagnériens qui se risquaient pour une fois dans le baroque: Carlo Bergonzi, Jon Vickers, Grace Bumbry, Gwyneth Jones. Le maître d’œuvre au Théâtre des Champs-Elysées sera René Jacobs: avec un chef de ce talent et une distribution aussi éclatante, Monteverdi paraîtra plus jeune que jamais."

  • Forum Opéra - 13 octobre 2004

"Un an après la reprise triomphale d'Agrippina, voilà que le Théâtre des Champs - Elysées a l'excellente idée d'ouvrir à nouveau sa saison opératique avec ces antiques coquins de Néron et Poppée - et ce, à nouveau sous la houlette du génial tandem Jacobs - McVicar. Malin, McVicar annonçait à la fin d'Agrippina la suite des évènements : à peine unie à Othon, Poppée se tournait déjà vers le tout nouvel empereur Néron, occupé pour sa part à grimper voracement l'escalier menant au trône, tandis qu'Agrippine continuait de bercer les illusions amoureuses de Pallas et Narcisse pour mieux tramer le meurtre de son cher Claude, le tout sous le regard critique d'un Lesbo plongé dans les Annales de Tacite (ces mêmes Annales qui ont inspiré à Busenello son livret). C'est donc en toute logique qu'il place ce Couronnement dans la continuité d'Agrippina, reprenant le récit quelques années plus tard, et l'on retrouve avec plaisir quelques - uns de ses personnages - Néron s'est émancipé de son boy's band à minettes pour se lancer dans une carrière solo plus sulfureuse ; Poppée baille aux corneilles dans un loft au luxe tapageur ; quant à Othon, il a finalement délaissé la carrière militaire pour devenir un businessman stressé qui ne trouve pas de meilleure réponse à son ulcère que de se saoûler sur le seuil de sa perfide maîtresse. Les nouveaux venus s'inscrivent avec un égal bonheur dans ce tableau : Octavie est une grande bourgeoise entre deux âges sur le déclin (et au bord de l'hystérie), sorte de Norma Desmond cheap ; Sénèque un philosophe télévisuel à la mode en col cheminée et costume chic, qui, pour toute réponse aux lamentations de son impératrice, lui tend un exemplaire dédicacé de son dernier bestseller ; Drusilla une secrétaire un peu coincée en tailleur pantalon strict, amoureuse transie de son patron Othon ; le Valet un rapper malicieusement insolent qui aimerait bien s'imposer comme un petit cousin latin et pyromane d'Eminem. Comme toujours chez McVicar, on est impressionné par le soin du détail et la science de l'observation (des attitudes, des codes vestimentaires, des interactions sociales) qui viennent nourrir une vision pas si iconoclaste qu'il y paraît.

On retrouve par ailleurs dans cette nouvelle production toutes les qualités qui ont fait d'Agrippina un spectacle culte : actualisation judicieuse et juste - toujours respectueuse du livret avec lequel elle est parfaitement en phase - , humour décalé et grinçant, portrait noir et sans concession des personnages. Les décors de Robert Jones, simples, sont astucieusement modulables : l'espace scénique est, comme dans Agrippina, divisé en son milieu par une volée de marches, des panneaux pivotants laqués se font tour à tour nes de marbre cuivré, portes hostiles ou cloisons de night - club (très belle utilisation de néons bleus encastrés dans la tranche des panneaux) ou laissent entrevoir une fresque libertine. Les accessoires, peu nombreux, sont eux aussi très bien utilisés, notamment ce sofa en forme de serpent et ce tabouret de bar également reptilien. Quelques tirés de rideaux ponctuent la représentation, permettant de rapides et invisibles changements de décors - idée aussi belle visuellement qu'intelligente dans ce qu'elle permet de ne jamais briser l'action (ce qui est d'ordinaire l'un des problèmes majeurs posés par le découpage de cet opéra). Les costumes, magnifiques, contribuent habilement à définir les personnages, tandis que les chorégraphies décalées apportent un zeste de loufoquerie fort bienvenu à l'ensemble, comme ces irrésistibles pas de danse esquissés par les serviteurs d'Octavie lorsque le Valet - dont le rythme de déclamation se prête étonnamment bien à une gestuelle hip-hop - invective Sénèque.

Mais tant d'intelligence scénique ne nous aurait pas menés bien loin sans une distribution à la hauteur des (très hautes) exigences d'une telle mise en scène - fort heureusement, on n'est guère déçu par un cast à l'investissement théâtral réjouissant, principalement dominé par une Anna Caterina Antonacci assez renversante. Arborant dreadlocks, tatouages et smoking blasphématoire, la Antonacci, qui porte le travesti bien mieux qu'on ne s'y serait a priori attendu, campe un Néron saisissant en empereur de la pop métrosexuel, macho et ambigu, à mi-chemin entre un Justin Timberlake hyper trash et le fruit bizarre (et un peu effrayant) d'une improbable liaison entre Madonna et Michael Jackson. On savait la diva italienne bête de scène, on n'en est pas moins scié par le résultat : après une Poppée munichoise proprement incendiaire (en compagnie d'un non moins flamboyant David Daniels dans le rôle de Néron), après une Agrippine parisienne carnassière et castratrice, voici qu'elle se vautre à nouveau avec délices (et pour le plus grand plaisir des spectateurs) dans la lie d'un Néron pourri jusqu'à la moëlle mais incandescent, en parfaite continuité avec l'ado tête-à-claques et cocaïné échappé d'N*Sync incarné par Malena Ernman dans Agrippina. Car c'est bel et bien le même Néron que nous retrouvons ici, à quelques années de distance. Certes, il a quitté son look boy's band et ses mouvements de breakdance, il n'a plus Maman à satisfaire, mais il n'en a pas moins conservé ses obsessions - le sexe, le pouvoir, la dope, et, bien entendu, sa Poppée, qui continue de le mener allègrement par le bout du nez. Autoritaire et capricieux, mais dans le même temps poète hypersensible, ébouriffant de sensualité autant que d'une perversité avérée, ce tyran immature exerce une étrange fascination, révulse en même temps qu'il attire, et l'on ne peut que se pâmer d'admiration devant le charisme ravageur de son interprète, qui, décidément, ne recule devant aucun défi. Musicalement, on se délecte une fois de plus de sa diction riche, de son timbre racé, de son abattage vocal comme de sa science du verbe - et qu'importent quelques défauts d'intonation ici et là, lorsque l'on est en face d'une artiste qui brûle lest planches avec autant de panache et d'audace.

Face à ce Néron aussi charmeur que dégénéré, Patrizia Ciofi campe une Poppée somme toute relativement classique, femme - enfant perverse et voluptueuse, non dénuée de sex - appeal (très bien réhaussé par des pyjamas de satin et une nuisette en mousseline) - et l'on n'a aucun mal à comprendre la faiblesse de Néron à son endroit. Si, vocalement, on peut lui reprocher parfois - réserve minime - une bizarre tendance à abuser d'un non vibrato détimbré et un peu venteux, sa présence scénique est indéniable, tout comme l'alchimie qu'elle partage avec sa partenaire et compatriote. Les voix des deux sopranos, proches de registre et mais bien distinctes en termes de couleur, se marient par ailleurs plutôt bien ; "In te mi cercarò, / In te mi trovarò, / E tornerò a riperdermi ben mio, / Che sempre in te perduta(o) esser vogl'io" ("En toi je me chercherai, / En toi je me trouverai, / Et reviendrai me perdre encore, mon amour, / Et que toujours je sois perdu(e) en toi!") chantent les tourtereaux, et rarement la fusion exprimée par les protagonistes aura été aussi musicalement palpable qu'avec deux voix aussi voisines.

Le reste de la distribution est à la hauteur de ce couple sensuel et cruel. Bourgeoisement virulente mais élégamment divesque, l'Octavie d'Anne Sofie von Otter est un vraie réussite, même si le timbre de la suédoise est décidément bien terne et métallique. Lawrence Zazzo, après un début de soirée hésitant, finit par trouver ses marques en Othon ; on aimerait plus d'émotion et moins de tergiversations, mais le côté torturé de son interprétation sied bien à ce personnage de manipulateur manipulé, en définitive bien faible. Paradoxalement, l'antipathie latente qu'inspire cet Othon veule et hypocrite augmente le capital sympathie de la Drusilla de Carla di Censo. A l'opposé des caractérisations habituelles, plus ouvertement sensuelles et chaleureuses (je pense notamment à Dorothea Röschmann chez Bolton), celle - ci joue la carte d'une Drusilla réservée et effacée, qui va s'ouvrir petit à petit, au fur et à mesure de la soirée et de l'évolution de sa relation avec Othon. Antonio Abete, quant à lui, est, comme à son habitude, impeccable en Sénèque, en dépit d'une voix peu séduisante et courte de projection.

Mais ce sont les personnages secondaires et plus authentiquement comiques qui marquent le plus. Tom Allen et Dominique Visse composent respectivement une Arnalta et une Nourrice hilarantes, la première en matrone assez vulgaire mais fort sympathique, la deuxième en transsexuelle bourgeoise sur le déclin mais encore fort préoccupée par ses hormones - difficile de dire lequel des deux chanteurs l'emporte finalement dans ce duel d'excentricité bouffonne ! La mise en parallèle de leurs destins respectifs lors du dernier air (délirant) d'une Arnalta définitivement over the top en lamé fuchsia (et boa assorti) donne lieu à un instant comique fort réussi. Autre incarnation forte de la soirée, le Valet rapper d'Amel Brahim - Djelloul, charmant d'insolence et d'inexpérience, qui forme une jolie paire avec la Damoiselle allumeuse de Mariana Ortiz - Francés.

Dans la fosse, René Jacobs, dont la maîtrise monteverdienne n'est depuis longtemps plus à prouver, dirige avec finesse un Concerto Vocale en grande forme - mené avec entrain par le toujours excellent Bernhard Forck - , et l'on a plaisir à retrouver enfin, après les déceptions récentes d'Agrippina et des Noces en ce même lieu, l'artiste que l'on admire tant pour son sens du théâtre et pour la palette de couleurs qu'il sait si bien exploiter avec cet ensemble. Aussi bien à l'écoute des chanteurs qu'à l'affût de l'action scénique, le chef belge déploie un tapis sonore tour à tour riche et intimiste, raffiné, et surtout d'une infinie élégance - et l'on ne peut qu'admirer l'adéquation entre son travail et celui du metteur en scène.

Bizarrement, si le public de la première a, à juste titre, ovationné chef, chanteurs et instrumentistes, les réactions aux saluts de David McVicar se sont avérées plus tranchées - quelques huées bien sonores se sont fait entendre, rapidement couvertes par des bravos plus retentissants encore. Je dois, en ce qui me concerne, exprimer ma perplexité face à cette hostilité - le public parisien de 2004 peut - il encore être choqué par l'imagerie convoquée par le magicien McVicar ? Un Néron cocaïnomane et bisexuel entouré de son sérail d'hommes - objets (au demeurant splendides) peut - il encore être considéré comme une provocation ? Ce serait à mon sens oublier alors la noirceur du livret de Busenello qui, allié à la musique de Monteverdi, mêle beauté et perversité, sublime et grotesque avec une adresse toute shakespearienne... un cocktail explosif remarquablement saisi par le metteur en scène écossais qui en fait ressortir les aspects les plus abjectement cyniques, mais sans en négliger pour autant les moments de tendresse. On n'est pas prêt d'oublier cet ahurissant et fort troublant duo orgiaque entre un Lucain - Chippendale lascif (excellent Finnur Bjarnasson, très sexy en tee - shirt résille et chapeau melon pailleté) et un Néron au bord de l'orgasme, s'adonnant à une chorégraphie à la Bob Fosse juchés sur le cercueil fraîchement clos de Sénèque... scène qui en aura certainement offusqué certains (et dont je suis à peu près sûre qu'elle doit être à l'origine de la majorité des huées à la première)...Avouez que si cynisme il y a, il est bien Néronien avant que McVicarien, et que la juxtaposition triomphe morbide /poésie amoureuse n'est guère une invention du metteur en scène ! On pourrait en dire de même de l'homoérotisme latent, très clairement relayé par la musique quelques lignes plus loin, à partir des répétitions hypnotiques et obsessionnelles du mot bocca et culminant de façon très explicite sous le "Ahi, destino !" de l'Empereur.

D'un autre côté, l'émotion pointe souvent au cours de la représentation, et parfois du côté des personnages les plus inattendus - comme dans la fameuse berceuse d'Arnalta à Poppée. (Ma voisine s'est plainte à son compagnon de ce que cet air, tel que chanté par Tom Allen, n'était "pas beau". On lui répondrait volontiers qu'ici c'est moins la beauté que la tendresse et l'émotion qui comptent ; après tout, Arnalta est chantée par un ténor bouffe.) On pourrait énumérer sans fin d'autres exemples de l'intelligence et de la justesse de la vision de David McVicar, qui décidément n'a de cesse de nous prouver sa compréhension profonde de la musique et des livrets qu'il met en scène - mais je doute que cette production ait réellement besoin, en définitive, qu'on la défende si activement. Ses qualités parlent d'elles - mêmes. Il suffit de la recommander, chaleureusement."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Le Théâtre de Bâle avait mis tous les atouts de son côté pour sa nouvelle production de "L'Incoronazione di Poppea" : “La Cetra”, un orchestre bâlois spécialisé dans la pratique de la musique ancienne, était dirigé par un des chefs les plus au fait des pratiques de cet art baroque si particulier de l’improvisation ; l’équipe de chanteurs était dans l’ensemble composée d’artistes aux timbres dégraissés et aux voix libres de vibrato encombrant ; le metteur en scène, enfin, a déjà remporté plus d’un succès sur ce même plateau avec ses spectacles à la fois novateurs, décapants, mais parfaitement aptes à rendre sensibles les messages subliminaux contenus dans des livrets que l’on se targue pourtant de connaître parfaitement. La déception a été d’autant plus lourde à l’issue de cette première représentation. Konrad Junghànel privilégie en effet une fourchette de nuances et de tempi extrêmement réduite, se contentant ici ou là de demander à ses musiciens de produire quelques sons qui tiennent plus de l’onomatopée que du récitatif accompagné. Mais, malgré l’indéniable virtuosité des musiciens de l’ensemble instrumental, le déroulement des scènes a quelque chose de convenu, voire de contrit. La représentation distille alors un ennui d’autant plus rédhibitoire que les chanteurs ne se donnent pas la peine d’articuler correctement leur texte, qui reste incompréhensible la plupart du temps. Le soprano de Gillian Keith en Poppea, fruité mais superbe d’aplomb dans l’aigu, est agréable à découvrir, tout comme le timbre assuré du sopraniste Max Emanuel Cencic en Nerone. Mais ces deux personnages centraux de la constellation dramatique n'ont aucune envergure par excès de pureté et de blancheur. William Purefoy incarne un Ottone caricatural, alors que Marie Angel séduit en Ottavia avec un chant aux accents nettement plus véhéments que celui de ses collègues. Kevin Short, enfin, est un Seneca sonore, alors que le reste de la distribution se tire plutôt bien d’affaire, Si l’on excepte une Drusilla trop chevrotante et une Arnalta de sexe féminin parfaitement insipide. Côté mise en scène, on frôle constamment le contresens. Le rideau s’ouvre sur un décor évoquant une idylle à l’américaine dans une production de série B des studios Disney. La mise en parallèle du pouvoir et de l’argent est d’ailleurs signalée avec d’autant plus de clarté que Virtù, au Prologue, se présente à nous drapée en statue de la Liberté new-yorkaise. Puis tout se délite. Le spectacle ressemble de plus en plus à une mauvaise parodie de ces films médiocres qui encombraient les écrans dans les années cinquante du siècle passé. Certes, Nigel Lowery n’oublie pas sa méchanceté revigorante, mais ses accès de révolte libertaire sont trop rares pour imprégner durablement un spectacle qui sombre très vite dans l’insignifiance." (Opéra International - janvier 2004)

 

 Jacek Laszczkowski et Elzbieta Szmytka à HambourgCorby Welch, Jacek Laszczkowski et Elzbieta Szmytka)à Hambourg

 

 

 

 

"Adepte du salmigondis visuel exempt de toute motivation historique, Karoline Gruber semble poursuivre le but idéal d'un comic-strip théâtral qui dénote une absence de réflexion préalable sur l'ouvrage abordé. Le triste décor de carton-pâte maculé de taches de sang et les costumes dépareillés sont aussi peu fonctionnels que déplaisants au regard. Le chef-d'oeuvre de Monteverdi sur le livret non moins magistral de Busenello offre un riche potentiel de transpositions théâtrales des situations et sentiments qu'une lassante succession de gags et d'anachronismes tour à tour grotesques ou, dans les plus inoffensifs des cas, simplement insipides laisse ici entièrement inexploité. Dès le prélude, les trois figures allégoriques de la Fortune, la Vertu et l'Amour, montant de la fosse d'orchestre vêtues de robes vaguement baroques sur lesquelles elles portent des blousons modernes et des sacs à dos, témoignent d'emblée d'un débraillé stylistique qui n'ira que s'aggravant. Ottavia, qui se trouve, pour stérilité, en traitement dans une clinique gynécologique, apparaîtra dans un sarrau ensanglanté. Seneca qui, se livrant à des expériences génétiques, cultive dans des pots de terracotta des jambes faisant figure de fleurs, est présenté comme un vieux maniaque dépourvu de toute spiritualité. Le modernisme des tenues de Poppea et son élocution plus vulgaire qu incisive ne contribuent pas à cerner le personnage. Elzbieta Szmytka ne s'y montre pas à la hauteur de la réputation que lui a notamment value la finesse de ses interprétations mozartiennes. Si Brian Asawa reste en retrait dans Ottone, Corby Welch et Axel Kôhler en font des tonnes dans leurs incarnations respectives d'Arnalta et de Nutrice : trois contre-ténors qui semblaient garantir l'authenticité stylistique et en livrent la caricature. Maite Beaumont, révélée dans Ruggiero d'Alcina, confirme son beau timbre dans Ottavia, mais Andreas Hörl ne fait pas le poids en Seneca, qui en devient inexistant. Desservis par la monotonie inattendue du discours orchestral assez pauvre en impulsions développé par Alessandro De Marchi (au demeurant peu explicite sur sa mise au point de la version exécutée), les solistes, qu'ils se démènent ou se résignent, manquent à divers degrés d'éloquence. La seule exception, mais elle est de taille, réside dans la prodigieuse incarnation de Nerone par Jacek Laszczkowski. Le sopraniste polonais, tout en se pliant avec une constante mobilité corporelle aux exigences d'une production qui n'est, à plusieurs reprises, pas loin de donner dans la pornographie (notamment dans la scène entre l'Empereur et Lucano), déploie, avec une projection vocale contrôlée du pianissimo aux vociférations dans l'extrême aigu, la palette affective d'un monstre également capable de tendresse et accablé de dépressions. Ce portrait, d'autant plus hallucinant qu'il ne sacrifie à aucun moment la primauté musicale, parvient à magnifier une édition incohérente, dont les oscillations visuelles entre pop' art et art brut diluent au lieu de la mettre en valeur la densité du chef-d'oeuvre monteverdien." (Opéra International - avril 2003)

 

 

 

 

 Delphine Gillot

 

L'Incoronazione di Poppea à Toronto

"La représentation de l'Opéra Atelier rencontre l'esprit de l'oeuvre en bien des aspects. Les chanteurs montrent qu'une voix droite et claire sait éviter l'écueil de la sécheresse lorsqu'elle est compensée par la souplesse et l'émotion nécessaire pour muovere gli affetti. Meredith Hall (Poppea) se distingue par sa propension aux changements de timbre en fonction des besoins de l'expression et des modulations de tonalité...Qu'elle stigmatise le vice de Poppea ou qu'elle corrobore la vengeance d'Ottone, la mezzo-soprano Stephanie Novacek campe une Ottavia avec force autorité, scéniquement et vocalement, bien que peu rompue à la diction italienne. Sa voix accepte volontiers la puissance, même si elle trahit parfois un naturel vériste qui se force à revenir et à coller au style...Malgré une gestuelle artificielle, l'Ottone du contre-ténor Matthew White s'avère remarquable dans le bas et le médium de son registre, moins souvent dans les aigus, qui pourraient devenir agressifs, surtout lorsqu'ils ne sont pas enveloppés dans un phrasé. Peggy Kriha Dye en Drusilla apporte un raffinement extrême à ses fins de phrases et la superbe aria " Oblivion soave " de Laura Pudwell (Arnalta) force l'admiration par le naturel d'une ligne vocale soutenue de bout en bout. Mais l'absolue singularité vocale du soprano américain Michael Maniaci constitue l'événement en forme de début de carrière dont on n'a pas fini de parler. Renvoyant les " vrais-faux " hautes-contre et autres " falsettistes " dos à dos, cette voix naturelle qui n'a pas mué possède une couleur androgyne unique, celle d'un castrat qui n'en serait pas un. Successivement suave, fougueux, puis hystérique (les notes répétées de " Tu mi sfozi allo sdegno " en sont quelque peu affectées), Maniaci recrée le personnage de Néron non sans l'affubler de tous les vices qui caractérisent le jeune empereur décadent, manipulé et fier de l'être...À la tête de l'orchestre baroque Tafelmusik, Hervé Niquet inscrit sa direction dans le même élan de distinction musicale, dans le plus grand respect des règles de l'opéra vénitien du XVIIe siècle...Avec une mise en scène rompue à la gestuelle du Seicento, Marshall Pynkoski semble faire monter la sève de l'ardeur et de l'impétuosité d'une jeunesse qui évolue non sans lascivité dans les méandres d'une intrigue délétère, ponctuée de quelques réparties ironiques à l'effet cathartique avéré." (La Scena musicale)

 

 

 

 L'Incoronazione au BAM

 

 Debora Beronesi et  Angeles Blancas Gulín

  • Opéra International - avril 2002 - 20 février 2002

"Créé en 1993...le beau spectacle de Graham Vick et Paul Brown...(fait retrouver) cette Rome impériale revue au prisme d'une sobre mélancolie britannique au début du XXe siècle...Rinaldo Alessandrini dirige avec autant de prudence philologique que de sensibilité dramatique....privilégiant une instrumentation légère...Sonia Prina apporte à Ottone un timbre particulièrement chaleureux et une gamme dynamique volontairement limitée. Monica Bacelli se montre plus expansive dans l'expression de la douleur d'Ottavia. Angeles Blancas Gulin est une Poppea à la sensualité envahissante et presque agressive, capable de plier sa voix jusqu'au murmure pour mieux séduire. Debora Beronesi est un Nerone particulièrement entêté dans la poursuite de sa quête amoureuse...Imposant, le Seneca de Giorgio Surian, au timbre à la fois grave et solide...Le contre-ténor Roberto Balconi, jeune interprète à la fois raffiné et divertissant."

 

 

 

 

 

 

 

"Voici un « spectacle d’étude », réunissant exclusivement des musiciens du Conservatoire de Paris, qui pourrait faire rougir pas mal de structures plus établies. Il démontre surtout la bonne forme du Conservatoire de Paris, un réel motif de satisfaction. La distribution vocale ne présente aucune faille, jusque dans ses seconds rôles elle offre d’agréables surprises, comme la pétulante Isabelle Obadia en Valletto (que l’on pourra d’ailleurs retrouver à l’académie du festival d’Aix cet été). Tout juste pourra t’on reprocher à l’Othon de Jérémy Reynolds un manque de relief et à la Drusilla d’Elena Cojocaru une voix un peu chétive. Mais que de plaisir à entendre la voix profonde et souple de la basse François Lis en Sénèque, le beau timbre de la mezzo Ekaterina Godovanets en Octavie, la richesse de nuances et le sens de l’articulation d’Ariana Vafaradi en Néron. La découverte de la soirée restera la soprano Barbara Ducret (Poppée) dont le charme de la voix, la richesse du timbre, cette capacité à imprimer à certaines inflexions une langueur irrésistible auront impressionné, même si elle a parfois tendance à chanter un peu trop fort (mais sa voix appelle des espaces bien plus grands il est vrai !). Une mise en scène très lisible et relativement animée conduit tous ces chanteurs à s’impliquer encore plus dans leurs rôles, tant mieux !

Vue la dimension parcellaire de la partition d’orchestre, le travail du chef dans Le Couronnement dépasse toujours la simple interprétation pour approcher celui d’une véritable re-création. En privilégiant le clavecin (ils sont deux et quasi omniprésents), les cordes pincées, ainsi que des vents très « fruités », Emmanuelle Haïm confère une constante vivacité à la partition. Son pur travail de direction (accompagnement des chanteurs, équilibre fosse/scène, cohérence de l’orchestre) est remarquable. Longtemps continuiste auprès de grands chefs baroques, elle entame une carrière de directrice musicale tout à fait encourageante. Cette très belle soirée aura flatté les oreilles et les yeux, mais notre mémoire ne devra pas oublier tous ces noms qu’à coup sûr on reverra sur d’autres scènes." (ConcertoNet)

 

 

 

 

 

Programme ENO 2000L'Incoronazione à l'ENO

"Le metteur en scène, Steven Pimlott, a souhaité placer l'orchestre en fond de plateau et construire une plate-forme circulaire au-dessus de la fosse. Fn conséquence, les chanteurs se retrouvent en contact direct avec le public, qui ne perd pas un seul mot du texte. Dès lors, le dernier opéra de Monteverdi se déroule comme la plus inventive et hilarante pièce de Shakespeare, tour à tour tragique et comique, celébrant le triomphe indiscuté de l'Amour sur la Vertu et la Fortune. Nerone nous apparaît déshabillé, sortant du lit de Poppea, le pantalon à la main. Par chance, le contre-ténor américain David Walker a un physique de star hollywoodienne qui rend la scène plausible, comme d'ailleurs chacune des interventions de l'empereur, y compris sa participation à une orgie homosexuelle avec de jeunes danseurs. La voix ne possède pas la suavité, ni la volupté de timbre d'un David Daniels ou d'un Andreas Scholl, mais elle est plus brillante. A ses côtés, Alice Coote dessine une Poppea d'une enivrante sensualité, à l'image d'une distribution d'un rare équilibre, de l'impressionnant Seneca de la basse américaine Eric Owens, à la voix de velours, à l'Ottavia incomparablement noble et superbement chantée de Sarah Connolly, en passant par la voluptueuse Damigella de Kate Flowers, la digne Arnalta d'Anne Marie Owens et le robuste Valletto de Toby Stafford-Allen.

Pimlott n'utilise pas beaucoup la passerelle qui contourne la salle, sinon pour nous montrer Ottone, un Michael Chance à l'articulation impeccahle, habillé en Drusilla, avec ses talons hauts, échappant à ses poursuivants après sa tentative d'assassinat sur Poppea. Une scène du plus haut comique, qui illustre à la perfection la réussite du spectacle...L'orchestration originale de Monteverdi s'avérant trop réduite pour un espace aussi vaste que le Coliseum, Harry Christophers en a réalisé une nouvelle, pour douze instruments d'époque, avec deux flûtes doublant les violons. Le résultat n'appelle aucun reproche, le chef offrant un accompagnement idéal à la poésie de la nouvelle traduction anglaise de Christopher Cowell." (Opéra International - novembre 2000)

 

 

 Anne Sofie von Otter et François Piolino

Sylvie Brunet (Ottavia) et Charlotte Hellekant (Ottone)

 

 

  "De la production contestée de Grüber, ce concert mis en espace semble avoir conservé le meilleur : une élégance altière des corps qui hésitent à s’étreindre, et rendent perceptible dans la courbe d’un bras ou l’intensité d’un regard la violence des tourments intérieurs. Serait-ce dans son absence que le metteur en scène se révèle génial ? Faisons néanmoins la part d’un cadre idéal (pour l’espace, sinon pour l’acoustique : il faut quelques minutes à l’oreille pour s’accoutumer aux étranges éthers de la Cité de la Musique, peu amènes envers les instruments anciens, et rééquilibrer les voix face à un continuo fourni) : conque aux parois granitiques le long desquelles glissent les personnages, proscenium dont l’étrave fend les flots de l’orchestre, nul n’est besoin d’autre décor. Debout archet au vent pour les ritournelles, les cordes n’en cèdent pas moins la vedette, dans cette œuvre-ci, aux formidables continuistes évoqués plus haut. On loue le travail de Juan-Manuel Quintana à la viole de gambe, celui surtout d’un exceptionnel pupitre de guitares et théorbes, aux nervures translucides mais riches en sève, sans oublier des orgues (Mirella Giardelli, Laurent Stewart) le miroir liquide et blême. De ce tapis clair-obscur, foisonnant comme une forêt sombre, entêtant de parfums, Minkowski cultive non seulement les timbres mais surtout la poésie. Son geste un rien chaloupé, dépourvu de la nervosité chirurgicale de Gardiner ou de Jacobs dans cette partition, renoue avec le souffle large, la puissance d’ensemble qui caractérisait, parfois, Harnoncourt. Vision contrastée, mais certes pas éclatée, qui construit le drame sans en surligner inutilement les affects, tenant court la bride à la préciosité comme à la gaudriole ou à l’histrionisme pour sublimer, de cette mosaïque shakespearienne, l’essence humaine et tragique. Elle trouve un idéal prolongement grâce au plateau où se fondent dans une même tension des individualités plus grandes que nature venues d’horizon pour le moins divers. Passons sur quelques silhouettes féminines éteintes ou ternes et sur la très légère déception provoquée par l’Ottone de Charlotte Hellekant, fort convaincante, mais dont on attendait tant après sa bouleversante incarnation dans Le Messie filmé par William Klein. Les hommes sont pour leur part remarquables (mention spéciale pour Piolino et Pujol), le jeune Denis Sedov excellant toujours dans les rôles de vieillards où son grave abyssal et ses harmoniques assez pauvres sont parfaitement en situation. Fouchécourt est l’Arnalta absolue, avec une voix de tête irréelle et des lignes piano ineffables dans la berceuse, des saveurs sans cesse renouvelées du mot et de l’accent dans les monologues. Brunet pouvait inquiéter, elle met la salle à genoux. L’immensité naturelle de la voix renforce l’isolement du personnage, la plénitude à la fois métallique et charnue du timbre s’allie à la véhémence déclamatoire qui fait oublier quelques subtilités de phrasé un peu piétinées, et rester en mémoire la sincérité sauvage, le majestueux désespoir. Où sont ses Wagner et ses Verdi, sur quels théâtres ? Après de tels sommets, on peine à croire pouvoir grimper plus haut ; Néron et Poppée nous entraînent cependant sur leur Olympe, dont ils nous congédieront par un duo final qui est peut-être le plus beau jamais chanté. De Mireille Delunsch, on n’attendait certes ni la femme enfant, ni la petite garce arriviste et libidineuse fixée par une fausse tradition. Sa Poppée au timbre ample et mat, dont les lignes plutôt que de planer s’ancrent au riche terreau de la voix (avec un léger manque de délié dans la diction, mais quel gain en richesse émotive !), impose au travers d’une présence physique à l’irréelle beauté le portrait d’une femme effrayée de son propre amour, et ne découvrant que progressivement le vertige du pouvoir. Dans une tessiture qui est idéalement sienne, von Otter campe de même un Néron anthologique, par la figure (ce regard de dément qui s’humanise par spasmes successifs au retour de Poppée !), par la musique et par l’esprit. Revoici l’irrésistible ciselé des phrases, l’éventail de nuances insensé du plus subtil piano aux vigoureux éclats, les raucités du médium et le pur argent de l’aigu, les mots qui frappent comme des poignards ou enveloppent comme des baisers. Si sa Déjanire qu’on espérait parfaite nous avait légèrement laissés sur notre faim, cet empereur s’ajoute avec Sesto ou Ariodante aux rôles clés d’une carrière. Ce soir surtout, avec dans l’air cette liberté du don collectif qu’on rêve de retrouver à Aix le mois prochain."

 

 

 

 

"Avec L'Incoronazione di Poppea, le Mai Musical achève la trilogie montéverdienne confiée à Luca Ronconi, avec la complicité de Margherita Palli pour les décors et de Veta Marzot pour les costumes. Comme pour L'Orfeo (1998) et Il ritorno d'Ulisse in patria (1999), la réussite est totale, ce cycle s'inscrivant désormais en lettres d'or dans l'histoire de la manifestation florentine. Composé en 1643, L'Incoronazione pose, on le sait, de nombreux problèmes, les musicologues ne disposant que de manuscrits incomplets ou d'une authenticité douteuse. Deux voies s'ouvrent aux interprètes le respect des codes du XVIIe siècle, qui font la part belle au spectacle et aux chanteurs, en se montrant peu généreux pour l'orchestre, ou le parti pris d'une exécution "moderne", dans laquelle l'actualité du message montéverdien prend le pas sur la philologie.

Le Mai Musical Florentin a voulu se situer à mi-chemin la mise en scène de Ronconi mêle passé et présent avec une fantaisie inépuisable, tandis que la direction musicale d'lvor Bolton recherche la liberté de mouvement à l'intérieur d'un XVIIe siècle idéal. Aux cyprès empruntés aux deux précédents ouvrages, Ronconi et Palli ajoutent, cette fois, des bustes et des trônes de marbre, des nes tronquées... et des automobiles des années 1950. Le tout en perpétuel mouvement : entre les ruines de l'Empire et les voitures à la casse, surgissent les caricatures des Dieux (Vertu en vieille boiteuse, Vénus en pin-up, Fortune bardée d'or), sans oublier des groupes de téléopérateurs et de loubards chevelus ou tondus. Ceux-ci se gaussent de Sénèque, monument de rhétorique à lui seul, et se faufilent dans la géniale construction montéverdienne avec une aisance et une imagination qui peuvent autant séduire qu'irriter.

lvor Bolton, au pupitre, privilégie la sobriété, avec un orchestre de dix instruments seulement, qui donne un son faible et uniforme. L'objectif est de mettre le chant au premier plan, en cherchant à faire naître, à l'intérieur des lignes vocales, le contraste entre la passion de Néron et Poppée, la douleur des figures trahies et la verve des personnages bouffes. Le résultat prête àcontroverse, Bolton soulevant l'admiration ou le doute, selon la conception que chacun se fait du chef-d'oeuvre de Monteverdi. La distribution se montre, dans l'ensemble, à la hauteur, malgré de nombreuses difficultés dans la diction, que l'on souhaiterait plus incisive. Le public, malgré quelques défections aux entractes, a réservé un accueil chaleureux à tous, de Veronica Cangemi (Poppea) à Sarah Connolly (Nerone), en passant par Sara Mingardo (valeureuse dans Ottone, même si la tessiture est franchement trop grave pour elle), Monica bacelli (Ottavia), Giorgio Surian (Seneca) et Laura Cherici (Drusilla)" (Opéra International - octobre 2000)

 

 

 

 

 

" ...une distribution inadéquate des personnages principaux, dont les voix, insuffisantes dramatiquement et aux timbres trop semblables, ne réussissent pas à s'harmoniser. La mise en scène évolue dans des décors grotesques. De belles scènes dramatiques sont toutefois à souligner : la mort de Sénèque ou le départ pour l'exil d'Ottavia. Les costumes sont magnifiques et de bon goût." (Opéra International - septembre 2000)

 

L'Incoronazione à Halle

  

 

Sylvie Althaparro (Ottavia)

  • Concertonet - 22 mars 2000

"Après ce miracle, la déception causée par Le Couronnement de Poppée, donnée plus d’un mois après, est d’autant plus vive que l’on nourrissait de grands espoirs. Mais la mise en scène s’essouffle et se répète sans se renouveler. Et même l’interprétation musicale déçoit. Il est vrai que c’est l’opéra le plus difficile à chanter des trois, nécessitant des moyens que n’ont peut-être pas encore cette équipe, à part Jacek Laszczkowski, excellent Néron. Sylvie Althaparro est cette fois dépassée dans un rôle trop dramatique et la justesse s’en ressent ; Laurence François a le physique de Poppée mais la voix doit encore mûrir et s’arrondir ; Robert Expert peine dans une tessiture trop basse ; Olga Pitarch est un peu trop fade en Drusilla ; François Piolino, comme le reste de la distribution, n’est pas dans sa meilleure voix. Par contre, Renaud Delaigue a les graves somptueux et l’expression noble qui conviennent à Sénèque." 

"Au milieu des années 1980, le tandem Jean-Claude Malgoire-Jean-Louis Martinoty avait, pour la première fois en France, proposé les trois opéras montéverdiens parvenus jusqu'à nous. En un dispositif scénographique unique, puisque transporté et tout aussitôt remonté dans des salles non vouées à l'art lyrique, cette trilogie avait permis à des publics de découvrir l'opéra, et à une jeune génération de chanteurs français de s'aguerrir dans ces répertoires alors totalement exclus de leur enseignement. Quinze ans après, le même Atelier Lyrique de Tourcoing, mais en coproduction avec le Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, remet les trois ouvrages sur le métier. Associé à Jacky Lautem et Nicolas Rivenq, Malgoire se fait également metteur en scène et poursuit le même pari scénographique itinérant : un dispositif scénique identique aux trois ouvrages, avec de simples éléments mobiles sur le plateau. L'unique décor assume donc une mission contradictoire : être suffisamment généraliste pour convenir aux trois ouvrages, et être caractérisable pour convenir à un lieu privé, à un espace public, ou aux Enfers. Ce judicieux décor consiste en deux superstructures blanches, l'une à cour et l'autre jardin, à moitié articulées, dont les découpages sont inspirés de l'Orient et qui peuvent se rejoindre pour occuper toute la largeur du plateau...La mise en scène ne s'est pas embarrassée de recherches conceptuelles sur l'Antiquité. Profondément musicale et cherchant à toucher des publics méconnaissant Monteverdi et la mythologie, elle s'est, avant tout, souciée de rendre lisible chaque intrigue, notamment grâce à des choix dramaturgiques limpides et à de judicieuses coupures musicales (dans Ulisse et Poppea). Ces buts sont atteints.

L'autre point fort de ces soirées tient en l'attentive et pertinente direction musicale. Situé au pied de la scène (alternativement tourné vers les chanteurs, puis vers ses instrumentistes qui, tous, regardent le plateau), Jean-Claude Malgoire agit plus en coordinateur qu'en chef, suscitant les énergies improvisatoires d'un excellent continuo et portant chaque chanteur à son meilleur, tantôt en le conduisant,tantôt en le laissant tout à sa liberté déclamatoire. Enfin, rares sont ceux qui, comme lui, maîtrisent le parcours énergétique de chacun de ces ouvrages.

Dans L'incoronazione di Poppea, le système du décor unique a paru trouver ses limites (notamment à la fin, avec les trois dieux olympiens et le duo Poppea-Nerone). En outre, parce que son livret est le foisonnement même et parce qu'il existe deux manuscrits - de Venise et de Naples - assez dissemblables, cet ouvrage résiste un peu plus aux coupures qui y sont réalisées. Sandrine Rondot est une belle Poppea, tant vocalement que scéniquement ; elle compose le complexe portrait d'une jeune femme, tour à tour sincère, amoureuse et ambitieuse. Le sopraniste Philippe Jaroussky est un juvénile Nerone, en lequel s'entrelacent la découverte du pouvoir et de l'amour ; si sa tessiture est intéressante, regrettons une projection limitée dans le grave. Stéphanie d'Oustrac campe une Ottavia palpitante, ni en deuil ni vaincue, qui se voit ravir amour et, secondairement, pouvoir ; elle redonne de l'importance dramatique à un rôle pour lequel, usuellement, tout est fixé dès le départ. En principe, Ottone est le personnage-clef de Poppea - l'intrigue n'avance que par sa versatilité - et requiert une nature vocale et scénique. Même si nous n'avons vu qu un seul Ottone convaincant (Henri Ledroit) en vingt années, Robert Expert a montré une projection très faible, certainement parce que, comme tous ses confrères altos masculins, il est confronté à une tessiture bien trop grave. A cette difficulté de distribution, aucun directeur musical n'a encore apporté de solution efficace. Le personnage de Seneca a été traité avec ironie au moment de mourir, le vieux philosophe ratiocinant est la risée de ses disciples (cette ironie a utilement servi à masquer que Pierre Thirion-Vallet, en difficulté permanente, s'est vu distribuer un rôle trop grave pour lui, au point qu'il est impossible d'évaluer son talent vocal). Parmi le reste de la distribution, signalons les bonnes prestations de Serge Goubioud (Arnalta), de Valérie Gabail (Drusilla), de Chantal Perraud (Damigella) et des deux Amorini, jeunes garçons issus de la Maîtrise du Centre de Musique Baroque de Versailles."

 

 

 

 

Charlotte Hellekant et Mireille Delunsch

  • "La Poppée de Mireille Delunsch" - Aix célèbre Monteverdi - Opéra International - juillet/août 1999
  • L'Humanité - 14 juillet 1999 - "Poppée est couronnée et le baroque triomphe"

"Le silence énorme et transparent que seule une foule conquise peut faire entendre recueille les derniers mots à voix nue de Néron et Poppée : "Ma vie, oui, oui". La première représentation du Couronnement de Poppée de Monteverdi vient de s'achever dans la cour de l'archevêché et les applaudissements les plus frénétiques n'en diront pas plus que cette seconde de stupeur muette devant tant de vie, précisément, recréée au plus près de ses errances, de ses incongruités, de sa force, avec les artifices les plus étranges qui soient. En 1642, le librettiste Busenello écrivait un texte d'une efficacité dramatique et d'une délicatesse poétique dont l'histoire du genre lyrique ne connaît pas beaucoup d'exemples. Claudio Monteverdi, peut-être en collaboration avec quelques élèves, à la manière dont on travaillait dans l'atelier d'un grand maître de la peinture, riche d'une expérience de près de quarante ans, composait une musique aux facette multiples, donnant souplesse à chaque situation, allant impérieusement de l'avant dans le labyrinthe des conflits, des regrets, des pièges. Néron aime Poppée et veut faire tuer Sénèque, qui tente de l'empêcher de répudier Octavie. Poppée aime Néron et le pouvoir dans des proportions qu'elle ne mesure peut-être pas elle-même. Sénèque devancera la mort, Néron portera Poppée au triomphe, illustrant devant les consuls et tribuns de Rome, et face au monde entier, la suprématie annoncée, dès le prologue, d'Amour sur Fortune et Vertu.

Pas plus que les auteurs n'ont tordu l'histoire vers la fable morale (ç'eut été facile en poursuivant le récit jusqu'à la mort violente de Poppée et la folie de Néron), les artistes de cette nouvelle production, Klaus Michael Grüber pour la mise en scène, Marc Minkowski, pour la direction musicale, ne forcent l'ouvre ou la violentent. À la question sans cesse reposée du contexte temporel adopté par le choix des costumes et des décors, le metteur en scène, avec Rudy Sabounghi et Gilles Aillaud, dans des éclairages superbes de Dominique Borrini, répond avec la force d'évidence que recèle un livre de contes de votre enfance dont vous n'avez jamais douté de l'adéquation. Poppée n'est pas déguisée en punk ni Néron en PDG d'une multinationale. Leurs vêtements ne sont pas non plus l'ouvre d'un copiste de l'ancien ; ils sont dans l'esprit de l'Antiquité, avec pour chaque personnage une originalité particulière qui, dans tous les cas, permet aux corps d'être à l'aise, de bouger jusqu'aux limites de la danse. Fluidité et aisance pour les voix, en premier lieu celle d'Anne Safie von Otter qui campe un Néron amoureux fou, enfant gâté et tortionnaire d'une crédibilité qui fait immédiatement entrer dans la convention voix de femme/personnage masculin. Avec la même conviction, Jean-Paul Fouchécourt est une nourrice courant dans le sillage de la gloire. Mireille Delunsch écrase un peu les accents de l'indignation au niveau de la gorge mais s'élève, à partir du second acte et jusque dans le sublime air final, à des sommets d'émotion pure. L'état de grâce vocale parcourt toute la distribution, de la basse Denis Sedov, dans le rôle de Sénèque, à la soprano Nicole Heaston, en passant par Lorraine Hunt, mezzo-soprano dans le rôle d'Octavie. Dans la fosse, Marc Minkowski guide les musiciens du Louvre à travers un flot musical qui se renouvelle sans cesse. Peut-être pourrait-on souhaiter des impulsions qui rendent plus immédiats les changements, très nombreux, de carrure rythmique, mais l'étalement des instrumentistes dans une fosse très longue et peu profonde incite plus aux gestes qui enveloppent qu'à ceux qui resserrent. La cohésion et la connivence sont les maîtres du jeu, ce qui nous vaut un équilibre sonore magique. Après le triomphe de Platée à l'Opéra Garnier, voici quelques mois, Minkowski renouvelle, avec un metteur en scène très différent, dans un répertoire tout autre, les preuves de son habileté à maîtriser l'espace sonore."

  • Opéra International - septembre 1999

" Puisque les interprètes actuels des opéras baroques italiens ont pris l'habitude d'y effectuer des coupures, et puisque, avec ses deux versions assez dissemblables - les manuscrits de Naples et de Venise - il est impossible d'établir un texte musical exact de "L'incoronazione di Poppea", la critique de toute production de cet ouvrage doit d'abord rechercher quelles pages ont conservées le metteur en scène et le directeur musical. En l'occurrence, c'est Klaus-Michael Grüber qui semble avoir pesé majoritairement sur l'état aixois de L'incoronazione : en quasi-totalité, il a évacué le comique, le substrat social et sociologique, et les équivoques sexuels et sémantiques, et, dans ce livret de Busenello dont on ne vantera jamais assez les qualités, il a privilégié l'aspect tragique et monothématique. Les suppressions touchent des rôles - dont la Nutrice d'Ottavia et les Amorini - et une multitude de répliques : Arnalta porte presque à elle seule l'aspect comique. Aussi le spectateur assiste-t-il essentiellement à une étude de caractères humains tous plus capricieux et veules les uns que les autres, dans un registre expressif balançant entre la tragédie racinienne et la Comédie humaine balzacienne. Si le spectateur admet cette option, le résultat en est admirable, hormis le Prologue, négligé, qui, à l'évidence, ne doit son maintien qu'à la volonté de Marc Minkowski. Comme usuellement chez Grüber, la direction d'acteurs choisit de cerner au plus près les mobiles de chaque personnage et laisse à chaque chanteur le soin d'habiter subjectivement son rôle avec affects et sentiments. Hormis Anna Larsson, tous ont su assumer cette part qui leur revenait.

Le plateau vocal est d'excellente tenue. Enserrée dans un costume rigoureux, Mireille Delunsch excelle à exprimer tous les sentiments et stratégies de Poppea ; sa voix se révèle également apte à la sensualité et l'autorité, à la naïveté et à la rouerie. Anne Sofie von Otter a choisi de camper un Nerone moins sensuel que juvénile, capricieux et orgueilleux au-delà de l'imaginable : elle aussi met en oeuvre une grande palette vocale qui lui permet de nous faire croire à ses sentiments amoureux, puis de trembler à ses diktats irascibles. Lorraine Hunt est une grande tragédienne : son port noble et sa puissante projection vocale et déclamatoire lui permettent de composer une mémorable Ottavia. Malgré une transposition de son rôle vers l'aigu, la mezzo-soprano Anna Larsson (Ottone) chante à côté de sa tessiture, se montrant aussi embarrassée vocalement que gauche physiquement à exprimer les incessantes versatilités de son rôle. Si Denis Sedov (Seneca) s'est montré par trop monochrome vocalement et expressivement, Jean-Paul Fouchécourt a malicieusement et finement fait vivre une complexe Arnalta. Signalons également Magdalena Kozena (Virtu et Valletto), Nicole Heaston (Drusilla) et Cassandre Berthon (Damigella et Amore).

Conformément à sa nature primordialement soucieuse de créer un arc dramatique, les choix musicaux de Marc Minkowski ont porté sur un continuo fort étoffé, mais assez peu souvent polyphonique et semi-improvisatoire. Il a malheureusement buté sur un gros écueil : l'acoustique du Théâtre de l'Archevêché étouffe les graves et les dissocie des instruments aigus. Sont néanmoins demeurés intacts son tempérament dramatique et son sens de la continuité. La légère déception globale laissée par ce spectacle tient à l'entente, à l'évidence pas toujours parfaite, entre Grüber et Minkowski, ce dernier ayant sans doute souhaité un moindre monothématisme conceptuel et expressif." (10 juillet 1999)

 

 

"Alberto Zedda maintient son choix des instruments modernes, mais veille à ne pas perdre le contact avec les pratiques d'exécution du XVIIe siècle. L'ornementation est pratiquement réduite à rien"...Le metteur en scène transporte l'intrigue à New York dans les années 1940"..."Les solistes ne déméritent pas"..."on retient la Poppée d'Asumpta Mateu, l'Ottavia vibrante de Lola Casariego, la fraiche Drusilla de Maria José Moreno et le robuste Seneca de Miguel Angel Zapater. Vigilant et précis, Alberto Zedda ne réussit pas à enflammer son orchestre"..."l'ensemble ne s'éloigne jamais d'un sérieux imperturbable". (Opéra International - mars 1999)

 

 

 

 

 

 

 

 Anna Caterina Antonacci à Munich

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 L'Incoronazione di Poppea à Milan

"Maladies, forfaits de dernière minute, retards, grèves, remplacements improvisés : pas une seule représentation avec la même distribution !... L'idée de départ était d'arracher Monteverdi aux musicologues "baroqueux", de démontrer qu'il pouvait être un auteur facile et adapté aux vastes théâtres du XIXe siècle. Commande a donc été passée d'une nouvelle instrumentation à Alberto Zedda, auteur d'une expérience similaire au Festival de Martina Franca en 1988. Principes de base : homogénéisation harmonique et recours aux instruments modernes, en s'inspirant des exemples d'écriture à quatre parties dans le manuscrit napolitain de L'lnco-ronazione et des formidables architectures instrumentales explorées par Monteverdi dans ses partitions vénitiennes (Vespro alla Beata Vergine, Scherzi musica Il, Selva morale e spirituale). L'orchestration de la basse continue s'est effectuée sur une trame légèrement contrapuntique, les bois et les arpèges de la harpe, vigoureusement soutenus par le basson et le trombone, apportant un piment supplémentaire aux timbres. Les ritournelles sont bien sûr confiées aux cordes, considérablement renforcées pour tenir compte des vastes dimensions de la Scala et du Teatro Ponchielli de Crémone, coproducteur et premier hôte du spectacle. Sur le plan vocal, le choix s'est évidemment porté sur des interprètes de formation belcantiste, même si certains ont déjà fréquenté Monteverdi. Deux décisions surprennent : Arnalta confiée à une femme (une soprano au grave opulent, et non plus un falsettiste ou un ténor), et Nerone distribué à un ténor sui generis, capable d'une émission légère et constante en voix de tête. Avec Riccardo Muti au pupitre, on attendait donc une Poppea entièrement tournée vers le chant, envisagée comme un gigantesque récitatif accompagné pré-gluckien. Le forfait inopiné du maestro a totalement bouleversé les données du spectacle...A l'arrivée, de nombreux défauts imputables à l'inachèvement de la démarche musicologique ont jeté le discrédit sur la prestation de Zedda au pupitre...Le plateau en revanche, est un succès, tant par la différenciation des timbres que par l'imagination expressive. Le Nerone de William Matteuzzi est le seul à soulever quelque perplexité le chant du ténor, construit sur un savant jeu d'ombres et de lumières, n'est pas en cause. C'est plutôt le choix d'une voix masculine qui perturbe : hors le duetto avec Lucano, il ne s'impose pas et un contralto féminin est préférable. Debora Beronesi le démontre amplement à Milan en remplaçant un Matteuzzi souffrant elle méritait cette consécration, dans un emploi plus intéressant que les Pallade, Fortuna et Venere qu'on lui avait à l'origine attribuées. Comme à Bologne en 1993, Anna Caterina Antonacci et Bernadette Manca di Nissa campent de magnifiques Poppea et Ottone, d'une rare intensité dramatique, face à l'Ottavia forte, douloureuse et incisive de Paoletta Maroccu. Carlo Colombara impose un vibrant Seneca, Nuccia Focile une sensuelle Drusilla, l'Arnalta privée de souffle de Lucia Rizzi constituant l'unique déception." (Opéra International - décembre 1994)

 

 

 

 

 

 Brigitte Balleys  et Cynthia Haymon

"Metteur en scène plein d'imagination, Pierre Audi, directeur artistique de l'Opéra d'Amsterdam, ne recule devant aucun ralentissement ou accélération du rythme de l'intrigue, basculant de l'inaction la plus totale à la franche exagération des mouvements. Point de triomphe de l'amour ici, mais un déchaînement de stupre et un combat impitoyable pour le pouvoir. Certaines idées ne manquent pas d'originalité, ni de sensualité, mais la réalisation ne se hisse pas au même niveau qu'il Ritorno, essentiellement en raison d'un décor, trop sobre, de Michael Simon, plateau largement ouvert avec quelques rares accessoires. Reste la séduction visuelle des costumes d'Emi Wada. Cynthia Haymon est une superbe Poppea sur le plan scénique, malheureusement plus incertaine, plus imprécise sur le plan musical. Tantôt confié à un falsettiste ou à un ténor, Nerone est ici distribué à une mezzo, choix particulièrement judicieux dans la perspective du travail de Pierre Audi qui préserve une troublante ambiguïté sur les sexes. Brigitte Balleys apporte à l'empereur un dramatisme et une conviction farouches, le caractère névrotique du personnage se traduisant par des gestes nerveux, voire exaspérés. Ning Liang offre avec les Adieux à Rome d'Ottavia la plus belle performance vocale de la soirée, tandis que Carlo Colombara apporte à Seneca, majesté, dignité et chaleur. Michael Chance reste, en revanche, à la surface d'Ottone, avec un chant monotone. Jean-Paul Fouchécourt, s'en donne à coeur joie dans le rôle d'Arnalta, et ne recule devant aucun des effets comiques du travestissement. Heidi Grant Murphy (Drusilla) possède une voix un peu trop petite pour une salle aussi vaste, Claron McFadden (Valletto) et Sandrine Piau (Amore) remportant de beaux succès personnels. Dirigeant la version d'Alan Curtis, Christophe Rousset adopte une lecture peut-être trop austère et trop soucieuse de tempérer l'immense vitalité de la partition techniquement impeccable, sa baguette a du moins le mérite de ne pas nous ramener dans un musée poussiéreux." (opéra International - janvier 1994)

 

 

 L'Incoronazione à Salzbourg

"L'implacable rigueur du chef autrichien a malheureusement dû cohabiter avec la nouvelle politique artistique du Festival...En découle un véritable capharnaüm, où chaque membre d'un plateau particulièrement hétérogène tire la couverture à lui...Le spectacle de Jürgen Flimm...se réfugie constamment dans la plus plate convention des théâtres germaniques...Le seul fil condutceur de l'intrigue reste pour le metteur en scène l'attirance sexuelle entre les protagonistes...l'éloquence d'Harnoncourt au pupitre n'y peut rien, l'incohérence règne en maître, de la ravissante mais inexistante Poppée de Sylvia McNair au Néron névrosé et hystérique de Philip Langridge, du Seneca grossier de Kurt Moll à l'Ottavia fatiguée de Marjana Lipovsek, sans parler de l'Arnalta de Hans Jürgen Lazar qui suscite tour à tour l'hilarité et le dégoût." (Opéra International - octobre 1993)

 

 

 

"Pour sa nouvelle production de l'Incoronazione qui marque le coup d'envoi de l'anniversaire Monteverdi, le Teatro Comunale de Bologne a eu l'intelligence de réunir un plateau équilibré, à la diction impeccable jusque dans les plus petits rôles, nous permettant enfin de saisir la théâtralité et la surprenante actualité du texte. Triomphatrice de la soirée, Bernadette Manca di Nissa impressionne dans le travesti d'Ottone par la sûreté de l'émission, le brun cuivré du timbre et cette manière incomparable d'illuminer chaque mot d'accents différents, en parfaite osmose avec le déroulement de l'action scénique. D'une rare sensualité physique, Anna Caterina Antonacci apporte à Poppea un timbre d'une superbe qualité mais toujours à la recherche de son identité, elle accuse de plus en plus de difficultés à soutenir la ligne, à préserver la stabilité de l'aigu et à contrôler les piani. Plus équilibrée, Patricia Schuman fait admirer dans Nerone une émission maîtrisée, une diction soignée et un phrasé à la fois autoritaire et varié sa caractérisation de l'empereur, axée sur la fragilité psychologique du personnage, témoigne d'une intelli-gence remarquable. Remplaçant Jennifer Larmore, Gloria Banditelli déçoit un peu, en raison d'une émission instable et pauvre en nuances, tandis qu'Adelina Scarabelli dessine une piquante Drusilla. Suivant l'exemple de Nikolaus Harnoncourt dans son intégrale de 1974, le Comunale a eu la curieuse idée de confier Arnalta à un ténor ridicule sur le plan scénique ; Max René Cosotti souffre par ailleurs d'une tessiture totalement inadaptée à ses moyens, qui l'amène à offrir l'image d'un transexuel plutôt que d'une vieille nourrice. Avec une belle couleur vocale et une émission qui accuse seulement quelques efforts dans le registre aigu, Carlo Colombara interprète un Seneca émouvant. La lecture d'Ivor Bolton au pupitre laisse davantage perplexe utilisant une petite for-mation, il confie les parties de cordes à un seul instrumentiste et le continuo à deux a~picord~ un chitarrone et quelques autres instruments d'époque. Le chant n'en ressort que davantage, mais l'exceptionnelle richesse de timbres de la partition fait inévitablement les frais de ces choix minimalistes. Graham Vick, pour souligner la modernité de l'ouvrage, situe l'action dans la Rome du début du XXème siècle, avec Ottone et Nerone en frac et Poppea en décolleté style liberty. Le livret se prête malheureusement mal à ce genre de transposition, ce que l'on regrette d'autant plus que les décors de Paul Brown, d'une rare beauté, auraient été idéalement mis en valeur par le respect du contexte d'origine." (Opéra International - mars 1993)

 

Patricia Schuman en Poppea 

"Bien que respectant au maximum le caractère original de la musique de Monteverdi, René Jacobs lui imprime une dynamique et des cadences qui la rendent très accessible à un public de notre époque...Le résultat est des plus convaincants, d'autant plus que la mise en scène est en symbiose avec l'exécution musicalement contrastée...Les héros que nous montre Hampe sont des êtres bien vivants, laissant libre cours à leurs sentiments et leurs passions. L'alternance quasi shakespearienne du tragique et du comique est bien mise en exergue...Très dépouillé en revanche, le décor unique représentant une calotte de sphère terrestre, tandis que les costumes mêlent volontiers les époques. La distribution féminine était légèrement supérieure à la distribution masculine. Kathleen Kuhlmann est une Ottavia torturée, atteignant dans son adieu à Rome la limite du pathétique toléré dans ce genre de répertoire...Patricia Schuman ne lui est pas inférieure, Poppea d'une belle et mûre féminité, enjôleuse et déterminée. Darla Brooks est une pulpeuse Drusilla tandis qu'Etsuko Kanoh est pétulante et espiègle dans son rôle travesti de Valletto. Seule concession du chef au metteur en scène le fait que Nerone soit chanté par un ténor...Richard Croft prête à Nerone des traits humains et une voix stylée. Harry Peeters est un Seneca tout droit sorti de la statuaire romaine. La scène de son suicide est plasti quement très belle, et la voix possède toute la noblesse requise. Les rôles des deux nourrices sont confiés à des hommes, aux timbres de voix néanmoins très distincts, comme le sont aussi leurs statures.Ténor lyrique élevé, l'Américain Curtis Rayam confère à Arnalta des allures de matrone d'un relief tout particulier, chantant à ravir la berceuse du deuxième acte. Le contraste est total avec la Nutrice menue du contreténor bouffe Dominique Visse. Quelque peu en retrait, l'Ottone de Jeffrey Gall." (Opéra International - septembre 1993)

 

Dagmar Schellenberg et Daniel Munoz  à Marseille

"Comment expliquer que, pour sa première représentation d'un opéra baroque, l'opéra de Marseille ait choisi la version de Raymond Leppard, qui apparaît aujourd'hui comme une mutilation : trois actes fondus en deux, rôles supprimés, et une heure de musique en moins...Prenant le parti d'une intemporalité seulement ponctuée de quelques objets historiquement connotés, Numa Sadsoul et Luc Londiveau emportent l'adhésion...Pour tous les chanteurs, il s'agissait d'une prise de rôle. Possédant une ample nature de tragédienne ainsi qu'une voix longue, sombre et aussi tenue qu'expressive, Ning Liang campe une majesteuse Octavie. Victor von Halem propose un Sénèque convaincant...Quant aux deux rôles principaux, ils appellent plus de réserve. La voix de Dagmar Schellenberger, instable, est un obstacle à une indiscutable nature théâtrale. Et Daniel Munoz ne brille ni par sa finesse dramatique ni par son style vocal. Mais le plus regrettable de la soirée était dans la fosse. Par sa permanente mollesse...Nicholas Kraemer s'est montré peu capaable d'aider ses chanteurs. Heureusement un excellent continuo..." (Opéra International - juin 1993)

  •  Poppée couronnée à Marseille - Opéra International - avril 1993

 

 

 

 

 

 

 

"La version établie par René Jacobs combine dans Monteverdi les sources napolitaine et vénitienne. On put admirer l'harmonieuse mise en scène de Gilbert Deflo ainsi que l'adaptation réussie des décors de William Orlandi au cadre plus étroit du théâtre d'lnnsbruck. L'interprétation vocale offrait des hauts, mais malheureusement aussi quelques bas le soir de la première. Au bilan positif on fera figurer l'impérieuse Ottavia de Jennifer Larmore, dont le renoncement évite les larmoiements, la charmante Drusilla de Lena Lootens, l'agile Lucano de Wilfried Jochens, sans oublier le page impulsif de Christina Högman. Le Nerone de Carolyn Watkinson ne possédait en re-vanche pas, malgré de belles qualités dramatiques, suffisamment de force de projection vocale et Danielle Borst trahissait en Poppea un certain flottement stylistique. La plus vive déception, d'autant plus que le rôle était pour une fois pertinemment confié à un contre-ténor, vint de la prestation d'Axel Köhler en Ottone, totalement dépourvu de relief dramatique et donnant plutôt l'impression d'un ténor cherchant à maîtriser un emploi vocal qui lui est étranger. Cultivant une bonhomie un rien trop prosaïque, le Seneca de Michael Schopper manquait de rayonnement spirituel. En nourrices respectives d'Ottavia et de Poppea, Dominique Visse et Christoph Homberger forçaient cette fois vulgairement la note. Le jubilant finale de la version napolitaine avec ses fanfares de trompettes et les allègres vocalise des l'Amore replongèrent le spectateur dans une euphorie sans réserve." (Opéra International - octobre 1990) 

 

"Les couleurs nouvelles que Philippe Boesmans donne à l'ochestration originale, avec toute la gamme des vents modernes et un synthétiseur, semblent s'allier étrangement aux beaux décors changeants qui évoquent un monde étrange et quelque peu inquiétant d'Erich Wonder, et aux attitudes des personnages (Octavie figée dans une contorsion torturée)." (Opéra International - mars 1990)

 

l'Incoronazione di Poppea

"Une mise en scène et des décors d'un goût parfait, mais sans grand risque, sans originalité ni richesse...Quatre heures de spectacle dans un décor unique, à peine égayé par l'entrée d'accessoires mobiles...Une production remarquable par ailleurs...L'orchestre et le continuo ont été étoffés...tous les personnages ont été maintenus dans leur tessiture d'origine...Néron est confié à un alto féminin, Ottone à un falsettiste...Dominant indiscutablement la distribution, Carolyn Watkinson...d'une très belle prestance physique et vocale, stylistiquement très juste...son Néron associe la puissance...et la grâce...et devient dramatiquement convaincant...La Poppée de Danielle Borst est séduisante et rouée mais s'intègre plus difficilement...Jennifer Larmore est une Ottavia tragique et tendue à souhait...Lena Lootenss est une Drusilla jeune, passionnée et spontanée...Avec Michalel Schopper, Sénèque perd en gravité et en dignité ce qu'il gagne en vitalité...Un résultat remrquable de musicalité et de cohésion et de précision." (Opéra International - janvier 1990)

 

 

 "Le Couronnement de Bruxelles fera date...par la réalisation de Philippe Boesmans d'abord...Rien que Monteverddi et une harmonie totalement respectueuse de l'époque, une riche et subtile diversification de timbres résolument actuels...La mise en scène de Luc Bondy...exploite les moindres virtualités du livret de Busenello, pliant tous les chanteurs à une gymnastique complexe et implacable pour allier l'antique à la vision psychologique moderne...Un décor étrange et beau qui construit, comme l'univers sonore de Boesmans, un monde fuyant, biaisé, où s'affrontent les architectures froides du pouvoir impérial."

 

 

Leontina Vaduva et Martine Dupuy au Châtelet 

"Comme culpabilisé par l'orchestration de Leppard, Peter Schneider met ses musiciens en réserve et tente un timide compromis entre l'ancien et le moderne. Une direction molle et invertébrée...Il faut dire que la mise en scène et les décors de Pierre Strosser ne l'incitent guère à déchaîner ses foudres...C'est beau, c'est simple, c'est plein de détails justes...mais on finit par être un peu lassé par le hiératisme systématique...Gregory Reinhart connaît son Monteverdi sur le bout des doigts et triomphe très justement, dans le rôle de Sénèque...Les moyens exceptionnels de Martine Dupuy, dans le rôle d'Octavie, sont toujours prêts à s'envoler, mais elle sait parfaitement les retenir...Jocelyne Taillon, en Arnalta, sait elle aussi émouvoir par la sincérité et la tendresse...Leontina Vaduva est une Drusilla charmante...Le couple impérial est un peu en deça, Patricia Schuman chantant joliment mais manquant de charisme, et Hans-Peter Blochwitz plus à l'aise dans les répertoires où peut davantage s'épancher son timbre lyrique."

 

"Celletti, animateur du Festival, démontre l'absence de cassure entre le style archaïque et le bel canto. Il souhaite le retour à une émission naturelle...et refuse en bloc la présence des contre-ténors...Alberto Zedda...utilise une basse continue composée de deux cembali. Le résultat est fascinant...Jouée dans son intégralité, cette Poppea est la plus fraîche, la plus attachante, la plus vivante, malgré son esprit grave et solennel...La mise en scène très équilibrée, les beaux décors reproduisant un amas de ruines de la Rome antique, et les spendides costumes du baroque vénitien ont largement contribué à faire de cette soirée un moment privilégié de l'été italien"

 

 L'Incoronazione di Poppea

 

 

"Le dispositif scénique est constitué d'un interminable escalier rouge qui occupe la scène en biais et sur toute la hauteur, encadré d'une architecture peinte en noir brillant...les costumes appartiennent à des styles aussi hétéroclites que le caractère qu'ils reflètent et changent en fonction de leur évoilution...la direction de David Agler, tout en respectant la version de Raymond Leppard, restitue aux musicien le droit à l'improvisation, rétablit le rôle de Nutrice, et étoffe la part revenant à Néron." (Opéra International - avril 1988)

 

 

 

 

 

"Voulant restituer l'hypothétique version originale de 1643, Alan Curtis a volontairement réduit à la portion plus que congrue le rôle et l'effectif de l'orchestre afin que la voix puisse primer toujours la musique. Le résultat peut déconcerter mais convainc par la rigueur même que certains prétendent dénoncer...La fomation de onze instrumentistes, dont Gustav Leonhardt au clavecin, accompagne le chant avec un raffinement et une délicatesse tout à fait remarquables...Un Néron débonnaire et sympathique, une Poppée angélique, un Sénèque curieusement étranger à son destin...Passionnante initiative ovationnée par le public" (Opéra International - septembre 1985)

 

 

 

 

"Les deux rôles qui étaient dévolus à des castrats, Ottone et Nerone, ont été transposés et confiés à un ténor et à un baryton...Dennis Bailey est un ténor assez cocasse...mais qui se révèle en fin de compte dramatiquement un bon choix. La Poppea est l'ambition et la sexualité personnifiées, sensuellement troublante...Robert Lloyd campe un Seneca magistral dramatiquement. Malheureusement, Frederica von Stade fut remplacée par la jeune américaine Cynthia Clarey qui ne réussit pas à évoquer la passion et le désespoir de cette femme méprisée...Les trois déesses Amour, Fortune et Vertu placées sur des plateformes au dessus de la scène, étaient présentes pendant tout le spectacle. Elisabeth Gale était une Drusilla au chant virtuose et Dale Duesing un sympathique Ottone." (Opéra International - octobre 1984)

 

 

"Sur le plateau, au milieu duquel se déroulera toute l'action, quelques rares accessoires (coussins, table) signalent les différents lieux. Au fond, des stalles, réservées aux choristes-courtisans, et le trône impérial. Sur les côtés, quatre scribes en costume Renaissance observent la Rome de Néron, monde finissant dans lequel les passions s'exacerbent avec une infinie violence. Rarement l'érotisme et la mort auront été aussi présents sur une scène lyrique. L'Histoire juge l'Histoire. Le triomphe de l'amour-passion jusque dans ses extrêmes limites ne serait-il qu'apparent ? Le tapis rouge du couronnement devient manteau de deuil. Louis Erlo, assisté de Guy Coutance, a signé une mise en scène d'une implacable nécessité, avec des fulgurances superbes (auxquelles s'accordent à merveille les éléments scéniques et les costumes de Christine Marest et Iannis Kokkos) qui traduisent à la perfection les ruptures de ton, les contrastes, le foisonnement d'une oeuvre riche entre toutes. Regrettons, alors, l'utilisation de l'inacceptable version Leppard, qui, d'un opéra en un prologue et trois actes ne laisse subsister que deux actes, après des mutilations et des resserrements scandaleux : quelqu'un se permettait de défigurer de la sorte Verdi ou Puccini, le tollé serait général, alors pourquoi cette indifférence àl'égard de la musique ancienne ? Regrettons aussi la direction de Michel Corboz, sèche, monotone, ne rendant jamais à la musique sa véritable dynamique et ne s'élevant à aucun moment au niveau de la scénographie.

Il était difficile, en revanche, de réunir une distribution d'une qualité aussi exceptionnelle (à l'exception de Ryland Davies, Néron inconsistant, à la voix ingrate). Edith Venesco (l'Amour), Raphaëlle Ivery (Pallas et la Demoiselle) et Leonard Pezzino rivalisent de jeunesse et de légèreté. Riccardo Cassinelli est un Lucano hallucinant, complice de Néron jusque dans l'abjection. Jocelyne Taillon retrouve son personnage d'Arnalta avec le même bonheur, irrésistible de drôlerie et de tendresse, jouant même de son accent italien qui n'est pas sans évoquer l'anglais de Maurice Chevalier. Charmante Drusilla, Rosemary Musoleno s'accorde au mieux avec l'Ottone de Gilles Cachemaille, encore que, dans ce rôle, on ait souvent l'habitude d'entendre un contre-ténor et non un baryton. Frangiskos Voutsinos est un Sénèque d'une profonde humanité. Révoltée, résignée, déchirée, Alicia Nafé prête à Ottavia la noblesse de son phrasé, l'intensité de son émotion. Margarita Zimmermann, enfin, est l'incarnation même de Poppée, belle, lascive, perverse, avec une voix d'une plénitude inouïe et un style irréprochable (on rêve, alors, à ce qu'aurait pu être le duo final avec un par-tenaire du même niveau). Avec cette reprise si justifiée d'un spectacle datant de 1977, qui a rempli à plusieurs reprises les deux mille places de l'Auditorium Maurice Ravel, l'équipe réunie par Louis Erlo a confirmé la pérennité d'un chef-d'oeuvre." (Opéra International - avril 1982)

 

 

 

 

 

 

Gwyneth Jones et Jon Vickers

John Vickers et Gwyneth JonesNicolaï Ghiaurov

http://www.youtube.com/watch?v=B1RJzAZMAqg

http://www.youtube.com/watch?v=9_fv6UdZJEc&mode=related&search=

 

 

Henri Ledroit en Ottone

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Teresa Zylis-Gara à Düsseldorf

 

 

 

 

 

  "Herbert von Karajan dirigeait et le Philharmonique de Vienne jouait toujours avec une intensité particulière sous sa direction, Günther Rennert avait trouvé dans sa mise en scène un équilibre idéal entre stylisation et joyeuse comédie — ainsi perçut-on l'histoire de la courtisane Poppée qui parvient à conquérir le trône de César comme une parabole sur l’amour, la jalousie et les intrigues politiques.

L'immense succès du spectacle tenait tout d’abord aux deux personnages principaux. Poppée et Néron. Sena Jurinac, que l’on considérait alors comme un Chérubin. un Octavian ou un Compositeur idéal, mais qui était également appréciée dans les rôles d’héroïnes tragiques tels Elisabeth, Mimi ou Butterfly, se révéla une "femme fatale" irrésistible. En séductrice lascive qui poursuit son chemin sans scrupules, elle fit découvrir au public viennois une facette entièrement nouvelle de sa personnalité. A ses côtés, Gerhard Stolze,. alors au sommet de son talent, campait le personnage de Néron, un névrosé à la frontière de la folie, corrompu, un souverain entré dans l’Histoire par sa cruauté, mais que l'on découvre aussi en "solitaire", brûlant de désir. Et face à ces deux protagonistes : Othon, délaissé par Poppée, auquel Otto Wienere sut donner une touchante dignité, et Octavie, répudiée par Néron, dont la scène "Addio Roma !" compte parmi les moments les plus émouvants de l’opéra : avec ce rôle, la Bulgare Margarita Lilowa devint l'un des "piliers" de la troupe de Vienne. Autre débutant lors de cette mémorable soirée. L'Italien Carlo Cava incarna le poète-philosophe Sénéque qui accepte la mort avec sérénité. La dignité de son interprétation. notamment dans sa scène d’adieu, et la profondeur de sa voix firent grosse impression.

Le Couronnement de Poppée requiert encore d’autres artistes talentueux pour les personnages secondaires : la nourrice Arnalta, femme sévère et acariâtre qui tient un peu le rôle de mère pour Poppée, offrait à Hildegard Rössel-Majdan la possibilité de déployer tous les registres de son incomparable voix d’alto ; Gundula Janowitz, à qui l’on prédisait déjà une grande carrière, ravit le public dans les rôles de Drusilla et de Pallas, et Murray Dicckie emporta l’adhésion dans ceux de Valletto et Lucano. Olivera Miljakovic obtenait pour sa première saison viennoise, après Despina. Chérubin, Oscar, un nouveau grand succès en Damigella — dans cet épisode joyeux qui avait suscité une dispute entre le chef d’orchestre et le metteur en scène : la scène de la Damigella fut d’ailleurs supprimée après la première." (livret Deutsche Grammophon)

 

Hugues Cuénod en Lucano Richard Lewis en Nero

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Magda Olivero

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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