Dramma per musica en trois actes, sur un livret de
Pietro Metastasio (1698 - 1782), représenté le 25
octobre 1734, au Teatro San Bartolomeo de Naples, pour l'anniversaire
de la reine d'Espagne, Elisabetta Farnèse, dont le fils
Charles (Carlo) était monté sur le trône des Deux
Siciles, le 15 mai précédent.
La distribution rassemblait le castrat Gaetano
Majorano, dit Caffarelli, arrivé de Venise à
l'automne 1734 (Farnaspe), le ténor Francesco Tolve (Osroa),
les cantatrices Caterina Fumagalli, soprano (Sabina), Giustina
Turcotti (Emirena), Maria Marta Montacelli (Adriano, rôle
travesti), Margherita Chimenti dite la Droghierina, soprano
(Aqquiliqo)
L'opéra était entrecoupé par
l'intermezzo Livietta e Tracollo qui eut beauccoup plus de
succès que l'opéra.
Du texte initial de Métastase, écrit pour
Antonio Caldara (1732), qui comprenait vingt-sept airs, ne furent
conservés que dix airs., auxquels dix autres et un duo furent
ajoutés.
Personnages : Adriano (Hadrien), empereur
romain, épris d'Emirena ; Osroa, roi des Parthes, père
d'Emirena ; Emirena, prisonnière d'Adriano, éprise de
Farnaspe ; Sabina, épouse promise d'Adriano ; Farnaspe, prince
parthe, ami et tributaire d'Osroa, époux promis d'Emirena ;
Aquilio, tribun, confident d'Adriano et épris en secret de
Sabina. La scène se passe à Antioche.
Adriano, empereur de Rome, vient
de triompher d’Osroa, roi des Parthes, qui a fui sans laisser de
traces. Adriano tient Emirena prisonnière, et en tombe
amoureux, sans savoir que sa promise Sabine a quitté Rome pour
le rejoindre à Antioche, où se déroule le drame.
Les nouvelles amours de son empereur sont au goût d’Aquilio le
confident, puisque celui-ci entretient une flamme secrète pour
la future impératrice. Tout au long de l’opéra, il fait
donc tout pour qu’Adriano n’ait qu’Emirena en tête, ce qui
attire bien sûr les larmes puis les foudres de Sabina. Emirena,
de son côté, vit un amour partagé avec Farnaspe,
prince Parthe ami et tributaire d’Osroa. Elle se fait berner par
Aquilio qui la pousse à feindre l’indifférence envers
son amant dès qu’Adriano est présent. Les diverses
tentatives d’assassinat qu’Osroa met en place contre Adriano sont
toutes des échecs et la faute retombe toujours sur le pauvre
Farnaspe. Emirena finit par désigner le vrai coupable sans se
rendre compte qu’elle accuse son père. Par précaution,
Adriano fait enfermer les trois Parthes en même temps. Le lieto
fine est aussi précipité qu’incontournable : Adriano,
déconcerté devant tant de
générosité de la part de Sabina qui accepte de
le laisser à Emirena, libère tous ses ennemis, pardonne
à Osroa et Aquilio, et rend Emirena à Farnaspe.
(Alma Oppressa)
Représentations
:
Jesi - Festival
- 10, 12 juin 2010 - Ensemble de l’Accademia Bizantina - dir.
Ottavio Dantone - mise en scène Ignacio García -
décors Zulima Memba del Olmo - costumes Patricia Toffolutti
- lumières Ignacio Garcia et Fabrizio Gobbi - avec Marina
Comparato (Adriano), Nicole Heaston (Sabina), Stefano Ferrari
(Osroa), Lucia Cirillo (Emirena), Annamaria Dell'Oste (Farnaspe),
Francesca Lombardi (Aquilio) - révision critique par Dale
E. Monson - édition de Pendragon Press (New York) et de
Casa Ricordi (Milano) - avec les intermèdes Livietta e
Tracollo
Forum Opera
"L’intrigue d’Adriano in Siria
pourrait être résumée comme on le fait parfois
d’Andromaque – Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime
Andromaque qui aime Hector, feu son époux, et Astyanax, leur
fils – ici Aquilio aime Sabina qui aime Adriano qui aime Emirena qui
aime Farnaspe qui le lui rend bien. Comme chez Racine, dont
Métastase s’est inspiré, un souverain – l’empereur
Hadrien, celui dont Yourcenar tint le journal – désire
épouser une princesse étrangère qui est sa
captive malgré son engagement envers une noble Romaine, cette
décision risquant d’entraîner une crise politique. Entre
jalousies, mensonges, incendie, attentat, on se sonde, on se
défie Mais alors que Pyrrhus finit mal, Adriano revient
à la raison ; sublimant ses passions, il rentre dans son
devoir et, tel un nouvel Auguste, rend la liberté à ses
ennemis qui chantent ses louanges.
Evidemment, pour en arriver
là, on passe par l’exposition détaillée et
répétée – airs da capo - des états
d’âme contradictoires et donc douloureux d’êtres
ballottés par leurs sentiments au gré des
péripéties. Cela implique des moments assez longs et
nombreux où l’action est suspendue. Cette pierre d’achoppement
des metteurs en scène, Ignacio Garcia ne l’enjambe que
rarement. Sans doute joue-t-il de malchance, après le
spectacle si plein de vie signé par Michel Znaniecki quelques
jours avant (cf. notre compte-rendu). Certaines idées sont
plus séduisantes que pertinentes, comme l’oiseau en cage ou le
fauconnier lâchant et rappelant son oiseau dans le
théâtre, et le statisme finit par peser aussi lourd que
le fond de scène uniformément noir. Il est vrai que ce
dernier parti pris, conjugué au décor sobre et
suggestif de Zulma Memba del Olmo et aux lumières
signées Ignacio Garcia et Fabrizio Gobbi, met en valeur les
costumes assez sobres et pour la plupart élégants de
Patricia Toffolutti.
On espérait atteindre,
dans l’inépuisable veine mélodique et expressive dont
Pergolesi anime ces effusions et broderies sentimentales, une
béatitude d’autant plus grande que renouvelée par les
da capo. Si les reprises sont exécutées très
largement dans les règles de l’art, avec beaucoup de soin et
de recherche pour les varier au maximum sans perdre de vue le style –
Ottavio Dantone y a sûrement veillé – le nirvâna
s’est dérobé. Malgré le talent des
interprètes, dont nous avons admiré la
musicalité, la virtuosité vocale, bien que remarquable,
ne nous a ni ébloui ni subjugué. Le Farnaspe
d’Annamaria Dell’Oste ne manque pas d’atouts, la souplesse,
l’agilité, l’extension, quand la voix est chaude et que
l’extrême aigu a perdu une stridence légère dans
le forte, tout cela est satisfaisant mais dans le rôle
chanté par Caffarelli on voudrait plus de mordant, plus
d’éclat, en somme on attend une performance qui ne vient pas.
Lucia Cirillo est une touchante Emirena, elle aussi digne
d’éloges, tout comme l’Adriano très nuancé de
Marina Comparato. De Sabina, Nicole Heaston restitue la
complexité grâce à sa voix chaude, ferme et
souple qui se colore sans cesse au fil des affects. Dans le
rôle d’Aquilio , secondaire par le nombre de ses airs mais
important comme facteur d’intrigue, Francesca Lombardi apparaît
pleine de promesses, avec une voix charnue et une belle
présence. Seul Stefano Ferrari semble peu à l’aise dans
le rôle du roi parthe Osroa, qui réclame du mordant, de
la fermeté jusque dans les graves et une étendue dans
l’aigu susceptible de mettre en péril .la
justesse.
Bref, une – relative –
déception, que les intermezzi ont su faire
momentanément oublier (qu’il s’agisse ou non d’ailleurs de
leur fonction). En passant de Venise à Naples, ni le genre ni
les personnages ne perdent de leur caractère. Intrigue
apparemment simpliste, travestissement burlesque, roueries et
allusions triviales, voire obscènes, rien ne manque à
Livietta et Tracollo. Bien décidée à se venger
de Tracollo, la crapule qui pour le voler a failli tuer son
frère, Livietta se déguise en spadassin
français. Avec l’aide d’une complice, elle réussit par
une ruse à démasquer le malfaiteur. Ses supplications
n’y changeront rien : il est promis à la prison et à la
potence. Ainsi finit le premier intermède.
Après le
deuxième acte d’Adriano in Siria, voici le second. Tracollo a
échappé à la peine capitale en feignant
d’être fou. Déguisé en astrologue il cherche des
pigeons. Mais Livietta le reconnaît et prétend le faire
arrêter. Alors que Tracollo se demande comment se
débarrasser de cette enragée, elle feint d’être
morte. Il commence par se réjouir, puis s’attriste, enfin se
lamente. Alors elle reprend vie ; il jure de changer de vie et ils se
promettent amour et fidélité.
Ce résumé ne
peut évidemment pas donner la moindre idée de la saveur
de cet entremets. Manifestement plus inspiré que par
l’opéra seria, Ignacio Garcia tire tout le parti possible de
l’espace disponible, l’avant-scène devant le rideau, des
praticables en bord de fosse, des escaliers qui y descendent et
même de l’allée centrale du parterre par laquelle
Tracollo et son acolyte font une entrée des plus
spectaculaires, le second en Sparafucile balafré et bossu qui
essaie de rouler des mécaniques, le premier en souillon
obèse berçant un poupon et cachant mal sa barbe
derrière un voile. Dans la lumière a giorno du
théâtre, la fantaisie des costumes colorés de
Patricia Toffolutti ajoute au plaisir. Même le mur en ruine du
décor de l’opera seria joue son rôle : Tracollo y
prélève un crâne à qu’il interroge.
Inutile de dire l’impact de cet effet référentiel !
Dans la peau de ces ennemis
qui finissent par s’aimer – mais la quête de Livietta
était – elle seulement, et vraiment guidée par l’esprit
de famille ? – on applaudit deux interprètes vraiment
excellents, par leur abattage vocal et scénique. Tant Monica
Bacelli que Carlo Lepore se montrent ébouriffants, de
drôlerie, de justesse, d’à propos : donner une telle
impression de vie et de naturel, c’est vraiment du grand art !
D’autant que les parties ne sont en rien faciles, Pergolesi n’a pas
écrit de la musique au rabais, bien au contraire, et son
raffinement malicieux – le rythme chaloupé de l’entrée
de Livietta, la déploration de Tracollo – est
évidemment à la source de cette vie
théâtrale.
Comment alors saluer
suffisamment la part que prend l’ Accademia Bizantina dans la
réussite de cette soirée ? De l’ouverture au chœur
final d’Adriano in Siria, comme de l’air initial au duo final dans
les intermèdes, c’est non seulement une qualité
continue et un juste équilibre sonores, mais aussi une infinie
variété de rythmes et d’accents, avec un dosage des
intensités qui crée des contrastes expressifs mais sans
brutalité, des couleurs et un legato qui font qu’en
définitive cet orchestre parle et chante. Grâces soient
rendues à Ottavio Dantone pour son exigence, dont les fruits
sont si précieux."
Beaune - Basilique
Notre-Dame - 19 juillet 2008 - Accademia Bizantina -
dir. Ottavio Dantone - avec Olga Pasichnyk (Farnaspe), Marina
Comparato (Adriano), Lucia Cirillo (Emirena), Stefano Ferrari
(Osroa), Maria Grazia Schiavo (Sabina), Francesca Lombardi
(Aquilio) - première nationale - nouvelle coproduction avec
Festival de Iesi
Jesi - Fondazione
Pergolesi Spontini - 7, 9 septembre 2007 - Accademia
Bizantina - dir. Ottavio Dantone - mise en scène Ignacio
García - décors, costumes Zulima Memba del Olmo -
lumières Ignacio Garcia, Fabrizio Gobbi - avec Olga
Pasichnyk (Farnaspe), Marina Comparato (Adriano), Lucia Cirillo
(Emirena), Francesca Lombardi (Aquilio), Nicole Heaston (Sabina),
Carlo Vincenzo Allemano (Osroa) - nouvelle production
Mai Musical
Florentin - 14, 16, 18 juin 1985 - dir. Marcello Panni
- mise en scène Roberto De Simone - décors Mauro
Carosi - costumes Odette Nicoletti - avec Eleonora Jankovic
(Adriano), Daniela Dessi (Sabina), Ezio Di Cesare (Osroa), Gasdia,
Sandra Browne (Emirena), Mariella Devia (Farnaspe) - partition
originale napolitaine
Opéra International - septembre
1985
"La mise en scène
de Simone avait le double mérite d'essayer de retrouver les
clefs de lecture perdues d'un siècle encore mal connu, tout en
respectant le goût contemporain. Il s'est ainsi rangé du
côté de Pizzi..."
Forum Opéra
"Après la reprise de
Radio France en 1980, Adriano fut exécuté selon
l’édition critique de Dale Monson, reflétant
étroitement la version originale napolitaine (utilisée
également à Jesi) au Teatro della Pergola de Florence,
lors du mois de juin 1985, dans le cadre du festival du « Maggio
Musicale Fiorentino ». On avait alors intercalé entre les
actes d’Adriano, l’intermezzo Livietta e Tracollo qui, à la
création, avait recueilli plus de succès que
l’opéra « principal », comme ce fut le cas de la
fameuse Serva padrona, destinée à survivre à
l’« opera seria » Il Prigionier superbo.
L’impressionnante liste de
compositions (vint-cinq opéras ! (1)) habillant le même
texte de l’inépuisable Pietro Metastasio ne doit pas laisser
penser que l’opération se faisait automatiquement et sans
discernement. En effet, la version de Pergolèse eut beau
suivre de deux années seulement la première mise en
musique (par Antonio Caldara, à Vienne en 1732), on
procéda néanmoins à de nombreux
aménagements. On coupa dans les récitatifs… et du reste
on n’ose penser à ce que devait représenter la
durée du premier acte pourtant ici ramenée à
1h.24 mn. ! Les vingt-sept airs furent réduits à vingt,
et un duo au troisième acte vint remplacer deux de ces airs.
La moitié des airs et morceaux d’ensemble utilisent un texte
nouveau et en particulier les trois airs de Farnaspe, refaits
entièrement (2). Il faut préciser que
l’interprète devait en être le prestigieux castrat
Gaetano Majorano, plus connu sous les surnoms de Caffarelli ou
Cafariello. Son étonnante virtuosité fut servie par le
compositeur qui lui concocta des airs avec de redoutables sauts vers
l’aigu mais dont ce phénomène de Cafariello devait se
jouer.
Dans cet opéra
présentant pratiquement une succession d’airs, Pergolesi
réussit à varier rythmes et mélodies et son
élégance chaleureuse fait comprendre l’annonce de la
grâce et du charme belliniens que divers commentateurs ont
voulu y voir. L’audition échappe donc à la monotonie,
malgré une prépondérance de voix
féminines (cinq sur six !) et une certaine similitude de
timbres, comme on le verra plus loin. De plus, une surprise attend
l’auditeur à la fin du premier acte, au bout d’une heure et
vingt-quatre minutes : le hautbois prélude longuement,
charmant l’auditeur n’ayant entendu jusque là aucun instrument
surnager sur les cordes raides (pour ne pas dire aigres). C’est
précisément Farnaspe, le personnage
interprété par Cafariello, qui chante et l’instrument
soliste ponctue ses dires, lui répond, l’accompagne.
Inspiration subite ou particulière de Pergolesi, et notamment
à cause des paroles, faisant allusion au rossignol captif
trouvant la force de chanter encore si sa compagne répond
à sa plainte ? Ou est-ce plutôt la volonté de
terminer différemment l’acte, préfigurant les
merveilleux finales à venir de l’opéra italien ? Le
rythme est posé et lent mais doucement lancinant, pour ainsi
dire, comme la douleur du personnage-rossignol s’exhalant dans la
plainte que l’on entend. Probablement conscient de son effet, et bien
avant que la notion de finale, magnifiée par les Romantiques,
apparaisse, Pergolesi confie au même personnage l’air terminant
l’acte suivant (d’une durée de quarante-cinq minutes
seulement). Cette fois l’air comporte forces vocalises avec sauts
dans le suraigu mettant à mal les possibilités de
l’interprète. Une autre heureuse surprise nous attend avec ces
deux duos permettant enfin aux voix de se mêler
harmonieusement, c’est le cas de le dire. Bienvenu également
est le bref ensemble final, couronnant un peu rapidement le plus bref
acte troisième (35 minutes).
Outre le charme particulier de
l’inspiration de Pergolesi, il arrive que l’on découvre au
détour d’un air, comment dire ?… certains accords à
l’étrange élégance moderne, c’est-à-dire
des tonalités créatrices d’atmosphères, de brefs
instants musicaux, ou des impressions que l’on retrouve dans la
musique d’opéra du XIXe siècle, sous la plume de dignes
successeurs-magiciens nommés Bellini,
précisément, mais aussi Donizetti et
Verdi.
Dans cette galerie de
personnages ultra-travestis (le rôle du castrat est repris par
un soprano !), on peine parfois à distinguer qui chante quoi.
Les timbres pulpeux des mezzo-sopranos (Marina Comparato et Lucia
Cirillo) se ressemblent et ressemblent même par moments
à ceux, pourtant plus frais ou fruités des sopranos
(Nicole Heaston ou Francesca Lombardi). Il est vrai que le
troisième soprano, Olga Pasichnyk, se reconnaît par les
sauts périlleux vers le suraigu que le bon Pergolesi avait
prévu pour Cafariello.
L’unique voix masculine de la
distribution est celle du ténor Carlo Allemano au timbre
« blanc » mais sombre (ce n’est pas une opposition en
matière de voix !) et dont on coupe même un air (au
troisième acte). Sans revenir sur la « verdeur » des
instruments de l’« Accademia Bizantina », on peut souligner
la belle continuité entre récitatifs et airs
probablement due au fait que le chef Ottavio Dantone était
« Maestro al cembalo », selon l’expression
consacrée, c’est-à-dire claveciniste-chef d’orchestre.
Il expliqua du reste par téléphone combien il
appréciait cette manière de vivre l’opéra de
l’intérieur…"
Radio-France - 2 février 1980 -
avec Bruce Brewer (Farnaspe) - édition critique de dale
Monson