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Diapason - septembre 2005 - Rameau tragic circus "Si contrainte il y a dans Les Boréades, c’est...dans la prolifération des divertissements : quel sens leur donner pour qu’ils ne gangrènent pas le récit ? Laurent Laffargue, à Strasbourg, inverse la perspective; d’une tragédie lyrique saturée de divertissements, il fait un vaste divertissement, truffé de tragédie et abrité dans un cirque — l’emprunt aux Indes galantes d’Arias est suivi par plusieurs citations des Boréades de Carsen et de Pelly. Propice à la danse et au Merveilleux, ce choix pose autant problèmes qu’il en résout : comment faire souffler l’apothéose des vents-pulsions rêvée par Rameau dans un espace calfeutré par ses velours, ses rouges et ses ors ? Que devient le ressort dynastique de l’intrigue dans ce monde de pure fantaisie, peuplé de clowns, de dompteurs-chasseurs, d’animaux en tout genre et de Monsieur Loyal ? Sans parler de l’enjeu politique, avancé par Sylvie Buissou, dans le texte de présentation, comme motif de l’annulation de 1763. Et comment rendre crédible la détermination héroïque d’Abaris si l’on en fait un clown blanc, dépressif à souhait ? Elle est tout de même plus nécessaire à l’action que ses moments de tendre affliction — dans lesquels Paul Agnew est parfait. Personnages maladroits - Le parti pris du cirque s’épuise vite son véritable intérêt est de stimuler les chorégraphies d’Andonis Foniadakis, dont la vigueur frémissante renvoie au rayon accessoires un Calisis d’opérette (Eric Laporte, timbre ingrat et vocalise laborieuse) et un Borilée trop brutal pour être profondément vicieux (Nicolas Cavalier, décevant). Comment des personnages aussi maladroits pourraient-ils menacer l’Alphise majestueuse d’Anne-Lise Sollied ? Sa voix charnue trouve le relief déclamatoire du récitatif français et décoche brillamment « Un horizon serein ». Perfectible (prononciation, et surtout nuances), son Alphise atteint néanmoins une profondeur que ni Bonney (à Paris) ni Delunsch (à Lyon) n’avaient approchée. Autres réussites, dans les seconds rôles, l’Amour irrésistible de Malia Bendi Mérad (déjà présente à Lyon), le doublé Appolon/Adamas du jeune Thomas Dollié (idem) et le Borée d’Andrew Foster Williams — terrible et boiteux, haineux car impuissant, la meilleure idée de Laffargue. Assez tourné autour du pot : la plus grande déception vient du Concert d’Astrée. Rien de désastreux, seulement un orchestre dont le niveau semble encore loin du standard qu’ont imposé les formations sur instruments anciens depuis trente ans. Difficile de savoir si le problème vient de la direction d’Emmanuelle Haïm dont le bras, au lieu de porter le souffle, le chant, l’idée, les atomise en convulsions angulaires (la phrase n’atteint jamais son terme) ? Ou d’un orchestre encore jeune et sans expérience de ce répertoire? Malgré certains éléments irréprochables et un bel investissement, plusieurs pupitres,notamment les cordes, ne "tiennent" pas, question de son et de discipline : pourquoi les confronter à l’une des partitions les plus périlleuses du XVIIIe siècle s’ils accusent encore des faiblesses, au disque, dans l’Ouverture bienveillante de Didon etEnée ! Souhaitons à Emmanuelle Haïm de se protéger de notre attrait coupable pour le «tout nouveau, tout beau », de ne pas devoir accepter d’autres paris impossibles. Et, surtout, d’avoir le temps de mener son orchestre à maturité, à son rythme."
Crescendo - été 2005 "De l’ultime chef-d’oeuvre de Rameau, l’opéra du Rhin a fait plus fastueuse des superproductions à grand spectacle; solistes triés sur le volet et trois douzaines de choristes, quatre d’instrumentistes et deux de danseurs avec chefs d’orchestre et de choeurs et équipe de mise en scène, au total un plateau de cent trente personnes ! Eh oui, Rameau est cher si on veut le montrer autrement que dans des conditions étriquées indignes de son génie. Mais quelle récompense ! "Nous sommes au cirque, un cirque de la veille de l914 tout illuminé de rangs d’ampoules électriques. Plus qu’un opéra, c’est un grand ballet avec chants que nous voyons ici, la magnifique chorégraphie d’Andonis Foniadakïs structure tout le spectacle en parfaite symbiose d’action avec la mise en scène de Laurent Laffargue. Le plateau grouille de vie, d’acrobaties, de sauts et de cabrioles, cela court et bondit dans tous les sens, à l’occasion Alphise chante son air, juchée en grand porté, et quels fabuleux danseurs que ceux du Ballet National de l’opéra du Rhin! Oui, il fallait commencer par là! Côté mise en scène, le rouge domine, rouge vif des costumes et pourpre du décor. Mais aussi le blanc, celui du héros Abaris et du dieu Apollon, et le noir des “peuples” opprimés. Le Grand Prêtre Adamas (l’excellent Thomas Dolié), double le rôle d’Apollon. Le délicieux Amour de Malia Mendi Berad descend des cintres, écarlate, affublé d’un drôle de haut de forme, signe d’autorité.., et dompteur de cirque pour atterrir sur un superbe cheval. Plus tard, Apollon descendra de même, avec haut de forme blanc, mais sans cheval. Lhorrible dieu Borée trouble la fête à grands claquements de fouet "le fouet du plaisir, ce bourreau sans merci" disait Baudelaire! (et ces fouets se multiplient au dernier acte, lorsqu’avec une audace inouïe pour l’époque, Rameau nous fait assister longuement sur scène aux tortures que subit le malheureux Alphise; c’est insoutenable ! Mais la mise en scène fourmille de trouvailles ! Pour le célèbre Hymne à la liberté (l’une des raisons de l’interdiction des Boréades du vivant de Rameau), danseurs et danseuses sont nus, entourés de blanches baignoires invitant au plaisir; la censure sait bien que la liberté passe d’abord par la fin de l’oppression sexuelle! Les solistes (à la très minime réserve de Delphine Gillot, Sémire à la voix un peu dure et à la justesse un peu compromise par un vibrato déplacé dans Rameau) sont au-dessus de tout éloge, avec le satanique Borée d’Andrew Foster-Willïams, voix “noire” comme celle du non moins impressionnant Borilée de Nicolas Cavallier contrastant avec le ténor volontairement doucereux d’Eric Laporte en Calisis, avec surtout le bouleversant Alphise d’Anne-Lise Sollïed et l’inoubliable Abaris de Paul Agnew, l’un des triomphateurs de la soirée dans un rôle qu’il a su faire sien depuis longtemps. Moment exceptionnel que les dix mesures (!) où ils chantent, enfin réunis, leur duo aux luxuriantes vocalises. A-t-on assez remarqué que l’accomplissement ultime de l’amour est toujours un bref paroxysme; la fin du Couronnement de Poppée, Idamante et Ilia sous le glaive du sacrificateur dans Idoménée, l’indicible orgasme de “O namenlose Freude” dans Fidelio (Tamino et Pamina, absorbés par la joie collective maçonnique, n’auront pas même cela!), pour aboutir au quasi silence du “je l’aime aussi” de Mélisande... Et ce duo précède la saine explosion finale de libération physique, où le plateau se transforme en bal populaire, avec cette Contredanse si étonnante, Galop d’Offenbach mâtiné de “Ah ça ira”! Oui, les censeurs durent en trembler! Quelle joie d’entendre toute la sublime partition dans sa plénitude et sa splendeur; éclat et puissance des choeurs combinés de l’opéra National du Rhin et du Concert d’Astrée, dont l’orchestre en même temps truculent (bravo les cors mis à rude épreuve!) et raffiné souligne l’invention rythmique géniale de ce juvénile compositeur octogénaire! Emmanuelle Haïm, en immense progrès sur une prestation décevante à Bruxelles il y a deux ans, anime de sa flamme et de son autorité ces trois grandes heures de spectacle qui passent comme une lettre à la poste” (mais cette métaphore est-elle encore actuelle?...). Elle prend rang désormais aux côtés de Gardiner, de Christie, de Minkowski et de Rousset parmi la cohorte grandiloquente des grands “ramoneurs”. Un accueil proprement triomphal montre que dans des conditions idéales comme celles-ci, Rameau peut pleinement réintégrer le grand répertoire. A la sortie, j’entendais un gamin de douze ans dire à ses parents; “C’est la première fois que je ne m’endors pas à l’opéra!” Mais je réserve à part le moment où, vaincu par l’émotion, les larmes m’ont fait fermer les yeux; l’indicible “Entrée de Polymate” au quatrième acte, la musique dans toute sa pureté. C’est ça, Rameau “le sec, le cérébral”, lui qui demandait à un visiteur au clavecin; “Mon ami, faites-moi pleurer!’.
ConcertClassic - 4 juillet 2005 "Le parti pris de Laurent Laffargue semblait des plus intéressant. Situer l’action dans le monde du cirque. Mais voilà, au fil de la représentation, on a l’impression d’assister à une succession de numéros sans aucune cohérence, et pourtant l’ultime ouvrage de Rameau suit une logique implacable : l’abandon du pouvoir en faveur d’un amour sincère et désintéressé. Dommage car faire d’Abaris un clown blanc correspondait bien à la nature du personnage. Heureusement, c’est des voix et de l’orchestre que nous viendrons les moments de grâces. Anne Lise Sollied (Alphise) et Paul Agnew (Abaris) possèdent l’exacte tessiture de leurs rôles : voix souple et pleine de charme pour Elle, demi-teinte suaves souffle inépuisable pour Lui. Son ultime ariette (Que l’amour embellit la vie) tient la salle en suspens dans un silence qui en dit long sur l’art de ce splendide artiste. Calisis et Barilée respectivement Eric Laporte et Nicolas Cavallier jouent parfaitement leur personnage, avec un avantage vocal pour la voix ambrée et souple de Nicolas Cavallier, mais pourquoi ces claquements de fouet intempestif qui viennent plus d’une fois rompre l’harmonie de l’orchestre et soulever les rires du public a contrario d’une action qui se veut dramatique. Nous ne parlerons pas des battements d’ailes ridicules du chœur au début du cinquième acte qui réduisent à néant les effets dramatiques de la scène de Borée : magnifique Andrew Foster Williams, voix ample et sépulcrale. Ballet sautillant et gesticulant en tous sens sans aucune grâce, un comble pour un Opéra-ballet. Le concert d’Astrée sous la direction d’Emmanuelle Haïm vient charmer nos oreilles tout au long de ces trois heures de spectacle. Articulation acérée des cordes, justesse des vents, petite harmonie qui gazouille à souhait et nous donne à entendre de merveilleuses pastorales. Admirable Chœur du Concert d’Astrée renforcé par les membres de l’Opéra National du Rhin. Un enchantement pour les oreilles, malheureusement gâché par une scénographie inadéquate."
ConcertoNet - 28 juin 2005 - Accourez, doux zephyrs !
Forum Opéra - 18 juin 2005
Anaclase. com - 18 juin 2005
Altamusica - 18 juin 2005 - Des Boréades victimes de vents contraires


Crescendo - été 2004 - 9 mai 2004 "A Lyon, l’ultime partition des quatre-vingts ans d’un créateur alliant jouvence et suprême sagesse, ces Boréades ressuscitées au terme d’un sommeil de bien plus de deux siècles (elles n’avaient jamais été données auparavant!) et qui, justice tardive, sont en passe de prendre place au vrai répertoire lyrique. Le travail éditorial exemplaire d’Alain Villain (Editions Stil) nous a gratifiés depuis peu d’une partition de poche vendue au prix incroyable de 25 €, et qui est une merveille de goût et d’élégance dont il ne faut surtout pas se priver. Critiquée par certains de mes confrères, la mise en scène de Laurent Pelly me paraît exemplaire, renonçant à tout décor réaliste au profit de deux grands panneaux incurvés mobiles, dont les lentes évolutions tissent un admirable contrepoint visuel aux mouvements plus vifs (bien que toujours discrets, ceci n’est pas un ballet) des danseurs. Au dernier Acte, les panneaux disparaissent, un immense éventail circulaire sert tout à tour d’appareil de torture pour la malheureuse Alphise (dont le persécuteur Borée est le dieu des vents du Nord, ne l’oublions pas!), puis de vrai éventail à pales, avant de se transformer pour l’allègre conclusion (l’oeuvre se termine par un impétueux galop) en roue foraine de la fortune. Le jeu des acteurs s’inspire largement des pratiques d’époque, avec le rôle capital dévolu aux mouvements de bras. D’une distribution dans l’ensemble excellente, dominée à mon gré par le si émouvant Abaris de Paul Agnew (sa sublime plainte au début du quatrième acte, “Lieux désolés”, arrache les larmes !) je ne retire qu’une grave déception: à trop chanter Strauss et Wagner, qui ne sont pas faits pour sa voix, celle de Mireille Delunsch (Alphise) s’est durcie et raidie, perdant beaucoup de son élégance, de sa souplesse et de son charme. Est-ce irrémédiable? Excellente dans l’ensemble, la direction de Marc Minkowski m’inspire la petite réserve d’une rythmique pas assez acérée, un peu trop vague, dans l’extraordinaire début du cinquième Acte dont le prémonitoire “stravinskisme” s’en trouve gommé. Il se rattrape, et au-delà, dans la sublime “Danse des Heures” du quatrième Acte, d’une ample sérénité à pleurer de bonheur, égalant les inspirations les plus élevées de Bach (c’est la musique que j’aimerais écouter au moment du grand départ...), et que par une simple interversion (car il n’y a aucune coupure) on a enchaînée directement au non moins admirable et consanguin choeur “Parcourez la terre”. Qui a osé dire que Rameau était un tempérament froid? Si c’est vrai, il avait acquis à l’avance le secret de Berlioz: “il faut tâcher de faire froidement des choses brûlantes”!..."
Classica - juillet/août - 9 mai 2004 "Des Boréades signés à Lyon Pelly et Minkowski, on attendait plus, pour suivre en fait la voie tracée par un Platée au délire communicatif. Manque de temps, ou de sympathie pour le sujet, qui dans son tragique dessin, s’avère si loin des comédies qui font sa gloire, Laurent Pelly n’a offert du tout dernier Rameau qu’un spectacle neutre, sans unité, sans analyse presque, rendant plus précieuse encore la somme des partis affichés naguère par Carsen à Gamier. Le handicap ici d’un décor simple (de grands panneaux nus et cintrés pouvant accueillir n’importe quelle tragédie sans âme), puis chahuté par la tempête, enfin gênant par son trop de présence inutilisée (une turbine géante absurde) fait osciller l’action entre vide et trop plein, sans qu’une direction d’acteurs investie vienne peupler ces lieux. D’autant qu’à part Paul Agnew, décidément excellent Abaris, et Stéphane Degout jouant bien de son grave en Adamas, la distribution laisse sur sa faim, Mireille Delunsch ne rayonnant vraiment point en Alphise, dont l’esprit lui reste étranger. Et si Marc Minkowski sait animer la phrase et le drame avec l’acuité et la verve qu’on sait, c’est parfois au détriment d’un détail instrumental fragilisé (ces cuivres défaillants !). Le tout laissait donc l’impression d’un spectacle inabouti."
Le Monde de la Musique - juillet/août 2004 "...pour Les Boréades, à Lyon, Marc Minkowski s’entoure de nouveaux venus. Stéphane Degout, hier Borilée chez Christie, incarne un hiératique Adamas et confirme son talent. Grande découverte, François Lis offre à Borée une envergure dramatique et une diction remarquables un chanteur à suivre. Le Calisis tendu mais insolent de Tom Allen et le Borilée hargneux de Marcel Bonne sont aussi des révélations. Quant à Paul Agnew, déjà Abaris dans la production de l’opéra de Paris, il confirme son intelligence du rôle et son élégance suprême dans le registre élégiaque. Les Boréades n’appellent pas le même déluge d’images que Les Paladins. C’est dans l’âme et le coeur des personnages que se joue le théâtre. Laurent Pelly, catalogué maître de l’inventivité, a choisi la sobriété. Le premier acte peine en effet à s’animer. Le cinquième acte se distingue en revanche par une belle idée aussi scénique que dramatique l’immense ventilateur qui accompagne l’inflexible Borée bascule pour se transformer en prison dans laquelle le dieu du vent septentrional retient la reine Alphise. Le metteur en scène nous gâte cependant moins qu’à l’accoutumée. La musique rachète-t-elle cette panne momentanée d’inspiration? Pas sûr. La chorégraphie banale de Lionel Hoche, la voix fatiguée et métallique de Mireille Delunsch, le manque de cohésion de l’orchestre signifient la redoutable difficulté de cette partition. Mais Paul Agnew confirme son intelligence du rôle et son élégance suprême dans le registre élégiaque, et Marc Minkowski n’a pas son pareil pour déchaîner les éléments."
Diapason - juillet/août 2004 - La boîte de Pandore "Rameau n’a jamais vu ses Boréades ? Nous non plus. Un an après le livre d’images relié par Robert Carsen, flatté en son hédonisme par le DVD, le brouillon lyonnais abandonné par Laurent Pelly à Marc Minkowski semble aussi peu sensible aux enjeux de l’oeuvre. Et se révèle, ce qui n’était assurément pas le cas à Garnier, maladroit dans la réalisation. Rien à voir avec l’effervescence millimétrée de la triomphale Platée ou, tout récemment, du doublé Gianni Schicchi -L’Heure espagnole. On mettra néanmoins au crédit de cette mise en scène le souci d’incarner (et non d’orner) le draine, de chercher dans le "spectacle des vents ", plus qu’un décor pittoresque, l’expression de pulsions essentielles ; Paul Agnew approfondit dès lors un Abaris beaucoup plus complexe qu’avec Christie, aussi tendre mais charismatique, porteur d’une émotion qui ne risque plus la mièvrerie (quitte à barytonner, dangereusement). Hélas !, le vocabulaire du drame échappe encore à Pelly, l’autorité de la posture, la concentration du geste, la force du tableau. Autour d’immenses parois courbes coulissantes qui modèlent l’espace sans parvenir à y imposer aucune ambiance (la faute aux lumières, peu flatteuses ?), les personnages s’agitent comme des feuilles sous la tempête, sortent de scène, rentrent, ressortent sans cesse... et la faiblesse du vocabulaire menace l’architecture. Il faut dire que celle des Boréades est singulière à l’alternance récit/divertissement, elle ajoute un grand geste (l’action se concentre au tout début, pour ne revenir qu’à l’acte IV, dans une accélération grisante). Pelly le néglige, traitant les divertissements avec la même épaisseur de trait que le récit, les embourbant l’un comme l’autre. Mais qu’aurait-il pu en faire avec des chorégraphies sourdes, des projections vidéo économes, des décors aussi peu suggestifs (et encore plus laids après la tempête en guise de « lieux désolés », on nous ressort l’effet décor détruit de Platée et d’Ariane à Naxos)? La progression de l’intrigue est également plombée par des caricatures. Ici Barbie-princesse-tête-à-claques-sous-sa-couronne-en-carton-argentée (Mireille Delunsch, uniformément véhémente, étrangère à la nature mélancolique d’Alphise). Là un Borilée patibulaire, tout droit sorti de Flash Gordon (Marcel Boone, insignifiant), et un Calisis-serpent (Tom Allen, qui a le mérite d’assumer jusqu’au bout cet emploi cruel) tous deux assènent dès leur entrée la perversité que l’on devrait seulement craindre. Cerise sur le gâteau la tunique et la barbe blanche de Merlin l’enchanteur pour Adamas (mais l’adéquation vocale de Stéphane Degout au rôle est un éblouissement). Second degré un peu lourd ? Ou gadget pour meubler et contourner l’obstacle, comme la gigantesque hélice du V, ustensile climatique du repaire de Borée (l’impressionnant François Lis)? On ne se console pas tout à fait en fermant les yeux. Car si le mélange des Musiciens du Louvre et de ceux de l’Opéra de Lyon prend assez bien, on regrette que le souci des grandes directions s’exerce parfois au détriment du détail (notamment côté violons), au prix de couleurs un peu criantes et de nuances schématiques. Opposera-t-on alors, c’est presque un lieu commun, Christie le styliste et Minkowski le chef d’opéra? Ce serait un peu facile. Prenez les contrebasses. Celles de Minkowski simplifient la ligne afin de jouer à l’octave la plus grave possible, d’élargir au maximum le spectre. Un Furtwängler qui s’est trompé d’adresse ? Non, la stricte illustration de la méthode de contrebasse de Corrette (1773) ; l’acoustique de l’Opéra de Lyon est métamorphosée par cette impressionnante « caisse de résonance» (dont les dessus ne profitent pas, hélas !, pour aérer, varier le trait). Les contrebasses de Christie jouent Rameau... comme Mozart, Haendel toutes les notes, superbement articulées, échos des violoncelles et non soubassement de l’édifice. Alors, opposons plutôt l’aîné qui s’en tient à ce qu’il sait faire, et l’intrépide ouvrant une boite de Pandore qui parfois l’engloutit."
Opéra International - juin 2004 "Pour avoir réussi une magnifique Platée, Laurent Pelly le sait : Rameau était un extraordinaire concepteur dont la pensée systématique précédait l’acte compositionnel. Aussi, toute production ramiste doit-elle être fondée sur une idée-force. Comme celle qui préside à Vertigo de Hitchcock (ce film repose sur une abstraite et vertigineuse cage d’escalier), l’idée-force élaborée par Laurent Pelly consiste en une giration elliptique, en écho à la circulation des nébulosités dans les cieux glaciaires hyper-boréaux. Après, il faut donner une vie scénique à ce présupposé. Le décor se compose de deux éléments : un sol qu’animent, çà et là, des tapis roulants, dont le spectateur ne peut prévoir la giration ; et des hauts murs incurvés en quart de cercle et dont la mobilité, quasi chorégraphique, est assurée par les dits tapis roulants ou par des chanteurs. Ouant à la danse, passionnante au cinquième acte, elle consiste en des variations autour du cercle, plus ou moins décentré. Profondément pensés, le système de Pelly et celui de Rameau peinent cependant à se rencontrer. L’appareil scénographique empêche l’oeuvre de se déployer : trop massif, il ne laisse aux acteurs qu'un espace de jeu rétréci et prévisible. Comme bon nombre d’oeuvres tardives (par exemple Parsifal), le droit fil dramatique des Boréades n’est pas unitaire : on y trouve une stratification et un entrelacs de composants hétérogènes ; et c’est cet agencement que Laurent Pelly, embarrassé par son propre édifice dramaturgique, ne laisse pas percevoir. De même, il a oublié que, chez Rameau, les personnages passent leur temps à transgresser, par l’expression de leur désir, le carcan systématique que le compositeur leur assigne ; dans Les Boréades, le solaire et le charnel italiens contestent la prison boréale où ils sont enclos. C’est tout ce qu’une direction d’acteurs trop distanciée et monolithique n’a pas su faire surgir (les personnages de Calisis, Borilée et Borée en sont même réduits à des façades uniformément noires et nullement pathétiques). Dans une partition, il est vrai, fort virtuose et miraculeusement colorée, l’orchestre, étonnamment hétérogène, a été souvent pris en défaut : à côté de l’excellence (notamment cors, bassons et clarinettes), on s’étonne d’entendre ici des flûtes traversières indignes, des cordes aiguës peu souvent justes et homogènes, et des basses d’archets trop uniformément ronflantes et non articulées. Meilleur élément de la soirée, PauI Agnew, qui cherche manifestement à élargir sa voix, est la charpente de la distribution vocale et continue à être un ample et généreux Abaris. En Adamas, Stéphane Degout se tire bien d’un rôle situé dans la partie grave de sa voix. Sans contester les talents dramatiques de Mireille Delunsch, nous persistons à croire qu’Alphise doit revenir à une nature vocale et scénique plus extravertie et plus sensuelle. Essentiellement attentif à l’arc dramatique de ouvrage, Marc Minkowski magnifie l’accompagnement des récits et l’écriture chorale : tissant des liens avec les motets que Rameau composa dans sa jeunesse, il donne au choeur une stature de véritable personnage."
Sitartmag - L’opéra des vents "La reine Alphise ne doit épouser qu’un descendant de Borée, dieu des vents du nord. Deux prétendants se disputent ses faveurs, alors qu’elle n’aime que l’étranger Abaris, pour qui elle serait prête à renoncer au trône. Mais ni son peuple, qui la supplie de rester, ni Borée, qui furieux, l’enlève, déchaîne ses vents et la menace d’un esclavage éternel, ne l’entendent ainsi. Tous ignorent qu’Abaris est le fils d’Apollon et d’une nymphe du même sang que Borée. Ce n’est que par son courage et son amour qu’il se montrera digne de sa naissance, et de la main d’Alphise. On se réjouit que l’Opéra de Lyon invite Minkowski et les Musiciens du Louvre pour interpréter cette œuvre . L’orchestre est nerveux, frissonnant. Les vents et bois sont remarquables : précis, nuancés, expressifs. Le chef leur a donné là l’un des principaux rôles du spectacle. On pourrait presque dire que le beau plateau de chanteurs, rôdés au baroque, accompagne les instrumentistes, tant la présence et la qualité de l’orchestre sont affirmées. Mireille Delunsch (Alphise) a un timbre d’une grande beauté et une superbe technique, captivante quand elle est seule en scène ( «un horizon serein…tout à coup le vent gronde»). On retrouve Magali Léger, toujours charmante, en suivante de la reine. Abaris (Paul Agnew) est impeccable vocalement, avec un petit côté Stéphane Bern qui lui ôte du sérieux ; ce n’est pas à regretter, il aurait l’air trop sage sinon. Les deux prétendants seraient parfaits s’ils n’étaient desservis par une mise en scène hésitante, où ils n’apparaissent ni vraiment comiques, ni vraiment inquiétants. Les Boréades, comme il se devait à l’époque de Rameau, comporte son lot d’invocations aux dieux, d’évocations des éléments, et d’intermèdes dansés. Donc, c’est un peu long, et une mise en scène peu inspirée n’essaie pas de nous le faire oublier. De beaux costumes, dans les tons vert d’eau, violine et bleu, sont affadis par un décor trop nu et uniforme – dallage gris blanc genre vieux hall de banque, grands panneaux gris bleu , qui noient les couleurs. Ajoutons un éclairage imprécis, délibérément bleuâtre ou blanchâtre, et l’on se croirait plutôt au royaume des Ondines. Dans l’antre de Borée, un ventilateur géant fait craindre que la malheureuse Alphise se disperse à tous les vents, mais ouf, elle en sort après une manœuvre laborieuse. On a choisi d’éliminer la profusion du baroque, mais sans compensation. Ce n’est pas en rentabilisant le plateau tournant (bruyant, en plus) qu’on la remplace. Les ballets sont sans éclat, dans une chorégraphie brouillonne. Magali Léger, quand elle y prend part, a plus de grâce que les danseuses. II y a cependant des moments de rêve, comme cette pose au ralenti d’Abaris brandissant la flèche enchantée. Dommage que ces moments restent occasionnels, alors que les musiciens seraient mieux soutenus par une mise en scène plus dynamique."
Res Musica - Vents, debout ! Vents, arrière ! - 17 mai 2004 "Lorsqu’en 1982, John Eliot Gardiner — loué soit-il — exhume la partition des Boréades (mémorable création au festival d’Aix), le public, stupéfait et ravi, découvre enfin à la scène l’un des chefs-d’œuvre (le dernier) de Jean-Philippe Rameau. Et rappelons, pour mémoire, que c’est l’Opéra de Lyon, déjà, en coproduction, qui présentait à son tour la pièce, l’année suivante, avec la même distribution qu’à Aix et les mêmes artisans-directeurs : Gardiner et J.L. Martinoty. Depuis, Les Boréades ont gagné, entre autres, Salzbourg (en 1999), avec Rattle et l’orchestre of the Age of Enligthtenment et — enfin — Paris-Garnier, l’an dernier (William Christie / Robert Carsen). Après les retentissants succès de Platée et de Dardanus, en particulier, on pensait bien que Marc Minkowski et ses Musiciens du Louvre-Grenoble allaient nous donner « leur » version des Boréades. Et ce n’est sans doute pas tout à fait un hasard si, pour ce faire, associés à l’orchestre et aux chœurs de l’Opéra de Lyon, ils ont choisi cette ville où ils se trouvent « en pays de connaissance » et où le retour à l’affiche de cette pièce prend, à quelques mois près, valeur de vingtième anniversaire. Tablant sur le principe de l’équipe-qui-a-fait-ses-preuves, la production réunit donc les trois complices de Platée, Orphée aux Enfers, La Belle Hélène, Les Contes d’Hoffmann : Minkowski à la direction musicale, Laurent Pelly à la mise en scène, Chantal Thomas aux décors. Disons-le : à quelques détails près, il s’agit bien, une fois de plus, d’une équipe (brillamment) gagnante… L’argument des Boréades, puisant dans un fond philosophico-mythologique est le suivant : Alphise, reine de Bactriane, doit pour continuer à régner, épouser l’un des princes boréades (fils de Borée) : Calisis ou Borilée. Or elle est éprise d’Abaris (et réciproquement), un « mortel » qui ignore le secret de sa naissance, fruit des amours d’Apollon et d’une nymphe boréade. Elevé par le Grand-Prêtre d’Apollon, Adamas, il est donc lui-même de haute lignée, descendant de Borée. Après bien des péripéties où Alphise se pose en héroïne quasi racinienne (elle choisit l’amour plutôt que le pouvoir), où intervient le merveilleux (toute puissance des dieux, maîtres des Eléments, pouvoir magique d’une flèche venue d’Eros…), et au cours desquelles les deux amants connaissent des retournements de situation qui les font passer tour à tour du plus profond désespoir aux plus folles espérances, nos héros, tels les Tamino et Pamina de La Flûte à l’issue de leur parcours initiatique, seront admis à épousailles au son d’une dernière et festive contredanse. Qu’il s’agisse des princes boréades (scène 4 de l’acte III) : «Vents furieux, tyrans des airs / hâtez-vous, brisez vos chaînes ! » ou de Borée lui-même (impressionnant François Lis, composant une sorte d’Attila des nuées) faisant donner l’aquilonesque artillerie au début de l’acte V : « Volez, troublez les airs et ravagez la terre ! », ou encore d’Abaris, enfin renseigné sur ses origines et usant de ses nouveaux pouvoirs : « vents orageux, rentrez dans vos antres profonds !… », c’est en termes de navigation — le pluriel et la virgule en plus — que peut finalement se traduire la commande du ressort dramatique de l’action. La mise en scène de Laurent Pelly — et les décors de Chantal Thomas — jouent beaucoup sur la mobilité. Indépendamment des divertissements dansés (sans réelle audace, mais de bon goût, parfaitement au point et jamais redondants par rapport à la musique), les personnages demeurent rarement immobiles. Un astucieux plateau tournant favorise certains changements d’orientation ou de position ; de même que les hauts panneaux verticaux, semi-circulaires, permettent, grâce à leur constante mobilité (parfaitement silencieuse), que s’organise un jeu labyrinthique où s’effectuent effacements et rencontres. Le ton dominant de ces décors fait songer à une pâleur d’aurore…boréale, traversée de nuages projetés par vidéo ; celui des costumes — pastel — (gris, vert, bleu) évite le manichéen noir/blanc si controversé de Robert Carsen. Mais on eût souhaité, pour le dénouement, un décor plus « souriant » et plus… fleuri ! : » Que l’amour embellit la vie…/…c’est un ruisseau dans la prairie qui serpente au milieu des fleurs. » Au chapitre des trouvailles-clin d’œil, parmi les éléments de décor : le ventilateur géant qui « meuble » le repère de Borée et entre les pales duquel, Alphise est mise en pénitence, en attendant pire… Ce même « mégaventilo », une fois domptés les éléments déchaînés, tournera molto tranquillo, symbolisant le retour au calme : « volez, zéphyrs, par vos douces haleines… ». Le plateau vocal ne mérite globalement que des éloges, à une légère réserve toutefois, concernant Mireille Delunsch ; car si dans sa composition d’Alphise, la beauté de la voix n’est pas en cause, de même que la parfaite tenue de ligne, la présence physique et le scrupuleux respect de l’inflexion baroque, la netteté d’articulation n’est pas toujours évidente et l’on se surprend parfois à s’aider du sur-titrage lumineux pour bien suivre son texte. Par ailleurs, l’Apollon de Thomas Dolié, dont le rôle est certes bien court, à la fin de la pièce, ne s’impose ni par la mise — trop « ordinaire » — (à son corps défendant), ni par la voix quelque peu en retrait. Au tableau d’honneur : le magnifique Abaris de Paul Agnew, décidément titulaire du rôle, dont l’articulation exemplaire, la richesse de timbre, la sidérante aisance de tessitures, les contrastes d’intonation ne peuvent que susciter l’admiration. Marcel Boone (Borilée) et Tom Allen (Calisis), tout particulièrement, composent des princes boréades inquiétants, tourmenteurs à souhait et vocalement très convaincants. Belle prestation de Stéphane Degout (ex Borilée chez W. Christie) dans le rôle du Grand-Prêtre Adamas, au timbre de voix séduisant, par l’ampleur et la plénitude. Les sopranos Magali Léger (Sémire) et Malia Bendi Merad (l’Amour) tiennent parfaitement leur partie ; Magali Leger manifestant même un « métier » des plus probants, tant par l’aisance vocale que la présence en scène. Marc Minkowski conduit musiciens et chanteurs avec un engagement — communicatif — de tous les instants : airs, danses, fragments symphoniques se succèdent, gracieux, roboratifs ou dramatiques, pour le plus grand plaisir de l’auditeur-spectateur. Le symphonisme dramatique culminant, bien sûr, dans cet orage tempétueux et cataclysmique (renforcé par les effets vidéo de Charles Carcopino) déclenché par les Boréades éconduits et furieux. Ces musiciens-là, et dans cette interprétation, n’ont pas grand-chose à envier aux english baroque soloists de Gardiner (pour qui les aurait encore « dans l’oreille »), si ce n’est certains légers problèmes de justesse : ainsi ces clarinettes de l’ouverture qui, en dépit d’une position surélevée, sonnaient un peu bas…. Mais, globalement, tous sont à féliciter. De même que les chœurs (particulièrement : celui de l’Acte II, s.6 « Ecoutez l’amour qui vous presse » ainsi que ceux des s.1 des actes IV et V : « Nuit redoutable, jour affreux ! » et le chœur des vents souterrains) remarquablement enlevés et qui rendent pleine justice à la richesse harmonique de la partition."
Libération - Rameau radieux - 11 mai 2004
Forum Opéra - 9 mai 2004
Concert Classic - 21 mai 2004 "Et si la vraie raison de l’abandon des Boréades par ses contemporains résidait dans le fait que la partition dépassa leur entendement et que son exécution leur paru techniquement insurmontable ? Gardiner s’y frotta le premier en 1982 soit plus de deux siècles après la composition de l’œuvre. En vingt ans d’existence, trois productions notoires ne sont pas parvenues à rendre l’ouvrage lisible : Martinoty pour Gardiner noyait la partition dans un théâtre de costumes dont plus aucune image dramatique ne nous reste en mémoire (mais l’enregistrement, lui, a conservé toute sa puissance), les Herrmann pour Salzbourg y transcrivaient l’action façon cabaret berlinois, accumulant les contresens, enfin Carsen à Garnier fit un beau spectacle mais sans rapport réel avec l’importance de l’œuvre. Car Les Boréades sont à la fois ce que Rameau aura osé de plus absolu – la musique semble sortie directement de son intellect pour se saisir de l’orchestre – alors même que son objet dramatique est évacué au bout d’un quart d’heure. Les Boréades ne sont plus dans leur dramaturgie, l’objet même de la Tragédie Lyrique les a désertées. Ce processus était déjà engagé depuis un certain temps. Dés 1760, Rameau avait mis le doigt dans l’engrenage avec Les Paladins en représentation tout ce mois au Châtelet. Pelly a choisi d’être simplement narratif. Peu aidé par de hauts demi cylindres qui encombrent la scène, tout le début du I sembla étriqué, mais une fois que le décor s’ouvrait et se recomposait, le metteur en scène su en jouer à loisir pour varier les entrées des danseurs et du chœur, refermant autour d’Alphise les pièges des prétendants, Calisis et Borillée. Distribuer cet opéra n’est pas aisé, Mireille Delunsch l’a compris à ses dépends. Dans sa robe vénéneuse, avec sa couronne implacable, elle dessina un personnage farouche, dramatiquement somptueux, une amazone irréductible. Mais la voix souffrait durant tout le I, les vocalises à peine détaillées, la tessiture meurtrière mettant à mal la justesse. Il fallait que l’instrument s’assouplisse et dés le II, malgré la fatigue (nous étions à la dernière), elle reconquit progressivement tous ses pouvoirs vocaux. Mais il reste clair qu’Alphise lui échappe. Pour qui a dans l’oreille Jennifer Smith, le personnage même restera paré d’une plus grande complexité. Si Marcel Boone fut anecdotique en Borilée (mais le rôle est peut-être le plus plat de l’ensemble), Tom Allen donna un relief dramatique comme vocal inédit à Calisis. Le grand ténor à la française, d’un caractère héroïque, éclatait les cadres de son personnage. L’aigu démesuré annonçait au moins une quinte d’espace en plus. Mais d’où vient-il, de Mars ? Non, de Chicago. Ces américains tout de même, ils exagèrent. Point faible du spectacle, les chorégraphies, plus proche de la gymnastique au sol que du ballet. Voila bien le handicap majeur d’une production dont il faut encore raffiner les éclairages et peut-être varier les costumes Les Boréades sont-elles maçonniques ? La Flûte enchantée de Rameau, si vous voulez. Pelly semble répondre oui, copiant Adamas sur Zarastro. Degout impeccable et chez lui à Lyon y triompha, impérial et humain. Evidemment Abaris annonce Tamino, Agnew y fait ce qu’il peut, admirable à sa façon, mais parfois dépassé par le format héroïque du personnage (on y entendrait idéalement le ténor plus tranchant d’un Eric Tappy, O regrets !). Magali Léger campa joliment Sémire et l’enfantine Malia Bendi Merad alterna avec grâce l’Amour et Polymnie. Dans ces deux rôles, cette voix aura dit tout ce qu’elle peut. Yniold peut-être suivra, on craint que ce soit tout. Bel Apollon de Dolié, portant ses lumières dans les paumes, mais la révélation de la soirée fut Borée lui même. Campé devant son hélice au V, François Lis absorba le public dés son premier mot. Quoi, une basse française ? Depuis Pernet on avait oublié la réalité de ce registre. Et Borée n’est pas la partie la plus aisée de l’œuvre, son chant par monts et par vaux, ses sauts d’obstacles ne font pas de cadeaux. Lys mordait les mots et débordait la salle modeste de l’Opéra de Lyon : le tranchant et la plénitude réunie. Sans jamais rien céder, Minkowski imposait l’orchestre fou de Rameau à nos oreilles ébahies. Cette musique est divine, monstrueuse, impossible, on la dirait à la fois composée demain et voici des siècles. Le temps historiques disparaît entre ses portées. Où voulait aller Rameau ? Il répond par un pied de nez en concluant non par la traditionnelle chaconne que la grande tragédie des Boréades appelait naturellement, mais par des contredanses qui sonnent avec un faux air de carmagnole. Des suites au disque ? Qui sait…"
Le Monde - 18 mai 2004 - Les vaines "Boréades" de Laurent Pelly
Operabase - 28 mars et 3 avril 2003 "Encore une production qui aura eu besoin de quelques représentations-répétitions supplémentaires après la première pour se roder ! Les chanteurs ont pris plus d'assurance, mais cela ne corrige cependant pas quelques erreurs de distribution et l'émission souvent forcée de voix manquant d'ampleur et refusant certaines accommodations vocales sans lesquelles il est difficile de convaincre (et de préserver son instrument vocal pour l'avenir), même dans une salle de taille raisonnable et de bonne acoustique comme le Palais Garnier. L'ouverture ne manque pas d'allant. Lors de la première, elle a hélas été massacrée par le cor, qui intervenait encore pour de courts mais pénibles motifs pendant le récitatif qui suit. On imagine mal que Rameau ait intégré ces motifs s'il n'avait disposé d'un corniste plus fiable, mais le problème était réglé le 3 avril. La première partie, regroupant les actes I et II, manque de cohésion et de conviction. À vrai dire, l'équipe entière ne semblait pas convaincue, lors de la première, de la pertinence des options musicales et scéniques choisies. Le spectateur, quant à lui, peut certes déjà deviner, en voyant tomber les feuilles mortes après qu'une prairie fleurie a été "fauchée", que la succession des saisons sera le fil conducteur de la mise en scène, mais cela ne donne guère plus de pertinence à ce fil conducteur. Il est bien sûr problématique de mettre en scène une oeuvre qui n'offre pas la force dramatique de Castor et Pollux, Hippolyte et Aricie ou Dardanus et qui est d'ailleurs plus un opéra-ballet qu'une tragédie en musique. À la fin du spectacle, le spectateur peut rétrospectivement jouir de la trame qui lui a été proposée et lui trouver un sens, mais sur le coup, toute la première partie apparaît comme une succession passablement gratuite de beaux tableaux. Si Robert Carsen et Michael Levine se sont entendus pour travailler dans le cadre temporel de la succession des saisons, Edouard Lock et Michael Levine sous sa casquette de costumier y ajoutent un combat entre costumes noirs et sous-vêtements blancs, dont ces derniers sortent vainqueurs ! Ces costumes sont portés tant par les choristes que par les danseurs, ces derniers étant reconnaissables à leur maigreur autant qu'à leur mutisme. Les noirs témoignent de leur rigidité productiviste par des mouvements frénétiques et désarticulés qui les font s'agiter sur place sans les mener nulle part, même pas à s'unir avec leurs alter ego féminins en bikini noir, tandis que les blancs, plus chanceux, miment en couples une sensualité mollassonne qui présente l'avantage annexe de pouvoir être également jouée par les choristes. L'accoutrement choisi, entre slip et caleçon long, permet à chacun de témoigner de son degré d'exhibitionnisme ou d'aisance physique tout en apportant à l'ensemble une note de liberté individuelle et de variété. Après le premier entracte, allongé d'une heure le soir de la première non par un dîner de gala mais par une coupure d'électricité extérieure à la maison, l'ensemble paraît plus enlevé. La situation ayant maintenant été exposée, le peu d'action de l'opéra peut avancer. Surtout, même si la mise en scène ne s'accorde pas forcément davantage au texte, Robert Carsen trouve de beaux remplissages pour meubler certains passages orchestraux. Ainsi de la scène où Abaris réveille successivement la troupe des sous-vêtements blancs et la scène suivante où cette "troupe des Plaisirs" (synonyme plus élégant) balaie la neige de la table. (Dit comme ça, ça a l'air idiot, mais c'est très beau!). Le cinquième acte, après un second entracte, est aussi très réussi. Le 3 avril, toute la scène "hivernale" acquiert une belle cohérence, comme ensuite celle des "parapluies". Sans doute la scène de la "neige" est-elle d'autant plus forte qu'elle traduit bien la tempête musicale, morceau obligé dans tout opéra baroque ! Avant ces belles scènes, mise en scène et chorégraphie apparaissent d'autant plus faibles le 3 avril que l'orchestre est beaucoup plus à l'aise. On sent d'autant plus qu'elles ne sont pas portées par la musique et font mal passer le texte. Il est par exemple frappant que le librettiste ait pris la peine d'exposer la situation de départ très clairement au tout début de l'oeuvre, mais que la mise en scène et les costumes uniformément gris anthracite ne transmettent ce sens que confusément, même à la deuxième vision. Les gesticulations chorégraphiques des "costumes noirs" tombent toujours aussi à plat, et on finit par regarder ailleurs pour mieux goûter le rythme de la musique, que la danse contredit. Et pourquoi le strip-tease (partiel!) de Barbara Bonney pendant son air "Un horizon serein", qui pourrait être d'un effet superbe? Vocalement, cette production est très inégale. Barbara Bonney n'a pas du tout l'ampleur de ligne vocale requise par son rôle. Si l'on tenait à une vedette étrangère, Renée Fleming aurait été plus adaptée. La voix est souvent tirée, l'aigu parfois presque crié. Le médium sonne creux, avec une impédance rendue très faible par l'ouverture excessive de la bouche et des voyelles. Bref, elle ouvre une large bouche mais il en sort d'autant moins de son que cette ouverture est trop large pour amplifier correctement la fourniture laryngée. Les aigus sortent, mais avec un timbre "tiré" dû à leur émission en pression, à laquelle les cordes vocales ont du mal à résister. De nombreuses finales sont écourtées et étranglées. Apparemment, la pression excessive est brusquement relâchée, ce qui produit presque une terminaison glottique, un "coup de glotte". Le soir de la première seulement, Barbara Bonney fausse à plusieurs reprises et ses consonnes sont excessivement articulées et "postillonnées" même avant une liaison. Ses reprises de souffle fréquentes sont manifestement trop superficielles. Enfin, Barbara Bonney si admirable et crédible en adolescente l'an dernier au Châtelet dans Arabella est ici costumée et maquillée en rombière, avec le visage dur et anguleux d'une grande dame protestante peinte par Frans Hals, ce qui enlève beaucoup de vraisemblance à son amour pour Abaris... ou du moins à sa réciprocité ! Anna Maria Panzarella chante très honnêtement, avec une ligne vocale et une consistance de timbre, bref une émission bien structurée, même si elle est assez ouverte et non exempte de sons droits, clairs et un peu "tirés" dans l'aigu. Paul Agnew laisse perplexe. Grossissant souvent sa voix, il semble parfois vouloir imiter Nicolas Rivenq dans l'émission un peu caverneuse à laquelle ce dernier a en bonne partie renoncé ces dernières années. Pourquoi vouloir à tel point "barytonner" quand on prétend incarner des rôles de haute-contre, donc de ténor aigu? Pourquoi vouloir se faire aussi gros que le boeuf si on peut être une bonne grenouille? Paul Agnew élargit et durcit ainsi son résonateur bucco-pharyngé, ce qui le conduit à pousser sa voix pour "soutenir" cette résonance trop lourde. Le soir de la première, ce n'est qu'à la fin du cinquième acte qu'il a retrouvé une émission plus en tête, sans doute aussi confortable pour lui que pour les oreilles des auditeurs, cette émission qui en avait fait un admirable Hippolyte dans cette même salle. Le 3 avril, Paul Agnew sonnait un peu plus en "tête", mais avec toujours trop d'appuis laryngés, qui provoquent des débuts de son parfois rauques, parfois brièvement aphones. Comme Barbara Bonney, il n'est pas assez en "phonation de flux" qui se veut également fluide. Il y a trop de pression sous-glottique et de résistance des cordes vocales par rapport au flux d'air. Musculairement, Paul Agnew est hypertonique. Beaucoup de secousses de la tête et du corps rythment son chant et tentent peut-être d'en dénouer les tensions, mais en ajoutent hélas à chaque fois de nouvelles. Stéphane Degout serait peut-être excellent s'il n'était distribué dans un rôle trop grave pour lui, qui le conduit à appuyer excessivement ses notes graves sur le larynx et à les faire résonner dans un pharynx distendu aux parois durcies. Toby Spence, plus à l'aise le 3 avril, grossit cependant aussi son médium et force. Émettre ensuite son aigu sans aucune accommodation, avec des voyelles à la fois ouvertes et serrées, lui vaudrait certainement de beaux succès en comédie musicale, où l'amplification lui permettrait de ne pas forcer sa voix, mais ne peut être une option valable (et encore moins une exigence) à l'opéra, surtout dans une salle où l'acoustique naturelle n'est pas encore amplifiée électroniquement. Actuellement, seules les oreilles de quelques professeurs de chant et amateurs grincent à ce type d'émission, qui risque cependant de réduire la longévité vocale de ce chanteur. Au cours de la première partie, Nicolas Rivenq est le premier chanteur à avoir une émission agréable, sonore sans être forcée et faisant admirablement passer son texte comme son personnage. Il est toujours superbe le 3 avril. Le soir de la première, Laurent Naouri "aboie" plus que jamais mais réussit à "aboyer sur le souffle", crachant ses consonnes sans raideur et sans handicaper ses voyelles et préservant ainsi son instrument vocal. Le 3 avril, son émission est plus équilibrée tout en gardant autant d'impact. Il semble insuffler une énergie démoniaque à l'ensemble du plateau! Il serait dommage pour une voix qui n'a rien de "bouffe" de se priver du legato dont elle est capable, au risque de se laisser enfermer dans des rôles de méchants de tragédie lyrique ou d'opérette. Les représentations suivantes ont largement corrigé l'imprécision de l'orchestre et le fréquent "urlo francese" des voix de la première, mais cette production n'est cependant toujours pas entièrement convaincante."
Opéra International - mai 2003 "Robert Carsen a totalement compris la fondation qu'en exact cartésien, Rameau donne à son Idée philosophique et à sa vision du monde : la Nature telle que l'artiste la façonne est plus belle et surtout plus vraie que la Nature naturelle. Il a conçu une nature fictionnelle, non pas baroque, mais contemporaine, avec son cortège de fleurs artificielles et d'éléments (feuilles mortes, neige) déchaînés par nos actuels désordres climatiques ; des éclairages alternant le sombre de la nuit éternelle et l'éclat éblouissant de la clarté zénithale ont accentué ce magnifique artifice riche en stupéfiantes beautés. Carsen a su rendre sensible sans redondance (à l'exception de quelques danses, au milieu d'une chorégraphie passionnante) l'alternance manichéenne de boréal et de solaire qui est au coeur de la pensée dramaturgique de cet opéra. Une intelligente direction d'acteurs et des costumes imaginatifs ont contribué à cette réussite scénique. La joie auditive ne fut pas totale. Est-ce la panne électrique ou une légère impréparation ? l'autorité sereine n'était pas dans la fosse, tant l'orchestre fut inhabituellement peu sonnant et presque passif. Toujours aussi à son aise lorsqu'il s'agit d'accompagner les grands récits, William Christie a offert de moindres cohérences orchestrales et exactitudes métriques dans les danses. En tous ces domaines, les représentations suivantes estomperont ces étonnants désagréments. Le résultat vocal fut inégal. Les deux "héros" de la soirée auront été Nicolas Rivenq (oeuvrant ici dans le coeur de sa tessiture, il donne à son rôle toute la sérénité méditative apollinienne qui sied) et Paul Agnew. Grâce à un timbre qui s'est densifié, il maîtrise maintenant toute la tessiture d'une haute-contre des aigus tantôt lumineux, tantôt héroïques aux graves quasi barytonaux ; son expressivité sans faille et son universelle compréhension stylistique et linguistique font de lui le titulaire idéal de ces rôles difficiles entre tous. Corrects furent Toby Spence (il maîtrise bien une tessiture tendue dans l'aigu) et Stéphane Degout (son aplomb vocal et scénique dissimule assez bien une émission bien grossie pour un si jeune chanteur). Décevante fut Barbara Bonney (Alphise) à la peine dans son grand récit "Un horizon serein" à la fin de l'acte I (aigus criés, médium creux et graves inexistants), elle parvint ultérieurement, grâce à son art, à rendre crédible un emploi qui aurait mieux convenu à un soprano plus dramatique. Sans doute malmené par une attente trop longue, Laurent Naouri (Borée) n'entra pas dans son bref rôle, tant vocalement que dramatiquement."
Chanteur.net - 28 mars et 3 avril 2003 "Encore une production qui aura eu besoin de quelques représentations-répétitions supplémentaires après la première pour se roder! Les chanteurs ont pris plus d'assurance, mais cela ne corrige cependant pas quelques erreurs de distribution et l'émission souvent forcée de voix manquant d'ampleur et refusant certaines accommodations vocales sans lesquelles il est difficile de convaincre (et de préserver son instrument vocal pour l'avenir), même dans une salle de taille raisonnable et de bonne acoustique comme le Palais Garnier. L'ouverture ne manque pas d'allant. Lors de la première, elle a hélas été massacrée par le cor, qui intervenait encore pour de courts mais pénibles motifs pendant le récitatif qui suit. On imagine mal que Rameau ait intégré ces motifs s'il n'avait disposé d'un corniste plus fiable, mais le problème était réglé le 3 avril. La première partie, regroupant les actes I et II, manque de cohésion et de conviction. À vrai dire, l'équipe entière ne semblait pas convaincue, lors de la première, de la pertinence des options musicales et scéniques choisies. Le spectateur, quant à lui, peut certes déjà deviner, en voyant tomber les feuilles mortes après qu'une prairie fleurie a été "fauchée", que la succession des saisons sera le fil conducteur de la mise en scène, mais cela ne donne guère plus de pertinence à ce fil conducteur. Il est bien sûr problématique de mettre en scène une oeuvre qui n'offre pas la force dramatique de Castor et Pollux, Hippolyte et Aricie ou Dardanus et qui est d'ailleurs plus un opéra-ballet qu'une tragédie en musique. À la fin du spectacle, le spectateur peut rétrospectivement jouir de la trame qui lui a été proposée et lui trouver un sens, mais sur le coup, toute la première partie apparaît comme une succession passablement gratuite de beaux tableaux. Si Robert Carsen et Michael Levine se sont entendus pour travailler dans le cadre temporel de la succession des saisons, Edouard Lock et Michael Levine sous sa casquette de costumier y ajoutent un combat entre costumes noirs et sous-vêtements blancs, dont ces derniers sortent vainqueurs! Ces costumes sont portés tant par les choristes que par les danseurs, ces derniers étant reconnaissables à leur maigreur autant qu'à leur mutisme. Les noirs témoignent de leur rigidité productiviste par des mouvements frénétiques et désarticulés qui les font s'agiter sur place sans les mener nulle part, même pas à s'unir avec leurs alter ego féminins en bikini noir, tandis que les blancs, plus chanceux, miment en couples une sensualité mollassonne qui présente l'avantage annexe de pouvoir être également jouée par les choristes. L'accoutrement choisi, entre slip et caleçon long, permet à chacun de témoigner de son degré d'exhibitionnisme ou d'aisance physique tout en apportant à l'ensemble une note de liberté individuelle et de variété. Après le premier entracte, allongé d'une heure le soir de la première non par un dîner de gala mais par une coupure d'électricité extérieure à la maison, l'ensemble paraît plus enlevé. La situation ayant maintenant été exposée, le peu d'action de l'opéra peut avancer. Surtout, même si la mise en scène ne s'accorde pas forcément davantage au texte, Robert Carsen trouve de beaux remplissages pour meubler certains passages orchestraux. Ainsi de la scène où Abaris réveille successivement la troupe des sous-vêtements blancs et la scène suivante où cette "troupe des Plaisirs" (synonyme plus élégant) balaie la neige de la table. (Dit comme ça, ça a l'air idiot, mais c'est très beau!). Le cinquième acte, après un second entracte, est aussi très réussi. Le 3 avril, toute la scène "hivernale" acquiert une belle cohérence, comme ensuite celle des "parapluies". Sans doute la scène de la "neige" est-elle d'autant plus forte qu'elle traduit bien la tempête musicale, morceau obligé dans tout opéra baroque ! Avant ces belles scènes, mise en scène et chorégraphie apparaissent d'autant plus faibles le 3 avril que l'orchestre est beaucoup plus à l'aise. On sent d'autant plus qu'elles ne sont pas portées par la musique et font mal passer le texte. Il est par exemple frappant que le librettiste ait pris la peine d'exposer la situation de départ très clairement au tout début de l'oeuvre, mais que la mise en scène et les costumes uniformément gris anthracite ne transmettent ce sens que confusément, même à la deuxième vision. Les gesticulations chorégraphiques des "costumes noirs" tombent toujours aussi à plat, et on finit par regarder ailleurs pour mieux goûter le rythme de la musique, que la danse contredit. Et pourquoi le strip-tease (partiel!) de Barbara Bonney pendant son air "Un horizon serein", qui pourrait être d'un effet superbe? Vocalement, cette production est très inégale. Barbara Bonney n'a pas du tout l'ampleur de ligne vocale requise par son rôle. Si l'on tenait à une vedette étrangère, Renée Fleming aurait été plus adaptée. La voix est souvent tirée, l'aigu parfois presque crié. Le médium sonne creux, avec une impédance rendue très faible par l'ouverture excessive de la bouche et des voyelles. Bref, elle ouvre une large bouche mais il en sort d'autant moins de son que cette ouverture est trop large pour amplifier correctement la fourniture laryngée. Les aigus sortent, mais avec un timbre "tiré" dû à leur émission en pression, à laquelle les cordes vocales ont du mal à résister. De nombreuses finales sont écourtées et étranglées. Apparemment, la pression excessive est brusquement relâchée, ce qui produit presque une terminaison glottique, un "coup de glotte". Le soir de la première seulement, Barbara Bonney fausse à plusieurs reprises et ses consonnes sont excessivement articulées et "postillonnées" même avant une liaison. Ses reprises de souffle fréquentes sont manifestement trop superficielles. Enfin, Barbara Bonney si admirable et crédible en adolescente l'an dernier au Châtelet dans Arabella est ici costumée et maquillée en rombière, avec le visage dur et anguleux d'une grande dame protestante peinte par Frans Hals, ce qui enlève beaucoup de vraisemblance à son amour pour Abaris... ou du moins à sa réciprocité! Anna-Maria Panzarella chante très honnêtement, avec une ligne vocale et une consistance de timbre, bref une émission bien structurée, même si elle est assez ouverte et non exempte de sons droits, clairs et un peu "tirés" dans l'aigu. Paul Agnew laisse perplexe. Grossissant souvent sa voix, il semble parfois vouloir imiter Nicolas Rivenq dans l'émission un peu caverneuse à laquelle ce dernier a en bonne partie renoncé ces dernières années. Pourquoi vouloir à tel point "barytonner" quand on prétend incarner des rôles de haute-contre, donc de ténor aigu? Pourquoi vouloir se faire aussi gros que le boeuf si on peut être une bonne grenouille? Paul Agnew élargit et durcit ainsi son résonateur bucco-pharyngé, ce qui le conduit à pousser sa voix pour "soutenir" cette résonance trop lourde. Le soir de la première, ce n'est qu'à la fin du cinquième acte qu'il a retrouvé une émission plus en tête, sans doute aussi confortable pour lui que pour les oreilles des auditeurs, cette émission qui en avait fait un admirable Hippolyte dans cette même salle. Le 3 avril, Paul Agnew sonnait un peu plus en "tête", mais avec toujours trop d'appuis laryngés, qui provoquent des débuts de son parfois rauques, parfois brièvement aphones. Comme Barbara Bonney, il n'est pas assez en "flow phonation", "phonation de flux" qui se veut également fluide. Il y a trop de pression sous-glottique et de résistance des cordes vocales par rapport au flux d'air. Musculairement, Paul Agnew est hypertonique. Beaucoup de secousses de la tête et du corps rythment son chant et tentent peut-être d'en dénouer les tensions, mais en ajoutent hélas à chaque fois de nouvelles. Stéphane Degout serait peut-être excellent s'il n'était distribué dans un rôle trop grave pour lui, qui le conduit à appuyer excessivement ses notes graves sur le larynx et à les faire résonner dans un pharynx distendu aux parois durcies. Toby Spence, plus à l'aise le 3 avril, grossit cependant aussi son médium et force. Émettre ensuite son aigu sans aucune accommodation, avec des voyelles à la fois ouvertes et serrées, lui vaudrait certainement de beaux succès en comédie musicale, où l'amplification lui permettrait de ne pas forcer sa voix, mais ne peut être une option valable (et encore moins une exigence) à l'opéra, surtout dans une salle où l'acoustique naturelle n'est pas encore amplifiée électroniquement. Actuellement, seules les oreilles de quelques professeurs de chant et amateurs grincent à ce type d'émission, qui risque cependant de réduire la longévité vocale de ce chanteur. Au cours de la première partie, Nicolas Rivenq est le premier chanteur à avoir une émission agréable, sonore sans être forcée et faisant admirablement passer son texte comme son personnage. Il est toujours superbe le 3 avril. Le soir de la première, Laurent Naouri "aboie" plus que jamais mais réussit à "aboyer sur le souffle", crachant ses consonnes sans raideur et sans handicaper ses voyelles et préservant ainsi son instrument vocal. Le 3 avril, son émission est plus équilibrée tout en gardant autant d'impact. Il semble insuffler une énergie démoniaque à l'ensemble du plateau! Il serait dommage pour une voix qui n'a rien de "bouffe" de se priver du legato dont elle est capable, au risque de se laisser enfermer dans des rôles de méchants de tragédie lyrique ou d'opérette. Les représentations suivantes ont largement corrigé l'imprécision de l'orchestre et le fréquent "urlo francese" des voix de la première, mais cette production n'est cependant toujours pas entièrement convaincante."
Diapason - mai 2003 - Les Boréades de Rameau ont enfin été créés à l'Opéra de Paris. Grâce à William Christie, malgré Robert Carsen. "Au début du troisième acte, la mariée était en noir, voilette rabattue. Non que Barbara Bonney fasse le deuil d'un français auquel elle semble avoir renoncé de bonne grâce - personne n'ose croire qu'elle a refusé de travailler avec son répétiteur pensant se faire comprendre dans notre langue. Non qu'elle pleure un rôle trop large elle le défend avec métier, par des efforts sensibles, qui nous empêchent seulement de trouver son Alphise ou tragique ou touchante. Non, la mariée était en noir au cas où nous serions demeurés. C'est un risque. Robert Carsen prend les devants et fabrique une image avec le "songe affreux" qu'évoque Alphise, celui des noces auxquelles elle est contrainte. Noces noires, forcément Alphise appartient, par sa naissance mais contre ses sentiments, au peuple des méchants. Méchants corsetés de noir, menés par un Borée en imperméable de cuir (Laurent Naouri, impeccable), luttant contre des gentils vêtus de sous-vêtements blancs, qui, eux, aiment la nature. Du coup, pendant les ballets, les méchants doivent... balayer les fleurs puis les feuilles d'automne déposées par ces gentils qui se font plein de bisous. Et même entre garçons la chorégraphie d'Edward Lock a la délicatesse de nous faire comprendre au V que l'athlète torse nu en caleçon long filera le parfait amour avec son ami en slip et marcel...Christie, plus motivé que jamais, ne se contente pas d'une élégance de convention il tient ses Boréades jusqu'au bout et porte fièrement la progression des troisième et quatrième actes - c'est à des détails comme cette bourrasque filée piano, froide et piquante, que l'on mesure son savoir-faire. Les cors klaxonnent dans l'Ouverture, le chef se noie dans l'Introduction, géniale et monstrueuse, du V...Le Choeur des Arts Florissants est dans ses très bons jours, l'orchestre sonne avec autant de couleurs que de souplesse, et la distribution est habilement équilibrée - Calisis cruel et insolent (son aigu, son français !) de Toby Spence, Borilée impressionnant de Stéphane Degout, Apollon de Nicolas Rivenq, frère en tendresse de son protégé Abaris."
Théâtre de Caen - présentation "Très rarement portée à la scène, l’ultime tragédie lyrique de Jean-Philippe Rameau est une merveille d’invention musicale et d’intelligence dramatique. William Christie et Robert Carsen unissent ici leurs talents pour nous en révéler toutes les subtilités. Rameau a 80 ans lorsqu’il entreprend la composition d’une nouvelle tragédie lyrique Abaris ou les Boréades sur un livret de Cahusac. Nous sommes alors en 1764 et, depuis plusieurs années déjà, la querelle des Bouffons a relégué Rameau auprès de Lully, parmi les gloires du passé… Or, à aucun moment la musique ne montre de signes d’épuisement, bien au contraire ! Sur le thème des amours contrariées d’une reine promise à un descendant de Borée, dieu du vent du Nord, mais amoureuse d’un charmant aventurier qui s’avèrera être fils d’Apollon, Rameau écrit une musique étincelante d’une incroyable richesse d’inspiration démontrant que la veine n’est en rien tarie. Comme dans ses tragédies antérieures, la musique traduit avec infiniment de justesse toute la gamme des passions humaines, de la tendresse d’Alphise aux fureurs jalouses de Borée et de sa suite. Et comme toujours chez Rameau, symphonies et danses émaillent la tragédie de leurs feux, avec parfois ces “contours étranges” dont parle fort justement Girdlestone, certaines audaces harmoniques qui témoignent de l’aspiration du compositeur vers un ailleurs… Lorsque Rameau s’éteint le 12 septembre 1764, son chant du cygne est achevé, mais il faudra attendre longtemps, très longtemps, avant d’en découvrir les splendeurs."
Altamusica - Les Boréades dans le noir "Faut-il mettre sur le compte d’une soirée passablement perturbée, les imprécisions de l’Orchestre des Arts Florissants et les quelques difficultés à réaliser une véritable fusion entre la fosse et le plateau ? Peu importe. William Christie restitue toute la splendeur et les raffinements de la musique de Rameau, en engageant musiciens et chanteurs dans un même élan de jeunesse, toujours habité par la rigueur d’un style dans lequel ils excellent. La distribution est dominée par Paul Agnew, magnifique Abaris, et les trois barytons français Laurent Naouri, Stéphane Degout et Nicolas Rivenq, indiscutablement parmi les meilleurs de leur génération. Malgré de beaux accents, une réelle présence scénique et une science du chant qui n’est pas en cause, Barbara Bonney, Alphise, se heurte aux lois de la déclamation baroque, ou pire, semble les ignorer. Quant à la chorégraphie d’Edouard Lock, entre gymnastique rythmique (mais sur pointes) et corps déchaînés d’une jeunesse affolée, elle donne le sentiment de raconter une histoire étrangère à celle qui nous est donnée à entendre par Rameau. Pour célébrer cet hymne à la liberté et à la fraternité, Robert Carsen imagine un champ de fleurs au premier acte, et un tapis de feuilles d’automne au second, s’envolant d’immenses parapluies retournés. Atmosphère Peace and Love, prestement réprimée par des hommes en noir, armés de râteaux balayeurs, déterminés à rétablir l’ordre dans le royaume. On était loin du merveilleux baroque et de ses enchantements, mais on savait déjà qu’Alphise, la reine insoumise, refusait de prendre pour époux un des princes boréades désignés par les dieux, et qu’elle aimait Abaris, un jeune homme sans naissance. On se doutait qu’elle ne céderait pas. Les images en noir et blanc, belles mais glacées, allaient alors servir de cadre à la fête tragique : révolte de la reine, colère des dieux, ouragan sur la cité dévastée, enlèvement de la rebelle et descente aux enfers. Mais soudain le décor d’épure et la poésie retrouve en partie ses droits dans la scène des épreuves dont Abaris sortira vainqueur, par la grâce d’une épée enchantée, don de la reine Alphise, qui elle-même la tenait du dieu Amour. L’apparition d’Apollon, deus ex machina, suspendu dans les airs est le seul clin d’œil à la magie baroque, singulièrement absente du projet scénique. Heureusement, c’est Rameau qui a le dernier mot. En s’accordant une ultime contredanse, le divertissement contre les larmes, il fait savoir qu’il entend faire exactement ce qu’il lui plait, et rejoint le cri de la nymphe : Le bien suprême, c’est la liberté."
Concertclassic - Lettre du 6 avril 2003 "La mise en scène de Robert Carsen privilégie à cet autre élément substantiel de "la tragédie lyrique Française" : la danse. Les ballets créent autant de récréations "visuelles" où la tension des récitatifs et des airs s'estompent. Les danseurs de la compagnie invitée "La la la Human steps" dessinent par le geste des mains et des corps une gesticulation parfois répétitive (réglée par Edouard Lock) qui rivalise souvent avec l'éloquence foisonnante des instruments. Sur la scène, Barbara Bonney (Alphise) et Paul Agnew (Abaris) soumettent leur implication vocale aux exigences de la déclamation. La première souffre dans une langue qui la contraint mais la musicalité du timbre est impériale ; le second qui fut une "Platée" d'anthologie, articule (tessiture plus large mais aigus intacts), les défis du livret signé Cahusac. La tendresse héroïque de la voix acentue les mots particulièrement mezza voce aux actes IV et V. "Seconds rôles", parfaits de conviction et d'articulation, le "Borée" de Laurent Naouri et le prince Boréade, "Calisis", de Toby Spencer dont l'éclat cristallin des voyelles nous avait déjà saisi dans l'actuel "Guillaume Tell" à Bastille où il joue le pêcheur. Enfin, articulation exemplaire, timbre racé et fruité, le baryton Nicolas Rivenq incarnait avec humanité le Grand Prêtre, mentor d'Abaris, avant de paraître à l'acte final, suspendu dans les airs, en Apollon. Il donne au rôle sa noblesse et sa grandeur. Il est cet arbitre du destin, juge des contrastes, entre la nuit tragique d'une humanité à qui le bonheur est refusé et la lumière resplendissante d'une Arcadie libre, retrouvée. Cette "création" tant espérée à l'Opéra de Paris est une réussite. L'inventivité de la partition, sa démesure inédite et visionnaire, son ironie et sa souveraine musicalité, nous sont enfin révélées."
Le Monde - 31 mars 2003 - La malédiction des "Boréades" à Garnier - L'œuvre de Rameau desservie par une direction décousue et une modernité désuète
Forum Opéra - 3 avril 2003
ConcertoNet - 28 mars 2003




