LES INDES GALANTES

COMPOSITEUR

Jean-Philippe RAMEAU
LIBRETTISTE

Louis Fuzelier

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
NOMBRE
LANGUE
FICHE DÉTAILLÉE
1974

Jean-Claude Malgoire
CBS
3 (LP)
français
1974
1994
Jean-François Paillard
Erato
3
français
1974
1999
Jean-François Paillard
Erato
1 (extraits)
français
1991
1991
William Christie
Harmonia Mundi
3
français
1994
1995
Jean-Christophe Frisch
Musisoft
2
français

DVD

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
FICHE DÉTAILLÉE
2003
2005
William Christie
Opus Arte

  

Appelé à l'origine Les Victoires galantes, puis Les Indes galantes, opéra-ballet (O.C. VII), sur un livret de Jean-Louis Fuzelier (1672-1752), dramaturge et librettiste, créé à l’Académie Royale de Musique (première Salle du Palais Royal), le 23 août 1735, dans une version comprenant un prologue et les deux premières entrées, Le Turc généreux, inspiré du grand vizir Topal Osman, et Les Incas du Pérou.

La distribution réunissait Mlle Eremans (Hébé), Cuignier (Bellone) et Mlle Petitpas (L'Amour) dans le prologue, Dun (Osman, Pacha), Mlle Pélissier (Emilie), et Jélyotte (Valère) dans le Turc généreux, Chassé (Huascar, Inca), Mlle Antier (Phani), et Jélyotte (Don Carlos) dans les Incas du Pérou.

La chorégraphie avait été réalisée par Michel Blondy.

Costume d'Indienne par  Jean-Baptiste Martin

Pierre Jélyotte, alors âgé de vingt-deux ans, obtint un succès éclatant dans les deux rôles de Valère et Don Carlos.

Les Indes galantes suscitèrent l'admiration de Montéclair qui, pourtant jaloux de Ramau, vint le complimenter.

La troisième, Les Fleurs, fête persane, fut ajoutée à la troisième représentation, avec Tribou (Tacmas), Person (Ali), Mlle Eremans (Zaïre) et Mlle Petitpas (Fatime), et dans un décor préparé par le Florentin Servandoni, qui était premier-peintre-décorateur de l'Opéra depuis 1728. Toutefois, le public fut choqué par "l'inconvenance" que représentait le personnage de Tacmas, prince turc, travesti en femme.

L'édition chez Boivin s'effectua sur la base de ballet réduit à quatre grands concerts, avec une nouvelle entrée complète. Rameau s'en expliqua dans la Préface : Le public ayant paru moins satisfait des scènes des Indes galantes que du reste de l’ouvrage, je n’ai pas cru devoir appeler de son jugement ; et c’est pour cette raison que je ne lui présente ici que les symphonies entremêlées des airs chantants, ariettes, récitatifs mesurés, duos, trios, quatuors et choeurs, tant du prologue que des trois premières entrées, qui font en tout plus de quatre-vingts morceaux détachés, dont j’ai formé quatre grands concerts en différents tons : les symphonies y sont même ordonnées en pièces de clavecin, sans que cela puisse empêcher de les jouer sur d’autres instruments, puisqu’il n’y a qu’à y prendre toujours les plus hautes notes pour le dessus et les plus basses pour la basse.

Le 25 octobre 1735, la recette ne fut que 281 livres, la plus faible jamais obtenue paar les Indes galantes.

A partir du 10 mars 1736, après vingt-huit représentations, Les Fleurs furent modifiées, et une quatrième entrée, Les Sauvages, fut ajoutée (sous la direction de Chéron), permettant à Rameau de réutiliser le fameux air des Sauvages qu'il avait écrit en 1725 pour des indigènes Caraïbes de la Comédie Italienne, et inclus dans les Nouvelles Suites de pièces de clavecin (1728). La distribution réunissait Tribou (Tacmas), Mlle Petitpas (Fatime), Mlle Eremans (Atalide) et Mlle Bourbonnais (Roxane) dans Les Fleurs, Jélyotte (Damon), Dun (Don Alvar), Mlle Pélissier (Zima) et Cuvillier (Adario).

Une reprise eut lieu à partir du 27 décembre 1736, en alternance avec Médée et Jason. Le Mercure de France de décembre relève que Jélyotte fut partculièrement apprécié dans l'acte des Sauvages : Le sieur Jéliot, qui avait été absent pendant quelques temps, joue dans l'acte des Sauvages et chante le même rôle qqu'il avait déjà joué au mois de mars dernier avec beaucoup d'applaudissement ; car on avait une très grande adeur de le voir, ce qui contribue encore au concours que ce ballet attire.

Une nouvelle reprise eut lieu du 28 mai 1743, avec une distribution réunissant Mlle Fel (Hébé) et Albert (Bellone) dans le prologue, Le Page (Osman), Mlle Le Maure (Emilie), Jélyotte (Valère) et Mlle Fel (Une Matelote) dans le Turc généreux, Chassé (Huascar), Mlle Chevalier (Phani) et Jélyotte (Don Carlos) dans les Incas du Pérou, Bérard (Tacmas), Mlle Bourbonnois (Fatime), Mlle Julie (Atalide) et Mlle Coupée (Roxane) dans les Fleurs, Jélyotte (Damon), Le Page (Don Alvar), Mlle Le Maure (Zima) et Cuvillier (Adario) dans les Sauvages. La décoration avait été confiée au peintre François Boucher qui avait succédé à Servandoni à l'Opéra.

Cette même année, Rameau fit paraître chez Boivin les Indes réduites à quatre grands concerts.

Gravure de 1743

De nouvelles reprises eurent lieu à partir du 14 novembre 1743, avec une distribution réunissant : Mlle Fel (Hébé), et Albert (Bellone) dans le Prologue, Le Page (Osman), Mlle Le Maure (Emilie), Jelyotte (Valère) et Mlle Fel (Une matelote) dans le Tuc généreux, Chassé (Huascar), Mlle Chevalier (Phani), Jelyotte (Don Carlos), Houbault (un Inca) dans Les Incas du Pérou, Bérard (Tacmas), Mlle Bourbonnais (Fatime), Mlle Julie (Atalide), Mlle Coupée (Roxane) dans Les Fleurs, Jeleyotte (Damon), Le Page (Don Alvar), Mlle Le Maure (Zima), Cuvillier (Adario) dans Les Sauvages. Dumoulin et la Camargo comptaient parmi les danseurs.

Nouvelle reprise à partir du 8 juin 1751, sans l'entrée des Sauvages, avec une distribution réunissant Mlle Coupée (Hébé) et Cuvillier (Bellone) dans le prologue, Person (Osman), Mlle Chevalier (Emilie) et Jélyotte (Valère) dans le Turc généreux, Chassé (Huascar), Mlle Romainville (Phani) et La Tour (Don Carlos) dans les Incas du Pérou, Poirier (Tacmas), Mlle Coupée (Fatime), Mlle Romainville (Atalide) et Mlle Dupéray (Roxane) dans les Fleurs, Jélyotte (Damon), Le Page (Don Alvar), Mlle Le Maure (Zima) et Cuvillier (Adaro).

Le 3 août 1751, l'entrée du Turc généreux céda la place à celle des Sauvages, avec Jélyotte (Damon), Person (Don Alvar), Mlle Chevalier (Zima) et Selle (Adario)

Une reprise eut lieu le 14 juillet 1761, avec Mlle Lemière (Hébé), Jaubert (Bellone) dans le prologue, Larrivée (Osman), Mlle Chevalier (Emilie) dans le Turc généreux, Pillot (Don Carlos), Gélin (Huascar), Mlle Dubois (Phani) dans les Incas du Pérou, Joly (Tacmas), Mlle Lemière (Fatime), Mlle Rozet (Atalide), Mlle Hilaire(Roxane) dans Les Fleurs, Pillot (Damon), Larrivée (Don Alvar), Desentis (Adario), Mlle Lemière (Zima) dans les Sauvages.

 Bellonne en 1761Costume de Phani par Louis-René Boquet

Les Indes Galantes furent représentées à Lyon, le 23 novembre 1741, dans la salle du Jeu de Paume de la Raquette Royale, puis en 1749/50, à l'initiative de Mangot, beau-frère de Jean-Philippe Rameau.

 

L'acte des Sauvages fut repris dans le cadre des Fragments héroïques, le 19 juillet 1762, avec le Prologue des Indes Galantes, et l’Acte de la Guirlande.

Le 9 juillet 1770, Rosalie Levasseur, âgée de vingt-et-un ans, parut dans le rôle d'Hébé du prologue des Indes Galantes, s'attirant le commentaire de Bachaumont : Mademoiselle Rosalie a payé de sa personne pour ses camarades : le public ne peut que lui savoir gré de son zèle ; elle a très bien rendu les divers rôles dont elle était chargée ; elle acquiert de jour en jour plus de droit sur notre reconnaissance. Cette actrice précieuse plaît d'autant plus qu'elle n'est ni insolente, ni capricieuse comme les autres, et qu'elle joint à la meilleure volonté des talents décidés.

C'est en juillet 1770 que fut acquise la plus forte recette jamais obtenue par les Indes Galantes : 4 456 livres. 

L'acte des Sauvages fut repris à nouveau dans le cadre de Fragments héroïques, le 16 juillet 1773, avec l'acte Ovide et Julie, de Cardonne, et celui du Feu, tiré des Éléments, de Destouches. La distribution était la suivante : Tirot (Damon, Officier français dans une colonie d'Amérique), Gélin (Dom Alvar, Officier espagnol dans une colonie d'Amérique), Mlle Rosalie (Zim, fille d'un chef d'une nation sauvage), Durand (Adario, amant de Zima, commandant les guerriers de la nation sauvage).

La dernière représentation eut lieu le 6 septembre 1773, avec une recette de seulement 887 livres.

 

Les Indes Galantes inspira de nombreuses parodies : Les Indes chantantes, par Romagnesi & Riccoboni, donnée au Théâtre Italien, le 17 septembre 1735 ; et Les Indes dansantes (*), de Favart, représentée au Théâtre Italien, le 26 juillet 1751, la Grenouillère galante (**), de Carolet, représentée par les Marionnettes, à la Foire S. Laurent de 1735 ; les Amours des Indes, opéra-comique en un acte de Carolet, donné le 17 septembre 1735, le Déguisement postiche, de Carolet, donné le 24 septembre 1735 ; l'Ambigu de la Folie ou le Ballet des Dindons, de Favart, donné à l'Opéra-Comique, le 2 septembre 1743 ; les Amours champêtres, (***) de Favart, parodie de l'acte des Sauvages, représentée par les Comédiens italiens, le 2 septembre 1751, qui eut beaucoup de succès.

(*) partition : http://jp.rameau.free.fr/indes-dansantes-scores.htm

(**) "Le Batelier généreux" parodie le "Turc généreux", "l'Été tardif" l'acte des "Incas",dans lequel Huascar est travesti en Maraîcher sous le nom de Maître Gaspar, Phani en Mlle Marie, blanchisseuse, et Dom Carlos en Charlot, grenadier, la "Fête des Bouquetières" l'acte des "Fleurs", dans lequel Tachmas est remplacé par Thomas, Jardinier-fleuriste

(***) livret : http://jp.rameau.free.fr/amours_champ.htm

 

Synopsis

Prologue

Le palais d'Hébé dans le fond, et ses jardins dans les ailes

Hébé (soprano), déesse de la jeunesse, convie les amants à chanter leur bonheur. La jeunesse de France, d’Italie, d’Espagne et de Pologne (en l'honneur de Marie Leszczynska) se rend à son appel. Leurs danses sont interrompues par Bellone (basse), déesse des combats, qui les convainc de s’armer et de combattre pour la gloire. Abandonnée par les amants d’Europe, Hébé invoque l’Amour, qui disperse alors ses messagers " dans les différents climats des Indes " (à cette époque, les pays non européens).

Première entrée : Le Turc généreux

Les jardins d'Osman Pacha, terminés par la mer

Osman, le pacha d'une île turque de la mer des Indes (basse), est amoureux de son esclave chrétienne provençale, Emilie (soprano), mais la jeune femme est fidèle à son amant, Valère, officier de marine (ténor), auquel elle a été enlevée par des corsaires le jour de leurs noces. Une tempête se déchaîne. Un naufragé échoue sur la grève. Il s’agit justement de Valère, parti à la recherche d’Emilie. Celle-ci est la première à l’apercevoir. Leurs retrouvailles sont interrompues par Osman. Mais celui-ci reconnaît en Valère l’homme qui autrefois l’a libéré lui-même de l’esclavage. Sa générosité l’emporte sur sa colère et son amour déçu, et il rend leur liberté aux deux amants.

Deuxième entrée : Les Incas du Pérou

Un désert du Pérou, terminé par une montagne aride. Le sommet en est couronné par la bouche d'un volcan formée de rochers calcinés et cocuverts de cendres

Don Carlos (ténor), officier espagnol, et Phani (soprano), princesse péruvienne, s’aiment. Le grand prêtre du Soleil, Huascar (basse), qui aime lui aussi Phani, a surpris leur secret. Dissimulant sa jalousie, il reproche à la princesse d’aimer un ennemi. Une grande fête célèbre le culte du Soleil. Mais la cérémonie est interrompue par une éruption volcanique. Huascar tente de persuader Phani qu’elle est responsable de la colère des dieux et qu’elle doit l’épouser pour calmer les éléments déchaînés. Carlos surgit et révèle que c’est Huascar lui-même qui a réveillé le volcan en jetant des rochers dans le cratère. L’éruption volcanique redouble de violence et engloutit le grand prêtre.

Troisième entrée : Les Fleurs, fête persane

Les jardins du palais d'Ali

Le prince persan, roi dans les Indes, Tacmas (ténor), est amoureux de Zaïre (soprano), esclave de son favori, Ali (baryton). Afin de sonder le coeur de la jeune femme, il pénètre dans le jardin d’Ali, déguisé en femme, le jour de la fête des fleurs. La propre esclave de Tacmas, Fatime (soprano), qui est amoureuse d’Ali, entre à son tour dans le jardin, déguisée en Polonais dans la même intention. Tacmas la prend pour un rival venu courtiser Zaïre et veut la frapper de son poignard. Heureusement, il reconnaît Fatime à temps. Le quiproquo est dénoué et les deux maîtres échangent leurs esclaves. Pour célébrer la victoire de l’amour, on présente la Fête des Fleurs.

Quatrième entrée : Les Sauvages

Un bosquet d'une forêt d'Amérique, voisine des colonies françaises et espagnoles, où doit se tenir la cérémonie du Grand Calumet de laPpaix

Dans une forêt d’Amérique, alors que le chef des guerriers indiens vaincus, Adario, s'apprête à conclure la paix, deux officiers, l'officier français Damon (ténor) et l’officier espagnol Don Alvar (basse), courtisent une jeune indienne, Zima (soprano), fille d'un chef d'une nation sauvage et aimée d'Adario. Damon professe l’inconstance, Don Alvar l’amour sérieux et exclusif. Mais Zima ne veut ni d’un époux volage, ni d’un époux jaloux. Elle leur préfère Adario (ténor), chef des armées de la nation sauvage. La Danse du Grand Calumet de la Paix scelle l’union de Zima et d’Adario, en même temps que la réconciliation entre les Sauvages et les Européens.

 

"Deuxième opéra de Rameau, après Hippolyte et Aricie, Les Indes galantes appartiennent à un genre hybride, l'opéra-ballet, qui a longtemps été le concurrent de la tragédie lyrique. A la différence de celle-ci, l'opéra-ballet n'accorde qu'une importance relative à l'action dramatique, il n'est que prétexte au divertissement où triomphent la danse et la musique pure. Selon la définition de Cahusac (1754), il est considéré comme " un spectacle de chant et de danse formé de plusieurs actions différentes toutes complètes et sans autre liaison entre elles qu'un rapport vague et indéterminé ". C'est la raison pour laquelle les différentes parties ne sont pas appelées " actes ", ce qui supposerait le développement d'une histoire, mais " entrées ". De cette manière, on pouvait aussi, selon le goût du public ou des disponibilités financières des directeurs de théâtre, couper ou ajouter de nouvelles entrées, comme ce fut le cas pour Les Indes galantes, auxquelles Rameau rajouta une entrée, un an après la création. Sur le plan du sujet, l'opéra-ballet préfère le voyage et l'exotisme à la mythologie, les sujets contemporains à l'éloignement dans le passé, les personnages humains aux dieux. Faisant suite à la rigueur du Grand Siècle, il relève d'une société du loisir, de l'absence d'implication. Dans Les Indes galantes, le thème retenu est celui de " l'amour dans les contrées lointaines ". Les quatre pays évoqués sont la Turquie, le Pérou, la Perse et l'Amérique. Chaque entrée s'efforce d'en tirer le merveilleux exotique et se termine par le divertissement où explosent le choeur et l'orchestre. Mais le sujet des entrées n'est pas forcément léger et riant, ainsi qu'en témoigne l'entrée des Incas, drame bref et intense aux tonalités souvent sombres, qui est incontestablement le point culminant de la partition.

L'oeuvre à l'Opéra de Paris

Les Indes galantes ont été créées à l'Académie Royale de Musique (1ére Salle du Palais Royal), le 23 août 1735, dans une version comprenant trois " entrées ". L'année suivante, une quatrième " entrée " fut rajoutée et l'oeuvre fut jouée sous cette forme jusqu'en 1761. Elle a fait son entrée au Palais Garnier le 18 juin 1952, dans une révision musicale de Paul Dukas et Henri Busser (direction Louis Fourestier), une mise en scène de Maurice Lehmann, des décors de Arbus, Jacques Dupont, Wakhévitch, Carzou, Fost, Moulène et Chapelain-Midy. Cette production fastueuse a été donnée 286 fois jusqu'en 1965, ce qui porte à 471 le nombre de représentations à l'Opéra de Paris depuis la création. Parmi les nombreux artistes qui y ont été affichés, on trouve les noms, entre autres, de : Jacqueline Brumaire, Janine Micheau, Denise Scharley, Suzanne Sarroca, Mady Mesplé, Guy Chauvet, José Luccioni, Raoul Jobin... En 1999, une nouvelle production mise en scène par Andrei Serban, dans des décors et des costumes de Marina Draghici, réunit, entre autres, Natalie Dessay, Nathan Berg, Heidi Grant-Murphy, Laurent Naouri, Paul Agnew, Nicolas Rivenq, accompagnés par l'Orchestre des Arts Florissants dirigé par William Christie. Cette production a fait l'ouverture de la saison 2000-2001."

(Présentation de l'Opéra de Paris - 2003)

 

 

Représentations :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Pour des raisons budgétaires, l’Atelier Lyrique de Tourcoing a proposé l’essentiel de ses productions de l’année en version de concert. Cela n’a pas nui à l’intérêt et à la qualité des soirées, les distributions ayant été globalement très soignées, et tant Rinaldo qu’Alceste ont procuré de grandes joies musicales. Nous serons un peu moins enthousiasmé par le dernier concert, Les Indes galantes, pas pour la réalisation musicale, mais plutôt pour le choix de l’œuvre, une comédie-ballet ne se prêtant pas à la version de concert. Privées de mise en scène et de chorégraphies, Les Indes galantes ont du mal à soutenir l’attention. Le Prologue et les deux premières entrées sont digestes, mais les deux entrées suivantes passent mal, la troisième surtout, malgré des coupures drastiques, paraît interminable, et il aurait été à notre avis préférable de choisir une tragédie lyrique, genre qui a plus de substance et qui peut mieux se passer de mise en scène. Ces réserves posées, il faut cependant reconnaître que le concert, sans être inoubliable, fut d’un bon niveau musical.

En haut de la distribution, le baryton Nigel Smith, un chanteur qui ne cesse de nous impressionner à chacune de ses apparitions à Tourcoing. Le timbre est brillant, la projection parfaite, la tessiture très étendue, malgré des graves qui manquent un peu d’assise et de couleurs, la diction française est irréprochable, la vocalisation souple et harmonieuse. Il est dommage qu’on l’entende relativement peu, mais il a le temps de ne faire qu’une bouchée du martial « la gloire vous appelle… » du Prologue, et son Huascar est tout à fait convaincant. L’autre baryton de la soirée, très sollicité, est Alain Buet, comme toujours stylé, à la diction mordante et à la présence théâtrale indéniable, ce qui compense un timbre assez grisâtre et monotone. Cyril Auvity semble de trop petit format pour chacun de ses rôles. Le chanteur est toujours élégant, le timbre est doux et fragile, mais il produit des sons parfois très étranges dans l’aigu, et est régulièrement en problème de justesse. La prestation de James Oxley est plus égale, mais assez atone, et la diction est, inhabituellement, assez pâteuse.

Trois sopranos complètent la distribution. Salomé Haller est la plus marquante : mise en difficulté par le rôle d’Hébé dans le prologue, trop léger pour elle, elle réussit par la suite une incarnation très intéressante de l’esclave Emilie, auquel elle apporte toutes les ressources de son tempérament dramatique et de sa voix corsée et puissante, et elle fait de « La nuit couvre les cieux ! » un moment mémorable. Liliana Faraon est la plus discrète, sa petite voix manque un peu de puissance, mais est très jolie. Elle a cependant encore beaucoup à faire pour maîtriser les aigus et la justesse. Cyrille Gerstenhaber séduit par la fragilité de son chant et la finesse pointilliste de ses phrasés, mais son étrange tenue aux imprimés psychédéliques, mi-carnaval mi-antiquité, qui va au-delà des frontières habituelles du goût, ne contribue pas à concentrer l’attention des spectateurs sur sa prestation vocale.

Nous avions été très favorablement impressionné par la tenue de la Grande Ecurie lors du dernier concert. Quelques semaines plus tard, c’est la débandade parmi les cordes, acides, maladroites et pas en place. Les vents se comportent très bien, le timbalier Guillaume Blaise montre son allant habituel, et les trompettes sont en bonne forme, sauf un moment de grosse distraction. Jean Claude Malgoire dirige son monde avec sa bonhomie et sa souplesse coutumières. Tout y est, l’esprit et le style, pourtant le chef, élégant mais peu engagé, n’évite pas une certaine monotonie."

"Y a-t-il œuvre plus jubilatoire que les Indes Galantes ? Jean-Claude Malgoire ne s’y est pas trompé, qui clôt son jubilé en beauté avec l’Opéra-ballet le plus exotique de Rameau, relevant haut la main le défi de la version de concert grâce à une Grande Écurie fringante et une distribution dominée par une Salomé Haller aux mille facettes. Pionnier en Rameau comme en tout, Jean-Claude Malgoire gravait avec les Indes galantes son premier opéra, encore tout ébloui de la production légendaire de Maurice Lehmann, qui signa le retour de Rameau à l’Opéra de Paris. Depuis ce premier essai sur instruments d’époque, William Christie a fait sien cet Opéra-ballet, imposant sa vision élégante mais souvent trop lisse d’Aix-en-Provence à Zurich.

Après une Alceste de Lully transformée en interminable scène de sommeil, Malgoire revient à Rameau avec la même énergie renouvelée que pour son enthousiasmant Orfeo de Monteverdi. Précise, variée, et surtout bien plus contrastée, de tempête en tremblement en de terre, que ne peut l’être celle de Christie, sa direction anime chacune des entrées avec le même sens du théâtre et du divertissement, palliant la frustration de la version de concert par le spectacle d’un orchestre régénéré. Car malgré quelques défauts de mise en place, la Grande Écurie, secondée par l’impeccable Chœur de chambre de Namur, se révèle à son plus homogène, et surtout son plus brillant, avec des vents superlatifs – traverso de rêve – et des cordes le plus souvent exultantes.

Sans star, mais formée d’une équipe jeune et concernée, au français superlatif, la distribution est dominée par Salomé Haller, dont la maîtrise stylistique kaléidoscopique et la présence réjouissante donnent à chacune des entrées auxquelles elle est conviée un surcroît de vie grâce à une déclamation tour à tour blessée – le Turc généreux – et spirituelle – une Zima débordante de fantaisie à la vocalise virevoltante, bien que privée de Régnez, plaisirs et jeux, dans les très fameux Sauvages. Que l’aigu ne soit pas des plus aisés, parfois même agressif, n’est que vétille, comparé à une palette de couleurs scintillantes et spontanées.

Délicate et expressive, la voix d’une ampleur trop limitée de Cyrille Gerstenhaber se trouve assez injustement éclipsée par le soprano lumineux et virtuose, mais un rien scolaire de Liliana Faraon, rossignol idéal pour les Papillons inconstants, auquel Malgoire permet de briller davantage encore en intégrant à la Fête persane l’air italien Fra le pupille, où Rameau fait valoir des dons incontestables pour le pasticcio.

S’ils manquent respectivement d’éclat et de creux pour en imposer par leurs seules voix, Alain Buet et Nigel Smith n’en savent pas moins croquer leurs personnages dans le temps limité de chaque entrée, tandis que le défi de la haute-contre à la française est remporté par James Oxley, de son timbre peu amène mais fièrement projeté, quand Cyril Auvity, certainement plus raffiné malgré son incapacité à exécuter le moindre tremblement, se bat avec la vocalité ramiste, que son émission éprouvée par un appui laryngé constant, contraint à la plus anodine raideur.

En attendant le retour inespéré de Gardiner dans Castor et Pollux la saison prochaine, Jean-Claude Malgoire prouve que, malgré les offensives violentes, et parfois outrées, d’un Minkowski, les anciens ont encore bien des choses à nous apprendre sur Rameau, qui n’est en aucun cas affaire de mode, achevant son jubilé sur le plus pimpant des points d’orgue."

 

 

 

 

François Piolino en Don  Carlos 

"Pour cette seconde reprise, la production des Indes Galantes dans la mise en scène d’Andréi Serban et sous la direction de William Christie requiert toujours le même enthousiasme de la part du public. Les trois heures et demie de spectacle passent très vite tant la mise en scène est inventive, lumineuse et remplie de petits détails difficiles à apprécier en une seule représentation. Parallèlement, les Arts Florissants et les chanteurs soutiennent ce projet ambitieux sans démériter et avec grande classe. Cette mise en scène, comme la plupart de celles d’Andréi Serban que ce soit au théâtre ou à l’opéra, est très colorée. Pour l’épisode du Turc Généreux, il place évidemment l’action sur une sorte de plage et Emilie apparaît allongée sur une coquille bleue. Au fond de la scène des tubes bleus plus clairs tournent de manière à évoquer une mer et des vagues agitées, vagues dans lesquelles des sirènes et autres poissons batifolent. L’illusion serait complète si Andréi Serban n’avait pas décidé, à la fin de l’épisode, de dévoiler toute la machinerie utilisée, brisant quelque peu le rêve. Pour les Incas du Pérou, les couleurs rouge et oranger sont privilégiées pour les décors et les lumières, conférant ainsi une atmosphère assez irréelle et sacrée. Des sortes d’éponges sont employées pour représenter la fausse explosion du volcan. La troisième entrée est sûrement la plus réussie scéniquement. La deuxième partie est composée essentiellement de ballets et Blanca Li n’hésite pas à habiller ses danseurs avec des feuilles, des fleurs et à les placer dans des pots dont ils sortent pour exécuter des figures chorégraphiques. Enfin pour les Sauvages, chanteurs et choristes sont habillés avec des plumes et de longs vêtements, tandis que les deux amoureux occidentaux de Zima redoublent d’excentricité dans leur toilette (rubans, …). De nombreuses idées intéressantes jalonnent cette production: pour annoncer le titre des entrées, le metteur en scène crée une nouvelle forme de surtitrage en confiant à certains personnages un carton en forme de nuage sur lequel est inscrit le titre. Une certaine cohérence s’installe dans la mesure où les accessoires du prologue sont presque tous des coussins en forme de nuage. Andréi Serban tente de faire des Indes Galantes une vaste illustration des différentes formes que revêt l’amour et met particulièrement en relief le rôle d’Hébé, sorte de guide préposée au bon déroulement des histoires amoureuses. Pendant l’ouverture, au milieu de la scène, un panneau, sorte de uolumen, se déplie et plusieurs éléments du décor utilisés au cours de la représentation traversent la scène (bateaux du Turc, le feu des Sauvages…). A la fin de l’opéra ce même panneau se plie alors et donne une unité à tout l’opéra. Une très large place est laissée, dans cette oeuvre, aux ballets et Blanca Li exploite au maximum les ressources de la danse. Même si les figures chorégraphiques ou du moins les idées illustrées font penser de manière très précise aux ballets de Platée dans la production de Laurent Pelly, elle utilise à merveille les intermèdes musicaux pour créer une petite histoire: pour cela elle utilise cinq couples de danseurs qui vont tour à tour simuler l’amour, la bonne entente puis la dispute, l’adultère, la jalousie…

La distribution, composée de spécialistes de longue date du baroque et d’une nouvelle génération, s’avère assez hétérogène. Si la production scénique n’a rien à envier à celle quasi-légendaire d’Alfredo Arias montée à Aix-en-Provence il y a dix ans, les chanteurs ne possèdent pas tous la même fraîcheur, le même engagement et la même perfection que des gens comme Jérôme Corréas, Sandrine Piau, Bernard Delétré, pour ne citer qu’eux…

Parmi la distribution féminine, c’est Anna-Maria Panzarella qui semble la plus à sa place. Elle campe une Emilie à la fois tendre dans les duos avec Valère mais également déterminée dans son air “Vaste Empire des mers”, qui est peut-être le plus beau passage de toute la représentation: la voix est ronde, pleine, stable et, de plus, son timbre particuliers donne du piquant au caractère de la jeune fille. Se pliant à toutes les exigences du metteur en scène, elle arrive à ne pas tourner en ridicule le ballet dans lequel elle et Paul Agnew sont dans de petites barques et font semblant de naviguer sur la mer.

Parmi les nouvelles chanteuses baroques, on retrouve avec plaisir Jaël Azzaretti qui, après avoir assuré les petits rôles dans de nombreuses productions de l’Opéra de Paris, a trouvé en William Christie, et en la musique baroque, un terrain favorable pour développer les qualités évidentes de sa voix. Même si elle manque encore un peu de puissance, la musicienne sait donner des accents particulièrement expressifs à son personnage et la salle reste suspendue à son air “Viens Hymen”. Malheureusement, sa diction reste assez approximative et on perd à ne pas distinguer les mots. Quant aux multiples vocalises qui composent son rôle, elles sont époustouflantes de virtuosité. Daniele de Niese, dont la carrière évolue également vers le répertoire baroque, tient le rôle d’Hébé avec beaucoup de conviction et s’engage sans réserve scéniquement. Vocalement la voix est belle, légère, souple mais pas très puissante: elle privilégie également le son à la diction et son texte est parfois incompréhensible. La chanteuse confirme la justesse et la beauté de sa voix dans une tessiture qui lui correspond mieux que celle de Cléopâtre dans Jules César donné dans ce même théâtre l’année dernière. Malin Hartelius, déjà présente lors des précédentes représentations, se tourne de plus en plus vers le répertoire baroque avec un certain succès. Son interprétation de Fatime est douce, légère. Le fameux air “papillon inconstant” est bien mené, même si elle a tendance à mettre trop de pression dans les aigus. Valérie Gabail se montre très drôle dans le rôle de Cupidon, habillée de rouge et lançant sur Bellone des flèches dorées. Ancienne choriste de multiples ensembles baroques, elle se plie aux exigences stylistiques mais ses vocalises restent assez inexactes. Gaële Le Roi se montre charmante en Zaïre et elle semble avoir une voix qui se prête admirablement au répertoire baroque. Espérons que cette expérience lui donnera envie de continuer sur cette voie. Enfin, Patricia Petibon, comme toujours, en fait trop et beaucoup trop au détriment et de sa voix et de son jeu. La mise en scène, certes, favorise ses déhanchements, mais peut-être pas à ce point-là! Son air “régnez, plaisirs et jeux” est bien chanté mais il serait peut-être préférable qu’elle ne donne pas la dernière note qui ressemble davantage à un cri qu’à une note tenue. En revanche elle emmène tous les choristes dans la fameuse danse des sauvages et, étant très sensible au rythme, elle donne un élan et un souffle impressionnants à cette scène.

Chez les chanteurs, la distribution est bien plus homogène. En fidèle de William Christie, Paul Agnew est égal à lui-même et présente un Valère assez niais, assez naïf. Il est sûr que la mise en scène ne l’avantage pas mais il donne des accents à sa voix, confirmant ainsi cette lecture. Le chanteur se montre particulièrement à l’aise dans les passages vifs “Hâtez-vous de vous embarquer” qu’il donne en pleine voix. Il dévoile alors une puissance vocale qui lui permettra d’aborder des rôles plus lourds en dehors du cercle baroque. En revanche François Piolino, qui fait figure de nouveau ténor baroque, est assez décevant. Son interprétation de Don Carlos est assez terne et on l’a déjà entendu plus inspiré. Le ténor Richard Croft se sert de l’élégance de sa voix pour Tacmas, mais elle manque peut-être de légèreté que seul un haute-contre, comme Jean-Paul Fouchécourt à Aix, peut apporter. En revanche il est impayable lorsqu’il se travestie en bohémienne et ajoute quelques “couacs” pour simuler sa difficulté à transformer sa voix. Nicolas Cavallier, familier de ce rôle, se taille un franc succès et se montre un Osman imposant et en même temps sensible. Le changement d’attitude du personnage n’en est alors que plus logique. Le chanteur s’appuie également sur une diction parfaite pour transmettre des émotions. Nathan Berg est le seul chanteur de cette production à interpréter deux rôles: celui de Huascar dans les Incas et celui d’Ali dans les fleurs. C’est dans ce dernier qu’il parvient à son maximum et qu’il est le plus convaincant: il est drôle et il trouve de doux accents pour prouver son amour. Nicolas Rivenq est, comme toujours, excellent. Après avoir chanté dans la production d’Alfredo Arias (à la fois Osman et Adario) et dans les diverses reprises de celle d’Andréi Serban, le rôle du sauvage n’a plus de secret pour lui. D’une grande prestance scénique, il remplit également la salle de sa voix forte et modulée. Il est peut-être le seul à être aussi à l’aise et à communiquer son enthousiasme à interpréter cette partition. Au moment où il apparaît, la musique semble enfin s’épanouir. Du grand art !! Enfin, Joao Fernandes, remarqué dans le Jardin des Voix, impressionne par sa voix stable, bien placée et souple mais aussi par son engagement scénique. Il pousse au plus loin les demandes du metteur en scène et campe une Bellone infernale à souhait. Ce jeune chanteur est un nom à retenir! A noter également la participation excellente de Christoph Strehl dans le rôle de Damon et celle toute aussi exemplaire de Christophe Fel dans celui de Don Alvar. Il confère à ce personnage assez ridicule un certain humour et rend l’attitude Zima encore plus détestable.

Comme toujours le choeur des Arts Florissants préparé par François Bazola fait merveille et une attention particulière est portée à la diction. Les choristes arrivent parfaitement à se mouler dans la mise en scène et ils s’en donnent à coeur joie dans la danse des Sauvages. La direction de William Christie se veut ferme, énergique mais manque peut-être de douceur ça et là. On préférera se souvenir de l’excellente intégrale enregistrée à l’issue des représentations d’Aix-en-Provence.

Au moment des applaudissements, les artistes reprennent en choeur la fameuse danse des sauvages, emmenés par un William Christie déchaîné qui n’hésite pas à jouer lui-même aux indiens et à se plier aux exigences de la mise en scène. Ce petit jeu achève de déclencher le délire du public, à juste titre.

"Epices des Indes - L’opéra-ballet est par excellence l’art du grand spectacle dix-huitiémiste : de la parfaite coopération entre le metteur en scène Andrei Serban, la chorégraphe Blanca Li, la créatrice de décors et costumes Marina Draghici est née une féerie jubilatoire, largement plébiscitée par un public enthousiaste. La danse s’intègre ici idéalement à l’œuvre, en évitant les écueils de la laborieuse reconstitution à l’authentique, mais aussi de la modernité hors sujet, comme cela avait pu être le cas pour la chorégraphie étrange des Boréades : raffinement, humour et à-propos en sont les maîtres mots – le ballet des pots de fleurs de la « Fête persane » restera ainsi un morceau d’anthologie.

De même, la distribution ne joue pas la carte du « star-system », et les acclamations qui accueillent Patricia Petibon au terme du tableau des Sauvages paraissent quelque peu injustes si l’on considère l’extrême homogénéité d’ensemble. Ici, il s’agit avant tout d’un travail d’équipe. Dès le Prologue, l’hilarante apparition de Joao Fernandes en Bellone drag-queen donne le ton de la soirée. Sans compter que la jeune basse issue du « Jardin des voix » des Arts Florissants a une voix superbe de justesse et de profondeur, sa prestation scénique augure d’une suite passablement hystérique. En face de lui, les sopranos Danielle de Niese (Hébé) et Valérie Gabail (l’Amour), à la plastique fort avantageuse, ont fort à faire, mais s’en tirent avec les honneurs. Si l’entrée du Turc généreux paraît théâtralement un peu moins heureuse (quelle idée d’habiller la pauvre Anna Maria Panzarella d’une robe de rallye provincial !), les chanteurs rivalisent d’excellence, avec en particulier le chant superbement stylé tant de Panzarella que de Paul Agnew.

Sans tout énumérer, on dira ensuite que Jaël Azzaretti (Phani des Incas du Pérou ) est une belle révélation, que Malin Hartelius dans les Fleurs se révèle aussi fine musicienne qu’à son habitude, et surtout que le quatuor des Sauvages (Christophe Fel, Christoph Strehl, Patricia Petibon et Nicolas Rivenq) se montre, avec un abattage impeccable, à la hauteur des attentes. C’est du reste à la chaconne de la 4e entrée que l’on attend les Indes, et la tradition fut respectée puisque l’air, repris après les saluts, fut une fois encore l’occasion, pour le public du Palais Garnier, d’assister à la célébrissime « danse du chef ». Non, pas le chef indien, le chef d’orchestre…

À l’orchestre – et aux chœurs – justement, il convient de rendre l’hommage le plus vif : entraînés à la perfection, idéalement dirigés, ces musiciens livrent une interprétation impeccablement huilée, cohérente de bout en bout, en un mot inspirée. Tout au plus peut-on souhaiter une meilleure mise en relief des pupitres (Rameau n’est-il pas un magicien de l’orchestre ?), ainsi qu’une articulation plus tranchante dans les passages où la bizarrerie de Rameau se donne libre cours."

 

 

"Les Indes galantes, dont c'était la création scénique en Suisse, ont suscité l'enthousiasme du public. Musicalement, le pari était quasiment gagné d'avance, car William Ch ristie s'est mué, au fil des ans, en avocat ardent et convaincant de la cause ramiste. Sa direction enjouée sait faire admirablement sonner l'orchestration si variée dc cette partition miraculeuse, alors que le trait se veut tour à tour cinglant ou charme ironique ou sensuel. Chaque morceau, abordé comme un univers musical en soi, se fond pourtant dans l'architecture d'ensemble des diverses Entrées et constitue, dans l'éclat de ses couleurs et de son climat propres, la touche nécessaire à souligner la profusion d'idées mises en oeuvre. En entendant une interprétation aussi roborative, on s'étonne que d'aucuns aient pu un jour estimer ce langage lyrique ennuyeux ou répétitif...Les chanteurs, constitués d'habitués de la scène zurichoise, ont su assimiler ce style si particulier, où 1'ornementation légère le dispute constamment à une prosodie alambiquée dont l'accentuation s'écoute comme l'indispensable pulsion rythmique du profil mélodique de chaque air ou récitatif. Des trois sopranos, c'est Malin Hartelius (Hébé et Zima) qui emporte la palme, de sa voix virtuose. Isabel Rey se veut plus sentimentale : sa courbe de chant s'attarde volontiers sur les notes filées néanmoins, à l'intérieur de chacun de ses trois rôles, la cantatrice espagnole sait faire preuve d'un art supérieur de la précision dans l'intonation et de retenue dans la recherche de l'effet. Moins exubérante et extravertie, Juliette Calstian aborde les airs d'Emilie en esthète sensible. Enfin, la mezzo Liliana Nikiteanu séduit en Zaïre, avec son timbre grave qui virevolte avec aisance. Du côté masculin, Rodney Gilfry (trois rôles lui aussi) est tout simplement impérial. Son chant lui permet de faire un sort à chaque consonne de la langue française ; il est ainsi l'un des rares interprètes de la soirée dont le texte reste parfaitement compréhensible. Le ténor ardent de Christoph Strehl (Valère et Tacmas), à la fois précis et aérien, convainc plus facilement que la ligne de chant déjà un brin empâtée de Reinaldo Macias (Don Carlos et Damon). Bonne contribution des emplois plus épisodiques, et remarquable engagement scénique du choeur des Arts Florissants, qui sait, comme nul autre, rendre justice à l'écriture riche en traquenards rythmiques des nombreux épisodes choraux de l'ouvrage.

Heinz Spoerli, spécialiste des chorégraphies romantiques et modernes, ne s'est pas soucié de reconstituer les pas de danse français d'avant la Révolution. Son approche est ouvertement ironique, et l'on ne compte plus les citations des grands ballets, de l'entrée des Ombres au troisième acte de La Bayadère aux déhanchements hybrides typiques des chorégraphies de comédies musicales actuelles, à la façon Notre-Dame de Paris. Décevant au premier abord, le parti pris s'avère finalement payant, d'autant plus que le chorégraphe, qui est également metteur en scène, a décidé de transposer l'action dans le milieu interlope de l'Exposition Universelle de Paris en 1889, avec ses démonstrations folkloriques plutôt discutables sur le plan ethnographique. Le tout prend alors très vite des allures de spectacle bon enfant, où le brio de la réalisation visuelle vise à satisfaire l'oeil avant de nourrir l'esprit. Et lorsque l'ultime Entrée des Sauvages nous présente une cohorte de danseurs qui se trémoussent en jeans et T-shirts sur une musique bizarrement rythmée comme dans toute société américanophile en Europe ou en Asie, l'intention finale du metteur en scène pointe derrière le sourire de circonstance. Le XXIe siècle a aussi ses Indes exotiques, mais sont-elles tou jours aussi galantes ? La question reste bien sûr sans réponse, tandis que les décors de Hans Schavernoch et les costumes somptueux de Jordi Roig ajoutent encore au plaisir de l'oeil, en transformant cet opéra-ballet si particulier en revue déjantée typique dune époque en mal de repères esthétiques."

"De fréquentes allusions à l'architecture métallique de la fin du XIXe et du début du XXe (Tour Eiffel, Grand Palais...) semblent placer l'action lors d'une exposition universelle parisienne où les nations se succèdent dans un tourbillon de couleurs et de mouvements. Le Prologue se déroule sous la verrière du Grand Palais et le tableau des Incas dans une salle d'exposition où prône un immense tableau académique représentant Machu Pichu (et où Huascar se trouve être un savant fou, concepteur d'une énorme machine à vapeur qui finira par se détraquer), tandis que le tableau des Sauvages se déroule lui en plein far-west avec grand canyon, totems, cactus, scorpion... et calumet de la paix bien entendu ! Au milieu de cela, le tableau du Turc généreux est celui qui se rapproche le plus de l'univers XVIIIe avec sa perspective de toiles peintes (mais qui se retrouvent complètement emportées par la tempête qui anime le tableau !).

Cette mosaïque bigarrée ne choque aucunement et se rapproche certainement des productions de l'époque de Rameau où le public venait pour être émerveillé par ces civilisations éloignées et étranges qu'on ne savait alors caractériser que par les décors et les costumes et non encore par la musique. On sourit donc beaucoup dans cette production grâce aussi à la chorégraphie extrêmement inventive et souvent drôle, qui fait par exemple passer le long ballet des fleurs sans sentiment de longueur. La qualité des danseurs joue aussi beaucoup dans la réussite des séquences chorégraphiques.

Musicalement, nous sommes moins à la fête, surtout du fait d'une distribution très moyenne, pour ne pas dire plus, dont aucun chanteur ne sauve véritablement l'autre. Certes, on sent que le style a été travaillé, la prononciation aussi (pour certains), mais ce sont les voix qui font souffrir, soit qu'elles sont inadéquates pour ce répertoire (Rheinhard Mayr, Rodney Gilfry !) ou bien franchement insuffisantes (intonation, justesse). Seul le choeur des Arts Florissants apporte de la satisfaction sur le plan vocal, bien que nous ayons entendu ce superbe choeur plus rond et plus homogène par le passé. L'orchestre " La Scintilla " est un ensemble d'instruments anciens constitué par des musiciens de l'orchestre " moderne " de l'Opéra de Zürich, et cela se sent bien dans plusieurs pupitres, les flûtes et les violes par exemple ne pouvant s'empêcher d'émettre un léger vibrato. Malgré tout, l'orchestre, fourni, fait montre d'une belle assurance et d'une séduisante palette de couleurs. William Christie dirige avec amour un répertoire dans lequel il semble être de plus en plus à l'aise et convaincant, notamment sur le plan dramatique. Sa direction est vivante et contrastée, mais on lui reprochera un soupçon de maniérisme parfois (certains phrasés, certaines nuances pianissimo renforcées par un allégement soudain de l'orchestration, comme la fin de la danse des sauvages jouée en pizzicato...)."

 

 

 

 

 

 

"Créées la saison dernière à l’Opéra Garnier, les Indes Galantes de Rameau dans la production d’Andrei Serban jouissent d’une invention presque constante sur la scène, laquelle contraste violemment avec le manque d’engagement de William Christie dans la fosse. Une défaillance que la jolie distribution vocale ne compense pas tout à fait.

L’Opéra – Ballet fut à une époque un genre très en vogue en France où il a vu le jour à la fin du XVIIe siècle à l’instigation de Lully. Sa particularité est de reposer sur un thème et non sur une intrigue, ce qui donne libre cours à l’imagination et à la créativité du compositeur et du librettiste. L’opéra-ballet est donc un type d’œuvre à géométrie variable, un spectacle complet où tout est permis pour divertir le public : c’est le cas des Indes Galantes - dont le thème est les "Mœurs Amoureuses chez les Sauvages". Aujourd’hui, la difficulté est de compenser l’absence d’un solide argument dramatique par un spectacle capable de tenir le spectateur de bout en bout. Malgré la mise en scène plutôt réussie et souvent drôle d’Andrei Serban - coloré, dynamique, qui mêle arts du cirque et danse contemporaine, avec l’intervention de la musette sur scène - les Indes Galantes n’atteignent pas leur objectif initial : divertir. La platitude léthargique de l’Orchestre des Arts Florissants de William Christie empêche toute fusion entre l’action scénique et la musique. L’orchestre est le principal fautif dans les carences de l’interprétation et cela, on a pu l’entendre dès le Prologue. La sécheresse de la direction de William Christie est à l’origine d’un manque de dynamisme et de couleur pourtant essentiels dans l’œuvre de Rameau. Les tempi paraissent trop lisses et les tempêtes, pourtant nombreuses, font l’effet de petites averses à peine humides. Quand Rameau a une idée toutes les deux mesures, Christie lui s’économise. Ses Indes ont l’exotisme du Darjeeling tiède qui se boit avec un nuage de lait et le petit doigt en l’air.

Heureusement, Paul Agnew, Nicolas Rivenq et surtout Patricia Petibon se sont surpassés pour tirer le spectacle de sa torpeur. Pas flamboyantes, ces Indes donc. Sauf sur la fin : l’orchestre se réveille subitement livre une danse des Sauvages débridée. Bouquet final : en guise de bis Christie monte sur scène et esquisse quelques pas de danse avec la troupe au grand complet. On aurait aimé qu’il se déboutonne quelques heures plus tôt. "

Lors de sa création, l'an dernier, l'aspect scénique de cette production nous avait laissés sur notre faim. Malgré notre peu de goût pour l'esthétique d'Andrei Serhan, cette reprise offre un visage nettement plus plaisant. La précédente accumulation systématique de lieux communs, empruntés à l'imagerie baroque, et de pléonasmes visuels, issus des mots du livret de Fuzelier, fatiguait, voire irritait. Aujourd'hui, ce qui était reçu comme un amas lassant et gratuit d'événements évoque une fête rythmée, dont on aperçoit les différents niveaux de sens. Les modifications apportées par Serban et, semble-t-il, par Blanca Li, consistent en une prise de distance, en un surplomb par rapport a ces systèmes trop rigidement appliqués. En découlent une plus grande fluidité, une calme énergie, une sorte d'esprit loufoque. Un certain nombre de décors et de costumes ont également été refaits ; cette fois pourtant, le spectateur ne pense pas une seule seconde aux imposants moyens, à tous points de vue, que nécessite une telle production. En outre, Blanca Li semble avoir joui d'une bien plus grande latitude d'action dans sa chorégraphie son aptitude à passer de danses imitatives (et traditionnellement attachées à la chorégraphie baroque) à des mouvements et formes totalement contemporains, est digne d'éloges. Un léger regret demeure : la direction d'acteurs relâchée d'Andrei Serban n'empêche certes pas les bons comédiens de s'épanouir (Paul Agnew, Patricia Petibon, Nicolas Rivenq ou Nicolas Cavallier), mais en abandonne d'autres, notamment Iain Paton, à eux-mêmes.

Le plateau vocal n'est en rien affecté par le fait que Natalie Dessay et Laurent Naouri n'y figurent plus. Les plus remarquables prestations sont à porter au crédit de Paul Agnew (extrèmement à l'aise dans la difficile tessiture de haute-contre, son expression, tant vocale que physique, est maintenant totalement exempte de mièvrerie), de Patricia Petibon (moins maniérée qu'auparavant, elle maîtrise autant la virtuosité dans l'aigu que l'art théâtral), de Nathan Berg (fort émouvant Huascar), de Nicolas Cavalier (fort intelligente basse chantante) et de Nicolas Rivenq (dont les dons vocaux, et surtout scéniques, ont quelque chose d'insolent). Une très légère déception touche Annick Massis, trop tendue physiquement pour chanter avec la souplesse que lui permettent ses moyens vocaux, et pour être une actrice au coeur de son jeu. Gaëlle Méchaly, Anna-Maria Panzarella, Iain Paton et Christophe Fel complètent efficacement cette excellente équipe.

A son tour, William Christie s'est montré bien moins rigide qu'en 1999. Au sens le plus plein et le plus laudatif du terme, il "joue" avec la partition et avec les différents protagonistes de cette production. Choeur toujours sonnant, continuo efficace, jolies couleurs instrumentales, joyeuses participations de certains instrumentistes (galoubet, percussions, trompettes) au jeu scénique contribuent pleinement au plaisir du spectateur."

 

"Le très bon niveau de l'interprétation musicale ne compense pas tout à fait la frustration générée par la présentation en version concert d'une oeuvre faisant autant appel au visuel. Il s'agit après tout d'un opéra-ballet (d'un "ballet héroïque" plus précisément) et cette alchimie si subtile entre musique, danse et gestique n'est guère mis en évidence par ce spectacle. Autre déception: la réduction du choeur aux seuls six solistes réduit singulièrement l'impact des scènes chorales relativement nombreuses pourtant dans cet ouvrage. Mais heureusement, de réelles satisfactions sont apportées par cette représentation qui ouvre la saison de l'Atelier Lyrique de Tourcoing, institution hautement estimable dans une région peu riche en événements lyriques. En premier lieu, Jean Claude Malgoire dirige de manière précise et efficace un orchestre dans sa meilleure forme, stylistiquement à son aise dans ce répertoire, même si à certains moments, on pourrait souhaiter plus de fougue, voire de folie. La distribution est dominée par la superbe et souple voix de Salomé Heller. A 24 ans, cette soprano possède de grands moyens, une diction impeccable (qualité rare, partagée par l'ensemble des solistes), une bonne connaissance du style ramélien et de l'ornementation; il lui reste à corriger certains problèmes de justesse et de concentration. Gaële Le Roi compense une palette de couleurs vocales assez réduite par une virtuosité à toute épreuve. Nicolas Rivenq sera omniprésent à Tourcoing cette saison (il signera même les décors des opéras de Monteverdi et collaborera à la mise en scène); habitué de ce répertoire, Adario déjà à l'Opéra Garnier en septembre dernier, il n'a pas de mal à convaincre. Restent Howard Crook, parfait styliste mais aux moyens désormais ternis, Jean François Lombard, prometteur mais à la voix encore fragile et peu assurée et Bernard Deletré, seul chanteur véritablement contestable avec sa voix rocailleuse et son peu d'implication dramatique. " (ConcertoNet)

 

(1) Natalie Dessay (Hébé, Fatime, Zima), Heidy Grant Murphy (Emilie, Zaïre), Malin Hartelius (Phani), Gaëlle Méchaly (Amour), Nathan Berg (Osman, Ali), Yann Beuron (Valère, Damon), Laurent Naouri (Huascar, Alvar), Nicolas Cavallier (Bellone), Iain Paton (Carlo), Paul Agnew (Tacmas), Nicolas Rivenq (Adario),

(2) Malin Hartelius (Hébé, Phani, Fatime), Heidy Grant Murphy (Emilie, Zaïre), Natalie Dessay (Zima), Gaëlle Méchaly (Amour), Nathan Berg (Osman, Ali), Yann Beuron (Valère, Damon), Laurent Naouri (Huascar, Alvar), Nicolas Cavallier (Bellone), Iain Paton (Carlo), Paul Agnew (Tacmas), Nicolas Rivenq (Adario)

"Avec Les Indes galantes, Rameau a créé un objet délicat àc erner : une oeuvre à grand spectacle (un opéra-ballet en un prologue et quatre "entrées", et non "actes", avec force personnages, choeur nourri, moyens scéniques amples, danse omniprésente), purement décorative (pas la moindre trace d'intrigue) et qui exprime la pensée esthétique d'un compositeur cartésien (mêlant le Cogito à la Théorie des Passions). Andrei Serban a pris acte et joué avec le premier terme : sa production est un grand spectacle et requiert la présence d'environ cent "acteurs" - chanteurs solistes, choristes, danseurs et mimes - sur la scène il a interprété à son sens le deuxième terme et a totalement ignoré le troisième. Si Serban fait aisément bouger les foules qui peuplent le plateau, il ne parvient pas à maintenir l'attention visuelle. Il a choisi d'asseoir son travail sur les lieux communs - réels ou supposés vrais - du vocabulaire esthétique que propose le livret, ou qui appartiennent à ce qui est souvent qualifié d'univers "baroque". Hélas, il ne les traite que sur le registre du jeu et de l'ironie, par-delà les affects sincères et exprimés au premier degré par certains personnages. Et si Serban possède une facétie imaginative généreuse, mais soucieuse d'amener sur la scène les univers visuels et symboliques les plus bigarrés, son système s'épuise vite faute de sentiments profonds, faute d'idée - même paradoxale - sur le Beau, et aussi parce que sa direction d'acteurs brille par sa totale absence, laissant souvent les chanteurs solistes naufragés sur le plateau, comme dans la troisième entrée. Puisque, surtout à partir de cette troisième entrée, du comique ne demeurent plus que quelques gags lourds et tombant à plat - jusqu'à la caricaturalement imbécile danse des Indiens dans "Les Sauvages" -, Rameau finirait presque par mériter les critiques de ceux qui le rudoient et trouvent que cet ouvrage est juste bon pour les Folies-Bergère. Les amoureux de Rameau continueront d'affirmer que Les Indes galantes est un manifeste radical énonçant et accomplissant une théorie du Plaisir et du Beau.

Heureusement, la réalisation musicale offre bien des satisfactions. A commencer par William Christie, attentif comme rarement à une direction souple et jamais forcée, à des tempi variés et à de multiples couleurs instrumentales les danses - si belles et si essentielles à l'esthétique ramiste - trouvent ici une évidence et une nécessité imparables. La distribution est excellente. Natalie Dessay y est parfaitement à son aise son énergie communicative, sa diction sans défaut et son aisance vocale sont remarquables. Laurent Naouri campe, notamment, un convaincant Huascar : il y réussit, malgré Serban, à exprimer les sentiments quelque peu complexes du rôle. Si Nathan Berg est une basse toujours aussi solide, remarquons les prestations de Paul Agnew (maintenant que son émission vocale est ferme, il laisse percer un possible beau ténor mozartien), de Nicolas Cavallier (son chant est très intelligemment conduit) et de Nicolas Rivenq qui, par son enthousiasme scénique et sa nature théâtrale, capte d'emblée l'attention."

"Certes, les plus exigeants jugeront qu’après le Rameau juvénile, impertinent, réfléchi et subtil prôné par Minkowski et Pelly voici quelques mois sur cette même scène, celui de Christie et Serban paraît plus convenu. Signe révélateur : la portée du geste chorégraphique. Celui de Laura Scozzi dans Platée brillait par l’originalité, l’érotisme et l’audace ; Blanca Li dans Les Indes s’en tient à l’extrême élégance rarement habitée d’une nécessité intérieure, mis à part le tremblement de terre des Incas et certains instants des Fleurs. Accuser le côté patchwork de l’ouvrage reviendrait à le calomnier : la structure des Indes Galantes est l’une des plus cohérentes qui soient, synthétisant d’une entrée à l’autre avec un étonnant mélange de sincérité et d’ironie quatre langages cardinaux du dix-huitième siècle français : mélodrame sentimental, tragédie, comédie féérique et idylle pastorale. C’est à juste titre que Serban insiste sur les effets de symétrie dramatique qui assurent la continuité entre chaque tableau. Il n’en échoue pas moins à dégager la spécificité stylistique des deux premiers, après un Prologue plus soucieux d’actualiser le livre d’images hérité de Maurice Lehmann (clin d’oeil par ailleurs fort savoureux) que de mettre en perspective les codes de l’opéra-ballet à l’usage du spectateur contemporain. Mais la production de Marina Draghici est ravissante, et l’humour bon chic bon genre du spectacle soutient d’un bout à l’autre l’attention. Idem pour l’orchestre, quelques décalages entre fosse et plateau ou incertitudes parmi les cuivres constituant le lot des soirs de première. Les conceptions globales de Christie ne semblent pas avoir profondément changées depuis le spectacle aixois, où la folie communicative d’Arias lui inspirait peut-être davantage d’accents et de couleurs. Ici le phrasé des grandes plages instrumentales évolue vers un legato de plus en plus généralisé et un peu trop discrètement rythmé, avec de franches carences de souffle et d’élan pour la chaconne finale. Cependant, quels délicats jeux de timbre et de dynamique au sein des cordes, quelle aérienne finesse des ornements, quelle tendre malice du continuo (la sève dont Emmanuelle Haïm irrigue ses longs récitatifs dans les Fleurs laisse béat d’admiration) ! Le drame est décidément corseté (les Incas, encore), mais le sourire irrésistible (Les Sauvages, toujours).

Le plateau est légèrement supérieur en termes strictement vocaux à celui d’Aix, immortalisé par le disque (Harmonia Mundi 901 367.69), et retrouve souvent une égale bonne humeur. On peut préférer Fouchécourt à Agnew, et on ne saurait lui comparer le malheureux Paton ; Yann Beuron, avec ses merveilleux moyens, expose ce soir un phrasé un peu plus haché que dans Platée et ne fait pas tout à fait oublier Howard Crook. Rivenq retrouve son irrésistible Adario, Naouri est un truculent Alvar et un Huascar inoubliable, compensant la faiblesse naturelle du grave par son exceptionnelle dignité scénique et musicale et un profond investissement dramatique. Côté filles, et sans doute par opposition à Aix, on a joué la carte du luxe. Stars annoncées de la soirée, Natalie Dessay et Heidi Grant Murphy tardent un peu à trouver leur régime - pour l’une comme pour l’autre, la peinture ramiste est encore fraîche, ou seulement à sa deuxième couche. Grant Murphy aborde Emilie d’une voix un peu serrée, avant de délivrer une exquise Zaïre. Dessay peine dans une tessiture trop grave et paraît ce soir moins sûre de son suraigu qu’à l’accoutumée ; confrontée à des chausse-trappes rythmiques nouveaux pour elle, elle se prend un petit peu les pieds dans le tapis du récitatif d’Hébé. Mais sa Fatime est d’une exquise musicalité (l’air " Papillon inconstant " est un pur moment de grâce), et sa Zima possède le mélange d’impertinence, de chic et de chien qui nous la rendent si précieuse. C’est néanmoins Malin Hartelius, formidable Blonde dans L’Enlèvement à Salzbourg qui restera comme la révélation de la soirée. Sûreté de l’assise vocale, timbre charnu, phrasé épanoui et diction irréprochable : tout est dans sa Phani, et il faut guetter ses apparitions dans les autres tableaux au fil des soirées à venir. Soirées auxquelles on ne manquera de toute façon pas de prêter attention, puisque si l’entier génie de Rameau ne s’y concentre point, il en demeure assez, accompagné d’assez de plaisir, pour faire son miel trois semaines durant."

"Quel bonheur de voir ainsi se réaliser ce que laissait pressentir la Première ! Malin Hartelius, ajoutant à Phani Hébé et Fatime, nous offre d'extraordinaires moments de chant ramélien, synthèse idéale d'une voix riche et d'un style irréprochable. Dès le Prologue, on est saisi par la variété des nuances et du timbre, parfaitement épanoui dans cette tessiture, la fluidité d'une phrase où les ornements s'intègrent avec un remarquable naturel et une confondante sûreté rythmique, l'éloquence de la diction, à peine teintée d'un léger accent. Face au Huascar toujours noble et émouvant de Naouri - et malgré le chef et la mise en scène particulièrement peu inspirés - elle combine dans Les Incas instinct dramatique et sensualité. Et si Les Fleurs exposent les limites de l'aigu, on goûte la saveur sombrée de son travesti, et les irrésistibles contrastes dynamiques de "Papillon inconstant". On espère vivement des Mozart sur cette même scène - et pourquoi pas des Haendel ?

Sans transcender ses limites initiales - la grâce extrême n'échappant pas toujours à la fadeur -, la production paraît évidemment mieux rôdée au terme de cette série de représentations. Le jeu de scène est plus vivant, plus investi (Serban aurait-il fait retravailler ses troupes ?) ; Gaëlle Méchaly a gagné en aisance, Beuron phrase avec davantage de souplesse (bien que quelques accidents suggèrent une forme vocale un peu inférieure à ses formidables standards), Agnew s'affirme désormais comme un Tacmas parfait, voix mixte soignée et fausset irrésistiblement drôle, Dessay reste merveilleuse de charme, de musicalité et d'intelligence même si la tessiture et le style lui demeurent assez étrangers. Leurs décalages maintenant rangés au placard, les Arts Flos nous régalent d'un festival de couleurs émaillé de performances solistes mémorables (Marie-Ange Petit se lâche complètement dans son numéro "Tambours du Potomac" plébiscité par le public). Christie soigne toujours les courbes, trouve mille détails de phrasé admirables, et ose une dynamique plus contrastée, une rythmique plus nette ; l'élan véritable, l'âpreté de l'articulation dès que le tempo accélère lui font toujours défaut, surtout dans Les Incas et le final. Au rideau, "Bill" au bras de Natalie Dessay entraîne toute sa troupe dans une Danse des Sauvages endiablée. Cela n'excuse pas le manque de passion et de folie, mais achève de rendre ce spectacle terriblement sympathique."

 

 

 

"La conception d'Alfredo Arias s'avère extrêmement proche de ce qu'était l'esprit du divertissement au siècle de Rameau, les Indes Galantes, sorte de revue musicale à la mode du XVIIIe siècle, se prêtant particulièrement bien à ce type de transposition. Du même coup, l'élément chorégraphique, si déterminant dans l'opéra-ballet, loin des compoctions de la gestique baroque revue et corrigée par le XXe siècle, retrouvait sa fonction première et son naturel. Ceci n'empêchait d'ailleurs pas le plaisir purement musical d'être au rendez-vous, avec des tempi et des couleurs instrumentales souvent plus audacieux que d'habitude chez les Arts Florissants, et une distribution fort convaincante, particulièrement du côté des mes-sieurs, la partie féminine restant dominée par Claron McFadden. Distribution où l'on retrouve d'ailleurs les mêmes solistes qu à Aix, exceptés Laurence Dale et François Le Roux, remplacés par Howard Crook et Jacques Bona. Claron McFadden, Nicolas Rivenq, Howard Crook et Jacques Bona s'offrent la part du lion pour leur prestation inénarrable dans l'acte final des Sauvages, mis en scène avec une drôlerie déchaînée. Signalons aussi quelques moments musicaux exceptionnels dans les ensembles et des choeurs au-dessus de tout éloge." (Opéra International - mars 1993)

 

Dessin de costumes par David Wasserman

L'humour et l'inventivité de cette réalisation, à grand renfort de machines, costumes et danses, dans l'esprit de la féerie exigé par l'esthétique même de l'ouvrage..."

 

"Comment résister à la magie que déploie sous nos yeux Pier Luigi Pizzi, le grand vainqueur de cette soirée ? Dès le lever du grand rideau vaporeux bleu-roi parsemé de fleurs d'or et se levant avec grâce vers les cintres dans un mouvement d'aérienne apesanteur, les regards sont fascinés par tout ce qu'ils voient les musiciens en habit XVIIIe, que hausse vers nous peu à peu le praticable de l'orchestre ; les choristes également vêtus de riches habits pastels et qui prolongent leur mélodies de gestes simples et souples, évoluant tout au long de la soirée, de la fosse à la scène, en discrètes théories, navigateurs des flots ou des nuages. Comment ne pas admirer aussi et surtout ces admirables costumes, variés à l'infini, d'or et pourpre profonds dans l'Entrée des Incas, sortis droit d'une miniature persane dans l'Entrée des Fleurs, et toujours baignés d'une lumière tendre, changeante, vive comme la musique de Rameau? En fait, c'est elle qui nous semblait curieusement le moins à l'honneur. A cause des somptueuses trouvailles de Pizzi ? Peut-être. A cause sans doute aussi d'un orchestre encore un peu frêle et d'un chef moins dramatique qu'on ne l'eût souhaité...Finalement, que pouvait-on souhaiter de plus pour ce principal hommage rendu par Paris au grand musicien ? D'abord, une distribution plus homogène. A côté de jolies voix, bien assises et chantant avec grâce dans le style de l'époque - citons brièvement, au risque d'être injuste pour d'autres Anne-Marie Rodde (Emilie), Véronique Dietschy (Hébé puis Zima), John Rath (Don Alvar) - d'autres acteurs offraient une composition de bon niveau mais ni toujours " en situation ", ni toujours exceptionnelle. Et cela était en partie dû à la direction un peu molle de Philippe Herreweghe. On eût aimé une battue des bras moins symétrique, un sens dramatique plus poussé qui eût du mordant, de la vivacité mais surtout de l'ampleur et une intériorité plus marquée. Rameau nous est apparu en effet un peu terne, trop resserré sur lui-même et enfermé à l'étroit dans une bonbonnière - alors qu'il lui faut être porté l'incandescence pour que nous soient révélées ses beautés trop discrètement cachées. Finalement, il aura manqué peu de chose à ce "spectacle" enchanteur pour qu'il devienne une grande "soirée musicale": un rien de vie supplémentaire et le sens de la grandeur, comme on l'avait au Siècle des Lumières." (Opéra International - juillet/août 1983)

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 Guy Chauvet et Irène JamillotD. Sharley

 

René Bianco

 Suzanne Sarocca

 

 Lyne Cumia et Georges Vaillant

 

 

 

Les Indes Galantes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lucienne Jourfier en AmourJacqueline Brumaire en Emilie

Denise Duval en ZaïreJanine Micheau en Fatime

Suzanne Sarroca en PhaniGeori Boué en Zima

 

 

 

Les Indes Galantes

 

 

 

 

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