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Res Musica


ResMusica - 18 mai 2004 - Rameau rock'n roll "Rameau refleurit en ce printemps mais contrairement aux « Boréades » qui se donnent simultanément à l’Opéra de Lyon, ces « Paladins » que présente le Châtelet dans une réalisation confiée à William Christie et aux chorégraphes José Montalvo et Dominique Hervieu, pêchent par un excès de couleurs, d’intention, de gestes. Mais ne boudons pas notre plaisir car c’est une façon de sauver de l’ennui une œuvre dans laquelle la partie chorégraphie prédomine et au propos dramatique et même musical bien mince. C’est bien connu, on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre ! Et qui aurait cru que la représentation d’une comédie-ballet oubliée de Rameau, si mince d’intrigue et si pauvre en morceaux de bravoure, allait déclencher une telle folie scénique et des réactions si contrastées dans le public. Car si Montalvo et Hervieu, tandem de chorégraphes pressenti pour reprendre le Ballet du Nord et actuellement à la tête d’une compagnie basée dans le Val-de-Marne et responsable artistique pour la danse dans le plus huppé Théâtre national de Chaillot, ont été acclamés par le très parisien public des premières du Châtelet, ils ont été copieusement hués par celui plus conservateur des sacro-saintes matinées du dimanche. Avec trois spectacles désormais cultes et qui font le tour du monde, « Paradis » (1997), « Le Jardin Io Io Ito Ito » (1999, Laurence Olivier Award en 2000) et « Babelle heureuse » (2002) ces deux chorégraphes français ont créé un style utilisant l’image vidéo et la danse en direct sur des images préenregistrées avec une virtuosité étonnante, le mélange des genres et des origines parmi les danseurs et le vocabulaire utilisé. La danse de rue, le hip-hop ont acquis ainsi leurs lettres de noblesse dans des représentations qui mélangent allègrement le Rap et Vivaldi. On imagine bien les limites de ce procédé, la difficulté d’en renouveler le propos mais c’est la première fois qu’il est appliqué à l’opéra. S’agissant d’une comédie-ballet du dix-huitième siècle, l’effet de surprise est garanti et fonctionne plutôt bien pour les intermèdes dansés qui, dans « Les Paladins », prédominent sur les interventions chantées. Il eut cependant été préférable de ne pas laisser la chorégraphie envahir à ce point le chant, même si dans le cas des « Paladins » il n’y a pas de numéros inoubliables, car il est difficile avec tous ces niveaux de lecture, entre les nombreuses images vidéos qui se superposent et auxquelles les danseurs participent, tous les accessoires utilisés, la débauche de couleurs et de costumes, de se concentrer quand chant il y a. On a même renoncé au surtitrage, probablement pour ne pas ajouter une couche de plus à cet épais mille-feuilles qui s’apparente parfois, avec ses couleurs criardes, ses baudruches, ses animaux de tous poils, ses danseurs en patogas et ses nudités à une publicité pour les vêtements Benetton. William Christie à la tête de ses Arts Florissants donne imperturbablement vie à une partition d’une grande fraîcheur inventive et la distribution réunie, en partie pour des qualités plastiques et une capacité supposée à s’adapter à la frénésie générale, à laquelle elle participe avec plus ou moins de bonheur, comporte des éléments très divers allant de l’excellence comme le jeune finlandais Topi Lehtipuu (Atis), déjà acclamé sur la même scène dans « Les Troyens », Stéphanie d’Oustrac (Argie) malgré une fatigue perceptible lors de cette représentation très rapprochée de la première et l’impayable fée Manto de François Piolino, au pire avec des interprètes chantant au mépris du style comme Laurent Naouri (Orcan) et Sandrine Piau (Nérine). Les formidables vingt-huit danseurs de la Compagnie Montalvo-Hervieu et du Centre chorégraphique national du Val-de-Marne donnent avec une générosité totale et dans des styles très variés, une performance originale que l’on n’oubliera pas de si tôt ! Enregistré pour une exploitation vidéographique, ce spectacle est appelé par le biais des coproductions et partenariats à voyager : Caen, Londres et même Shanghai où la Compagnie Montalvo-Hervieu est appréciée à sa juste valeur."
Crescendo - été 2004 - 16 mai 2004 "Les Paladins sont l’avant-dernière oeuvre de Rameau, contrastant du tout au tout avec les ultimes Boréades. Elles ne possèdent certes ni la profondeur expressive, ni l’ampleur grandiose de cette tragédie lyrique, mais cette comédie-ballet, dont le sujet complètement fou n’est qu’un prétexte à déchaîner la fantaisie et la verve les plus débridées atteint peut-être aux sommets de l’audace, tant dans l’invention rythmique, sans doute sans rivale avant Stravinski (changements incessants de mesure et de tempo et même, rarissimes au XVIIIe siècle, des accelerandi notés !) que dans celle des timbres : la rapide alternance dialoguée des cordes en pizzicati, des flûtiaux stridents. des cors de chasse coruscants dans l’Entrée très gaie des Troubadours est sans équivalent avant Berlioz ! La réalisation scénique de José Montalvo est évidemment aux antipodes de celle de Laurent Pelly pour les Boréades, et accuse la bouffonnerie presque surréaliste du propos. L'omniprésence de la danse, confiée au Centre chorégraphique national de Créteil, composé en grande partie de jeunes immigrés virtuoses du hip-hop, confère au spectacle un rythme endiablé, qui est d’ailleurs celui de la partition, mais aux rares moments de détente, lors des Ariettes lyriques, cette présence gigotante se fait presque excessive. Costumes et décors sont des plus amusants, la troupe des Paladins débarquant... du métro (dont on se demandait depuis un moment la raison des incessants va-et-vient), tandis que toute la moitié supérieure de la scène est livrée aux fantasmes d’une incroyable ménagerie de chameaux, chevaux, éléphants et autres lions et tigres défilant à toute vitesse grâce aux ressources de la vidéo (ah, si on en avait disposé au temps de Rameau!...), que Montalvo, metteur en scène à casquettes multiples, scénographe, chorégraphe, manie avec une insolente maîtrise : c’est une fête de couleurs et de mouvement, un bain de jouvence. Et la musique n’est pas de reste, avec des Arts Florissants littéralement déchaînés sous la houlette dionysiaque de William Christie. Distribution soliste exemplaire, avec l’irrésistible Nérine de Sandrine Piau et la désopilante (ou le désopilant, le personnage est androgyne, rare audace au temps de Rameau) Fée Manto de François Piolino. On devrait jouer Rameau aussi souvent que Mozart, et bien davantage que Vivaldi ou Haendel, ce ne serait que justice... et plaisir !"
Classica - juillet/août 2004 - 22 mai 2004 "Délire parfaitement voulu dans la production, au Châtelet, des Paladins confiés au chorégraphe José Montalvo et à Dominique Hervieu. Certes, on s’est laissé un moment prendre à leur imagination visuelle, portée par des projections vidéo frontales surprenantes, souriantes, très branchées, et par une chorégraphie déjantée, qui montre combien le hip-hop s’accommode des rythmes de Rameau, et vice-versa. Quelques moments de pure poésie (comme le ballet des pagodes), quelques détournements amusants n’empêchent pas cependant que cela tourne hélas très vite à la répétition ennuyeuse et vide, quand dans cette comédie — ballet à l’argument déjà fort mince — il ne reste qu’un propos délibéré de divertissement auto-satisfait. Pire, cela laisse, faute de direction d’acteurs, les chanteurs comme abandonnés dans un univers autre. On s’accroche alors au chant magnifique de Iopi Lehtipuu (Atis), aux belles démonstrations de Stéphanie d’Oustrac et de Sandrine Piau, même si William Christie semble plus porté à animer la chorégraphie d’une battue vive que les grands élans lyriques moins engagés. Un événement vite futile, pas une résurrection en tout cas."
Le Monde de la Musique - juillet/août 2004 "...Dans cette compétition de l’imaginaire, la mise en scène de Jasé Montalvo des Paladins, au Théâtre du Châtelet, remporte la palme. Son spectacle, conçu avec la chorégraphe Dominique Hervieu, bouscule les conventions de l’interprétation baroque, préférant le street-wear des rappeurs et le hip-hop des banlieues aux robes à paniers et aux danses de cour. Si le procédé n’a pas fait l’unanimité, il respecte pourtant l’esprit irrévérencieux. On peut, certes, reprocher à Montalvo la présence systématique de danseurs du Centre chorégraphique national de Créteil qui parasite les airs mélancoliques, mais le spectacle recourt avec ingéniosité à la projection vidéo, ouvrant les portes d’un univers onirique dans lequel les artistes se dédoublent et les lieux se métamorphosent. William Christie entraîne avec enthousiasme des Arts florissants des grands jours. Si la clarté de la diction d’une équipe pourtant en majorité française n’aura pas marqué, le style vocal et la distribution des rôles réussissent un sans faute Stéphanie d’Oustrac apporte un charme naturel, Laurent Naouri, Topi Lehtipuu et Sandrine Piau donnent le meilleur d’eux-mêmes."
Diapason - juillet/août 2004 - Atis au pays des merveilles "Atys est majeur. Dix-huit ans après la première de la tragédie lullyste mise en scène par Villegier, toujours fidèle à William Christie, l’archétype du héros quitte Lully et rencontre Rameau, troque son y pour un j, lutte non plus contre les dieux mais contre Anselme, le sénateur jaloux qui tient captive la tendre Argie. Et si l’intrigue d’Atys n’a rien à voir avec celle des Paladins (1760), le rapprochement des deux spectacles met en lumière l’impasse que faisait le premier, certes génialement, sur un élément central du théâtre lyrique français le Merveilleux, cet extravagant fond de tarte qui, à l’opéra, permet d’accommoder l’Histoire et l’imaginaire, la poésie, la musique, la danse et le récit, et qui, au cirque, écarquille les yeux des gosses encore deux heures après l’entrée de Monsieur Loyal. Presque toutes nos mises en scène en ont fait l’économie, sur l’exemple d’Atys — sus aux fausses perspectives, aux changements de décor, aux costumes propres à chaque divertissement, aux machines, aux transformations à vue, et tant qu’à faire...aux couleurs Et l’on retrouve enfin sa force hypnotique dans le spectacle signé José Montalvo et Dominique Hervieu (conseillés par la philosophe Catherine Kintzler, spécialiste de Rameau, exégète de la notion de Merveilleux dans plusieurs pavés). Sans toiles peintes, mais devant deux toiles blanches horizontales où rebondit une cascade d’images vidéo — bestiaire jubilatoire (chanteurs compris !), métro qui ferme des portes quand Rameau sonne la musette, château esquissé d’un trait de BD, jardin, palais et nuages, ribambelle black-blanc-beur sous la couette... tout cela démultiplié, zoomé, dezoomé à loisir. Les danseurs circulent devant (et à travers) ce déluge graphique, ivres d’une variété de styles qui fait écho à l’effervescence de la partition. On admire la rare continuité qui s’établit entre corps et musique, la sensibilité d’une chorégraphie qui fait la part, essentielle chez Rameau, de l’élan structurel et de l’ornement. Comme des toupies, des élastiques, des ressorts (le trampoune) ou des feuilles de papier à cigarette, on vibre, on hipehope, on smurfe, on breakdance, on moonwalke, on rappe. Et surtout, chacun à sa façon, on amplifie le geste musical. Le spectateur, au début, redoute l’éblouissement... puis comprend vite que c’est l’éblouissement que le vieux Rameau cherche dans ce livret impossible, pour se "lâcher" comme jamais. Et tout le monde se lâche avec lui, un William Christie délivré des contingences dramatiques, ses Arts Florissants somptueux de textures, de galbe, de nuances, tous les chanteurs, enfin, qui ont accepté d’entrer dans la danse le couple si attachant formé par Stéphanie d’Oustrac et Topi Lehtipuu, la Nérine de Sandrine Piau, cousine d’Amélie Poulain sous amphétamines, l’Orcan bougon à souhait de Laurent Naouri, sans oublier René Schirrer et l’engageante Fée Manto d’Emiliano Gonzalez Toro."
Opéra International - juin 2004 "Inégalable Rameau ! Presque octogénaire, insensible au « qu’en dira-t-on » et libre comme air, il conçoit, avec Les Paladins, un ouvrage comique où il accueille encore plus de danses que jamais et où, dans une parodie fine et ravageuse, il raille l’art lyrique de son temps, italien et français, à commencer par le sien (Platée, Pigmalion). Mais comment rendre un ouvrage regorgeant d’allusions pour la plupart trop lointaines et cryptées ? Dans des voies pour le moins éloignées de la littéralité et d’une prétendue doxa baroque, Jasé Mantalvo et Dominique Hervieu proposent un travail toujours intéressant qui, par son esprit effervescent, rend compte, à notre sens, du projet ramiste. Le dispositif est essentiellement frontal, comme s’il s’agissait d’un écran, malgré une superposition de trois niveaux de jeu (est-ce un hommage au ballet L’Homme et son désir, conçu par Milhaud, Claudel et Parr en 1921 ?). Puis on est frappé par une coalescence d’individus (des « cabossés » de la société qui défilent comme avec la compagnie Deschamps-Makeiéff) que d’ordinaire leur physique écarte du monde chorégraphique. On observe que la danse occupe plus de place que prévu, notamment lorsque chaque chanteura son double chorégraphié; maison apprécie un intelligent travail sur l’espace entre ces deux figures, allant du pléonasme ironique à la (plus passionnante) relation entre une marionnette et son manipulateur. En outre, comment n’être pas frappé par des corps aux membres fort indépendants les uns des autres (disons une sorte de polyphonie, sans aller jusqu’au contrepoint !) et s exprimant dans des styles a priori antinomiques (hip hop, décalages de danse classique ou simples trémulations) et que fédère une énergie joyeuse et communicative? Enfin, sur des fonds d’écran sur lesquels sont projetées une (sur)abondance d’images joyeusement citationnelles (Jean-Paul Goude, sans doute), comment ne pas apprécier la duplication des corps — mêlant le corps réel à son exact clone de synthèse — qui réussit le prodige de désincarner les corps physiques et de matérialiser les corps imaginés, de sorte que la coupure entre le réel et le monde fictionnel s’abolit en un joyeux effet de trouble et d’incertain? Indiscutablement, tout cela fonctionne et rend presque idéalement compte de l’esprit ramiste, àdéfaut de pouvoir nous faire apprécier chaque saillie de ces Paladins. Juste un léger regret : la direction d’acteurs, trop légère, empêche l’expression d’un nécessaire, même si minimal, premier degré des sentiments et laisse certains chanteurs soit à la limite de la caricature, soit bien isolés sur le plateau. La partie musicale est tout aussi joyeusement solide. A la tête de ses Arts Florissants — autant le choeur que l’orchestre — particulièrement précis et sonnants, William Christie est ici un patron allègre et il apporte une cohérence sans faille à cet ouvrage si gourmand de second degré qu’il pourrait apparaître futile et vain à qui n’est pas sensible à l’esprit de Rameau. Tout simplement exemplaire. De son côté, la distribution est digne d’être enregistrée. Ou ténor mozartien Tapi Lehtipuu (Atis), qui se révèle une remarquable haute-contre, à la mezzo-soprano Stéphanie d’Oustrac (Argie), que sa voix longue, également timbrée, et son aisance physique aident à cerner une jeune première amoureuse et rusée. Sans oublier Sandrine Piau, Nérine vive, spirituelle et dont la précision vocale est, là encore, fort opportune ; Laurent Naauri (Orcan), dont la gourmandise à tenir les rôles bouffes est plus que communicative ; René Schirrer, efficace Anselme ; enfin, et tout particulièrement, Français Piolino (Manto) qui a maintenant acquis une maîtrise vocale et scénique lui permettant d’assumer d’amples rôles de ténors de caractère. A tous égards, une très heureuse soirée."
Télérama - Rameau remuant - Le chorégraphe convoque danseurs hip-hop, fables de La Fontaine et vidéo. L'opéra-ballet dépoussiéré. "L'Amour est toujours du voyage", s'enchante Atis, le chevalier-héros des Paladins. Amour et voyage si mouvementés que l'avant-dernier ouvrage lyrique de Jean-Philippe Rameau n'avait jamais retrouvé le chemin des planches depuis sa création, en 1760. Le Châtelet relève aujourd'hui le défi avec de grands moyens et une initiative radicale. « D'un commun accord, Jean-Pierre Brossmann, le directeur du théâtre, et moi, avons estimé que le rôle prépondérant de la danse au sein des Paladins réclamait un chorégraphe pour l'ensemble du spectacle », se félicite William Christie, « ramiste » aguerri à la direction des plus grands chefs-d'oeuvre du Dijonnais. Leur choix s'est porté sur José Montalvo qui accomplit ici ses premiers pas de metteur en scène, et savoure l'aubaine : « Embarquant ses personnages pour une Cythère de fantaisie, entre la Chine et la Venise des carnavals, l'opéra-ballet de Rameau est un prétexte féerique à déguisement et à dépaysement, à métamorphoses et à mascarades.» L'amour et le voyage sont les sésames du livret de l'obscur Duplat de Monticourt, poète bien plat et bien court d'inspiration, mais qui transpose ici un conte savoureux de La Fontaine, Le Petit Chien qui secoue de l'argent et des pierreries, adapté lui-même d'un chapitre coloré du Roland furieux de l'Arioste (1). A Venise, dans un Moyen Age de convention, une belle ingénue, Argie, est séquestrée par un barbon jaloux (Anselme) qui veut l'épouser contre son gré, alors qu'elle est éprise du paladin Atis, un jeune chevalier protégé par l'étrange fée Manto - tantôt femme, tantôt homme. Aidé d'autres paladins et de troubadours, le valeureux Atis délivre Argie et l'épouse, tandis que la fée Manto, travestie en esclave maure, ridiculise et compromet définitivement le vieil Anselme. Si son devancier Lully a collaboré avec les dramaturges du Grand Siècle les plus rigoureux - Molière, le très racinien Philippe Quinault ou Thomas Corneille, frère de l'illustre Pierre -, Rameau, lui, qui se vantait de pouvoir mettre en musique La Gazette de Hollande, se satisfait de poètes mineurs, de rimailleurs subalternes. Leurs vers n'obéissent guère à une logique passionnelle, ou à des engrenages fatidiques, mais leur canevas dé- cousu, leur trame assez lâche offrent davantage d'imprévu, d'associations libres, comme dans un collage surréaliste. « Les retournements de situation, le surgissement du merveilleux et des enchantements semblent convoqués par caprice », se réjouit Montalvo, que cet ar-bitraire invite à une déconstruction ludique. « Comme la Perse ou l'Amérique idéalisées des Indes galantes, le Moyen Age et la Chine imaginaires des Paladins permettent à Rameau de s'affranchir de l'espace et de son temps, de s'engouffrer dans une utopie du voyage. » Et notre chorégraphe-décorateur de s'amuser à détourner et détourer gravures d'époque, cadastres de jardins à la française et plans de palais versaillais, pour les intégrer à des montages vidéo mobiles et loufoques. Les personnages sont soumis à cet allègre transformisme. « Que le sujet des Paladins soit emprunté à La Fontaine m'incite à doter les héros de l'opéra, comme le bestiaire des Fables, d'une double nature, humaine et animalière, chaque être se révélant à la fois cigale ou fourmi, loup ou agneau, lion ou chien. » Cette multiplication plastique des identités illustre le trouble des âmes, les intermittences du sentiment ou les aléas de la sagesse. Car le Rameau des Paladins, compositeur juvénile de 77 ans, possède une longue et solide connaissance des modulations du coeur humain : « Il faut avoir longtemps étudié la nature humaine pour la peindre au plus vrai qu'il est possible, et si j'ai suivi des spectacles depuis l'âge de 12 ans, je n'ai travaillé pour l'opéra qu'à 50 ans », plaidait l'auteur de Dardanus. Cette modestie artisanale et cette patience émeuvent José Montalvo : « Face à notre époque qui valorise tellement la jeunesse, le compositeur des Paladins est un magnifique contre-exemple, comme Cervantès publiant la première partie de Don Quichotte à 58 ans... A 80 ans, Rameau est aussi inventif, insolent que Rimbaud à 20, le temps ne fait rien à l'affaire. En art, il n'y a heureusement pas de loi. » Certes, Les Paladins ne sont pas le premier éclat de rire de Rameau sur la très sérieuse scène de l'Académie royale de musique. Quinze ans plus tôt, les coassements enamourés de la nymphe Platée, fantoche batracien voué aux pires déconvenues amoureuses en se croyant aimé de Jupiter, n'engendraient pas la mélancolie. Mais dans son avant-dernier opéra, comme dans l'ultime, Les Boréades, Rameau ose un ton tranquillement reven-dicatif, lance un appel audacieux et résolu à la liberté. « Les deux héroïnes, Argie et sa suivante, Nérine, assument leurs désirs, n'acceptent d'aimer que l'homme qui leur plaît. Elles sont au gouvernail de cette croisière initiatique pour mettre le cap sur une utopie du plaisir », souligne Montalvo, qui rapproche les « airs tendres » de Rameau des peintures sensuelles de Boucher ou de Fragonard. Quant à la nouvelle production des Boréades à l'affiche de l'Opéra de Lyon (2), elle ne manquera pas non plus de souligner le couplet hardi d'une nymphe subversive : « Le bien suprême, c'est la liberté. » Mais la vitalité la plus forte, c'est à sa musique de danse que Rameau l'insuffle - à ces « gavottes vives et gaies », à ces « menuets en rondeau », à ces sarabandes, rigaudons et autres contredanses qui occupent le tiers de la partition des Paladins. « Cette musique est si riche d'inventions rythmiques, si débordante d'énergie et de pulsation qu'elle transcende son temps et ne peut se limiter à une période ou à une pratique corporelle précises », s'accordent Montalvo et sa partenaire au sein du Centre chorégraphique national de Créteil et du Val-de-Marne, Dominique Hervieu. D'abord désorientés par ces mélodies intimistes et complexes, leurs vingt-deux danseurs, issus de traditions diverses (danse classique, africaine, hip-hop) ont vite trouvé leurs marques : « La force de la musique de Rameau, c'est l'irrésistible envie de bouger qu'elle communique, le plaisir musculaire qu'elle dispense en répondant à un accent, en marquant une syncope ou un contretemps. Les chevaliers bravaches du livret, poursuit Montalvo, je les imagine comme ces jeunes des banlieues qui à travers le hip-hop ou la break dance se lancent des défis pour la simple beauté du geste, pour le panache de la prouesse technique, du dépassement de soi. Equivalent moderne de la générosité chevaleresque du Moyen Age, cette gratuité esthétique ouvre un des rares espaces de liberté qui échappe aujourd'hui à la rentabilité à tout prix, à l'utilitarisme forcené. » Brassant les genres (le chant et la danse, le comique et l'élégiaque, le trivial et le merveilleux), mélangeant les goûts et les langages (la déclamation à la française et les vocalises italiennes), les Paladins de Rameau méritent décidément en exergue le titre d'une des chorégraphies à succès de la compagnie Montalvo-Hervieu, en 2000 : Babel heureuse... "
Altamusica - 15 mai 2004 - Rameau dans la joie "Succès total que cette aventureuse production de la comédie ballet de Rameau Les Paladins. Là où certains auraient fait fausse route, le chorégraphe chargé de la mise en scène José Montalvo accomplit un sans faute. Une leçon pour les tenants de la sinistrose minimaliste à la mode, et un spectacle réjouissant, comme à la création. Retrouver l’esprit festif de cette comédie ballet créée en 1760 et dont le but n’était autre que de divertir, tel était le pari engagé par le Châtelet en proposant à José Montalvo, Dominique Hervieu et leurs équipes de prendre en charge Les Paladins. La légèreté du livret, une anecdote mouvementée mais on ne peut plus convenue marquée par le goût de l’époque pour le magique et l’orientalisme – le palais chinois du dernier acte et la fée Manto – permet en effet toutes les fantaisies, tant que ne s’en empare pas quelque metteur en scène donnant dans l’abstraction ou la psychanalyse. Montalvo et Hervieu ont donc pu laisser libre cours à leur fantaisie naturelle, une fantaisie que leur moyens techniques autant que leur humour et leur imagination leur permettent aujourd’hui de nous faire pleinement partager. Alors, aux beaux accents de la musique de Rameau, il ne reste plus qu’à se laisser emporter par ce délire intégral et irrésistible. Comme à l’accoutumée, images virtuelles et réalité se mélangent, se chevauchent, se substituent en un jeu savant, poétique, hilarant, d’une efficacité scénique totale. Tout est possible, d’un vase Médicis dont le lion et l’éphèbe deviennent soudain vivants à un métro sur le toit duquel passent de superbes chevaux blancs, d’un couple en costumes XVIIIe sautant au trempolino sur des nuages aux traditionnelles apparitions animalières chères au chorégraphe. On n’en finirait pas d’énumérer ces images qui accompagnent l’action et la musique, la soulignent, la paraphrasent, la complètent, avec une profusion parfois même difficile à suivre. Car, dans le même temps, le jeu scénique des chanteurs est lui aussi doublé, accompagné, singé par des danseurs, seuls ou en groupe. Là encore, Montalvo se livre à un savant mélange de style : un peu de rap, un zest d’africain, un rien de classique, le tout chorégraphié avec le plus grand soin. Les chanteurs eux-mêmes dansent à l’occasion et l’on ne sait plus qu’admirer le plus des vocalises du ténor ou du rappeur qui tourne indéfiniment sur la tête. La gestuelle de la danse est d’une vivacité stimulante, toujours inattendue, toujours en situation. C’est drôle, tonique et beau, comme les couleurs des costumes XXe siècle, d’une fraîcheur bien mise en valeur par les éclairages. A aucun moment, Montalvo ne cherche à jouer au metteur en scène de théâtre. C’est un homme d’images et de mouvement et il se sert à peu près exclusivement des unes et de l’autre pour tout exprimer. A l’excellence des danseurs du Centre Chorégraphique national de Créteil s’ajoute celle des chanteurs, au moins pour ce qui est de la qualité vocale, de la vraisemblance physique et de l’engagement dramatique. Car, il faut toutefois reconnaître qu’à l’exception du Finlandais Topiu Lehtipuu et de François Piolino, on ne comprend pas un mot de ce qu’ils chantent. Dommage, car, allure de mannequin et voix franche, claire, bien timbrée, Stéphanie d’Oustrac est une superbe Argie, Sandrine Piau est piquante à souhait en Nérine, Laurent Naouri très drôle en Orcan, René Schirrer très adéquat en Anselme trompeur et trompé. Mais c’est le jeune ténor finlandais Topiu Lehtipuu qui s’impose avec un éclat supplémentaire, grâce à sa diction, à la qualité de son travail vocal, à son physique de jeune premier filiforme et longiligne, à sa manière de bouger. François Piolino est également aussi drôle que bien chantant en fée Manto. William Christie se délecte avec énergie dans cet univers musical qu’il adore et dont il sait nous communiquer la vie et les couleurs. Bref, on passe une soirée d’opéra comme on en rêve, hors des sentiers battus, mais sans pédanterie ni prétentieuses divagations cérébrales, généreuse, intelligente. Un modèle du genre !"
Libération - «Les Paladins», show parisien de la saison grâce à l'audace du chorégraphe José Montalvo - Rameau sur un rythme de jeu vidéo - 17 mai 2004 "Un rare Rameau, plus ovni que jamais dans sa façon de catapulter les genres (tragédie lyrique, opéra-ballet, récitatif et ariette) dans un univers de pastiche, de surcroît mis en scène par un chorégraphe à la mode : voilà qui pouvait inquiéter sur le papier. Au terme des trois heures de la première, ce week-end au Châtelet, force était pourtant de constater que Montalvo et Christie avaient réussi le show de la saison. Hormis Pina Bausch qui s'était contentée de plaquer un ballet sur le Château de Barbe-Bleue de Bartok, à Aix, il y a quelques années, les exemples de chorégraphes qui se sont révélés de brillants metteurs en scène lyriques ne manquent pas : Anne Teresa de Keersmaeker, dans le même Château à la Monnaie de Bruxelles, ou encore Trisha Brown pour un Orfeo extraordinaire à la Monnaie et à Aix, avant New York. Le choix de Montalvo pour les Paladins est d'autant plus judicieux que l'oeuvre, comme Platée ou les Boréades, prévoit nombre de menuets et gavottes destinés à être dansés ; que le chorégraphe a déjà utilisé de la musique baroque pour ses pièces ; mais surtout que son esthétique est, comme celle de Rameau, stylistiquement mixte et vitaminée. Au point qu'au bout de vingt minutes, entre les Arts florissants qui pétaradent dans la fosse et des chanteurs au bord de rompre la ligne l'Orcan hurlé de Laurent Naouri, la Nérine détimbrée de Sandrine Piau ou essoufflés par les routines breakdance qu'ils doivent exécuter en chantant, on se demande si c'est du Rameau ou de la techno. D'autant plus que Montalvo et sa collaboratrice Dominique Hervieu continuent à chorégraphier à la double croche, quand la noire est à 60. Ce qui signifie que, quand la belle mezzo Stéphanie d'Oustrac déploie en arc son grand air lyrique au début du second acte, ça continue à smurfer à trois mètres, comme dans un clip robotique de Janet Jackson ou une pub de Jean-Paul Goude. Si on se laisse finalement emporter par la débauche d'effets vidéo-chorégraphiques, de morphings zoologiques et botaniques, sur fond de corps s'élançant depuis des trampolines cachés, c'est d'abord parce que tout autorise à penser qu'on est là dans une certaine fidélité à l'hédonisme explosif de Rameau. Et surtout, car la troupe réunie par Montalvo, où se croisent transfuges du ballet classique, de Béjart, capoeristes et danseurs hip-hop, est fascinante d'engagement. Réglé sur ce rythme de jeu vidéo, on goûte la Fée Manto du ténor François Piolino, autant que les déliés de Mélanie Lomoff, les chevaux d'argent gonflés à l'hélium, que les nus en guirlande, l'Atis clair et noble de Topi Lehtipuu, que les acrobaties de Guy Smiley force 7. Ce show multicolore va faire un carton."
AFP - 15 mai 2004 - L'image vidéo au service d'une comédie-ballet de Rameau "Des projections d'images numériques, mais aussi des danses de différents styles, du classique à la capoeira en passant par le hip hop et la danse africaine, contribuent à redonner vie à la comédie-ballet de Jean-Philippe Rameau, "Les Paladins", que le Châtelet à Paris a remonté et a présenté, vendredi soir, devant un public ravi et enthousiaste. L'ouvrage inspiré d'un conte de La Fontaine, - une bouffonnerie qui parodie la tragédie lyrique - mal accepté à sa création en 1760 par l'Académie royale de musique, était tombé dans les oubliettes. A part des représentations à Fourvière à Lyon en 1967, il n'avait pas été remonté à la scène en France. Les chorégraphes José Montalvo et Dominique Hervieu, à la tête de leur compagnie de danse contemporaine, ont relevé le défi avec la complicité du chef baroqueux franco-américain William Christie et de son ensemble vocal et intrumental des Arts florissants (huit représentations jusqu'au 28 mai). L'histoire (comment berner un barbon jaloux) est sinon inepte, particulièrement indigente et basée sur un conflit éternel : jeunesse conquérante face à vieillesse débile. On peut aussi y voir une satire du despotime monarchique. Le tandem Montalvo-Hervieu s'est approprié ce livret "pour provoquer l'étincelle qui allumera encore une fois la fête qui tiendra les esprits, les yeux et les oreilles dans un égal enchantement". En faisant appel à l'image technologique mobile, cette équipe réussit à donner au projet du compositeur une vie susceptible de captiver le public du début du XXIème siècle. L'illusion, au coeur de l'esthétique baroque, est au rendez-vous et le spectateur en a plein les yeux. En fond de scène, des images numériques (montages architecturaux, bestiaire fantastique, superposition des images de danseurs aux danseurs sur le plateau, etc...), sont projetées sur un dispositif en forme de terrasses, rappelant les étagements des jardins à la française. La danse est omniprésente, jubilatoire comme la musique de Rameau qui, par la caricature, vise à un effet comique. William Christie joue le jeu de même que les principaux chanteurs solistes qui gagneraient cependant à être davantage compréhensibles en français."
Le Monde - 18 mai 2004 - "Les Paladins" enchanteurs de José Montalvo "...le Théâtre du Châtelet présentait la première d'une nouvelle production des Paladins, l'avant-dernier ouvrage lyrique de Rameau, pas monté sur scène depuis 1967. A première vue, José Montalvo, directeur du Centre chorégraphique national de Créteil et du Val-de-Marne, qui réalise là sa première mise en scène lyrique, fait partie des "iconoclastes" qui n'ont pas pour souci premier la restitution d'une danse historique - ce que confirme très vite l'apparition, sur les mesures de l'ouverture, d'un danseur hip-hop. Mais, pas un seul instant, Montalvo et sa troupe de jeunes danseurs "black-blanc-beur" ne moquent le langage musical et chorégraphique de Rameau. Par une écoute subtile et profonde de cette riche musique, Montalvo est parvenu à recréer un vocabulaire qui, à sa manière, constitue un langage "baroque", complexe, ornementé (les danseurs qui effectuent des mouvements très rapides sur des danses lentes, font en quelque sorte des "doubles", comme on disait alors des ornements musicaux). L'immense liberté que s'est octroyée le metteur en scène et chorégraphe fait merveille : également concepteur des images vidéo numériques projetées sur une série d'écrans en cascade, Montalvo a inventé une ébouriffante partition graphique où les jeux de doubles, de trompe-l'œil, de collages et de transformations tiennent le rôle de divertissements merveilleux, comme dans le plus enchanteur des théâtres à machines dont raffolait l'époque baroque. Sur scène, la force et l'agilité de ces corps glorieux (parfois nus), qui s'ébrouent en l'air comme des séraphins, la drôlerie de ces danseurs qui sont aussi mimes et acrobates, font mouche. Montalvo a fait aussi entrer dans la danse le chœur et les solistes : mission difficile, mais pas impossible. Le jeune ténor finlandais Topi Lehtipuu fait une entrée remarquée dans la cour des grands. La mezzo Stéphanie d'Oustrac confirme que sa voix à la beauté sombre mûrit sûrement, lui permettant d'aborder des rôles plus aigus. William Christie, qu'on retrouve dans une forme des très grands jours, jubile et sourit, à la tête d'un orchestre au son large mais contenu. Calme, précis, il ne force jamais le trait. La musique parle, danse. Dans la rue, à la sortie, tout le monde a l'air heureux."
Le Figaro - interview - 13 mai 2004 "Pour redonner vie à l'étonnante et délirante comédie-ballet composée par un Rameau de soixante-dix-sept ans, Jean-Pierre Brossmann et William Christie ont choisi de s'adresser à des chorégraphes plutôt qu'à un metteur en scène d'opéra aguerri. Pas n'importe lesquels cependant. José Montalvo et Dominique Hervieu, que l'on connaît par leur compagnie à Créteil et à Chaillot, en sont certes à leur premier spectacle lyrique, mais la musique baroque a toujours occupé une place essentielle dans leurs chorégraphies. «Les XVIIe et XVIIIesiècles sont très présents dans notre esthétique : nous avons toujours tenté de réinventer le baroque, époque pleine de petites utopies hédonistes où le plaisir résulte de l'art et où la création est un art du plaisir.» Leur connivence avec l'époque est donc un sérieux atout, même s'ils ont jusqu'ici surtout recouru à des musiques instrumentales, notamment de Bach ou Vivaldi. La voix apporte un défi nouveau : «Le rapport au chant, à sa sensualité, à son rythme, nous oblige à relancer l'invention du mouvement. En plus, Rameau lui-même nous confronte à des impératifs autres : sa musique est d'une telle richesse et d'une telle complexité, rythmique et harmonique !», précise Dominique Hervieu. Que l'on ne compte pas sur eux, cependant, pour faire de la reconstitution. Les quelques allusions à la danse baroque que l'on pourra voir dans leur spectacle ne seront que des clins d'oeil : «Nous n'avons aucun souci de reconstitution historique. Il y a dans les musiques de danse de Rameau une jubilation que nous essayons de retrouver dans une esthétique d'aujourd'hui. C'est rendre hommage au génie de Rameau de montrer que son oeuvre n'est pas d'une époque, mais intemporelle. William Christie, d'ailleurs, nous y encourage, avec une bonne humeur contagieuse : sa façon de diriger rejoint finalement notre façon de diriger les acteurs et les danseurs.» Cela ne signifie pas que Montalvo et Hervieu soient opposés par principe à la reconstitution : José Montalvo admirait la regrettée Francine Lancelot, et il n'ignore rien du travail de Béatrice Massin, à qui il avait d'ailleurs initialement demandé de participer aux Paladins. Ils refusent seulement le dogmatisme. Et ce n'est pas parce qu'il s'agit d'un opéra qu'ils vont renoncer à la spécificité de leur langage chorégraphique. Il faut dire que ce n'est pas n'importe quel opéra : ils ne pouvaient sans doute tomber mieux pour leur première expérience. «Les Paladins reposent sur le mélange des genres et des styles, or toute notre oeuvre est un art du mélange. C'est un opéra du faux-semblant, du travestissement, de l'ironie : Rameau joue à distordre les règles de la tragédie lyrique, il joue avec les citations, n'hésite pas à se moquer de lui-même.» A force de déguisements et de transformations, Les Paladins relèvent d'un théâtre de l'enchantement visuel qui touche à l'extravagance. Mais au service de cette fantaisie débridée, Rameau a composé une musique extrêmement structurée, voire cartésienne : «Toute la difficulté est de créer un imaginaire délirant sans trahir l'architecture, mais en essayant de faire revivre toute cette loufoquerie et cette ironie : c'est à la fois intimidant et exaltant», concède Dominique Hervieu. José Montalvo est convaincu que l'on se fait une image beaucoup trop figée de ce que pouvait être le ballet de cour : «C'était vraiment farfelu, on faisait même venir des animaux sur scène.» Aujourd'hui, le moyen privilégié pour retrouver cet univers poétique, c'est la vidéo : recourant notamment au procédé du morphing, José Montalvo a conçu un dispositif très élaboré, sorte de pendant visuel à la virtuosité musicale. Dominique Hervieu, elle, a plutôt pris en charge la partie gestuelle, mettant au point une trame chorégraphique pour tout l'opéra, y compris pour les parties chantées. Elle ne tarit pas d'éloges sur la disponibilité des chanteurs d'opéra, qui ont travaillé en parfaite complicité avec les danseurs et ont assimilé un langage gestuel inhabituel pour eux. «Il est vrai que, quand ce sont des chorégraphes qui mettent en scène, la dramaturgie naît plus des corps que d'un concept intellectuel. Mais la musique et le chant sont premiers : la gestuelle doit permettre aux solistes d'être épanouis dans leur chant.» En sachant que, si l'on met trois mois à régler un ballet d'une heure, on dispose de six semaines pour monter un opéra de trois heures..."
Operabase - 16 mai 2004 "Le livret des Paladins n'étant qu'un prétexte à la danse, le choix de chorégraphes contemporains pour mettre en scène cette comédie-ballet est excellent. José Montalvo, Dominique Hervieu et leur compagnie ont en outre été apparemment sincèrement passionnés par ce projet et ont su jouer avec les codes baroques sans en rester prisonniers. Enfin, le travail chorégraphique effectué avec les chanteurs classe ce spectacle au premier rang par la réussite de l'intégration entre opéra et ballet, chant et danse, chanteurs et danseurs, mise en scène et chorégraphie. L'intégration de la vidéo est également l'un des plus aboutis à ce jour. Deux ou trois étages de toile de fond constituent l'unique décor et servent à la projection vidéo. À chaque étage, danseurs et chanteurs peuvent circuler, apparaissant et disparaissant par des fentes de la toile. Le fond est un ciel nuageux puis un jardin à la française, sur lequel sont incrustés des animaux se déplaçant et les danseurs et chanteurs préalablement filmés, qui se mêlent avec ceux présents sur le plateau. Les costumes de couleurs vives sont également très séduisants et les lumières superbes. Aucune faiblesse dans le plateau vocal : Topi Lehtipuu est en grand progrès par rapport à sa prestation dans les Troyens. Son émission est beaucoup moins dure. Stéphanie d'Oustrac est assez sage dans le rôle d'Argie mais toujours superbe physiquement et vocalement. Nérine ne met pas particulièrement en valeur les aigus et la vocalisation de Sandrine Piau, qui n'en est pas moins excellente. François Piolino s'impose toujours avec son émission étonnamment directe - mais aux aigus couverts. Orcan offre à Laurent Naouri un rôle tout-à-fait dans ses cordes. René Schirrer a semblé ce dimanche moins bien sonnant que d'habitude."
Concert Classic - 14 mai 2004
Anaclase.com - 16 mai 2004