Musikalisches Lustspiel (comédie en
musique), sur un livret en trois actes de Johann Ulrich von
König, imité de La patienza di Socrate con due
moglie de Nicola Minato.
Destiné primitivement à Francfort,
où Telemann était en fonction, il fut d'abord
créé à Hambourg, où il allait
bientôt être nommé directeur de la musique, en
1721. Il y resta à l'afiche jusqu'en 1730.
Le livret est en italien - les reprises
intégrales du livret de Minato - et en allemand - les ajouts
de Johann Ülrich.
L'oeuvre intégrale dure de l’ordre de quatre
heures, avec non moins de cinquante-cinq airs et ensembles, sans
parler des divertissements chorégraphiques
intégrés à chaque acte.
Personnages : Sokrates (Socrate), philosophe ;
Xanthippe, une des deux épouses de Socrate ; Amitta, une des
deux épouses de Socrate ; Pitho (Pithon), étudiant de
Socrate ; Plato (Platon), étudiant de Socrate ; Alcibiades
(Alcibiade), étudiant de Socrate ; Xenophon (Xénophon),
étudiant de Socrate ; Aristophanes (Aristophane), l’adversaire
; Rodisette, une princesse ; Edronica, une princesse ; Melito, un
prince ; Antippo, un prince ; Nicia, père de Melito ; des
citoyens athéniens
Synopsis
Préface du livret de Johann Ulrich von
König :
Après que leurs troupes furent
décimées par les longues guerres, les Athéniens,
songeant à se reproduire, décrétèrent que
tout habitant de la cité, qu’il soit citoyen ou
étranger, serait tenu de prendre deux femmes. C’est ainsi que
Socrate, philosophe mondialement connu, épousa Amitta et
Xanthippe. La première était une petite-fille du
célèbre général athénien Aristide.
Les deux dames étaient querelleuses, bavardes et, au grand
désespoir de leur époux, pareillement turbulentes. Mais
en matière de méchanceté, Xanthippe en
remontrait à Amitta. Socrate riait souvent de voir ses deux
épouses se quereller à son sujet alors qu’il se savait
l’homme le plus laid et le plus difforme qui soit. En dépit
des mille et un tracas que lui causaient leurs chamailleries
quotidiennes, il prenait la chose avec humour. C’est avec une
patience incroyable que le grand sage endurait sa peine, qui aurait
paru insoutenable à tout autre. Il restait tout aussi
imperturbable face aux persécutions de son ennemi,
Aristophane, un poète satirique qui, entre autres perfidies,
écrivit une comédie raillant notre Socrate. Il l’y
insultait de la manière la plus impie et la plus cruelle qui
soit, au mépris de toute vérité. Informé
de la représentation, notre philosophe de renommée
mondiale fit preuve d’une magnanimité admirable en y assistant
jusqu’au bout, la mine réjouie. Car aussi vrai qu’il
était considéré comme l’homme le plus sage de
toute la Grèce depuis la révélation de l’oracle,
les plus grands philosophes et héros de cette nation, ceux qui
acquirent une certaine notoriété auprès de la
postérité, furent tous ses disciples ; nous verrons ici
Platon, Xénophon et Alcibiade. Les autres intrigues profondes
sont si vraisemblables et si bien démêlées
qu’elles ne nécessitent pas d’avertissement.
Acte I
Pendant que Socrate, le grand philosophe, médite
sur la vertu, ses deux épouses entrent brusquement. Xantippe
est en colère: sa poule n’a pondu qu’un seul oeuf, alors que
celle d’Amitta en a pondu deux. Le savant, importuné,
règle le conflit avec sa routine habituelle et commence
à prodiguer son enseignement aux élèves.
Les princesses Rodisette et Edronica viennent à
la rencontre l’une de l’autre. Prises par leur passion pour Melito,
elles ne comprennent pas les flatteries du prince Antippo : comment
peut-il en aimer deux à la fois ? Elles le repoussent.
Le père de Melito, Nicia, demande conseil
à Socrate : la loi athénienne imposant le joug du
double mariage, Melito doit épouser deux femmes. Cela ne
poserait aucun problème, les deux princesses étant
amoureuses de lui, si le prince n’était déjà
promis à une troisième femme, Calissa. Socrate
conseille à Melito de tenir sa promesse, il doit
lui-même choisir sa seconde fiancée.
Acte II
Rodisette et Edronica brûlent toujours d’amour
pour Melito, tandis que Antippo continue de leur faire des avances.
Il serait prêt à n’en prendre qu’une seule. Mais les
princesses n’ont d’yeux que pour Melito, lequel, de son
côté, souffre de l’embarras du choix. Socrate a fort
à faire de ses tracasseries domestiques et doit en plus faire
face aux attaques calomnieuses de la part d’Aristophane. Tout
s’arrange lors du rituel de la fête annuelle d’Adonis : le
deuil occasionné par le décès de
l’éphèbe fait place à la joie de son retour.
Acte III
La paisible nature du jardin incite à des
pensées et à des exercices philosophiques dans une
atmosphère harmonieuse. Rodisette et Edronica
s’évanouissent en entendant que Melito veut se suicider, pour
mettre un terme à la douleur de son dilemne. Xantippe, par
contre, fait preuve d’une bonne humeur réconciliatrice et veut
demander pardon à Amitta, quand il devient subitement victime
d’un mauvais tour et jure de nouveau de se venger de sa rivale.
Nicia est porteur d’un message annonçant que la
promesse d’union avec Calissa est rompue, de sorte que Melito peut
désormais épouser à la fois Rodisette et
Edronica. Pendant que Edronica se montre soulagée, Rodisette
est consternée : plutôt mourir que de partager le
prince. Mais une nouvelle décision du Conseil Suprême
lui vient en aide : l’obligation du double mariage est levée !
Melito doit maintenant épouser la princesse qui lui manifeste
le plus grand amour, et Socrate comprend tout de suite que c’est
Rodisette. Edronica accepte enfin les faveurs d’Antippo, et tous
s’adonnent au bonheur conjugal. Seule, Xantippe manifeste son rejet
et demande le divorce.
(Cité de la Musique)
"Ein musikalisches Lustspiel : il s'agit d'une
comédie en musique, ou opéra-comique, sur un livret de
Johann Ulrich von König, auteur alors très
célèbre, livret imité de La Patienza di Socrate
con due Moglie, de Nicolo Minato. Aux morceaux textuellement repris
du modèle a été conservée la langue
originale, l'italien, alors que les récitatifs, les airs et
les ensembles ajoutés sont écrits, eux, en allemand. Le
public de Hambourg, où, après la grande période
de prospérité de l'opéra, on n'avait plus
joué que des ouvrages lyriques d'importation ultramontaine,
était familier de l'ita-lien et ne craignait pas le
mélange des langues, caractéristique de
l'opéra-comique naissant.
L'ouvrage avait été composé
à et pour Francfort, mais connut sa première
représentation à Hambourg, au printemps de 1721, avant
même la nomination du nouveau director musices qu'il a sans
doute contribué à provoquer. Ses proportions sont
vastes: une ouverture, trois actes, une durée de l'ordre de
quatre heures, avec non moins de 55 airs et ensembles, sans parler
des divertissements chorégraphiques dont le musicien a
prévu l'interpolation, à raison d'un par acte.
L'oeuvre ne requiert pas moins de 14 personnages et
un ensemble instrumental composé des cordes, avec deux
flûtes à bec, deux hautbois, trois trompettes et
timbales, et d'un grand continuo (basson, viole de gambe,
théorbe, violone et clavecin). Sa structure est
empruntée à l'opera buffa, avec son alternance en grand
nombre d'airs et de récitatifs, et de nombreux duos qui
contribuent à la vivacité de l'action.
Tout le prix de l'ouvrage tient à l'invention
de Telemann, qui fait sans cesse rebondir l'intérêt,
joue habilement des contrastes et provoque le rire ou
l'émotion. Le musicien se plaît à mêler
genres et moyens sonores les plus divers, réci-tatifs de tous
styles, airs à da capo, motifs de danses, airs de Singspiel,
arie di bravura, de la basse profonde au castrat. Les airs nobles ou
sentimentaux y côtoient les scènes bouffes (l'ivresse du
serviteur Pithon, les criailleries des deux femmes de Socrate, les
interventions du vaniteux et ridicule Aristophane), parfois en
dialecte hambourgeois et dans un style musical rustique et
volontairement rudimentaire, et les récitatifs sont vivants et
originaux. Quant à l'instrumentation, elle est très
diversifiée et expressive, regorgeant de trouvailles, pour
contribuer efficacement à la caractérisation des
personnages et des situations: registres et mélanges rares,
instruments solistes dans des dispositions insolites pour souligner
une rythmique imprévue et parfois bancale. De nombreux
figuralismes apportent leurs touches pittoresques, caquets des
femmes, sérénité "décalée" et en
fin de compte comique de Socrate, hoquets de l'ivrogne." (Telemann -
Gilles Cantagrel - Papillon)
"Der geduldige Socrates a été
créé à Hambourg, en 1721. C'est un opéra
hambourgeois typique, qui procède à la fois au
mélange des genres (tragique et comique - mais surtout comique
ici !), au mélange des styles (allemand, italien,
français), et même au mélange des langues. En
effet, le livret, un ancien texte vénitien dû à
Nicolo Minato, n'a été que partiellement traduit en
allemand, et certaines arie sont restées en italien. En outre,
Telemann insère quelques danses et choeurs à la
française, et l'on peut dire que tel air de l'ivrogne Pithias
anticipe sur Platée de Rameau...Ce n'est donc pas un opera
seria, une succession d'airs et de récitatifs plus ou moins
monotone ; au contraire, ce qui surprend ici, c'est le nombre des
ensembles vocaux (duos, trios, quintettes), dont certains très
difficiles. La partition est assez exigeante, notamment en ce qui
concerne les rôles "nobles", mais aussi, pour ce qui est des
instruments, à cause de certains airs avec accompagnement
"obligé" de flûte, violon ou hautbois. La musique est
extrêmement variée et possède divers "niveaux" de
langage : un niveau populaire proche du lied, un niveau plus
élevé proche du drame seria... Certains per-sonnages
sont traités sur le mode seulement bouffon (Pithias,
Aristophane, l'ennemi de Socrate), d'autres sur le mode
sérieux (Melito, Nicias), certains sur les deux à la
fois (Socrate, Rodisette).
Que raconte l'intrigue? Il s'agit de l'un des tout
premiers opéras bouffes allemands. Après la guerre du
Péloponnèse, il n'y a plus assez d'hommes à
Athènes ; le Sénat décide donc que chaque homme
épousera deux femmes, afin de procréer le plus vite
possible. Socrate est écartelé entre deux
mégères (dont son épouse "historique",
Xanthippe), et doit faire constamment la preuve de sa fameuse
patience, qu'il enseigne par ailleurs à ses disciples. Parmi
eux se trouvent Platon, Alcibiade, Xénophon, mais aussi le
prince Melito, que son père a fiancé malgré lui,
mais qui est lui-même épris de deux dames, dont l'une
refuse obstinément de le partager avec une autre...
Finalement, le Sénat abroge cette loi bien compliquée
à appliquer, et Socrate doit prendre son parti du fait que,
malgré lui, il y a déjà souscrit...
La partition originale compte une soixantaine de
numéros, soit environ quatre heures de musique Mais, si l'on
consulte l'autographe, on se rend compte que Telemann a biffé
certains morceaux. J'ai pris le parti de réduire l'oeuvre
à environ trois heures, me refusant à supprimer la
reprise des airs da capo - cela reviendrait à défigurer
la musique ! -, mais coupant des scènes entières, dont
certaines constituent des redites, comme dans tous les livrets
vénitiens." (Jean-Claude Malgoire - Le retour de Telemann
à Tourcoing - Opéra International - mars 1998)
"Traduit généralement par "La
Patience de Socrate", l’ouvrage fut composé par Telemann afin
d’obtenir le poste de maître de chapelle à
l’Opéra de Hambourg. Baptisé Gänse Markt (le
Marché aux Oies), ce théâtre de 2 000 places
défendait l’opéra en langue germanique, durant une
brève parenthèse de l’histoire du baroque en Allemagne
précédant le retour en force du style italien . Ce
Socrate patient fut d’abord un opéra de Caldara dont le
succès à Vienne justifiait qu’Hambourg en
commandât une adaptation à Telemann sur un livret de
Johann Ulrich von König, dans laquelle subsistent «des
traits vénitiens de l’original». A commencer par la
complexité des deux intrigues apparemment indépendantes
mais qui s’enchevêtrent au troisième acte. La satire,
où l’on retrouve Platon, Xénophon et Alcibiade en
personnages comiques, rend Socrate bigame, et oppose l’aisance du
philosophe dans l’agora à sa domination à la maison par
deux femmes. Comme dans les Nuages d’Aristophane, ce Socrate plane,
est à côté de la plaque, «d’où l’air
sur la tranquillité stoïcienne de l’âme ouvrant
l’opéra, accompagné uniquement de sons de cordes
très clairs et privé de basse», dixit Jacobs.
L’autre intrigue met en scène deux princes et
princesses éprouvant leurs sentiments comme dans Cosi Fan
Tutte. Pour Jacobs, cette profusion de personnages principaux,
réunis en permanence pour des duos et ensembles, fait de la
Patience de Socrate un opéra «dépassant en
richesse vocale les plus grandes réussites de Haendel».
Ce qui ne l’a pas empêché d’effectuer des coupes et de
raccourcir les airs pour resserrer l’intrigue, «tel que Haendel
lui-même le faisait», afin de mettre en valeur le
génie de Telemann «qui voulait se dépasser avec
cet ouvrage en montrant tout ce qu’il savait faire». Comme, par
exemple, dans la Fête du printemps qui commence par une
lamentation d’Adonis accompagnée de trois trompettes et trois
timbales avec sourdines pour un résultat funèbre
tranchant dans ce contexte de comédie." (Libération -
17 août 2007)
Munich - Staatstheater am
Gärtnerplatz - 30 juin, 3, 07, 13, 21, 26 juillet,
24, 28 septembre, 2, 13, 21, 29 octobre 2011 - dir. Jörn
Hinnerk Andresen - mise en scène Axel Koehler -
décors Frank Philipp Schlößmann - costumes
Katharina Weissenborn - avec Holger Ohlmann / Stefan Sevenich
((Socrates), Sibylla Duffe / Christina Gerstberger (Rodisette),
Stefanie Kunschke / Ella Tyran (Endronica), Heike Susanne D
(Xanthippe), Elaine Ortiz Arandes / Thérèse Wincent
(Amitta), Robert Sellier (Melito), Yosemeh Adjei (Antippo), Gregor
Dalal (Nicia), Gunter Sonneson (Aristophanes), Stefan Thomas
(Alcibiades), Cornel Frey (Pitho) - nouvelle production
"La première a eu lieu
hier soir, et ce fut un immense succès. Promesse tenue et pari
pleinement réussi. On entre au théâtre avec
curiosité, et on en enchanté, ravi d'avoir vu un
opéra baroque comique, alors qu'on est souvent plus
familiarisé avec le répertoire historique ou les
oeuvres de la musique baroque sacrée. La saison du
Theater-am-Gärtnerplatz se termine en apothéose
!
La composition du livret est
confiée à Johann Ulrich von König, qui fut un des
meilleurs librettistes allemands de la première moitié
du 18ème siècle. König imite largement La Patienza
di Socrate con due moglie de Nicola Minato, un texte qui avait
été mis en musique par Antonio Draghi et qui sera
encore repris par Caldara à Vienne en 1731. Il colle de
près au texte original dont il garde cependant de nombreux
arias en italien. Il en traduit les récitatifs et introduit
des arias en allemand. Cela nous donne un opéra bilingue,
essentiellement allemand avec quelques airs en italien, et même
quelques lignes en latin, puisque, par un anachronisme au comique
consommé, les élèves de Socrate affirment faire
des progrès dans l'étude du latin et mieux pouvoir
s'exprimer dans cette langue lorsqu'ils sont en état
d'ébriété. En somme un opéra qui
réunit les goûts, puisqu'il cède à la mode
allemande tout en conservant la mémoire de son origine
italienne.
Plusieurs intrigues
s'entrecroisent. Athènes manque de bras pour faire la guerre,
trop de guerriers sont tombés au combat, aussi la ville
impose-t-elle la bigamie. Socrate, dont on sait qu'il était
affligé d'une épouse acariâtre du nom de
Xanthippe, s'est conformé aux ordres et a pris une seconde
épouse, Amitta, aussi peu accorte que la première. Les
deux femmes sont querelleuses et jalouses l'une de l'autre, et
Socrate a bien du mal à apaiser leurs conflits incessants. La
première scène donne le ton: les deux femmes se
crèpent le chignon car leurs poules respectives ne produisent
pas le même nombre d'oeufs. Aucune des solutions
proposées par un Socrate conciliateur ne rencontre leur
agrément. Arrivent les élèves de Socrate,
Alcibiade, Xénophon, Pithon et Platon, qui s'avèrent de
joyeux drilles plus enclins à l'amusement qu'à
l'étude de la philosophie. In vino veritas! Dès que le
Maître a le dos tourné, les élèves
s'attachent à vider sa cave. Une seconde intrigue
s'entremêle à la première: le riche homme
d'état Nicia veut marier son fils Melitto. Il est promis
depuis longtemps à Calisse, mais avec la nouvelle loi, il faut
lui trouver une nouvelle épouse. Deux jolies jeunes femmes
s'efforcent de séduire Melitto qui les trouve toutes deux
à son goût et ne parvient pas à faire son choix.
Un autre jeune homme, Antippo, est éperdument amoureux des
deux femmes, mais elles méprisent ses avances. Finalement, on
apprend que le Sénat a décidé d'abolir la loi
provisoire de bigamie et que Calisse a rompu ses fiançailles
avec Melitto. Grâce à l'intervention de Socrate, Melitto
fait son choix et Antippo épousera la femme
délaissée. Cupidon lance de multiples flèches
qui finissent par harmoniser toutes les situations, chacun a
trouvé chaussure à son pied.
Le
Theater-am-Gärtnerplatz présente une version raccourcie
en trois heures de cette oeuvre qui en demande une de plus pour
être jouée dans son intégralité. C'est la
première fois que cette oeuvre est présentée au
public munichois. Le metteur en scène Axel Köhler est un
spécialiste de l'opéra baroque. Aujourd'hui directeur
de l'opéra de Halle, il se produisit autrefois sur les
scènes comme contre-ténor, une voix qui on le sait
convient bien à la musique baroque. C'est donc en grand
connaisseur du genre qu'il a mis en scène la Patience de
Socrate. Et à l'instar du livret qui mutiplie les
anachronismes en faisant par exemple apprendre le latin aux
élèves de Socrate, Köhler rajoute à la
bouffonerie en plaçant un frigidaire rempli d'alcools au
milieu de la bibliothèque de Socrate, une bibliothèque
qui ressemble aux rayonnages encombrés d'un bouquiniste
contemporain. Des bustes de philosophe garnissent les pièces
d'habitation, de toutes proportions, comme dans une boutique de
souvenirs. Le laser vient y inscrire des dictons de la sagesse
socratique qui défilent. Les élèves philosophes
de Socrate se comportent comme une bande de joyeux drilles tout droit
sortis d'un cirque baroque munis de cahiers et de crayons
surdimensionnés. Les mouvements scéniques des acteurs
sont particulièrement soignés et soulignent la
problématique de la bigamie: ainsi des deux femmes qui
s'efforcent de séduire Melitto. Köhler leur adjoint deux
artistes en train de les portraiturer des deux côtés de
la scène, un sculpteur essaye de capter les formes
avantageuses de l'une tandis qu'un peintre s'échine à
rendre la beauté de l'autre, quand elle consent à
poser. Une statue de marbre s'anime et se met à danser: il
s'agissait d'un danseur nu entièrement grimé en statue
et qui tenait la pose.
Köhler est en
complicité parfaite avec Frank Philipp Schlößmann
qui réalise les décors sur le plateau tournant, on
passe de l'improbable bibliothèque à
réfrigérateur incorporé de Socrate à des
ciels bavarois, bleus et blancs, qui glissent comme d'immenses
paravents et à des fonds de scène de couleurs
violemment primaires, rouge sang-de-pigeon et bleu azur , avec des
découpures de ciel à la Magritte .Les costumes
chamarrés et brillants de Katharina Weissenborn donnent
l'atmosphère baroque, comme dans cette scène où
le père de Melitto apparaît en somptueux costume
d'apparat très Louis XIV,à côté de cette
statue de marbre qui s'animera bientôt. Le costume et le
grimage dorés de Cupidon sont également
particulièrement réussis.
Ce qui surprend tout au long
de la soirée, c'est la capacité de la troupe à
trouver le ton juste pour interpréter le répertoire
baroque tout en faisant jouer cette corde comique auquel son public
est tellement sensible. Bien sûr ce sont tous de grands
comédiens chanteurs professionnels, mais les voix baroques
supposent un entrainement particulier et les chanteurs s'y
spécialisent, on est loin ici du répertoire habituel du
théâtre.Cela rend d'autant plus remarquable la
performance des chanteurs du Theater-am-Gärtnerplatz qui
tiennent leur partie sans faillir, avec une bonne tenue, tant dans
les récitatifs que dans la variété des arias,
des duets et des ensembles. Sans doute les arias da capo sont-ils
moins longs que chez un Haendel par exemple, mais il faut savoir les
tenir. Et l'opéra de Telemann nous émerveille par sa
variété et son rythme: à côté des
arias da capo, les duets se succèdent (il y en a onze, pour
souligner les nombreuses rivalités féminines de la
bigamie), sans compter un trio, deux quintettes et des choeurs.
L'impression de diversité est encore accentuée par le
passage fréquent de l'allemand dominant à l'italien, et
même, comme on l'a déjà souligné, au
latin.
On a pu avoir l'impression de
vivre un baroque actualisé, un new age du baroque au service
du comique de situation. Le metteur en scène et les
comédiens chanteurs sont parvenus à rendre actuelle
cette oeuvre qui a près de trois cents ans, mais dont les
thèmes de jalousie et de fidélité sont
éternels. L'orchestre avec son mélange d'instruments
anciens et contemporains participe lui aussi de cette
modernité. La morale de l'histoire n'est pas en reste : si
elle célèbre la monogamie, cela peut être celle
d'un couple gay, comme le souligne le metteur en scène dans un
clin d'oeil final.
Si la performance des
chanteurs de la troupe et du chanteur invité ont
été unanimement saluée, c'est à
l'orchestre et à son chef que revient la laudatio maxima. Le
chef Jörn Hinnerk Andresen a su communiquer sa passion pour la
musique baroque à l'orchestre du théâtre
adapté pour cette production par l'apport de quatre musiciens
extérieurs et a su rendre les modulations de l'écriture
vocale et des couleurs instrumentales de cet opéra de Telemann
pétillantes comme une excellente coupe de Sekt! Zum voll !
"
Cité de la
Musique - 13 octobre 2007 - version de concert -
Akademie für Alte Musik - Choeur du Festival d'Innsbruck -
dir. René Jacobs - avec Marcos Fink (Sokrates), Inga Kalna
(Xantippe), Kristina Hansson (Amitta), Daniel Jenz (Pitho),
Michael Kranebitter (Plato), Sun-Hwan Ahn (Alcibiades), Richard
Klein (Xenophon), Alexey Kudrya (Aristophanes), Sunhae Im
(Rodisette, Cupido), Birgitte Christensen (Edronica), Donat Havar
(Melito), Matthias Rexroth (Antippo), Maarten Koningsberger
(Nicia)
Berlin - Staatsoper Unter
den Linden - 29 septembre, 1er, 3, 5, 7, 9, 11 octobre
2007 - Akademie für alte Musik - Innsbruck Festival Chorus -
dir. René Jacobs - mise en scène et costumes Nigel
Lowery - mise en scène et chorégraphie Amir
Hosseinpour - lumières Johann Kleinheinz - dramaturgie
Francis Hüsers - avec Marcos Fink (Sokrates), Sunhae Im
(Rodisette / Cupido), Birgitte Christensen (Edronica), Inga Kalna
(Xantippe), Kristina Hansson (Amitta), Donat Havar (Melito),
Matthias Rexroth (Antippo), Maarten Koningsberger (Nicia), Daniel
Jenz (Pitho), Alexey Kudrya (Aristophanes), Michael Kranebitter
(Plato), Sun-Hwan Ahn (Alcibiades), Richard Klein (Xenophone) -
nouvelle coproduction avec Festwochen der Alten Musik,
Innsbruck
Innsbruck - Festival de
Musique Ancienne - 12, 14, 16 août 2007 -
Akademie für alte Musik - Innsbruck Festival Chorus - dir.
René Jacobs - mise en scène et costumes Nigel Lowery
- mise en scène et chorégraphie Amir Hosseinpour -
avec Marcos Fink (Sokrates), Sunhae Im (Rodisette / Cupido),
Birgitte Christensen (Edronica), Inga Kalna (Xantippe), Kristina
Hansson (Amitta), Donat Havar (Melito), Matthias Rexroth
(Antippo), Maarten Koningsberger (Nicia), Daniel Jenz (Pitho),
Alexey Kudrya (Aristophanes), Michael Kranebitter (Plato),
Sun-Hwan Ahn (Alcibiades), Richard Klein (Xenophone) - nouvelle
coproduction avec Deutsche Oper Berlin
La Libre
Belgique
"On connaissait
déjà par le disque (Mc Gegan pour Hungaroton, 1987) et
diverses représentations données au XXe siècle
"Der Geduldiges Sokrates" (" La patience de Socrate"), opéra
créé par Georg Philip Telemann pour l'Opéra
d'Hambourg (le fameux Gänsemarktoper, 2000 places !) en 1721.
Mais il était logique que notre compatriote René
Jacobs, passionné par l'opéra baroque allemand et
soucieux de réhabiliter Telemann (il avait déjà
monté son "Orpheus"), se penche sur cet opéra plus
comique et bucolique que véritablement philosophique, surtout
en cette année où le Festival d'Innsbruck se consacre
particulièrement à ce compositeur qu'on réduit
trop souvent à sa Musique de table.
Le livret part d'un
décret du sénat athénien (l'histoire y
reconnaîtra les siens !) : pour repeupler la ville
décimée par les combats, chaque homme doit prendre deux
épouses. A Xanthippe, Socrate ajoute ainsi Amitta, et
réaménage sa maison en conséquence : deux
bibliothèques à épousseter dans le salon et,
surtout, deux cuisines identiques. Quand il n'enseigne pas à
ses élèves (Platon, Alcibiade, Xénophon
façon collégiens anglais, flanqués de Python,
ténor comique en culotte tyrolienne), Socrate - plus
philosophe grec que nature avec toge, sandales, barbe et crâne
chauve déformé par un cerveau hypertrophié -
arbitre les conflits entre ses deux mégères rousses.
Parallèlement, on suit
une seconde action, où le prince Méliton,
déjà flanqué d'une fiancée, doit choisir
entre les princesses Rodisette et Edronica laquelle sera sa seconde
épouse. Ami de la famille, Socrate aidera le jeune homme
à faire son choix, au troisième et dernier acte.
Entre-temps, il y aura eu plus de quatre heures d'opéra
(réduites par Jacobs à trois heures quinze environ),
avec quantité d'arias da capo (mais bien plus brefs que dans
les opéras contemporains de Haendel), mais aussi - chose rare
- onze duos (favorisés par la structure binaire du livret), un
trio, deux quintettes et des choeurs, le tout donnant à
l'oeuvre beaucoup de rythme et de diversité, d'autant que les
airs alternent l'allemand (dominant) et l'italien.Saint-Matthieu
Donnant vie aux
récitatifs (périlleux pour les chanteurs, car souvent
dans l'aigu), nourrissant son continuo (fût-ce en citant le
"Geduld" de la Saint-Matthieu de Bach !), raccourcissant tel ou tel
da capo, le chef belge réussit à éviter l'ennui
des opéras à numéros. Avec l'aide
précieuse de l'Akademie für Alte Musik de Berlin, devenu
un de ses orchestres favoris, mais aussi d'une belle brochette de
solistes comprenant notamment Marcos Fink dans le rôle-titre,
Inga Kalna et Kristina Hansson dans ceux de ses épouses ou
encore Sunhae Im (ancienne lauréate du Concours Reine
Elisabeth) en Rodisette, Daniel Jenz (Pitho) ou Alexey Kudrya campant
un délicieux Aristophane en dandy romantique.
Loufoque ? Certes, grâce
aussi à la mise en scène helzapoppinesque de Nigel
Lowery et Amir Hosseinpour, qui avaient déjà
signé pour Jacobs un mémorable "Rinaldo" qu'on a pu
voir depuis à l'Opéra flamand : une suite permanente de
gags, des chorégraphies entre aérobic et langage sourd
muet, et même deux (chiffre sacré !) pékinois et
autant de blondes vulgaires, top rouge et or, casquette et mini short
blanc, talons aiguilles et bijouterie en devanture, dont la
présence dans un opéra semble aussi improbable que
celle de Socrate dans un stade de football. Sans oublier les
bouteilles de retsina et même un choeur qui danse un semblant
de sirtaki : mais puisque Socrate chante bien "ce que je sais, c'est
que je ne sais rien" sur un tempo de gavotte... "
Rheinsberg -
Schlosstheater - Kammeroper Schloß - 22, 23, 26,
27, 29, 30 juillet 2005 - dir. Wolfgang Katschner - mise en
scène Eike Gramss - décors, costumes Gottfried Pilz
- avec Diana Marina Fischer (Xanthippe), Sonja Gornik (Amitta),
Andreas Baumeister (Sokrates)
Magdebourg - Telemann
Festtage - 15, 16 mars 1998 - Atelier Lyrique de Tourcoing - 22, 24
mars 1998 - dir. Jean-Claude Malgoire - mise en scène Alain
Carré - avec José-Antonio Carril (Socrate), Rebecca
Ockenden (Rodisette), Machteld Willems (Edronica), Rebecca Jane
Broberg (Xantippe), Valérie Gabaïl (Amitta),
François-Nicolas Geslot (Melitto), Martin Wölfel
(Antippo), Holger Marks (Pitho).
"Rappelons brièvement
les enjeux de ce spectacle, donné à Magdebourg et
Bruxelles avant Tourcoing, à Varsovie après, avec le
soutien de la Commission Européenne et en phase avec les
"Telemann Festtage" de Magdebourg, dont la 14ème
édition est consacrée au thème "Telemann et la
France". Les prémisses de cette coproduction se tinrent
à Royaumont, en août 1997, permettant a cent vingt
chanteurs d'auditionner puis, en ce qui concerne la quinzaine de
solistes retenus, de se produire en public. Dix pays
différents sont représentés par la distribution,
qui compte aussi bien des étudiants que de jeunes
professionnels, tandis que l'orchestre est constitué
d'instrumentistes venus de La Grande Ecurie, de l'Ensemble Musicae
Antiquae Collegium Varsoviense ou de l'Orchestre de Chambre Telemann
de Michaelstein...Parmi la dizaine des opéras de Telemann qui
nous est restée (de la quarantaine qu'il composa), La Patience
de Socrate (1721) est, sans doute, l'un des plus riches et
séduisants. En partie grâce au livret vivant, bien que
répétitif, emprunté par von König au
Vénitien Minato ; mais surtout, grâce à
l'incroyable variété et prolifération de la
musique. Représentant par excellence des "goûts
mêlés" dont l'Allemagne se faisait alors l'écho,
Telemann, selon les canons de l'opéra hambourgeois (aussi
illustrés par I'Almira de Haendel et le Croesus de Keiser)
n'hésite pas à juxtaposer ariettes italiennes, lieder
et ensembles en allemand, danses et marches à la
française. Au-delà de ce panachage culturel, ce qui
frappe avant tout, c'est l'inépuisable inventivité d'un
compositeur qui, en quelques traits, sait rendre le caquetage de deux
mégères (le duo "Lieta son la"), l'abandon luptueux
d'une amoureuse (l'extraordinaire "O ihr Sonnen" d'Edronica), la
frivolité d'un bellâtre ("Gare senza amore" de Melitto)
ou la patience ironique du philosophe (l'étonnant trio de
l'acte III).
L'incisivité rythmique,
le jeu sur les silences, l'élégance mélodique et
une instrumentation d'un raffinement inouï sont les atouts d'une
musique qui tire parti de toutes les occasions. Et celles-ci sont
nombreuses, au fil des quelque quatre heures de musique (60
numéros !) que compte la partition originale, ici
réduite à un peu plus de deux heures - et fort
intelligemment, il faut le dire, aucun des personnages n'apparaissant
lésé. Ce sont surtout les deux derniers actes qui ont
été élagués, mais Jean-Claude Malgoire,
coupant un récitatif ici, une reprise là, quelques
scènes entières, intervertissant certains passages,
redonne à l'oeuvre une cohérence qu'elle n'a pas
forcément, et on ne pleure que quelques airs nobles d'Antippo
ou de Melitto, et le beau duo "O mia caro" des épouses de
Socrate. La cohérence du spectacle est aussi largement
tributaire du travail de mise en scène d'Alain Carré,
fluide et efficace, qui parvient à caractériser les
quatorze personnages, en les opposant par couples ce qui est
évidemment induit par la partition. Ainsi, l'imposeante
Xantippe contraste avec l'acide Amitta, la frivole Edronica avec la
mélancolique Rodisette, le prétentieux Melitto avec le
gauche Antippo, etc. Tous les chanteurs jouent le jeu dans les
limites que leur concède une timidité encore
évidente, avec une mention particulière au Socrate las
et bonhomme de José-Antonio Carril.
Côté voix, rien
d'absolument remarquable non plus que de réellement
critiquable, à une exception près :
François-Nicolas Geslot, qui tient, hélas, le
rôle principal (Melitto), et dont l'absence absolue de soutien,
la technique inexistante et le jeu stéréotypé ne
justifient pas les fréquentes apparitions sur les
scènes françaises. Le ténor Holger Marks, la
charmante Machteld Willems (au placement un peu haut), la piquante
Valérie Gabaïl semblent des valeurs plus sûres,
à suivre. Tous les interprètes partagent, ceci dit, le
même défaut un certain manque de mordant, d'engagement
physique et rythmique, et ce malgré le soutien constant que
leur apporte l'orchestre. Celui-ci, divisé en deux "choeurs"
encadrant l'espace scénique (assez laid...), participe
subtilement à l'évolution dramatique, tout en nous
offrant une prestation des plus délicieuses. On regrette
parfois un certain manque d'ampleur, mais la précision du
travail mené par Jean-Claude Malgoire, qui veille à
rendre perceptibles les racines françaises de
l'écriture, reste constamment appréciable. Dans
l'ensemble, une réalisation originale et plaisante qu'on
aurait plaisir à revoir". (Opéra International - mai
1998)
Abbaye de
Royaumont - 31 août 1997 -
version de concert - dir. Jean-Claude Malgoire - avec
Valérie Gabaïl (Amitta),
Karasawa, Machteld Willems (Edronica), Benabdeslam, Bruin,
François-Nicolas Geslot (Melitto), Novelli, José-Antonio Carril
(Socrate)