Dernier opéra de
Terradellas, représenté au Teatro Alibert delle Dame,
à Rome, pour la carnaval 1751.
Reprise au Barcelona, Teatre de
la Santa Creu, en 1754
"Terradellas fait preuve, dans
‘Sesostri’, d’une plus grande précision dans la dramaturgie
musicale. Il parvient à transformer le structuralisme formel
corseté de l’opera seria en le portant jusqu’à ses
dernières conséquences dramatiques grâce à
une spontanéité mélodique, à un concept
d’orchestre/personnage qui suscite une poussée
l’adrénaline dès les premières mesures. Il ne
s’en tient pas à un raffinement harmonique isolé
susceptible de nuire à cette inévitable description du
personnage, puisque, dans le fond, l’objectif de sa musique est de
faire le siège de nos sens, de donner de la vie à ce
caractère jusqu’à nous posséder. Au début
de ses opéras, les symphonies retient particulièrement
l’attention par le traitement que fait subir le compositeur catalan
à la traditionnelle intrata de l’opera seria napolitain – dans
laquelle, en quelques mesures, on établissait la
tonalité principale au moyen de plusieurs accords
consécutifs ou par une brève et simple formulation
rythmique de ces derniers – comme dans nombre d’opéras de
Jommelli, de Pérez ou de Hasse. Terradellas fait alterner
ladite intrata, jouée maestoso, à la façon d’une
pompeuse fanfare, avec un fulgurant presto dans lequel il introduit
quatre différentes cellules rythmiques parallèles,
distribuées entre les vents et les cordes, dont l’effet
conjugué est particulièrement convaincant. Le
caractéristique adagio ou larghetto du second mouvement
introduit de subtils mouvements mélodiques qui renforcent
l’atmosphère de clair-obscur et la mélancolie qui
s’installe, pour faire place au brillant minueto final dans lequel
Terradellas oppose rythmes ternaires et binaires afin de créer
un effet polyrythmique conférant un certain effet “swing”
à la pièce en question et installant un climat
d’instabilité menaçante typique de l’opéra
seria.
L’orchestration
délicate et variée employée par Terradellas dans
ses arias ne diffère pas fondamentalement, pour ce qui est de
l’effectif orchestral, des façons de procéder de ses
contemporains, comme dans ‘l’Antigona’ de Galuppi, ‘Talestri’ de
Jommelli ou ‘Demetrio’ de Pérez, tous créés lors
de la saison de 1751-1752. Utilisation des vents et des cordes au
grand complet avec une alternance de passages de trompettes et de
cors pour les arias témoignant d’une plus grande force
dramatique et montrant un contraste dynamique, ou bien une plus ou
moins grande participation des flûtes traversières,
hautbois et timbales. Toutefois, la façon dont Terradellas
fait intervenir chacun des instruments pour parvenir à
traduire précisément l’affetto des personnages est
particulièrement remarquable et unique. L’analyse
détaillée du langage musical de Terradellas nous
révèle la génialité qui se cache
derrière la simplicité initiale apparente du
schéma harmonique de ses arias : des passages à
l’unisson des violons et des altos avec la basse, alternés
avec des moments où ces derniers se désolidarisent dans
des intervalles de tierces ou de sixtes parallèles, nous
découvrent en réalité le monde subtil de
l’accentuation napolitaine, l’art précis de souligner les
affetti du chant et la connaissance approfondie des ressources
harmoniques et mélodiques du compositeur catalan. Sans
négliger pour autant la palette variée des indications
de tempo, dès l’andantino “gustoso” ou le larghetto “e con
gusto” – pour indiquer la flexibilité, la
générosité, dans l’accompagnement du chanteur
par l’orchestre, en particulier afin de faciliter l’ornementation
dans le da capo au moyen de très libres changements de tempo ;
ni la multitude de variantes de l’allegretto ou de l’agitato e
spiritoso pour être en accord avec le délirant parcours
vocal de Nitocri. Terradellas inclut dans cette oeuvre trois
recitativi accompagnati, mais il augmente toutefois la tension et le
rythme dramatiques en introduisant un exceptionnel terzetto dans le
troisième acte. Après un cataclysme sonore tel que
celui de Terradellas, la subtilité mélodique de
l’ancienne école vénitienne ou romaine se trouve
éclipsée. Pour notre oreille il semble qu’elle perde du
poids, tandis que gravitent les élans de mélodie pure,
comme dépouillée de toute rhétorique superflue.
Et c’est cette force, cette solidité orchestrale sans
concessions, cette retenue vigoureuse de la mélodie de
Terradellas qui attire précisément l’attention au sein
d’une école napolitaine qui se caractérisa surtout par
le génie orchestral, mais aussi par l’excès de notes. A
la singularité de ‘Merope’ – et son extraordinaire livret – ou
la plénitude sonore avec laquelle se manifeste la
personnalité du compositeur barcelonais dans ‘Artaserse’,
s’oppose la sophistication de ‘Sesostri’ (1751). Il s’ensuit que,
pour initier l’édition moderne des opéras completes de
Terradellas, la Reial Companyia Òpera de Cambra a retenu,
parmi tout son corpus opératique, une des oeuvres les plus
représentatives du génie de ce brillant compositeur
catalan: ‘Sesostri’. (Juan Bautista Otero)
Représentations :
Barcelone -
Auditorium - 11 décembre
2010 - recréation mondiale en version de concert - Real
Compania Opera da Camera - dir. Juan Bautista Otero - avec Ditte
H. Andersen, soprano (Artenice), Sunhae Im (Sesostri), Kenneth
Tarvers, ténor (Amas), Alexandrina Pendantchaska, soprano
(Nitocris), Tom Randle, ténor (Fanete), Rafaella Milanesi,
soprano (Orgonte)