Dramma per musica (RV 718)
représenté au Teatro San Samuele le 18 mai 1735.
C'est la première fois que la famille Grimani,
propriétaire des prestigieux théâtres
vénitiens S. Giovanni Grisostomo et S. Samuele, faisait appel
à Vivaldi, sans doute pour tenter de combler les
déficits d'exploitation causés par les exigences des
castrats tels que Carestini ou Caffarelli.
C'est aussi la première fois que la
mezzo-soprano Anna Giro se voyait confier le rôle-titre dans un
opéra de Vivaldi. Elle était réputée
comme gracieuse, bonne comédienne, mais chanteuse avec une
voix pas très belle, et d'une virtusosité
lmimitée. Les autres rôles étaient tenus par le
ténor Gregorio Balbi, attaché au Grand-Duc de Toscane,
alors âgé de vingt-sept ans (Gualtiero), le castrat alto
milanais Gaetano Valetta, attaché au duc de Toscane (Roberto),
le castrat florentin Lorenzo Saletti, attaché à la
princesse Eleonora Gonzaga di Toscana, en début de
carrière (Ottone), Margherita Giacomazzi (Costanza),
Elisabetta Gasperini (Corrado).
D'après Carlo Goldoni, l'opéra fut
monté avec succès, et réussit à
merveille.
Le livret avait été écrit par
Apostolo Zeno à partir d'une nouvelle extraite du
Decameron de Giovanni Boccaccio (Bocacce), dans laquelle le
marquis de Saluces, Gualtieri, expose son épouse Griselda
à des épreuves qui exaltent ses forces morales. Le
livret avait été mise en muique la première fois
par Antonio Pollarolo en 1701, puis utilisé plus d'une
trentaine de fois.
Carlo Goldoni a raconté dans ses Commedie
(volume XIII - 1761, soit vingt-sept ans plus tard), puis dans
ses Mémoires, publiés à Paris en
français (1787, soit vingt-six ans plus tard), sa rencontre
avec Vivaldi, alors qu'il était envoyé par Michiele
Grimani pour modifier le livret d'Apostolo Zeno, afin de le mettre au
goût du jour.
La partition manuscrite est conservée à
Turin. Le livret fut édité par Marino Rosetti en
1735.
Personnages : Gualtiero, roi de Thessalie ; Griselda, son
épouse ; Ottone, chevalier de Thessalie ; Costanza, fille de
Gualtiero et Griselda, enlevée à sa naissance ;
Roberto, prince athénien, amant de Costanza ; Corrado,
frère de Roberto, confident de Gualtiero ; Everardo, fils de
Gualtiero et Griselda (rôle muet)
Synopsis
Acte I
Une salle magnifique du
palais, destinée aux audiences publiques
(1) Lors de l’audience solennelle
offerte chaque année au peuple, Gualtiero, roi de Thessalie,
constatant que le peuple ne veut plus de Griselda comme reine,
annonce sa décision de la répudier. (2) Gualtiero
reçoit Griselda ; ils se rémémorent comment
Griselda, d'humble bergère, devint reine, et comment ils
eurent une petite fille qui fut enlevée au berceau, quinze ans
avant, puis u garçon, Everardo. Gualtiero annonce à
Griselda qu'il va épouser une princesse de sang royal, et
qu'elle doit quitter le palais en abandonnant son fils. Griselda
n'oppose aucune résistance. (3) Le chevalier Ottone annonce
l'arrivée de la nouvelle épouse du roi. (4)
Resté seul avec Griselda, Ottone, depuis longtemps
épris d'elle, saisit l’occasion pour se déclarer. En
dépit de ses menaces, il est repoussé par Griselda, qui
demeure fidèle au roi. (5) Ottone espère que, revenue
à son humble situation, Griselda changera d'avis.
(6) Costanza, destinée
à un époux dont elle ignore qu’il est son père,
s’apprête à quitter son amant Roberto, prince
d’Athènes. Ils se jurent fidélité, mais Roberto
accepte de s'effacer. (7) Gualtiero, après avoir
commandé à Corrado de garder le secret, accueille sa
promise et Roberto avec des mots pleins d’affection. (8) Corrado
rassure son frère Roberto sans lui en dire plus. (9) Corrado
rappelle à Griselda qu'elle doit quitter le palais. Il accepte
qu'elle voit une dernière fois son fils. (10) Ottone survient,
arrache l’enfant aux bras maternels et s’enfuit. (11) Corrado jure
à Griselda de tout mettre en oeuvre pour le
retrouver. (12) Seule, Griselda se lamente.
Acte II
Les appartements
royaux
(1) Costanza, interrogée
par Corrado sur ses sentiments envers le roi, est rappelée
à ses serments passés. Arrive Roberto, qu’elle est
contrainte de repousser. (3) Resté seul, Roberto se refuse
à accuser Costanza de son attitude.
Une campagne, avec une
chaumière sur un côté.
(4) Griselda est habillée
en bergère, cherche à oublier son infortune. (5) Ottone
la surprend et renouvelle ses avances. Sommée de choisir entre
la main du chevalier et la mort de son fils, la reine vacille mais
résiste. Corrado les rejoint et fait mine d'être du
côté d'Ottone. Tous deux menacent Griselda. (6) Ottone
annonce à Corrado qu'il a l'intention d'enlever Griselda, et
qu'il rassemble des hommes. (7) Ottone se rend compte qu'il ne peut
résister à son amour pour Griselda. (8) Griselda est
prise par le sommeil. (9) Errant dans la forêt, Costanza
retrouve Roberto et découvre Griselda. Celle-ci croit
reconnaître en la princesse sa fille perdue. (10) Survient
Gualtiero, qui accable Griselda de reproches. (11) Survient Corrado
quqi annonce qu’Ottone s’apprête à enlever Griselda. Le
roi décide d'abandonner celle-ci à son sort. (12) Seule
face à Ottone, Griselda résiste et menace de le tuer de
son dard. (13) Au moment où il tente de l’enlever, Gualtiero,
ému par les supplications de Costanza, s’interpose. Ottone est
arrêté. (14) Griselda, remerciant Gualtiero de l’avoir
secourue, est violemment rejetée par ce dernier malgré
les protestations de Costanza.
Acte III
Une pièce dans les
appartements de Costanza
(1) Costanza et Roberto se jurent
fidélité dans l’union ou dans la mort. (2) Griselda
surprend leur serment et les accable de reproches. (3) Gualtiero les
surprend et apprend de Corrado la trahison de Costanza, mais s’en
prend à Griselda. (4) Gualtiero ordonne aux amants
d’être fidèles à leur flamme. Roberto exprime son
espoir renaissant. (5) Costanza reste interdite face à ce
revirement du destin. (6) Gualtiero annonce sa décision de
pardonner à Ottone et de lui offrir Griselda. (7) Seul,
Gualtiero chancelle sous le poids de son cruel double jeu.
Une salle d'apparat dans le
palais
(8) Griselda arrive, prête
à se sacrifier. Gualtiero lui annonce sa décision de la
donner à Ottone. Griselda est horrifiée, mais a la joie
de retrouver son fils Everardo qu'elle croyait mort. Gualtiero lui
donne le choix : Ottone ou la mort. Griselda choisit la mort.
Gualtiero n'en peut plus et annonce qu'il reprend Griselda comme
épouse. Ottone implore et obtient le pardon. Griselda et
Costanza apprennent avec joie qu'elles sont mère et fille.
Gualtiero donne Costanza comme épouse à Roberto. Le
choeur de Thessalie chante les joies de l’amour et la vertu du couple
royal.
Sydney - City Recital Hall
Angel Place - 30 novembre, 3, 4, 5 décembre 2011
- Pinchgut Opera - Orchestra of the Antipodes - dir. Erin Helyard
- mise en scène Mark Gaal - lumières Bernie
Tan-Hayes - avec Caitlin Hulcup (Griselda), Christopher Saunders
(Gualterio), David Hansen (Ottone), Miriam Allan (Costanza),
Tobias Cole (Roberto), Russell Harcourt (Corrado) - édition
Erin Helyard
Opéra de Sante
Fe - 16, 20, 29 juillet, 4, 9, 19 août 2011 -
dir. Grant Gershon - mise en scène Peter Sellars -
décors Gronk - costumes Dunya Ramicova -lumières
James F Ingalls - avec Meredith Arwady (Griselda), David Daniels
(Roberto), Isabel Leonard (Costanza), Amanda Majeski (Ottone),
Yuriy Mynenko (Corrado), Paul Groves, (Gualtiero) -
Première nationale
Opéra
Magazine - octobre 2011
"La vision de Peter Sellars,
qui n'en est pas une, secondée par les gros coups
d'épaule de Gronk (pour le mur de fond de scène,
hideux, peinturluré comme l'aurait peinturluré un
quelconque amateur de collages, pour les quelques chaises
jetées ici ou là), de Dunya Ramicova (pour les
complets-vestons, pour les robes-sacs inesthétiques et
disgracieux), de James F. Ingalls (pour les éclairages
stériles et déplaisants), cette «vision»,
donc, se résume ici à quelques gestes froids, durs,
systématiques. Consternant ! Ceci dit, Sellars sait
appréhender à la perfection les contradictions et les
incohérences de Griselda (Venise, 1735), sait dupliquer
à la scène les élans, les émois d'une
musique justement ... de scène. Effacée, soumise et
discrète, puis rebelle et chrisstique, la Griselda de Meredith
Arwady légitimise, par une gestuelle grimaçante et bien
agitée (on se roule beaucoup à terre !), par ses
contorsions et convulsions, la lecture immatérielle de
Sellars. La voix, chaude, ample, sonore, s'impose d'elle-même,
dès son entrée, et nous impose alors un personnage.
Paul Groves gomme, avec une aisance toute naturelle, les
aspérités de son rôle. Les trois arie d'Isabel
Leonard, au mezzo fluide et crémeux, au style alerte et
tranché, nous captivent, littéralement, Amanda Majeski
négociant ses interventions avec grâce et
virtuosité.
Nous attendions, avec une
certaine jouissance, le Roberto de David Daniels, parce que nous
apprécions sa flexibilité, sa force, sa
subtilité, son contrôle étonnant du souffle...
et, en effet, ce fut exemplaire. Mais c'est le jeune
contre-ténor ukrainien Yuriy Minenko, dont nous avons
découvert l'agilité, la célérité,
le drame et la poésie, qui nous a d'emblée
séduits. Au pupitre, Grant Gershon s'attache à faire
ressortir sentiments et pathos.
En conclusion, un plateau
à toute épreuve repêche, à la fois, une
œuvre foncièrement indisciplinée et une production
inexistante et/ou bien farfelue."
Brest - Le Quartz
- 19 septembre 2005 -
Théâtre des Champs-Elysées - 21
septembre 2005 - Abbaye
d'Ambronay - 1er octobre 2005 - Valladolid - 25 octobre 2005 - en
version de concert - Ensemble Matheus - dir. Jean-Christophe
Spinosi - avec Sonia Prina / Maria Riccarda Wesseling (à
Ambronay et Valladolid) (Griselda), Veronica Cangemi (Costanza),
Philippe Jaroussky (Roberto), Blandine Staskiewicz (Ottone),
Iestyn Davies (Corrado), Stefano Ferrari (Gualtiero)
Forum Opéra - 21 septembre 2005
"Jamais deux sans trois. Nous
brandissions l'adage comme une promesse l'année
dernière, galvanisés par La Fida Ninfa que venait de
nous offrir Jean-Christophe Spinosi après avoir, la saison
précédente, sorti brillamment Orlando Furioso (1) des
sentiers battus par Claudio Scimone. Hélas, force est de
constater à l'écoute de cette Griselda que les
proverbes mentent parfois. Pourtant, le livret, revu et
corrigé par Goldoni, semble prometteur. Enfin une histoire qui
se détourne des poncifs habituels. Le roi Gualtiero, pour
prouver à ses sujets la valeur de son épouse Griselda,
lui impose une série d'épreuves, de la
répudiation à l'annonce de son mariage avec sa propre
fille Costanza. La reine bafouée, humiliée reste
malgré tout fidèle jusqu'au lieto fine bien
mérité. La lecture de l'argument laisse imaginer des
airs emprunts de fureur, de désolation, bref de cette passion
vibrante à laquelle nous a accoutumé depuis sa
spectaculaire renaissance lyrique le prêtre roux.
Malheureusement, la partition refuse d'obéir à la trame
intelligemment tissée et cumule contresens dramatiques et
manque d'inspiration dans le choix des climats et des
mélodies.
A ce défaut
d'écriture s'ajoutent pour le moins deux erreurs de
distribution. Le tempérament de Sonia Prina, l'énergie,
la largeur de la voix, la virilité presque, l'emportent plus
vers le perfide Ottone que vers la tendre Griselda. D'autant que le
rôle, composé spécialement pour Anna Girò,
tragédienne avant d'être chanteuse, est musicalement
sacrifié. A contrario, Blandine Staskiewicz manque cruellement
de férocité et de graves pour camper le chevalier
persécuteur. Griselda aurait mieux convenu à son
caractère et à sa plastique tant vocale que physique.
Elle doit, de plus, et pour son malheur, affronter le fantôme
de Cecilia Bartoli dans sa dernière aria "Dopo un orrida
procella". La comparaison rend encore plus évidente l'absence
de volume dans les notes les plus basses et la difficulté
à gérer les changements de registre. Le même
spectre menace Veronica Cangemi confrontée, quant à
elle, à l'impitoyable "Agitata da due venti" dont
s'était jouée La Bartoli à Vicenze en juin 1998.
Le soprano argentin montre aussi ses limites dans la profondeur de la
tessiture mais surmonte les incroyables vocalises. Elle finit par
renverser les dernières réserves en exhalant, piano,
dans "Ombre Vane", des aigus lumineux qui épinglent
l'assistance enfin chavirée. Pour Stefano Ferrari, l'obstacle
à franchir est immédiat, dès sa première
intervention "Se ria procella", placée au tout début de
l'oeuvre après un bref récitatif. Raidi par le trac, le
ténor s'applique à escalader et dévaler la gamme
à toute vitesse au mépris de l'expression, mais
à l'impossible nul n'est tenu. Il s'épanouit mieux
ensuite dans des airs plus sages qui valorisent son timbre, sans
pourtant se départir d'une certaine placidité. En
tendre amant de Costanza, Philippe Jaroussky renouvelle la
démonstration de son extraordinaire musicalité. Le
rôle de Roberto ne contient malheureusement pas de ces joyaux
qu'aime à ciseler finement le contre-ténor.
Privé d'un autre "Sol da te, mio dolce amore", il ne peut
proposer que des éclats de gemme dont nous devons nous
contenter, les yeux fermés, lorsque, angélique, la voix
module le mot "dolore" ou s'unit tendrement à celle de
Veronica Cangemi dans un "addio" à tirer les larmes. Et s'il
faut vraiment une révélation, alors elle s'appelle
Iestyn Davies. Bien que Corrado soit le personnage le plus
insignifiant d'une oeuvre qui ne brille guère par ses
caractères, il sait saisir les maigres occasions offertes pour
exposer avec assurance le naturel de la projection, le maintien de la
ligne, la clarté du son, qualités qui donnent envie de
le retrouver dans un rôle plus consistant.
L'Ensemble Matheus,
emporté fiévreusement par Jean-Christophe Spinosi,
privilégie les angles et la rupture au détriment de la
courbe, des pleins et des déliés. Ce rythme est
nécessaire pour maintenir une attention que la musique seule
ne retiendrait pas. Les cuivres, en violant effrontément la
justesse, achèvent de réveiller le public
ébahi."
Diapason
- novembre 2005 - Coup de grizou
"Griselda, enfin! Ou
plutôt : Griselda, bientôt ! On croyait la
connaître, la malheureuse Reine de Thessalie, depuis que la
pythie Bartoli asséna un suffocant " Agitata da due venti ";
et même, bien avant, par les coups de griffe portés par
Goldoni dans ses Mémoires aux airs de la Giro. Un catalogue
d’airs pyrotechniques saupoudrés de mode galante, pensait-on,
compensant la vacuité théâtrale. S’il peaufine
son plateau et prend le temps de s’imprégner des parfums
uniques conçus par Vivaldi au sommet de sa maturité
tardive,alors Jean Christophe Spinosi signera une gravure
exceptionnelle, permettant d’appréhender la qualité du
joyau offert aux ingrats Grimani, pour leur théâtre
vénitien San Samuele. Paris accueillait la seconde lecture de
l’oeuvre par l’Ensemble Matheus. Une prova di Griselda en somme, un
ballon d’essai, avant le grand saut pour le disque, avec,
espérons-le, les divins gosiers de Costanza (Veronica Cangemi)
et Roberto (Philippe Jaroussky).
“Ritorna a lusingarmi”
à fondre, “Agitata” hallucinée, “Ombre vane” hypnotique
: l’histoire d’amour entre Veronica et Vivaldi continue. Compliments
aussi au sens théâtral de l’étoile Jaroussky,
d’une aisance insolente comme galant fat, susurrant des da capo de
rêve. Bouleversante Sonia Prina en Griselda, culminant enfin
d’acte I avec un “Ho il cor” pathétique. Mais est-elle
Griselda ? La Griselda de la fusion charnelle avec Spinosi ? J’en
doute. Le chef de Matheus cherche encore les soupirs, les pauses, les
moments suspendus que la Giro, “qui avait beaucoup de jeu “,
suscitait chez Vivaldi. Marie-Nicole Lemieux, peut-être...? Et
pour le fol chevalier Ottone, écartelé entre les
intervalles monstrueux de “Scocca dardi” ou “Dopa un orrida
procella”, qui remplacera Blandine Staskiewicz, ô combien
vaillante, mais dépassée par un rôle où
l’on espère plutôt entendre une Vivica Genaux? Le
Gualtiero de Stefano Ferrari se bonifie au fil du concert. Imposer
à un jeune ténor “Se ria procella ” comme premier air
relève chez Vivaldi du pur sadisme; l’assurance revenue,
Ferrari affirme bientôt ses qualités de vocalisation et
de timbre. Plaisant petit Corrado aussi, du jeune contre-ténor
Iesyn Davies. Basse continue remaniée, Matheus
expérimente. Une intuition déjà parfaite dans le
trio de fin d’acte II, tout de beauté et d’intelligence. Enfin
et surtout, un Spinosi envoûtant, gestuelle plus
mesurée, fluide et délicate. "
Classica
- novembre 2005 - 21 septembre 2005
"Splendide Griselda de Vivaldi
présentée en concert au TCE : distribution
dominée par veronica Cangemi (déchaînant le
public dans "Agitata da due venti"), et tenue par la direction
nerveuse, colorée, mais désormais plus
contrôlée de Spinosi."
L'Atelier du chanteur - 21 septembre
2005
"La Griselda est un
opéra magnifique, bien construit dramatiquement, malgré
ou grâce aux nombreuses coupures pratiquées ce soir dans
les récitatifs. Il a pour seule faiblesse l'abnégation
de son héroïne, aussi improbable à nos esprits
contemporains que la magnanimité de Titus dans la
Clémence. Griselda reste en effet fidèle à son
époux même après qu'il l'a
répudiée. Heureusement, ce n'est qu'une épreuve
pour faire accepter à ses sujets cette reine à
l'âme noble mais à la naissance
plébéienne, et tout finit bien.
L'ensemble Matheus sonne bien
sec pour l'ouverture, malgré les travaux menés cet
été au TCE pour justement rendre moins sèche
l'acoustique de la salle. Le retrait de toute la moquette du
parterre, remplacée par un parquet, la suppression de quelques
autres surfaces absorbantes et la construction d'une nouvelle conque
pour les concerts d'orchestre modifient en fait étonnamment
peu l'acoustique de la salle. Heureusement peut-être, car elle
était déjà admirable pour ce répertoire.
Sans doute par contre résonne-t-elle mieux à l'unission
d'oeuvres plus récentes, à l'instrumentation plus
moderne, comme le Roberto Devereux donné le
lendemain.
Comme c'est souvent le cas des
opéras baroques, les airs du premier acte, acte
"d'exposition", sont un peu fades. Vivaldi va ensuite crescendo, et
si l'acte II contient de très belles pages et est clos par le
très beau trio "Non più regina", le troisième et
dernier acte est le sommet expressif de l'oeuvre. Chaque personnage y
est doté de l'air propre à mettre le mieux en valeur
ses talents vocaux et dramatiques.
Est-ce la musique ou
l'interprétation qui manque d'ampleur dans ce premier acte?
Après l'entracte, placé au milieu du second acte
après l'air fameux "Agitata da due venti", l'orchestre est
plus tonique et a un son plus plein. Seuls les cors restent
durablement faux.
Côté vocal,
Jean-Christophe Spinosi réunit une fois de plus un plateau
superbe. Parfois sous-dimensionnée ou distribuée dans
des rôles trop aigus mais aussi trop graves, Veronica Cangemi
se glisse ici parfaitement dans son personnage de Costanza, dont elle
fait rayonner toute la vocalité tour à tour brillante
et touchante. Elle phrase très joliment "Ritorna a lusingarmi"
avec ses "cocottes" vocales. À la limite de sa tessiture dans
le grave, elle sonne un peu légère dans "Agitata da due
venti", et l'on voyait Sonia Prina assise à ses
côtés, agitée de toute l'énergie qu'elle
aurait mise dans cet air, un des rares "tubes" de la partition, que
toute mezzo baroque inscrit à son répertoire de
récital. Au troisième acte, son air "Ombre vane" est un
des plus beaux de la partition, avec sa partie rapide bien
contrastée. Cangemi s'y fait entendre à son meilleur,
bouleversante, ses aigus magnifiquement émis.
Sonia Prina est
également une valeur sûre du chant vivaldien. Toujours
d'un grand engagement physique et dramatique, on ne peut lui
reprocher parfois qu'un léger "surtimbrage" à la
Callas, dès son premier air "Brami le tue catene", où
elle fait cependant preuve d'une belle agilité. L'honneur lui
échoit de clore l'acte I avec l'air magnifique "Ho il cor
già lacero". À l'acte II, elle chante très bien
son air de fureur "No, non tanta crudeltà", comme son bel air
"Son infelice tanto" de l'acte III.
Philippe Jaroussky sonne
à nouveau mieux qu'à la Caravelle du festival
d'Ambronay le 17 septembre. Ses graves ne passaient-ils pas
l'amplification, ou était-il en légère
méforme? Son timbre est ici à nouveau très pur,
mais de plus en plus solide dans son apparente fragilité. Dans
son air "Estinguere vorrei" de l'acte I, ses phrasés sont
splendides, souples et caressants. À l'acte II, "Al tribunal
d'amor" est superbe, avant son très bel air tendre "Moribonda
quest'alma dolente" de l'acte III.
Iestyn Davies a un timbre de
contre-ténor riche et bien sonnant. Son phrasé est
simplement encore un peu raide et son legato perfectible. Vivaldi lui
réserve à l'acte II le joli air "La rondinella
amante".
Blandine Staskiewicz n'a pas
encore toute la carrure nécessaire pour affronter les airs
virtuoses d'Ottone. Dans son premier air "Vede orgogliosa l'onda",
son timbre est pur mais souvent droit et trop ouvert dans l'aigu. Son
émission de poitrine est bien négociée mais pas
encore totalement naturelle. Au second acte, elle crie des aigus trop
ouverts dans "Scocca dardi l'altero tuo ciglio", alors qu'elle semble
avoir les moyens de les chanter différemment. Cela
relève-t-il d'une mauvaise conception esthétique
personnelle? D'une perception erronée des harmoniques de sa
propre voix? Ces aigus ne le sont pourtant pas tant, dans un air qui
requiert il est vrai toutes les qualités à la fois :
aigus, graves, agilité et vigueur! Au troisième acte,
Blandine Staskiewicz se rattrape avec "Dopo un orrida procella". Ses
graves sont ici mieux assurés et ses aigus sortent mieux
(cqfd?). Elle assume parfaitement les vocalises et les grands
intervalles de cet air virtuose, à nouveau un des plus
intéressants de la partition.
Dans "Se ria procella",
Stefano Ferrari vocalise très bien mais ses aigus sont trop
ouverts et ses graves pourraient être mieux
négociés. Il chante ensuite très bien le bel air
"Tu vorresti col tuo pianto" puis magistralement son air le plus
brillant de l'acte III, "Sento, che l'alma teme".
Alma Opressa - 21 septembre 2005
"Alors primo
l'orchestre : dès le début j'ai trouvé ça
sec et trop trop contrasté (ces pauses dans le premier
mouvement de la sinfonia cassaient l'unité mélodique)
mais il s'est bien rattrapé ensuite et je n'ai pu
qu'apprécier sa direction malgré les tonitriturants
cors ! Question dramatisme, on repassera, dans la première
partie j'ai à peu près compris, mais dans la seconde
ça devenait du n'importe quoi : le roi qui tout d'un coup est
au courant de l'amour entre Costanza et Roberto, qui change d'avis
comme de chemises sans même s'en expliquer...les
récitatifs ont été sauvagement taillés en
pièce et merci Clément de m'avoir expliqué
à la fin que Costanza était en fait la fille de
Griselda! Quant au fait que toute cette histoire n'était qu'un
coup de bluff du roi je ne l'ai compris qu'en lisant le synopsis !
Question chanteur
commençons par la plus ovationée, Veronica Cangemi : si
son dernier air était de toute beauté et vraiment
émouvant avec un sublime aigu filé au début du
da capo, je n'en dirai pas autant de l'Agitata da due venti!!! Certes
j'avais Bartoli dans l'oreille mais j'ai trouvé toutes ses
vocalises fades et ternes, elle a chanté l'air courageusement,
je le reconnais, mais comme seuls les aigus sonnaient
réellement cela faisait un peu distorsion de bande sonore.
Elle n'y a pas reproduit la prouesse de son Destin avaro car ici les
faiblesses vocales ne venaient pas seconder le désespoir du
personnage et franchement je ne trouve pas qu'elle s'améliore
dans la virtuosité en comparant avec son merveilleux Neghitosi
or voi che fate d'Ariodante !!
J'ai trouvé Sonia Prina
sublime : d'une part j'adore son timbre moustachu et de deux car son
dramatisme a fait mouche dans ces airs, c'est la seule du plateau qui
m'ait donné le sentiment de jouer son rôle
intensément. En plus j'adore sa dégaine de rockeuse et
je trouve que sa prestance en scène est vraiment formidable.
Bref je courrai la réentendre dans les deux Partenope à
la Villette. Stefano Ferrari avait certes le trac mais il s'en est
vraiment bien tiré ! son premier air est un des plus virtuoses
de la partition et son abattage était sans tâche !
Chapeau! Reste cependant un manque de présence
caractérisée en scène mais pour une version de
concert je ne vais pas chipoter. Iestyn Davies était bien sans
plus (son rôle lui permettait difficilement de briller) de
très beaux aigus doux et ronds mais encore un
contre-ténor qui avait oublié ses graves chez lui !
Phiphi était bien aussi mais rien d'extraordinaire, Roberto
n'ayant pas droit à un air tel que Solda te mio dolce amore,
qui permettrait à Jaroussky de faire preuve de tout son
talent.
Et j'ai gardé la
surprise de la soirée pour la fin, qui est pour moi loin d'en
avoir été le point noir, Blandine Staskiewicz : j'avais
franchement pas accroché à son Medoro dans l'Orlando
Furioso, et ni Loena (La Belle Hélène), ni Olga (La
Grande duchesse), ni la servante de Glauce (Medea) ne m'avaient
permis de l'apprécier vraiment étant donné le
peu d'importance des rôles ; or dès son premier air j'ai
accroché, l'aigu était rond et atteint sans
difficulté, le grave chaud mais cela manquait encore un peu de
caractérisation. Mais alors le Dopo un orrida procella, sur
lequel plane encore le fantôme tchétchilien, m'a
enthousiasmé! En comparaison avec Bartoli elle s'en est bien
mieux sortie que Cangemi, on l'entendait parfaitement malgré
les cors, elle avait de la vaillance, ses vocalises étaient
sans heurts, j'ai vraiment été bluffé ! Mais la
pauvre Blandine n'a pas recueilli les applaudissements qu'elle
méritait d'autant plus à mon avis qu'elle a
été distribuée très tard ! Bref mes
chouchoutes de la soirées sont sans conteste Prina et
Staskiewicz, Cangemi et Ferrari avec un bémol."
Panicale - Teatro Cesare
Caporali - 2, 3, 5 mai 2002 - Bibbiena - Teatro Dovizi - 9, 10, 12
mai 2002 - Ensemble instrumental Operaperta - dir. Sandro Volta -
mise en scène, décors et costumes Massimo Gasparon -
avec Maurizia Barazzoni (Griselda), Simone Polacchi (Gualtiero),
Angelo Manzotti (Ottone), Alexandra Zabala (Costanza), Virgilio
Bianconi (Corrado), Susanna Bartolomei (Roberto)
Londres - 1978 - première recréation - dir.
John Eliot Gardiner